03 juin 2026

La fin d'une ère

Mon vieil et cher ami Alex Cressan, décédé samedi dernier au Diamant, était l'ultime survivant du groupe de remarquables et fantasques copains qui m'avaient chaudement accueilli à mon premier séjour en Martinique en 1967; ils se surnommaient "le Cercle de la Malmaison" parce qu'ils se réunissaient quelques midis par semaine autour d'une table ronde de ce bar et restaurant renommé face à la Savane de Fort-de-France (l'immeuble est maintenant un musée).

Le suave Alex avait joué un rôle important dans le film "Tamango" à la fin des années 1950, quand il était étudiant en Europe; le grand acteur Kurt Jurgen l'avait pris en amitié et lui avait fait avoir la rentable concession des voitures et motos BMW pour les Antilles. C'était aussi l'ami de coeur de Marie-José en Martinique avant notre rencontre de 1964. Ce qui a exigé quelques ajustements dans la suite de nos relations amicales, qui se sont poursuivies jusqu'au décès de ma compagne, notamment au bord de la piscine de sa villa qui surplombait la baie du Diamant.

Francisco était un musicien et chanteur aussi talentueux que charmant et volage; venu loger chez nous pour un spectacle ou une télé à Montréal vers 1971, il a aussitôt séduit ma secrétaire Diane et l'a convaincue de le suivre peu après aux Antilles... où, c'était à prévoir,  leur relation n'a pas duré longtemps!

Hermann Siniamin, d'origine libanaise, était le marchand de chaussures haut-de-gamme de Fort-de-France, jovial amateur de bonne chère et de plaisirs divers, mais probablement le plus sobre du groupe.

Le très élégant Câlin (j'ai toujours ignoré son vrai nom) était le Donjuan antillais par excellence, un épicurien dandy tiré à quatre épingles qui entretenait ouvertement deux maîtresses (chez qui il nous recevait à l'occasion) en plus de sa légitime.

Le moustachu Georges Brival était un entrepreneur audacieux et parfois peu scrupuleux, créateur et premier animateur du Tour des Yôles à voile, propriétaire avec Francisco d'une éphémère discothèque à la mode, puis fondateur (avec entre autres mon ami guadeloupéen Robert Belaye) de Radio-Caraïbes.

Raymond Marie était le fils gâté d'une famille cossue qui a rapidement flambé son héritage à faire la fête, se retrouvant fonctionnaire à la Mairie du Marin sans rien perdre de sa superbe; il devait plus tard prendre charge de notre catamaran le Bum Chromé à la Marina du bourg.

Berly Glaudon, le benjamin du groupe et lointain cousin de Marie-José, était l'héritier des patrons de l'Hôtel Impératrice (voisin de la Malmaison), fanatique de voile –nous avions navigué avec lui jusqu'à Sainte-Lucie par une magique nuit de pleine lune!–  et pharmacien, mort trop jeune d'une crise cardiaque.

Je n'oublierai jamais le fabuleux méchoui qu'ils nous avaient improvisé sur la plage des Salines quelques jours après notre arrivée: un mouton entier acheté vivant chez le fermier, cuit à la broche en bord de mer, avec abondance de gros vin rouge, de rhums fins et la guitare et la voix unique de Francisco...

Je me rappelle aussi un épisode qui m'avait fait particulièrement apprécier Alex. Une bonne partie des voitures sport et motos allemandes de luxe qu'il vendait aux Martiniquais étaient payées... avec les subventions d'assistance familiale du gouvernement! Lorsque ma presque belle-mère Élia (Yaya) Lagrancourt, alors patronne locale de la Sécurité sociale, a convaincu la ministre de l'époque, Simone Weil, et le Président de Gaulle que les chèques devraient être émis aux mères des enfants plutôt qu'à leurs pères (pas toujours légitimes), elle a encouru la colère de bon nombre de ceux-ci – qui comptaient là-dessus pour s'offrir des BMW. Alex est allé la voir pour lui dire: "Madame, vous allez me coûter pas mal d'argent... mais vous avez raison et je vous soutiens!"

Ciao, Alex et toute une tranche de ma jeunesse!