27 juin 2025

Vérité et IA

 Au début des années 1980, je suis tombé par hasard sur un texte de conférence à l’UQAM d’un démographe retraité d’une carrière au Gouvernement canadien et à l’ONU (où il avait organisé et supervisé des recensements dans divers pays de trois continents), Yves de Jocas. Il dénonçait avec raison la prétention qu’avaient les  experts techniques en communication de définir une «Théorie de l’information». Il notait que celle-ci ne se limite pas à la codification et à la transmission des données, mais comporte bon nombre d’éléments tout aussi importants qui soit n’ont rien à voir avec elles, soit les dépassent par leur portée: la perception sensorielle ou mécanique, les mémoires naturelle et artificielle et leur gestion, la symbolisation (lettres ou idéogrammes, dictionnaire et grammaire d’une part, nombres, arithmétique, algèbre et algorithmique de l’autre), l’interprétation, la compilation et l’articulation d’éléments de même nature et provenance ou au contraire hétérogènes et disparates, la hiérarchisation et la classification, etc.

J’ai aussitôt pris rendez-vous avec lui pour l’interviewer dans le cadre de ma chronique «Demain l’an 2000» dans La Presse; dès notre rencontre initiale, nous avons dépassé ce niveau de rapport pour devenir amis et collaborateurs, surtout lorsque j’ai découvert que sa critique de la communication n’était qu’une facette mineure d’une démarche inédite et beaucoup plus ambitieuse: créer une véritable «Théorie de l’information» non pas technique et spécialisée, mais rationnelle et inclusive. Son point de vue, qui me fascinait, était carrément philosophique, tout en s’inspirant des sciences exactes, physique, chimie et mathématique (il était statisticien de formation). Son point de départ était le concept d’un «atome» ou cellule d’information dotée de caractéristiques propres et intégrée dans une ou plusieurs chaînes d’autres cellules, formant des «réseaux cognitifs» de valeur et de fiabilité variables, inscrits et évoluant dans le temps et l’espace. À partir de cette prémisse, il redéfinissait le processus d'appréhension, d'interprétation et traduction, de compilation et structuration, de mise en mémoire et d'exploitation des données, du simple au plus complexe. Il a formulé le tout dans un ouvrage passé totalement inaperçu – non seulement son thème n’était pas d’actualité, mais son style était d’une lecture assez ardue – que j’ai pratiquement forcé mon ami et éditeur Louis-Philippe Hébert à publier: «Théorie générale de l’information: assises formelles du savoir et de la connaissance» (Éditions Logiques, 1996).

Une des applications pratiques de son approche, celle qui m’intéresse ici, était de fournir des outils objectifs pour la validation de la vérité, ou plus justement de la crédibilité, des informations circulant dans les médias; ce qui allait devenir infiniment plus pertinent une fois que l’Internet allait se mettre à charrier sans aucune règle officielle ni formelle d’éthique ou de vérification, des masses gigantesques de données de toutes provenances. Au milieu des années 1990, avec notamment la collaboration en France de mon ami Bernard Savonet, informaticien de haut niveau et journaliste expert en technologie, nous avons élaboré et tenté de mettre en ligne une formule combinant algorithmique et intervention humaine, permettant d’attribuer à tout énoncé circulant sur le réseau numérique une «cote de crédibilité» chiffrée en pourcentage, de 0% (entièrement faux) à 100% (absolument certain).

Malheureusement, nous étions loin en avance des besoins et perceptions de l’époque dans ce domaine, si bien que nos tentatives d’obtenir le financement nécessaire à la réalisation du projet ont échoué, aussi bien du côté des pouvoirs publics que des investisseurs privés. Près de trente ans plus tard, la solution que nous avions proposée n’est toujours pas implémentée… et pourtant sa nécessité ne fait pas le moindre doute. La seule utilisation jamais faite de la formule, extrêmement limitée et quasi-confidentielle, est celle que j’exploitais dans le «newsletter» sur le commerce électronique de l’éphémère start-up ViaNet que j’avais créée avec mon compère Vallier Lapierre au milieu des années ‘90: nos quelques centaines de lecteurs, en Amérique du Nord et en Europe, appréciaient particulièrement la «note de confiance» attribuée à chacune des informations que nous diffusions – le fait de savoir que telle nouvelle était douteuse et à quel degré avait pour eux un intérêt certain. Les sites actuels de «fact checking» virtuel que j’ai pu consulter, faute d’une assise théorique structurée, sont loin du niveau que nous pouvions atteindre, même au palier extrêmement modeste où nous opérions.

Pour résumer, les éléments que nous examinions étaient les suivants:

La date de publication (plus elle est ancienne, moins fiable est la donnée).

La source (chaque source ayant sa propre cote de crédibilité, évaluée en fonction d’une série de critères objectifs et de la compilation statistique des opinions des lecteurs).

La nature de l’énoncé: valeur numérique ou date, référence à un fait avéré, affirmation gratuite ou documentée, opinion ou sondage (incluant le degré d’expertise impliqué), reprise d’un énoncé publié ailleurs, ensemble d’informations (discours, rapport, article, recension de livre), etc.

La cohérence interne des composantes d’un énoncé complexe.

L’existence de corroborations externes (incluant leur propre cote de fiabilité).

L’existence d’affirmations contradictoires (incluant leur propre cote de fiabilité).

La position et le rôle de l’énoncé dans le ou les réseaux d’informations auxquels il se rattache (par l’auteur, le sujet, l’emplacement, la tendance idéologique, etc.).

Comme on peut le constater, la plupart de ces critères peuvent être évalués par programmation, surtout en profitant des progrès récents de l'IA (ex. date, provenance, corroboration/contradiction), d’autres se fondent sur des statistiques accumulées dans le temps (ex. fiabilité d’une source institutionnelle), d’autres font appel à la subjectivité et à l’expertise d’évaluateurs humains (ex. cohérence interne, compétence ou biais idéologique d’un auteur d’opinion). L’ébauche de logiciel que nous avions créée lors de la recherche de financement était limitée par les possibilités alors primitives de l’IA, mais elle permettait tout de même d’obtenir des résultats acceptables (souvent sous la forme d’une fourchette de valeurs plutôt que d’une cote ferme) assez rapidement pour être utiles… et surtout, elle comportait un contrôle de l’existence des principaux critères qui faisait partie intégrante du processus: toute lacune était prise en compte dans la cote finale. Ce qui est un des reproches majeurs qu’on fait à bon droit aux présentes applications d’IA génératives. 

De fait, l’inclusion d'un processus structuré de validation selon cette approche dans la programmation des «chats» d'IA générative accorderait à ces derniers un niveau de fiabilité qui leur manque cruellement. C'est une des raisons qui me poussent à croire qu'il y aurait un intérêt réel à reprendre cette piste en intégrant les développements techniques récents aux résultats théoriques déjà acquis, plutôt que de continuer à miser uniquement sur l'augmentation de la puissance de calcul et l'accès encore plus massif au «big data»... Cela aurait aussi pour effet de réduire l'effet souvent pervers des intérêts pécuniaires des entreprises impliquées.

14 juin 2025

Quand l’histoire se répète

 Il y a exactement 60 ans moins 2 mois, le samedi 14 août 1965, à l’âge vénérable de 23 ans, j’étais chef de pupitre du Téléjournal national de Radio-Canada, à la tête d’une salle de rédaction dépeuplée (je remplaçais le titulaire en vacances). Vers 8 heures du soir, un téléscripteur crépite pour dégorger une dépêche urgente de l’AP: des milliers de Noirs enragés mettent le quartier Watts de  Los Angeles  à feu et à sang, la police a complètement perdu le contrôle. Comme nous n'avons pas de correspondant en Californie, pas moyen d’avoir un reportage en direct. On fait quoi? 

 Un de nos caméramen, astucieux, suggère: «Commande une ligne directe de la télé américaine, ils auront sûrement des images qu’on peut repiquer.» Oui, mais ça coûte 2000$/heure (pas loin de six mois de mon salaire de l’époque), sans garantie de succès, et aucun patron n'est accessible un samedi soir pour donner le OK. Tant pis, je prends le risque; catastrophe, pendant une heure, la ligne directe de CBS ne diffuse qu’un frustrant match de football universitaire. Je serre les dents, oublie mes sueurs froides et ose commander une 2e heure: oups, re-football. À 21h48 exactement, le match est interrompu par une actualité urgente: sur l’écran (en noir et blanc), Los Angeles surgit en train de brûler, pas un pompier en vue, mais partout des policiers aux prises avec des émeutiers furieux! Ouf! Nos toutes nouvelles machines VTR sont branchées, les techniciens font un miracle de montage sur le vif, et à 22h pile, le Téléjournal ouvre «cold » sur des images en direct de l’insurrection… alors que tout ce que nos collègues anglos de CBC à Toronto peuvent produire est un reportage audio à base de dépêches d’agence. 

 Lundi matin, le grand patron des nouvelles Bruno Comeau et son adjoint Phed Vosniakos me font parader et me tapent sur l’épaule: «Bravo, ti’gars…  mais tu te rends compte que si ça n’avait pas marché, tu serais en train de te chercher une nouvelle job?»

  Forcément, quand je regarde ce soir tous les reportages en direct sur les manifs à Los Angeles, ça me revient en mémoire. Qui dit que l’histoire ne se répète pas?

 

27 avril 2025

Le Mauvais exemple?

Les dangereuses lubies du Président Trump ne sèment pas seulement le chaos dans l’économie mondiale, les échanges commerciaux et industriels et le coût de la vie, elles créent une distorsion dangereuse dans notre vision du monde, principalement dans les pays «avancés» de l’Occident: l’impression que l’affrontement en cours est essentiellement une lutte pour la suprématie mondiale entre les États-Unis et la Chine. Ce n’est pas faux, mais c’est loin d’être toute la vérité, il s’en faut de beaucoup.

Plus j’y réfléchis (notamment suite à une discussion fascinante avec ma nièce Geneviève), plus je suis convaincu que la confrontation la plus significative, celle qui doit focaliser notre attention, a lieu entre deux modes de gouvernement et de gestion de la société, la démocratie libérale représentative d’origine occidentale et l’autocratie du parti unique désormais représentée presque exclusivement par la Chine. Et que celle-ci est en train de l’emporter sur presque tous les plans… et dans un nombre croissant de pays du monde. Si on essaie de comparer objectivement l’état des deux camps, les différences sont frappantes.

Dans les pays phares du camp «démocratique», on voit trop souventl des élites inefficaces, désemparées, souvent vérolées de scandales de toutes sortes, flottant comme dans une bulle étanche à l’écart de populations insécurisées, inquiètes, victimes de profondes scissions politiques, sociales et culturelles, parfois en conflit ouvert avec leurs dirigeants élus: l’écart est presque partout croissant entre des «élites» de plus en plus privilégiées et des masses stagnantes. Les États-Unis sont évidemment l’exemple le plus frappant de cette situation, mais à des degrés divers on peut faire la même lecture en France, en Grande-Bretagne, en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas, en Espagne, au Brésil, en Argentine, au Maghreb…

Dans la Chine de Beijing, par contre, on est forcé de constater une progression impressionnante non seulement de l’économie d’ensemble, mais du niveau de vie qui se propage dans une majorité de plus en plus importante d’une population dont (malgré quelques poches inquiétantes de discrimination et d’oppression) tout indique un niveau de satisfaction, de cohésion et d’optimisme nettement supérieur

Pour s’en rendre compte, il suffit de visionner (par exemple sur YouTube) une collection impressionnante de reportages sur les divers aspects de la vie en Chine, non pas issus d’une propagande d’État (clairement présente et d’une objectivité douteuse), mais produits par des étrangers indépendants, vivant depuis plus ou moins longtemps dans le pays ou qui y sont venus pour participer à divers projets et programmes. À ces témoignages, j’ajoute l’avantage d’avoir accès à quelques sources personnelles supplémentaires qui peuvent me parler librement, notamment deux médecins français (un à Wuhan, l’autre à Shanghai) et la fille d’un vieil ami qui a épousé un Chinois et qui enseigne dans une université de la région de Beijing. Complété par un sens de la perspective qui me vient d’une rencontre il y a 45 ans déjà: l’éclairante conversation que j’avais eue à Tokyo avec un observateur critique mais perspicace et visionnaire de ses gênants «voisins», le fondateur japonais de l’empire Honda, qui m’avait fortement incité à mettre de côté mon admiration (compréhensible à l’époque) pour le «miracle nippon» pour plutôt suivre de près une progression de la Chine qu’il prédisait avec clairvoyance tout en soulignant qu’elle n’aurait rien de miraculeux, mais serait au contraire fondée sur un ensemble de facteurs objectifs.

Dans la conjoncture actuelle, mettez-vous à la place de la majorité des pays du monde, en particulier dans l’hémisphère sud et en Asie, qui sont en voie de développement et se trouvent à la croisée des chemins quant au choix d’un modèle de gouvernance de leurs sociétés. Lequel des deux modèles seriez-vous le plus tentés d’adopter pour votre propre avenir? La réponse est hélas trop évidente.

Par ailleurs, il me semble aussi que notre propre attitude est sérieusement à repenser. Au lieu de condamner globalement et sans analyse rationnelle des faits le système chinois sur la base de quelques zones de persécution indéniables mais affectant au maximum un vingtième de la population et sur la foi de condamnations suspectes provenant de puissances rivales qui ne sont ni impartiales ni dénuées de défauts (notamment en termes de corruption et de rapacité des dirigeants), il est impératif pour la santé et l’avenir du monde que nous nous mettions à étudier avec un esprit critique, mais avec un minimum de préjugés ce que ce système peut avoir qui à la fois le distingue du nôtre et produit des résultats en grande partie souhaitables.

Cinq différences me viennent immédiatement à l’esprit: (a) Une direction politique et économique qui privilégie clairement la compétence et l’efficacité de ses membres plutôt qu’une «représentativité» formelle qui ne garantit ni l’une ni l’autre. Comparer aussi à l’élimination des programmes DEI par la Maison Blanche. (b) Une ouverture d’esprit qui s’efforce d’intégrer à l’intérieur d’un parti officiellement «communiste» les éléments positifs du rival «capitaliste» tout en évitant ses pires excès, alors que dans le camp démocratique libéral, on rejette de plus en plus aveuglément tout ce qui relèverait d’une pensée socialiste, que ce soit bon ou mauvais. (c) Une stratégie volontariste de prévision et de planification à long terme, alliée à un degré impressionnant de souplesse dans les ajustements, qui contraste vivement avec la vision de plus en plus myope à court terme des gouvernants «libéraux» contaminés par une approche capitaliste axée sur le prochain trimestre, la prochaine année fiscale, la prochaine élection. (d) Des choix explicites de priorités qui semblent trouver un équilibre surprenant entre deux objectifs souvent en conflit. D’une part une répartition acceptable de la richesse commune dans une population qu’il est nécessaire de satisfaire pour préserver sans violence le statut dominant du parti unique. D’autre part des stratégies pratiques de développement économique et social qui, au lieu de vouloir tout faire d’un coup, tiennent compte de l’évolution de contextes particuliers, incontournables dans un pays d’une taille et d’une diversité hors normes, quitte à maintenir ou même à accentuer temporairement certains déséquilibres et inégalités. (e) Un accent systématique sur une scolarisation intense (parfois excessive) de la masse du peuple tout en privilégiant la qualité de la recherche scientifique et de l’éducation supérieure pour créer une méritocratie de haut niveau au service des objectifs nationaux. Aucune comparaison possible avec les privilèges accordés aux écoles privées de luxe et la guerre ouverte de Trump contre Harvard aux USA.

En d’autres termes, j’ai bien peur qu’en tentant, probablement en vain, de «réformer» la Chine dans ce qu’elle a de mauvais plutôt que de lui emprunter ce qu’elle a de bon, nous nous faisons plus de tort que de  bien, à nous mêmes et au reste du monde.

13 avril 2025

Le Sort du monde… et moi?

 À un moment dans la belle soirée qu’elle et son compagnon François m’ont ménagée jeudi, ma nièce Geneviève a noté l’espèce de tension dont je n’arrivais pas à me dégager et m’a posé la question sur son habituel ton autoritaire: «Dis donc, tonton, c’est quoi ton problème?» Je l’ai regardée de travers sans répondre… mais ça m’a fait réfléchir.

Et tard samedi soir, tandis que j’examinais l’état du monde sur ma quinzaine de sources d’information habituelles (chaînes de télé canadiennes, américaines, anglaises, françaises, arabes et italiennes, balados de droite et de gauche, vidéos YouTube…), la réponse m’est venue: mon problème, c’est qu’à l’âge (bientôt 84 ans) où je devrais me contenter et me délecter d’une retraite étonnamment confortable, entouré d’une famille atypique et serviable et d’une bande de bons amis, j’ai l’irrésistible impression de porter sur mes épaules… le sort du monde.

Non pas que j’aie la prétention de pouvoir y changer quoi que ce soit par moi-même, mais à cause d'une sorte d’héritage coupable de mon métier et de ma jeunesse: j’ai grandi dans un après-guerre intensément politique où mon entourage était directement impliqué – à 13 ans, au lieu de photos de pin-ups ou de vedettes du sport, je tenais un scrap-book d’articles sur le putsch de Nasser et l’invasion franco-anglaise du Canal de Suez; à 19, je suis devenu écrivain puis journaliste dans la fièvre d’une Révolution tranquille québécoise où nous avions l’impression, en partie inculquée, en partie instinctive que non seulement nous pouvions changer le monde, mais que c’était la responsabilité, l’obligation même de notre génération de le faire. L’ennui, c’est que je ne suis jamais parvenu à m’en débarrasser.

Ou plus précisément, alors qu’à plusieurs reprises au cours d’une longue vie j’y ai échappé brièvement pour diverses raisons et de diverses façons (une femme adorable et captivante, la passion du jeu et des voyages, un voilier aux Antilles…), ça m’a rattrapé peu à peu, en particulier au tournant de la cinquantaine,  alors même que beaucoup de mes contemporains abdiquaient ou du moins devenaient plus sereins à cet égard. Ça m’apprendra, direz-vous.

Ça a débuté par un questionnement sur les effets sociaux-culturels et économiques de technologies de l’information dont j’ai très tôt senti l’émergence: reportages et chronique «Demain l’an 2000» à partir de 1978-80 dans La Presse, multiples publications techniques, création de logiciels, bouquins de vulgarisation…

Le tout d’abord entrecoupé d’un court engagement politique et littéraire pour l’indépendance (avec Parizeau et Bernard Landry et par la publication du «Simple bon sens» à Québec-Amérique), puis élargi dans une préoccupation durable pour l’avenir de nos sociétés («La Démocratie cul-de-sac» à l’Étincelle, 1994, manifeste «Changer le monde» vers 2012, groupe de discussion «Démocratie citoyenne» depuis un mois). 

Parallèlement, sous la pression de plusieurs amis et (en particulier) de ma soeur Marie, je m’inquiétais de l’effacement graduel de nos mémoires du volet social et culturel d’un moment unique de notre histoire, la Révolution tranquille des années 1960 (base de données «Papa Pedro et le Printemps cosmique» et textes épars depuis 1990, vaine tentative de diffusion avec l’aide de mon neveu Vincent récemment). Cette question était, et est toujours, rendue plus pertinente par la disparition de la plupart des acteurs et témoins clés de cette époque – la brillante et souvent gênante Denise Boucher le mois dernier! Plus on avance dans le 21e siècle, plus je sens le poids et la précarité des souvenirs directs, vivaces dont je suis un des de plus en plus rares porteurs. En même temps que le niveau d’énergie et de concentration qu’il faudrait pour leur donner une forme plus durable me fait de plus en plus défaut.

Et comme si ça ne suffisait pas, je suis pris d’un soudain et presque violent retour de flamme pour une filière qui m’avait un moment intrigué dans ses balbutiements des années 1980, mais qui est en train de s’imposer comme un des phénomènes à la fois les plus menaçants et les plus prometteurs du présent immédiat et du proche avenir, l’intelligence artificielle. Et par l’immense question qu’elle pose: va-t-elle servir à remplacer l’esprit humain, ou au contraire à en multiplier le potentiel et la portée? Je résiste de peine et de misère ces jours-ci à la tentation de me lancer dans une expérimentation à ce sujet. À mon âge!

Pour qui je me prends, dis-donc?

05 avril 2025

Bulles de mémoire...

 «J'ai mis par un beau soir d'hiver Mon patin à l'envers. 
Gauche-droite, comme à la guerre, Oui mais en mieux car on est deux
Gauche-droite, frisson de glace, Fine surface des amoureux...»

Ou alors: 
«Mets ton chapeau de rêve et de conquête
Et prends le bras de ton pire ennemi,
Mais n'oublie pas de ranger dans ta tête
Et tes projets et ta boîte à outils...»

Qui se souvient de ces rengaines aux mélodies faciles mais chantantes qui faisaient d'Hervé Brousseau l'idole des adolescents romantiques du Québec des années cinquante? 

Ou encore mieux de ses yeux bleus étonnés quand, main dans la main avec une délicieuse Louise Marleau de 15 ans, il débarquait de sa soucoupe volante dans un des paysages inquiétants mais jamais fatals des planètes fantaisistes de notre toute première série télévisée (à Radio-Canada, voyons!) de science-fiction, «Opération mystère»?

Tout ça m'est revenu à l'esprit hier soir dans un des rares «temples de la mémoire» qui subsistent à Montréal (hors des salons funéraires, merdre!), l'étroit et surchauffé mais irremplaçable «P'tit Bar» de la rue Saint-Denis, voisin de l'Institut d'Hôtellerie. Où on a la rare chance de rencontrer parfois d'authentiques incarnations de notre jeunesse. 

Cette fois, c'était une frêle madame grisonnante assise au comptoir qui, entre deux chansons d'un auteur-compositeur sûr de lui mais un peu néophyte, m'a interpellé, sans doute inspirée par ma tête et ma barbe blanches: «Je m'appelle Francine, et vous? Hervé Brousseau, ça vous dit quelque chose? J'étais sa dernière compagne...»

C'était la troisième et dernière de trois belles et nostalgiques mais différentes «bulles de mémoire» qui ont rythmé ma semaine, la première où je sortais enfin de deux mois de convalescence après un remplacement de la hanche.


D'abord dimanche dernier, un efficace co-voitureur haïtien m'a pris à l'angle Sainte-Catherine et Berri et déposé à Québec sous le crachin du campus de l'Université Laval, où m'ont ramassé Jean et ma soeur Marie pour rejoindre la veillée funèbre en l'honneur de ma chère et merveilleuse cousine Hélène Legendre de Koninck. C'était une archéologue savante et raffinée, fouilleuse des tréfonds des pyramides d'Égypte et des temples d'Angkor au Cambodge et une talentueuse poétesse, mais surtout, sous l'apparence trompeuse d'une très jolie bourgeoise frêle et délicate, une aventurière exploratrice qui ignorait la peur et faisait toujours preuve d'une chaleur humaine et d'une bonne humeur terriblement infectueuses; sa santé énergique, son sourire éclatant et sa brillante intelligence ont été  tragiquement détruits petit à petit par l'Alzheimer. 


Nous avons retrouvé là d'autres membres de la famille, en tout premier lieu son mari Rodolphe, géographe réputé et remarquable professeur (dont le frère aîné Thomas, qui fut aussi mon professeur de philosophie, est soupçonné d'avoir dans son enfance servi de modèle à Saint-Exupéry pour son « Petit Prince»). Il nous a notamment rappelé un épisode caractéristique du tempérament d'Hélène: quand elle l'a retrouvé après avoir échappé de peine et de misère aux terreurs des Khmers Rouges de Pol Pot en 1977, au lieu d'exprimer un soulagement compréhensible, elle s'est exclamée en riant «Tu ne peux pas savoir comme j'ai vécu une expérience extraordinaire!». Il y avait aussi sa fille Sophie – qui nous a rappelé que son indomptable maman lui avait, plutôt que la couture ou le tricot, enseigné la plongée sous-marine autour des récifs des côtes de la Malaysie quand elle était gamine – et sa petite-fille, en perpétuel mouvement et portrait craché blond aux yeux bleu clair de sa grand-mère au même âge. 


Jeudi matin, c'était au tour de mon ami Claude Normand, veuf de l'irremplaçable Sonia del Rio, Abitibienne devenue star mondiale du flamenco décorée par le roi d'Espagne, de me prendre en charge pour m'emmener (encore sous la pluie) avec un vieux mais énergique monsieur que je n'ai pas tout de suite reconnu, vers le magique manoir, niché au bout d'un chemin tortueux et valloneux de l'Ésterel, où nous accueillent à l'occasion le peintre Jacques Léveillé et sa charmante Marylin. En cours de route, je me suis rendu compte que notre compagnon n'était autre qu'un personnage quasi mythique du Montréal de la Révolution tranquille, sous sa double personnalité de joallier imaginatif et audacieux et de journaliste sportif, défenseur passionné et précurseur d'une discipline mondiale mais alors inconnue en Amérique du nord, le football ou «soccer» comme on l'appelle ici. Georges Schwarz, qui va vers ses cent ans, a encore bon pied, bon oeil, le regard et l'esprit vifs. Quel plaisir de se retrouver pour échanger de précieux souvenirs d'une jeunesse plus que dorée, bourrée d'optimisme et d'espoirs, et d'une brochette d'amis aux talents éclatants et originaux, peintres et artisans, musiciens et chanteurs, dramaturges et poètes, acteurs et danseurs...

En particulier, l'excellent dîner qui nous attendait (avec un trio d'autres invités intéressants et volubiles) nous a offert l'occasion de rendre hommage à une autre récente disparue, l'écrivaine, poétesse, dramaturge et féministe parfois dérangeante mais toujours inspirante Denise Boucher. Qui fut, à notre arrivée quasi simultanée à Montréal (moi de Québec, elle de Victoriaville), une de mes premières consoeurs à l'éphémère Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon et une amie complice, indispensable et fidèle pendant plus d'un demi-siècle ensuite...


Et pour clore le tout, il fallait hier soir que je tombe sur cette diminutive Francine qui, à son tour, a ressuscité pour moi toute une tribu improbable de sept frères et une soeur cadette, tous de taille modeste mais énergiques, originaux et différents: les Brousseau étaient originaires du quartier populo de Limoilou (comme leur presque voisin Sylvain Lelièvre); je les ai d'abord connus dans le bohème Quartier Latin du Québec des années 1950 pour les retrouver peu après dans la Métropole. L'aîné Jacques était peintre, le second Jean et la soeur Odette comédiens, Hervé auteur-compositeur, d'autres encore fleuriste ou recherchiste. 

C'est avec celui-ci, Camille et son frère Pierre, que j'ai partagé un temps un appartement sur Décarie, mais surtout une mémorable virée dans leur Morris minor toute neuve au long de l'été 1961 ou 62. Nous faisions le saut d'une à l'autre des alors toutes récentes boîtes à chansons qui squattaient des granges campagnardes le long de la route, de Drummondville jusqu'à la Piouke de Bonaventure et la Maison du Pêcheur de Lucien Gagnon à Percé, en passant par le Pirate de Raoul Roy à Saint-Fabien. Nous y retrouvions au hasard, ensemble ou séparément, des copines et copains qui s'appelaient Renée Claude, Monique Miville-Deschênes, Monique Leyrac, Jacques Blanchet et André Gagnon, Tex Lecor et Bill Wabo, Claude Gauthier, Robert Charlebois... Sans compter Pierre Calvé, surgi soudain d'Halifax sur un scooter poussiérieux! Tu parles d'une époque!