15 novembre 2013

Veille de la Toussaint (31 octobre)

Demain la Toussaint, Jour des Morts en Martinique. Tout le monde se retrouvera  au cimetière, décorant de fleurs et illuminant de lampions colorés des tombeaux familiaux ayant souvent des airs de gâteaux de fête montés en graine. Nous devrions partir tôt le matin avec le cousin Daniel pour le Diamant, où le champ des morts longe une immense plage bordée de déferlantes dont les crêtes d'un blanc explosif tranchent sur un ressac turquoise...
C'est la deuxième fois que nous venons ici à cette saison. Il y a cinq ou six ans, Azur et moi avions célébré ça avec la belle-soeur Évelyne, plaçant des bougies sur les tombes de sa mère Elya juste derrière la vieille église du Marin, et de leur père à toutes deux, René Manuel, dans le cimetière à demi écroulé en bord de falaise du bourg voisin de Sainte-Anne.
Le surlendemain était venu nous retrouver à bord du Bum chromé notre ami guadeloupéen Robert Belaye, dont nous ignorions que c'était hélas la dernière fois que nous le verrions.
Ça va faire une semaine que nous sommes arrivés de Paris, où le séjour d'une semaine a pris une tournure vigoureusement gourmande. Il y a eu pour commencer une onctueuse blanquette de veau à l'ancienne dans l'intimité du tout petit Restaurant Saint-Didier, presque en face de notre hôtel, et pour conclure avec nos amis Hervé Fuyet et Janine Euvrard un extraordinaire exercice de style autour des coquilles saint-jacques (potage, feuilleté ou ravioles, poêlée au risotto) dans le cérémonial immuable et les immenses espaces chargés d'histoire de la Coupole, à Montparnasse.
Entre les deux, une monstrueuse mais succulente sole meunière précédée d'huîtres et de bulots à la brasserie La Lorraine de la place des Ternes, plus l'inévitable et tout aussi plantureuse choucroute classique au riesling du Terminus Nord.
Enfin, tel que promis, Marie-José m'a offert mon repas d'anniversaire sous les deux étoiles du Relais Louis XIII, dans une extraordinaire maison du XVIe siècle perdue entre la Place de Buci et les quais. Le toujours remarquable caneton de Challans "en deux façons" (magret pour la poitrine, confit pour la cuisse), que Manuel Martinez a amené avec lui de sa précédente cuisine à la Tour d'Argent, était cependant éclipsé par une quasi-miraculeuse pâtisserie de lièvre en entrée.
Et comme l'homme ne vit pas que de gibier — même frais chassé — , je me suis payé un second cadeau de fête: une longue exploration éblouie du Musée Guimet d'art oriental, Place d'Iéna. Il y avait bien sûr l'exposition thématique sur la découverte et la reconstitution des temples d'Angkor, que nous tenions à voir comme prélude à la visite que nous ferons du site lui-même dans quelques mois.
Mais j'ai été encore plus fasciné par les salles d'expo permanente sur la Chine ancienne (bronzes, poteries, bijoux, calligraphies), sur la Corée — masques et sculptures de bois peint, une vraie découverte pour moi — et sur l'Asie centrale, notamment l'Afghanistan. Je me promets d'y retourner.
Enfin, et même si Azur clame haut et fort qu'"à Paris je ne suis pas touriste", comment résister aux séductions d'un atypique, ensoleillé et doux après-midi de fin d'octobre qui nous a poussés au bas des escaliers usés du Pont-Neuf vers une délicieuse balade... (oserai-je même le dire?) sur la Seine en bateau-mouche!
Outre Fuyet et les Euvrard (Michel ne pouvait sortir avec nous, fortement contusionné d'une collision avec une bicyclette) nous n'avons vu aucun des autres copains parisiens — sauf, trop brièvement, Gisèle Maïa à qui je tenais à remettre un petit tableau du Port du Somail au crépuscule, que j'avais peint à son intention au lendemain de notre semaine de péniche sur le Canal du Midi.
Quelques heures plus tard, nous débarquions en Martinique après un vol confortable et sans histoire sur Air Caraïbes. Le Bum chromé nous attendait, toujours amarré au bout du ponton #6 de la Marina du Marin. Nous avons retrouvé avec plaisir les voisins helvético-montpelliérains Michel et Florence, la copine Lucille du Marin-Mouillage et surtout l'inébranlable Raymond Marie, qui continue à veiller férocement sur le bateau. Manque à l'appel Frédo, la "dame à la pipe", rentrée dans sa Bretagne natale après le décès de son conjoint.
Ça faisait presque deux ans que nous n'avions pas mis le pied à bord, et le cata a été loué à deux ou trois reprises dans l'intervalle, si bien qu'il a fallu un moment et quelques efforts pour retrouver nos repères, nos habitudes et certains de nos effets. Rien qui ne pouvait se corriger par quelques coups de téléphone et un ti'punch... ou deux: aprés tout, on dit bien ici qu'"on ne part pas sur un seul pied"!


08 octobre 2013

Nice... sans salade!

Escapade en solitaire sur un coup de tête. Azur voulait faire du cocooning, j'en avais assez de traîner à la maison. Donc brosse à dents, désodorisant et un caleçon de rechange, puis direction la gare. Ma première idée, c'était Bruxelles, mais le seul train direct depuis Montpellier était plein. Il y en avait un autre, un quart d'heure plus tard, vers Marseille, Toulon, Cannes et Nice. 

Pourquoi pas Nice? Nous n'y étions pas retournés depuis une virée sur la Côte d'Azur il y a bientôt 40 ans. Elle a bien eu le temps de changer. Et avec un peu de chance, j'y retrouverais mon ancien voisin et collègue Jean-Guy Martin, qui y a pris sa retraite du Journal de Montréal il y a quelques années.
Mon train n'était pas un TGV, mais un Corail Intercités, plus lent mais confortable avec ses sièges de cuir et ses vastes fenêtres en première. Pas de bar, mais un chariot-snack qui parcourt les wagons, offrant sandwiches, amuse-gueule, boissons. Heureusement, car il y a quatre heures et demie de route, en partie dans l'obscurité.
Il était près de 20h quand j'ai débarqué dans une gare en grands travaux. La plupart des bons hôtels étaient surchargés, un gros congrès se terminait le lendemain. Avec l'aide d'un couple de jeunes routards et de l'Internet, j'ai fini par dénicher une chambre "triple" (trois lits simples et une seule chaise droite!) dans un trois-étoiles juste potable, le Nicéa, à dix minutes à pied. Son seul attrait est un antique ascenseur de fer forgé, aussi ancien que l'immeuble. Je n'allais certainement pas y rester plus d'une nuit.
Sitôt installé, je suis ressorti, affamé — le sandwich du train déjà loin. Mes souvenirs de Nice n'étant pas précisément gastronomiques, je suis entré dès la rue voisine dans le premier resto ouvert, un Indien aux odeurs appétissantes. L'Achiana ne m'a pas déçu: dans un décor très bollywoodien, pour un prix d'aubaine, j'ai eu droit à une cuisse de poulet tandoori, un pain nan, un agneau chai korma tendre et aromatique avec riz basmati, un quart de rosé et un thé-citron.
Le bruit proche du tramway m'a attiré; en dix minutes je me suis retrouvé en plein coeur de l'action du Vieux Nice, dans le dédale des petites rues entre la Place Masséna (sérieusement relookée) et le début de la Promenade des Anglais. Devant la plupart de la douzaine de bars et discos ouverts, des bandes de jeunes souvent bien mieux sapés qu'à Montpellier faisaient la queue (un jeudi!) ou fumaient un verre à la main. Des duos et trios de filles en mini-jupe et maquillage de combat reluquaient d'un air critique tous les mâles qui passaient…
Mes jambes étant ce qu'elles sont, j'ai fini par grimper dans un cyclopousse vétuste aux engrenages problématiques, mais dont le pilote à l'entrain inaltérable m'a quand même promené tout autour des quartiers anciens, zigzaguant avec abandon à travers la foule dense qui circulait Cours Saleya et escaladant les rues pentues qui fourmillent autour de la colline du Château. Pour me ramener vers minuit à la porte de mon hôtel.
Au matin, j'ai vite déménagé dans le plus proche hôtel Mercure, faisant en même temps quelques emplettes (chaussettes, sous-vêtements, polos…). Après un repas marocain correct sans plus, grande balade en tramway et bus à travers la ville, dont j'avais oublié le caractère encore profondément italien: statues et monuments rococo, maisons au crépi de couleurs vives — rose, orange, canari, vert irlandais, bleu ciel —, arcades autour des places. Après qu'Azur, jointe au téléphone, a décidé de ne pas venir me retrouver, je suis monté finir la journée au bar sur le toit et dans la jolie piscine attenante, avec leur vue splendide sur l'ensemble de la ville.
Samedi midi, je me suis offert un des temples de la cuisine classique niçoise, la Brasserie de l'Union, rue Michelet non loin de l'Université: derrière une façade de bistrot on ne peut plus conventionnelle, deux salles sombres donnent sur un jardin-terrasse au charme imprévu. Au menu, pastis et tapenade noire, plantureuse terrine à la confiture d'oignon et ce fleuron de la gastronomie locale, la daube de boeuf aux raviolis farcies, excellente mais bien trop copieuse. Contre le crozes-hermitage que j'avais choisi, le garçon, à ma surprise, m'a conseillé un bien plus modeste côtes-du-rhone Domaine de Belle-feuille 2010. Dont je me suis délecté. A suivi l'inévitable flânerie sur le Quai des États-Unis et la Promenade des Anglais (dont la plage était encore étonnamment peuplée de baigneurs) et en soirée, un verre au bar du Negresco (tradition oblige) et courte visite au Casino Ruhl, célèbre autant pour son décor tarabiscoté que pour les scandales à parfum mafieux qui ont pimenté son histoire…
Dimanche matin sombre et ciel menaçant. Ça ne m'a pas empêché de descendre faire une petite tournée des musées: le Chagall, charmant et plein de vie, et le Musée d'art moderne, plus vaste et bien garni, mais qui ne m'a pas autant plu. J'ai fait à regret l'impasse sur le Matisse, plutôt excentré en quasi-banlieue et dont ce que j'en ai lu me disait qu'il ne valait probablement pas la grande salle qui lui est consacrée à l'Hermitage de Saint-Pétersbourg, avec sa concentration de purs chefs d'oeuvre.
Il tombait des gouttes quand j'ai mis le pied peu après midi à l'Âne rouge, fameux et élégant resto de fruits de mer qui fait directement face au Vieux-Port dont les rares pêcheurs encore actifs l'approvisionnent. Bien inspiré, j'ai pris une table à l'intérieur… une demi-heure plus tard, toute la clientèle de la terrasse se faisait doucher par une violente averse et devait se précipiter en-dedans cul par-dessus tête. C'est en contemplant un véritable déluge que paisiblement j'ai dégusté un excellent blanc régional, deux sardines farcies de chair de palourdes, puis le plus moelleux saint-pierre poché dont j'ai souvenance, surtout garni d'un fin risotto aux girolles orangées. C'est maman, fana des champignons sauvages, qui en aurait bavé. Tout ça coûtait le triple du repas de la veille à la Brasserie de l'Union, mais la réputation, le décor luxueux, la vue imprenable (y compris sur l'orage) et le service très grande maison...
La journée s'est encore terminée au bar sur le toit du Mercure, à coups de ti-punchs antillais dont je venais d'enseigner la recette au barman, qui en échange m'en alimentait à répétition. Si bien que c'est un peu dans le vague que j'ai terminé la lecture d'"Avion Sans Elle" de Michel Bussi, un policier plus sympa pour le récit bien mené et les personnages attachants (même le méchant, tout compte fait) que pour la qualité de l'intrigue, tordue à souhait mais au dénouement plutôt prévisible.
Ne restait plus qu'à boucler la petite valise achetée vendredi près de la gare, pour lundi midi reprendre l'Intercités en sens inverse vers Montpellier. Sans avoir vu Jean-Guy Martin, dont le téléphone ne répond plus. Est-il disparu, ou simplement reparti au Québec? Faudra voir...

11 septembre 2013

Grève du cassoulet

C'est une lubie qui nous a pris brusquement lundi, à l'issue d'une chaude discussion... et juste au mauvais moment. "Puisque tu ne veux pas bouger de la maison, ai-je dit, moi j'ai faim, je m'en vais à Toulouse m'offrir un vrai bon cassoulet."
Le temps de rafler en passant ma brosse à dents, un dentifrice, un déodorisant et l'iPad, je me retrouve devant l'ascenseur. La porte n'est pas encore ouverte qu'Azur me rejoint: "Je viens avec toi!" – "Non!" – "Oui!" – "Non." – "Oui.", etc. Vingt minutes plus tard, nous voilà à la Gare Saint-Roch, où l'on annonce un TER (express régional) pour Toulouse dans un quart d'heure, plus un "AVIS À TOUS LES VOYAGEURS..." que nous ignorons superbement — et bien à tort!
Peu avant 16h30, nous sommes en route, assis dans un compartiment à quatre avec une dame verbeuse de Sète et un jeune sportif souriant mais taciturne qui va descendre à Béziers. Le train est bondé et bruyant, mais file à bonne allure.
Comme je contemple sur l'affichage électronique la liste des arrêts, il me vient une autre idée. Et si au lieu de Toulouse, nous nous arrêtions à Castelnaudary, trois-quarts d'heure plus tôt, qui est quand même la capitale reconnue et le lieu de naissance du cassoulet? C'est plus petit, on ne connaît pas, et ça fera moins loin pour rentrer à Montpellier demain. Entendu. Le nouvel occupant du siège d'en face lève le nez des mots croisés dans lesquels il s'absorbe depuis une bonne heure et me fait une grimace cryptique. Je comprendrai bientôt pourquoi.
Il est un peu plus de six heures du soir quand nous descendons du TER à la minuscule gare de Castelnaudary, piquée juste au pourtour de la petite ville. Avant d'appeler un taxi pour l'hôtel et restaurant le plus agréable (sinon le plus proche), je vais voir le guichetier: "À quelle heure les trains pour Montpellier demain?" – "Y'en a pas." – "Pardon?" – "Demain, y'a grève, vous n'avez pas entendu les avis en montant à bord?" Non, mais ça me revient tout à coup des informations parcourues plus tôt sur Internet: demain mardi et jusqu'à mercredi midi, arrêt de travail des services publics dans toute la France pour protester contre le nouveau régime des pensions... Oh merde!
Tant pis, une fois rendus aussi bien en profiter le mieux possible. Nous débarquons donc à l'Hôtel-Restaurant du Centre et Lauraguais, à vingt pas du Canal du Midi, suivant les conseils souvent avisés du "Petit Fûté". Une dame dont la corpulence pourrait servir de réclame pour son produit-vedette nous accueille: "Une table pour le dîner et une chambre? Certainement... mais vous nous laissez finir de manger d'abord, hein?" Une réception un peu brusque mais aussi prometteuse; voilà quelqu'un qui a ses priorités bien en place!
Après un premier apéro au Grand Caffé (sic) en face, nous revenons nous attabler devant des "blacassis" (kir royal à la blanquette de limoux) et de délicieuses bouchées aux rillettes. Jolie table nappée et serviettée de blanc, vaisselle et verrerie à l'avenant, menu appétissant. Sachant que le plat de résistance sera copieux, nous débuterons modestement par un tartare d'avocat aux crevettes, suivi dans mon cas par le cassoulet aux deux confits (quoi d'autre?) et pour Azur (par esprit de contradiction, forcément) par des rognons à la moutarde. Avec un corbières rouge La Voulte-Casparets d'excellente tenue. Et pour finir un beau roquefort assez crémeux et une tarte rhubarbe et framboise. Au moins, nous ne sommes pas venus pour rien.
Le cassoulet est des plus traditionnels, servi gratiné dans une cassole bien chaude; les haricots sont fondants mais fermes sous la dent, le jus liquide aux arômes de thym, les viandes ont contribué leur goût à la saveur de l'ensemble tout en conservant chacune sa personnalité: confit d'oie, canard, saucisse de Toulouse, échine, lard. Un délice dès la première bouchée... j'allais dire jusqu'à la dernière sauf que c'est le type même du plat dont le meilleur appétit ne vient jamais à bout! Disons que j'en ai laissé à peine un tiers, tandis qu'Azur nettoyait le fond de son assiette de rognons de veau tendres et parfumés, servis sur un beau risotto aux herbes.
La chambre est ce qu'on peut attendre d'un hôtel campagnard de bonne tenue. Pas très grande, mais confortable sans le luxe des maisons plus étoilées dont nous avons pris l'habitude en vieillissant. Toilettes et douches refaites à neuf, des rideaux qui masquent mal la lumière crue des réverbères de la rue toute proche. Si notre nuit n'est pas de tout repos, ce n'est pas vraiment la faute des lieux, mais celle de notre gourmandise...
Au matin, qui se découvre frais, gris et pluvieux, se pose le problème du retour. Vaine visite à la gare pour confirmer l'absence totale de trains. Il faudrait prendre une navette jusqu'à Carcassonne, puis un car vers Narbonne, et là, Inch Allah pour espérer une arrivée chez nous en milieu de soirée. C'est donc un sympathique chauffeur de taxi (avec lequel nous avons bien négocié le coup) qui nous a ramenés à Montpellier en deux heures tout juste, le temps d'attraper un repas — bien plus modeste — au resto du coin.

27 août 2013

Petit train du retour

En quittant l'Alegria vendredi, nous avons laissé sur le Livre d'or le mot suivant:
"Charlotte Amandine, c'est un délicieux dessert de gentillesse et de charme, les deux fées qui d'un jour à l'autre ont embelli chaque aspect de notre séjour à bord. Olivier indestructible comme l'arbre du même nom, toujours souriant et solide à la barre. Et les deux génies épisodiques, le triton du canal Mikaël, surgissant mince et barbu sur sa moto bleue chaque fois qu'on en a besoin au détour d'un accostage ou aux portes d'une écluse, Aurore la joviale Muse du terroir qui nous balade d'une surprise à l'autre sur les routes sinueuses de sa belle région qu'elle aime et connaît à fond. Tous ensemble, vous nous avez fait passer une semaine magique qui donne envie d'y revenir... Un grand merci."
Olivier nous a déposés vers 11h à la gare de Béziers — étonnamment encombrée, pour un matin de semaine, d'une foule de voyageurs chargés de bagages. Gisèle est immédiatement partie en chasse du journal du weekend qui publie ses chers mots croisés. Il n'a pas été facile de nous caser avec toutes nos possessions dans un wagon du TER Perpignan-Avignon plein comme un oeuf. Heureusement que nous n'avions que trois-quarts d'heure de route.
Nous avons déposé notre Parisienne à son hôtel (le Marriott sur le parvis de la Mairie, à trois pas de chez nous) et sommes rentrés à la maison en poussant un grand ouf! de soulagement. Petite déception, la fidèle Ingrid nous a fait défaut, elle n'avait pas fait les courses comme prévu et n'était pas là pour nous accueillir. Une heure plus tard, nous ressortions pour luncher à la BDHV (Brasserie de l'Hôtel-de-Ville) voisine, où les prestations de nos copains ont impressionné notre gourmande amie.
En début de soirée, nous avons entraîné Gisèle dans le tram bleu pour une visite en coup de vent de Montpellier, jusqu'au stade de la Mosson. Au retour, étape obligée à la Place de la Comédie, ou nous avons flâné dans les allées des Estivales (une mini-foire sympathique qui remplit l'Allée du Corum de boutiques et étals divers chaque vendredi soir de l'été). Je n'ai pu résister à une fort bonne barquette de saucisse des Cévennes à l'aligot.
Samedi, cap sur Palavas-les-Flots, que notre invitée avait très envie de voir. Très bon repas de fruits de mer et de sardines grillées au Galion face à la plage — relativement dépeuplée, vu le vent et le temps gris, puis flânerie le long des quais. Retour à la maison (où nous avons croisé l'ami et voisin André Chantefort) pour un digestif. Après avoir appelé sa famille pour leur confirmer qu'elle était sortie indemne des terribles périls du Canal du Midi et du Languedoc, Gisèle nous a quittés tôt, car elle voulait terminer ses bagages pour prendre son TGV vers Paris presque au lever du jour.

24 août 2013

Chasse-mouches

Dès dimanche matin, la semaine a pris une saveur quasi guerrière. Quelques mouches se sont invitées au petit-déjeûner, au grand dam de mes deux compagnes, qui se sont découvert une commune phobie pour tout ce qui est bestiole ailée (sauf papillons et coccinelles? À vérifier...). En cinq minutes, le conflit était engagé, qui a pris une acuité accrue lorsque deux guêpes effrontées se sont jointes aux agapes, à la grande inquiétude de Gisèle.
Et ça devait se poursuivre presque jusqu'au départ, avec une panoplie d'armes variées: chapeaux de paille, serviettes de table (Azur les manie avec une adresse assassine), bombes anti-moustiques, tortillon de fumée et même une raquette électrocutrice dénichée par le capitaine. Les victoires ont été plus nombreuses du côté humain, mais l'autre camp avait la force du nombre. Quant à l'opiniâtreté, je dirais: "Décision partagée".
Une fois le premier engagement terminé (match nul), la charmante Aurore est venue nous prendre pour une virée à Carcassonne. Azur et moi avions déjà visité (avec ma soeur Marie il y a cinq ans), mais le ravissement de la découverte par Gisèle a ravivé notre plaisir, surtout que l'enthousiasme de notre guide était communicatif.
Nous avons pacouru les petites rues montantes et inégalement pavées jusqu'au portail du palais comtal puis sommes redescendus vers la curieuse cathédrale mi-romane, mi-gothique dont le soleil matinal faisait exploser de couleurs les immenses vitraux du choeur.


Revenus au pont-levis, nous avons grimpé dans une calèche tirée par deux énormes percherons bais curieusement coiffés de bonnets blancs à oreillettes, qui nous ont emmenés dans une tournée des lices, cette large et cahoteuse allée nichée entre les murailles extérieures et intérieures et faisant presque le tour complet de la vieille ville. Le cocher nous déclamait d'une voix de stentor, avec un bel accent du pays, toutes les particularités architecturales et les péripéties historiques des diverses fortifications — que je vous épargnerai ici.

Après un détour vers le beau village de Lagrasse et son marché des potiers — non, nous n'avons rien acheté mais ce n'est pas l'envie qui manquait, retour à bord vers 13h30. Pour le lunch, Amandine nous avait ménagé une agréable inversion dans l'ordre des plats: entrée de foie de veau de lait aux câpres, suivie d'un plat de grandes crevettes au riz noir. Pendant que nous mangions sur la terrasse extérieure, Mikaël est arrivé sur sa moto pétaradante, et la péniche libérée de ses amarres s'est mise à descendre tout doucement au fil du courant, croisant occasionnellement des pénichettes et des bateaux-maison et s'arrêtant brièvement pour attendre son tour à la tête des multiples écluses.
Lundi, rien de spécial à signaler: deux courtes navigations, avant et après midi, et le farniente à bord. J'en ai profité pour faire l'essai de la mini-piscine. C'était juste assez grand pour que je me laisse flotter de temps à autre en battant des jambes, avant de me rasseoir sur une banquette le long du bord. L'eau presque fraîche (23-24 degrés) me soulageait agréablement du soleil caniculaire, surtout un verre de jus glacé à la main. Mes compagnes, qui avaient négligé d'apporter des maillots, lançaient des remarques pernicieuses dictées par l'envie.
Je m'étais promis de sortir mon chevalet de peintre, et lundi aurait été la journée idéale pour le faire, mais chaleur et paresse m'en ont dissuadé. À la fin du compte, je me contenterai de prendre des photos et quelques croquis annotés dont je m'inspirerai une fois revenu à mon atelier habituel — la terrasse de l'appartement de Montpellier.
C'était une bonne idée de ménager nos énergies, car en soirée, pour varier le menu, Olivier nous a emmenés souper à la belle auberge de La Selette, à Bize. Accueil chaleureux, apéritif maison exceptionnel (une variante du bellini vénitien à base de pêches fraîches et de blanquette de limoux), cuisine savoureuse — avec un seul petit regret: nous nous attendions à une carte plus typiquement régionale comprenant par exemple des cochonnailles, un cassoulet, du canard confit, du lièvre plutôt qu'un gaspacho, un fish & chips et des côtelettes d'agneau… Tant pis.
Tôt mardi matin, Aurore (la bien-nommée, a commenté cette lève-tard de Marie-José) est venue nous prendre pour aller voir le superbe village médiéval de La Minerve, jadis refuge des Cathares et capitale de la région viticole réputée du Minervois.

Vue spectaculaire des gorges, grottes et tunnels que les eaux des deux rivières voisines ont creusées autour du promontoire coiffé des ruines d'un château. Nous devions aller parcourir le village à pied, mais la pente raide et le soleil déjà lourd nous en ont découragés.
Nous sommes plutôt redescendus vers l'actuel centre économique de la région, le gros bourg d'Olonzac, où c'était jour de marché. Nous avons pris un verre dans un beau vieux café, puis flâné sur la place principale et dans les rues fort animées, achetant ici et là quelques babioles et grignotant des spécialités locales.

Puis nous avons fait un détour (fascinant) jusqu'à une coopérative de production d'huile d'olive, l'Oulivo, avant de rentrer sagement à bord pour une savoureuse bourride de lotte. Re-piscine dans l'après-midi et chasse-mouches endiablé au crépuscule. Clair avantage à Azur, qui a aligné sur le pont six cadavres de guêpes.
L'escale du soir est au coeur d'un des plus beaux ports fluviaux du Canal, le village du Somail, dont les rives peuplées de vieilles maisons souvent transformées en auberges et de guinguettes pimpantes sont prises d'assaut par des dizaines de bateaux en quête d'amarrage. Il y a même une pittoresque "péniche-épicerie" verte et jaune à l'entrée de laquelle pendent bouquets de plantes aromatiques et pots de fleurs multicolores.
Mercredi avant-midi, départ pour Narbonne, où nous incitons notre amie Aurore à faire dévier la tournée prévue vers la maison natale de Charles Trenet, que nous n'avions pas vue lors de précédents passages.

Donnant sur un mini-jardin où trône une photogénique statue du Fou chantant, c'est en pleine ville une résidence bourgeoise haute et étroite, qui me rappelle beaucoup celle d'une vieille cousine, rue Sainte-Ursule à Québec.
Vestibule, salon cossu et cuisine en longueur au rez-de-chaussée, accès au premier par un escalier raide et tournant à balustrade en fer forgé. En haut, une succession de petites pièces plutôt sombres tapissées de motifs à fleurs et meublées dans un esprit très victorien. Je me sentais comme replongé dans mon enfance...
Un bref tour de ville nous a menés à la cathédrale (superbe petit cloître au sommet d'un escalier impossible!) puis, le long du canal joliment réaménagé, à l'élégant restaurant L'Estagnol ("petit étang" en occitan) dont la prestation plus qu'honorable a été en partie déraillée par les tonitruants essais acoustiques de la scène extérieure où devait se produire en soirée Charles Aznavour, tête d'affiche d'un Festival marquant le centenaire de la naissance de Trenet
...
Au retour à bord, la navigation prend un tour différent des autres jours. Le Canal du Midi se fait tout plat, sans la moindre écluse, mais il zigzague sans arrêt pour éviter le moindre accident de terrain. Il y a même des sections où d'importants remblais le situent une bonne dizaine de mètres au-dessus des villages qu'il rencontre... et dont nous surplombons les toits de tuile rougeâtre percés de lucarnes et de cheminées de pierre grise.
Nous franchissons même quelques "ponts-canal" sous lesquels passent des cours d'eau où s'ébattent des familles insouciantes. Les branches dénudées d'une bonne partie des platanes qui bordent les deux rives contribuent à l'impression d'étrangeté que cela nous inspire.
L'équipage nous explique ces incongruïtés. D'une part, l'impossibilité d'approvisionner en eau le cours du Canal sur une cinquantaine de kilomètres a obligé ses constructeurs à des prodiges d'ingéniosité pour en maintenir le cours le plus horizontal possible (les écluses, naturellement, consomment une quantité d'eau importante pour leur fonctionnement). D'autre part, une grave maladie végétale, apparemment venue d'Amérique du Nord et propagée par les embarcations touristiques, est un train de tuer des milliers des arbres aux écorces claires tachetées et aux abondantes feuilles dentelées qui donnent le meilleur de sa saveur au paysage environnant.
Le long du chemin, nous voyons une multitude de troncs marqués pour la coupe, qui a déjà commencé dans certaines sections. "Vous avez bien fait de venir maintenant, nous précise un interlocuteur de rencontre, car d'ici deux ans, le Canal du Midi va se retrouver déplumé... et il faudra sans doute deux ou trois générations pour qu'il retrouve son charme ombragé actuel!" Mikaël a quand même déniché une section agréablement fournie de feuillage pour notre amarrage de nuit, dans un secteur quasi désert un peu en aval de La Croisade.
Jeudi matin, la navigation se poursuit dans le même décor, jusqu'à ce que nous nous atteignions notre destination finale, le village de Poilhes, port d'attache principal de l'Alegria.

 En cours de route, moi et Gisèle envahissons à tour de rôle la passerelle à l'arrière, où Olivier nous donne un bref cours de pilotage fluvial. Je prends la barre quelques instants, pour constater qu'elle est beaucoup moins vive et plus facile à manoeuvrer que celle du Bum Chromé... mais que le temps de réaction d'une lourde et longue barge d'acier est bien plus long et plus difficile à évaluer que celui d'un léger cata de fibre de verre!
Pour le dernier repas important à bord, Amandine s'est surpassée, avec un foie gras absolument fondant et goûteux accompagné d'une confiture maison de fraises sauvages et framboises, suivi d'un très délicat magret de canard au sang, servi avec des pâtes fraîches auxquelles nous sommes invités à mélanger les lardons grillés du même volatile. Un vrai péché, qu'aggravent encore un banyuls rouge capiteux, doux comme un écho de la confiture aux petits fruits, puis un coteaux-du-languedoc sec mais velouté.
À peine avons-nous le temps d'un thé vert ou d'un café qu'Aurore vient nous prendre pour la visite de sa ville natale de Béziers, que nous connaissions déjà (elle est à moins d'une heure de route de Montpellier).

Le seul épisode digne de mention est l'arrêt à l'"escalier d'eau" de Fonséranes, dont les neuf écluses (sept sont fonctionnelles) s'enchaînent pour faire franchir aux barges et péniches une dénivellation de 25 mètres sur une distance d'à peine 315 mètres en un peu plus de vingt minutes à la descente, une demi-heure à la montée.
Retour au bercail pour un souper "léger"… qui consiste en une crémeuse vichyssoise semée de ciboulette et bordée de fines tranches de saucisson sec, suivie d'un pied-de-porc en gelée nappé d'une délicieuse sauce à la moutarde. Honnêtement, aucun de nous trois n'a faim, mais gourmandise et politesse (pas question de faire de peine à la cuisinière en rejetant son ultime et méritoire effort) aidant, nous nous faisons une douce violence.
Un dernier digestif siroté sur le pont éclairé d'une spectaculaire pleine lune, puis il faut à contre-coeur descendre faire les bagages pour le dur retour à la réalité du vendredi matin, qui nous ramènera à Montpellier à bord d'un inconfortable train régional bondé d'autres vacanciers.