09 juillet 2026

Fin de mission? (2)

 Mai 1961, pendant les examens de fin d’année de l’École d’architecture. Un appel de Radio-Canada: «Nous avons besoin de vous, d’urgence, pour la mise en scène de votre pièce. Pouvez-vous venir à Montréal?» - «Ma pièce?»  - «Les Mains de Croquemitaine, que vous avez soumise au Concours des Jeunes auteurs.» - «Mais c’est pas une pièce!» - «On vous expliquera.» - «Bon, et mes examens?» La direction de l’École me donne le OK pour les reprendre plus tard (de toute façon, ils se doutent bien que je ne resterai pas longtemps à l’automne).  

Je débarque au terminus d’autobus rue Berri, trouve une chambre pas chère dans le quartier. À Radio-Canada (alors sur Dorchester, angle Mackay), je suis accueilli par le producteur du Gala des Jeunes auteurs Pierre Monette et le réalisateur infirme Charles Dumas: «Ceci est confidentiel, il ne faut en parler à personne. Votre texte sera présenté comme téléthéâtre aux Beaux-Dimanches (de Michelle Tisseyre) le 11 juin. Pas avec marionnettes – pour des raisons techniques – mais comme une comédie musicale avec des comédiens, dont voici la liste: Jean-Pierre Masson, Paul Hébert, Hubert Loiselle, Yvon Dufour, Jacques Létourneau, Dyne Mousso, Monique Mercure, Marthe Mercure…» À peu près comme si on avait annoncé à un collégien d’Amiens ou Sète que son scénario d’amateur serait joué au cinéma par Belmondo, Brigitte Bardot, Alain Delon, musique de Michel Legrand, etc… J’ai beau avoir confiance en moi, y’a des limites!

Le lendemain, je rencontre en studio tout ce beau monde, plus Michel Cartier (alors directeur de la troupe de danse Les Feux-Follets) et Herbert Ruff (fameux compositeur autrichien des chansons de la Boîte à Surprises), qui seront le chorégraphe de mes sauteries et l’auteur de mes mélodies. Paul Hébert et Jean-Pierre Masson me prennent à part, le premier pour me dire «T’en fais pas, la mise en scène c’est pas sorcier» et le second «Tu peux pas savoir comme je suis content que tu me donnes un autre rôle que ce maudit Séraphin!» Pas question de les détromper ni l’un ni l’autre, hein? Mon idole absolue Dyne Mousso me tire par la manche: «En fait je ne jouerai pas votre Chenille verte, mais je vous expliquerai…»  Tous trois devaient devenir des amis pour la vie. Et Ruff m’emmène chez lui rencontrer son copain Pierre Thériault, «Monsieur Surprise» – qui deviendra un autre ami durable. Enfin Michel Cartier m’entraîne à son atelier rencontrer sa femme Marie et leur troupe de danseurs et danseuses, parmi lesquelles Camille, une des plus dégourdies, me fait clairement de l’oeil… non sans succès!

Le dimanche soir 11 juin, non seulement on transmute mon naïf script pour marionnettes en un délicieux spectacle de télévision joué par des comédiens de premier plan, émaillé de chansons et de rondes soigneusement orchestrées, mais on me couronne grand vainqueur du Gala; j’ai aussi obtenu le premier prix des textes en prose… soit une bourse totale de 3000$ (un bon ouvrier de l’époque ne gagnait pas ça par année), ma photo fait la une de la Semaine à Radio-Canada, et des gens totalement inconnus m’abordent sur Sainte-Catherine les jours suivants pour me serrer la main. À The Place et Chez Georges, rue Stanley, les poètes Gaston Miron, Leonard Cohen et Anne Hébert me saluent comme un confrère de plein droit. Panique totale. Pour comparaison, mon successeur à ce titre deux ans plus tard s’appelait Michel Tremblay… et il n’a même pas eu un tel traitement!

La seule solution que j’imagine à une soudaine célébrité que je ne sais vraiment pas comment gérer, c’est la fuite en avant. Je rencontre au Café des Artistes Hervé Brousseau, roi de la chansonnette et vedette (avec Louise Marleau) d’un téléfeuilleton de sci-fi pour ados, «Opération Mystère»; je l’avais connu à Québec par son frère Pierre. Il me raconte qu’un autre frère (ils sont sept plus une sœur), Camille, vient de s’acheter une Mini Morris et qu’il va l’étrenner en faisant le tour de la Gaspésie dans quelques jours. La réponse idéale à mes souhaits d’évasion!

Peu après la Saint-Jean, nous nous entassons à trois dans la minuscule et capricieuse bagnole gris-bleu: moi, Camille Brousseau, et le sautillant sculpteur Jean-Pierre Ajmo, qui appelle toutes les filles «Alice», ce qui les fait rigoler au lieu de s’en insulter. À Québec s’ajoute mon copain Pierre, le cadet de la fratrie. Et démarre un fantaisiste et inoubliable périple dont les étapes majeures sont les boîtes à chansons qui naissent alors dans les granges et sous-sols d’une multitude de villages et petites villes le long du Saint-Laurent, décorées de bric-à-brac marin ou paysan.

Ça commence à Québec même, où un des rares homosexuels ouvertement assumés de la ville tient un café estudiantin style Contrescarpe, l’Arlequin, dans un sombre entrepôt au flanc des Escaliers Champlain, tandis que l’omniprésent Gérard Thibault a ouvert une Page Blanche bohème au-dessus de son chic cabaret La Porte Saint-Jean. Suivent des arrêts à Saint-Jean-Port-Joli (rencontre de la grande et mince charmeuse Monique Miville-Deschênes, fanatique de Félix Leclerc), dans Kamouraska, aux portes de La Pocatière, du côté du Portage. Une étape incontournable est évidemment, à Saint-Fabien, le Pirate que le folkloriste Raoul Roy a aménagé dans la grange paternelle et autour duquel s’est agglutinée une brochette de vacanciers culturels aux mœurs plutôt libres venus de Québec, Montréal, Trois-Rivières…

La destination finale devait être, inévitablement, Percé, avec sa colonie artistique huppée gravitant autour d’un côté du chic Centre d’Art de Suzanne Guité (théâtre, concerts et galerie de peinture) et de l’autre de l’inénarrable Maison du Pêcheur (chanson à texte et alcools illicites) du légendaire ivrogne Lucien Gagnon — qui allait devenir un de mes deux meilleurs amis; c’est là que j’ai aussi connu un des plus attachants personnages de notre époque, Raymond Lévesque: peu après le lever de soleil d’une nuit blanche, nous nous sommes trouvés tous les deux seuls sur le quai à contempler et commenter le départ des pêcheurs vers la haute mer! 

Mais c’est vraiment sur le chemin du retour La Piouke, de Bonaventure, qui allait s’avérer le clou du voyage et notre plus longue escale. La boîte de Françoise Bujold et Jean-Paul Bernier venait d’ouvrir avec une formule peu habituelle: active tous les jours, elle était animée par Claude Gauthier, chansonnier populaire, et Marthe Choquette, une blonde et minuscule comédienne qui s’était constitué un répertoire de refrains humoristiques et grivois, dans la lignée de Clairette Oderra à Montréal ou Colette Renard à Paris. En fin de semaine, on affichait en vedette tout grand nom de la chanson qui passait par là en faisant le tour des boîtes à l’est de Québec: Pauline Julien, Tex Lecor, Renée Claude, Gilles Vigneault, Monique Leyrac, Hervé Brousseau, Jean-Pierre Ferland…

Toute l’équipe, animateurs, musiciens, serveurs, serveuses et femme de ménage (plus les vagabonds de passage, dont nous étions) vivait à la bonne franquette, couchant souvent à même le sol dans un appartement à peine meublé à l’étage d’une épicerie voisine, le Colibri, dont la patronne tolérait pendant la semaine qu’on lui chaparde tout ce qui pouvait se bouffer… pour le samedi matin grimper l’escalier et réclamer remboursement de quiconque avait reçu sa paye (parfois incomplète ou irrégulière, toujours en espèces) de Jean-Paul Bernier.  Les soirées se terminaient souvent par un feu de grève autour duquel on chantait seuls ou en chœur. C’est dans ce cadre que s’est amené dans la quasi-obscurité un joueur imprévu mais bienvenu: Pierre Calvé, venant d’Halifax (?) sur sa Vespa poussiéreuse, avec en croupe une jolie copine. - «Je peux me joindre à vous? Je fais de la chanson moi aussi.» Il déballe sa guitare, entonne «La Fille à matelots», «Vera Cruz» et une ou deux autres… et se retrouve illico embauché comme troisième animateur régulier de La Piouke!

Suite au prochain chapitre…

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