Taxi vers le centre-ville à 15h. La canicule (32° à l’ombre, 35° au soleil) a vidé les trottoirs de badauds et rempli les parcs et les piscines publiques de bronzeurs et pique-niqueurs, surtout que le masque de la Covid-19 a disparu (sauf dans les poubelles de bord de route!). Dans le Plateau, sur Mont-Royal et Saint-Denis, les piétons reparaissent en couples et en grappes, toujours du côté «umbra» comme on dit à Madrid. Je débarque à Rachel et m’insère en boitillant dans le cortège. L’Académie à l’angle de Duluth, temple de la moule-frites depuis 30 ans que je croyais éternel, a fermé ses portes mais cent pas plus loin le café-brasserie «Auprès de ma blonde» offre une chope de Cheval Blanc et un plat de moules au vin blanc… et sous un parasol orangé la binette ravie d’un vieux copain pianiste perdu de vue depuis près de quarante ans. Irrésistible. Trois serveuses, un uniforme: short et débardeur noir plongeant. La plus sexy l’exploite au max, la mince-mince s’en accommode avec élégance, la rondelette à lunettes le subit en grinçant. J’ai beau avoir promis à Azur que je rentrerais tôt, je pense qu’elle va m‘attendre un brin.
14 mai 2022
03 mai 2022
Interactions
Les quatre «grandes questions» dont je crois qu’elles se posent en priorité à l’Humanité du 21e siècle semblent bien distinctes et disparates, et chacun est tenté de les traiter séparément et de leur créer un ordre arbitraire d’importance selon ses propres intérêts. Or, elles sont étroitement interreliées, et c’est une erreur majeure de vouloir les subordonner les unes aux autres, même si dans la pratique on peut les ordonner par leur apparition dans notre évolution.
- Clairement, l’écologie, dans le sens de la santé de l’environnement où nous vivons, vient en premier lieu. Elle précède même notre existence et constitue le cadre général de notre vie et de nos activités, d’autant plus que certains auteurs, dans la foulée de Murray Bookchin, en élargissent la portée par la notion d’«écologie sociale».
- La technique est née avec le premier hominien («homo faber») qui a instinctivement fabriqué un outil n’existant pas tel quel dans la nature. Sa descendante la technologie, en particulier celle qui a trait à la création, à la gestion et à l’utilisation de l’information dont nous avons besoin pour fonctionner et communiquer, joue un rôle clef et croissant dans la transformation de l’environnement, pour le meilleur comme pour le pire.
- L’évolution du travail, d’abord dans le sens abstrait de toute activité productive ou transformative en particulier au moyen d’outils créés par l’homme, est le second facteur majeur de modification de l’environnement. Dans le sens économique et social des occupations qui permettent aux humains de subsister, elle est directement affectée aussi bien par la santé de l’environnement que par la technologie, dont les avances non seulement changent la nature de ces occupations, mais rendent bon nombre de celles-ci désuètes et inutiles, provoquant par le fait même des ruptures dans la distribution de la richesse commune qui permet à l’espèce de subsister.
- L’impact combiné de l’évolution technologique et des bouleversements causés dans le marché du travail par ses interactions avec l’écologie, et donc dans le système économique dominant sur la planète, est une des causes directes et indirectes d’un mouvement massif de populations, des pays plus pauvres et plus violents vers les plus riches et plus paisibles, qui provoque des chocs conflictuels entre des populations dont l’histoire, les coutumes et les croyances sont souvent sans communs points de convergence.
Mais les impacts ne vont pas que du haut en bas de la liste. Chacun de ces éléments joue aussi un rôle dans ceux qui le précèdent. Par exemple, les mouvements de population affectents plus ou moins directement le marché de l’emploi des pays d’accueil, et l’écart dans le niveau d’éducation et d’expertise des nouveaux venus interagit de manière complexe avec le contexte de plus en plus technologique du milieu de travail. Les différences de culture et de coutumes entre les populations juxtaposées peuvent aussi affecter, en bien et en mal, la santé de l’environnement.
En conséquence, il est indispensable que politiquement, économiquement et socialement, les quatre questions soient considérées non seulement dans leur spécificité propre, mais en tenant soigneusement compte de leurs multiples interactions.
10 avril 2022
Les Leçons d’un scrutin
Le résultat imprévu mais d’une implacable logique du premier tour de l’élection présidentielle française expose une grappe d’absurdités dont il est essentiel qu’on admette l’existence et pour lesquelles il faudra d’urgence que la France (entre autres pays) trouve des solutions.
a) L’écologie ne peut pas être une cause partisane. D’une part, du moins jusqu’à ce qu’il soit trop tard, les partis Verts n’ont aucune chance de prendre le pouvoir et d’imposer leur agenda, si crucial qu’il soit; d’autre part, les autres partis utilisent ce même agenda pour attirer les électeurs… puis en oublient l’essentiel jusqu’au prochain scrutin.
b) La «représentativité» ne représente plus rien, puisque sa formule ne répond plus à la réalité. La structure basée sur une double élite, composée de petits potentats régionaux ou locaux dominant des clientèles captives et d’une clique associée de gouvernement vivant dans une bulle privilégiée dans la capitale, a clairement perdu la confiance des citoyens.
c) Les «partis de gouvernement» n’ont plus ni moteur, ni gouvernail. Ou bien, comme en France et en Italie ils sont incapables de motiver leurs clientèles et ne sont même plus présents au dernier tour des élections nationales, ou alors ils deviennent la proie consentante de meneurs populistes d’extrême-droite comme aux USA et au Brésil.
d) Les gauches ne sont plus les partis du peuple mais des chapelles d’élite vivant à l’écart du monde travailleur. Elles ont oublié leurs principes de base et se rabattent sur des causes parfois valables mais qui ont peu à voir avec les vrais problèmes de leur véritable clientèle, qu’elles poussent ainsi dans les bras de leurs pires ennemis.
En conséquence, un régime politique fondé sur l’élection de députés ou représentants groupés en formations politiques organisées soit idéologiques, soit opportunistes mais détenant tout le pouvoir politique, ne répond plus aux besoins ni aux aspirations de la masse des citoyens. Ses carences sont trop graves et trop fondamentales pour qu’on puisse les corriger par des réformes partielles. Le passage à une démocratie qui remet directement les leviers de l’État aux mains du peuple n’est plus une utopie ni un rêve irréalisable, mais une nécessité pressante pour faire face aux problèmes inédits et profonds que pose le 21e siècle: santé de la planète et de ses habitants, répartition acceptable de la richesse commune, gestion de la main d’oeuvre et de l’emploi, maîtrise des effets positifs et négatifs des progrès imprévisibles des technologies de l’information, migrations de populations hétéroclites sous le double effet des inégalités économiques et des conflits socio-politiques souvent sanglants.
Si les progressistes, en particulier européens, refusent de prendre en compte ces évidences dévoilées par un scrutin au résultat d’une clarté exemplaire, ils se préparent des futurs tragiques.
24 mars 2022
Du Mauvais côté?
Rien n’est plus tragique dans un parcours politique et idéologique que de se retrouver soudain «du mauvais côté» de la barrière morale, de découvrir que le camp qu’on préfère est indéfendable, et celui qu’on déteste a, pour une fois, raison. C’est ce qui est arrivé à la droite européenne dans les années 1930 face au fascisme et au nazisme, à la gauche dans les années 1950-60 face au stalinisme.
Je ressens de plus en plus clairement que c’est le cas aujourd’hui pour les progressistes, en particulier européens, qui dovent prendre conscience que l’agression russe en Ukraine, si elle ne se compare pas (du moins pour l’instant) à l’hitlérisme, est tout au moins du même niveau que l’action américaine au Vietnam des années 1960-70.
On peut toujours dénoncer la propagande, la partialité des médias, le passé douteux de diverses factions ukrainiennes, on peut plaider que l’autre camp a déjà fait la même chose ou même pire, il n’en reste pas moins que la masse des témoignages de journalistes indépendants et d’organismes humanitaires, preuves visuelles à l’appui, est accablante. La Russie de Vladimir Poutine se livre à des exactions systématiques contre une population civile qui se situent quelque part entre le terrorisme d’État et le génocide – et elle menace de faire pire. Il n’y a à ce comportement aucune justification.
Ceci est d’autant plus flagrant qu’il n’y a pas de vraie raison idéologique de défendre le Kremlin. Le débat sur la guerre en Ukraine n’en est pas un de droite contre gauche, mais entre deux droites dont l’une a clairement tort. Sur le terrain, le conflit n’est pas plus politique: il oppose une armée d’invasion aux visées impérialistes à un peuple dont il est de plus en plus clair que toutes les factions, des communistes à l’extrême-droite, sont unies pour résister et défendre leur patrie — comme ce fut jadis le cas en France et en Yougoslavie face à Hitler.
22 mars 2022
Les ingrédients d’une Poutine… gagnante?
Que nous le voulions ou non, l’issue de la crise ukrainienne repose plus sur ce que fera (ou ne fera pas) Vladimir Poutine que sur toute initiative de l’Otan, de l’Union européenne, de la Maison blanche ou même de la Chine. C’est cette perception qui explique pourquoi je viens de passer une bonne portion des dernières journées à me renseigner (aux sources les plus diverses possible) en détail sur l’homme, sur sa carrrière, sur son entourage et sur ce que cela nous révèle de son comportement le plus vraisemblable.
Premier constat, Poutine n’est pas un Adolf Hiler, il en est même sur plusieurs points le repoussoir: ni fanatique, ni hystérique, ni passionné. C’est un homme froid, calculateur, mesuré, réaliste. Mais il partage avec le maître du 3e Reich deux caractéristiques qui peuvent être inquiétantes: Un égocentrisme ambitieux, dévorant et la phobie d’avoir tort. Lui non plus n’écoute personne de son entourage immédiat, et lui aussi peut être envahi d’une crise de rage en se rendant compte que ses manoeuvres ont échoué. Sauf que sa rage à lui sera non pas aveugle, mais froide et calculée, donc encore plus dangereuse. Et sauf que contrairement à Hitler, il écoutera plus attentivement ses ennemis que ses amis.
Deuxième constat, il n’agit jamais par instinct, toujours par calcul. Cela peut être inquiétant par manque d’humanité, mais cela garantit pratiquement qu’il ne fera jamais un geste purement suicidaire: ses pires actions lui réserveront toujours une porte de sortie. Si jamais le Kremlin déclenche l’holocauste nucléaire, je suis paradoxalement convaincu que cela ne viendra pas de lui, peu importe ce qu’il tente de nous faire croire. Le doigt sur le bouton rouge? Un pur coup de pub.
Troisième constat: c’est un bluffeur, avec toutes les qualités et les vices de l’espèce – et croyez-moi, en tant qu’ex-joueur compulsif (trois ans chez les Gambleurs Anonymes, c’est pas rien), c’est une espèce que je connais bien et que je sais reconnaître d’un coup d’oeil. Comme tout vrai bluffeur, il sait voir quand il est battu, et ménager sa mise pour la prochaine chance. ‘Going all out’ sans espoir de retour, c’est pas lui.
Quatrième constat: c’est un gagnant, et il veut le rester. Toute sa carrière est une succession de réussites, de bonds en avant, même face à des contextes plutôt sombres: il s’est bien tiré de l’écroulement de l’empire soviétique, il a survolé une réunification allemande qui aurait dû l’enterrer (il était alors en poste à Berlin-Est), il a profité de la descente aux enfers de son mentor Boris Yeltsine, alors qu’il aurait dû sombrer avec lui. S’il peut voir, ou si on lui offre, une porte de sortie qui lui donnera l’occasion d’une autre ronde plus favorable, il voudra la prendre.
Cinquième constat: il vieillit. Les virtuoses de la haute voltige dans son style vivent rarement très vieux, et je soupçonne qu’il en est conscient, même s'il semble en très bonne condition pour un quasi-septuagénaire. Les pressions auxquelles il faut résister, les sursauts d’énergie qu’exigent ses coups de bluff et ses volte-faces vont forcément entamer sa durée de vie… et le réaliste qu’il est doit en tenir compte dans ses calculs les plus objectifs.
Tout cela ne nous dit pas comment faire pour trouver une solution. Mais cela nous montre au moins ce qu’il ne faut pas faire. Il ne faut surtout pas le salir dans l’opinion mondiale à tel point que son orgueil l’emporte sur son bon sens (voyez comment il a réagi au ‘criminel de guerre’ dont l’a stigmatisé Biden). Il ne faut pas l’acculer dans un coin d’où il me trouvera aucune issue: l’image du rat pris au piège est particulièrement pertinente dans son cas.
Pour avoir moi-même négocié – comme représentant syndical jadis, plus récemment comme patron de PME – , je pense qu’il ne faut surtout pas le prendre pour un imbécile et lui servir dans le huis-clos des pourparlers des arguments qui ne valent que face à l’opinion publique. Mieux vaut attaquer de face avec une certaines franchise les points de conflit et les réalités de terrain, et indiquer discrètement les avenues par lesquelles il peut sauver la face tout en cédant sérieusement sur le fond.
Je ne suis pas sûr d’avoir raison sur tout ceci, mais ça me paraît un point de départ vraisemblable pour discuter de la façon d’éviter le pire.