23 novembre 2013

Temps de rentrer!

Il est vraiment temps de rentrer à Montréal.
Nous sommes assis ce soir dans le cockpit obscur du Bum chromé, sirotant notre dernier digestif avant le départ demain midi. Entendant le buzz quasi subliminal d'un moustique, je tends la main vers le briquet à barbecue... et au lieu d'allumer le lampion à la citronelle à ma gauche, je plonge l'étincelle dans le verre de rhum vieux (Depaz XO) à ma droite, qui se pare aussitôt d'une jolie corolle de flammèches bleues.
Azur éclate de rire... et quelques secondes plus tard se trompe de main et de récipient, s'empare du lampion anti-moustiques que j'ai fini par allumer... et le porte à ses lèvres!
Vraiment temps de rentrer...

20 novembre 2013

Tour de l'île (sans Yôles et sans Félix)

Un autre séjour en Martinique prend bientôt fin, dans l'habituel mélange de nostalgie (Dis, quand reviendrons-nous?) et d'anticipation complaisante de retrouver notre cocon montréalais... et même le froid et la neige, au fond.
Nous en avons profité pour faire une solide réserve de soleil, de chaleur et d'air marin, pour mettre de l'ordre et réparer quelques déficiences à bord du Bum Chromé, pour renouer avec voisins de ponton, amis et parents, pour qu'Azur effectue son incontournable pélerinage sur la tombe de sa grand-mère au Diamant...
Le clou de ce passage reste notre semaine de balade en mer qui, cette fois, n'aura pas mis le cap sur les autres Antilles, mais se sera contentée de faire le tour de "notre" île (salut Félix) au rythme le plus nonchalant possible. Nous avions déjà fait ce périple (même à deux reprises), mais à la cadence trépidante du Tour des Yôles, au milieu d'une flotille carnavalesque de centaines de bateaux de toutes tailles et de toutes sortes, surchargés de passagers-spectateurs aussi fêtards qu'enthousiastes.
Cette fois, nous avons pris le large presque en catimini par un calme mardi matin, avec le précieux Twiggy comme homme à tout faire et le taciturne Moris Dogué comme skipper. En contournant la Pointe des Salines vers la Table du Diable, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait à peine dix noeuds de vent de nord-est, assez pour sortir les voiles mais pas pour couper les moteurs. Et juste la houle qu'il fallait pour nous bercer agréablement.

En milieu d'après-midi, nous sommes entrés dans la Baie du François et avons constaté avec une stupéfaction ravie que nous étions tout fins seuls sur le fabuleux mouillage des Fonds blancs. Nous avons donc choisi le meilleur ancrage imaginable, face à l'ovale turquoise éclatante de la "Baignoire de Joséphine", à l'abri de la falaise de l'îlet voisin. Plongée de la jupe tribord juste avant le coucher du soleil, puis re-baignade le lendemain dans la matinée, l'eau chaude et transparente à mi-poitrine et le verre de ti'punch à la main, comme le veut la tradition.
Il était bien près de midi quand nous avons repris la route vers le nord, entre la pointe du Robert et cette quintessence de l'île déserte (trois cocotiers bien détachés piqués sur un banc de sable d'or blanc scintillant!) qu'est le Loup-garou. Même petite brise de trois-quarts avant par tribord que la veille, jusqu'à la presqu'île de la Caravelle, derrière laquelle se niche Tartane. À quinze heures, nous jetions l'ancre face à l'École de pêche, au fond d'une baie bien abritée. Un tour à terre dans le joli bourg riverain de Trinité pour acheter de quoi manger jusqu'au lendemain, puis une soirée de farniente à bord sous les étoiles.
Jeudi, comme rien ne pressait et qu'il n'y avait toujours pas de vent, nous avons décidé de passer une autre nuit sur place. À côté du débarcadère, nous sommes tombés sur le même chauffeur de taxi qui, il y a cinq ou six ans, nous avait emmenés au Manoir Saint-Aubin avant de revenir nous prendre pour visiter le Nord de l'île. Eric, toujours tiré à quatre épingles et féru de jazz antillais, s'est fait un plaisir de nous piloter jusqu'à ce qui est sans doute le meilleur resto traditionnel de la région.

Le Point de vue étale sa belle grande terrasse face à l'océan bleu profond, sous la falaise assez raide qui sépare les villages de Sainte-Marie et Le Marigot. Au menu, Planteur et assiette créole, suivis d'une savoureuse ficassée de cabrit (chevreau) et de glaces artisanales. Une cuisine entièrement réalisée et servie (une rareté aux Antilles) par une équipe de femmes aussi accueillantes que talentueuses...
Vendredi matin, nous avons déjeûné peu aprè le lever du soleil, l'étape du jour étant la plus longue de tout le périple: de Trinité sur la Côte atlantique à Saint-Pierre sur le Versant caraïbe, après avoir doublé l'extrémité nord de la Martinique. Chose peu fréquente, la mer était presque au calme plat quand nous avons atteint le petit port de pêche isolé de Grand-Rivière, habituellement assailli de fortes houles et festonné de gerbes d'écume spectaculaires. Nous avons même pu nous payer le luxe de flâner à l'entrée du havre, défendu par un sévère brise-lames de rochers cyclopéens.
Avant de mouiller pour la nuit au large de la plage de Saint-Pierre, nous avons accosté au débarcadère jouxtant le marché et sommes partis à la distillerie Depaz, sur les pentes de la Montagne Pelée. Coup de chance, le restaurant était encore ouvert et nous a servi une casserolle de lambis au gingembre avec gratin d'ignames dont nos amis gastronomes (lesquels ne le sont pas?) n'ont pas fini d'entendre parler! Il nous restait tout juste l'énergie de faire dans la boutique attenante les petites courses indispensables: deux rhums paille 50 degrés, un punch coco et un schrubb (liqueur à l'écorce d'orange brûlée), un bocal de miel de fleurs de la montagne, un sachet de cannelle fraîche moulue, enfin deux rhums vieux, une cuvée XO vieillie de 23 ans et une "cuvée du géreur" à l'âge encore plus vénérable et à l'arrière-goût de "bagasse" irrésistible.
Samedi matin, la relativement courte descente à moteur vers la Baie de Fort-de-France s'est faite en douceur. Marie-José a pu admirer à sassiété les charmants villages de la Côte caraïbe, Le Carbet, Bellefontaine, Case-Pilote et Schoelcher, qu'elle ne se rappelait pas avoir vus du large depuis des décennies. Nous en avons même profité, en arrivant sur le front de mer de la capitale, pour longer le rivage de la Levée — où accostaient jadis les paquebots — et les murailles du Fort Saint-Louis, antique défense du port, avant de piquer au large avec cette fois une bonne brise arrière jusqu'à la Pointe du Bout, de l'autre côté de la baie.
Impossible de toucher les amis Léna et Jean-Yves, qui habitent une maison haut-perchée au-dessus de l'Anse-à-l'Âne voisine (de toute façon, nous les avions vus la semaine précédente), si bien que le repas prévu avec eux s'est réduit à un casse-croûte à quatre dans le cockpit.
Après une splendide saucette dimanche matin sur la plage de sable doré de la Pointe, nous avons doucettement levé l'ancre pour ce qui s'annonçait une étape sans histoire jusqu'au Diamant. Tu parles!
Dès que nous avons dépassé Petite-Anse, juste avant la pointe du Morne Larcher, nous avons été assaillis par des bourrasques franc-est de 25 à 30 noeuds, soit directement face à notre cap prévu vers le bourg du Diamant et le mouillage de la Chéry. Et comme si ça ne suffisait pas, s'y ajoutait une forte houle croisée venue du sud, qui nous faisait rouler et taper violemment dans la vague plus courte du vent d'est, aspergeant le poste de pilotage surélevé de copieux embruns parfois mêlés de rafales de pluie.
Azur, généralement à l'épreuve des éléments, est descendue se réfugier dans le cockpit, tandis que Moris essayait bravement, mais en vain, d'accoster au nouveau quai face à l'église. C'est seulement quand une solide aussière a pété comme une vulgaire ficelle, cinglant bruyamment la coque babord, qu'il a renoncé et repris le large vers l'anse plus hospitalière de la Chéry, deux milles plus loin.
Là nous attendait le cousin Charles Larcher, qui avait assisté de la rive à notre tentative d'accostage au village. Nous nous sommes entassés tant bien que mal dans sa camionnette jusqu'à Diamant-les-Bains, l'hôtel de charme du bourg, où nous avons retrouvé sa femme Raphaëlle pour un très bon dîner de famille dominical.
Après qu'Azur a sacrifié à la tradition d'allumer deux bougies sur la tombe de sa grand-maman dans le cimetière tout blanc de la Dizac, nous sommes rentrés à la Chéry, où nous avons eu droit à une nuit quelque peu secouée, mais moins désagréable que nous ne le craignions: le reste du vent de la veille, quoique filtré par la végétation de la rive, maintenait le Bum Chromé dans une orientation est-ouest, tandis que la houle persistante du sud parvenait à se frayer un chemin jusqu'au fond de l'anse, faisant rouler le bateau bord sur bord... Un mouvement inhabituel et plutôt inconfortable pour un catamaran.
Les mêmes conditions ont persisté le lendemain, rendant assez chaotique notre dernière et courte étape vers le Marin, marquée en plus par des grains brefs mais violents qui nous ont trempés jusqu'aux os. Une consolation: avant de revenir à quai, nous avons mouillé une petite mais délicieuse heure à la réserve marine de la Pointe Borgnesse, où la baignade sur fond de sable blanc était agrémentée d'un ballet multicolore d'étoiles de mer, crabes saccadés et poissons chatoyants.
Je temine ceci dans le petit matin de la Marina du Marin, face à un lever du soleil qui inonde le skybridge, assaisonné d'un léger souffle d'alizé. À moins d'imprévu, la suite vous parviendra du climat fort différent de la fin d'automne à Montréal.

15 novembre 2013

Veille de la Toussaint (31 octobre)

Demain la Toussaint, Jour des Morts en Martinique. Tout le monde se retrouvera  au cimetière, décorant de fleurs et illuminant de lampions colorés des tombeaux familiaux ayant souvent des airs de gâteaux de fête montés en graine. Nous devrions partir tôt le matin avec le cousin Daniel pour le Diamant, où le champ des morts longe une immense plage bordée de déferlantes dont les crêtes d'un blanc explosif tranchent sur un ressac turquoise...
C'est la deuxième fois que nous venons ici à cette saison. Il y a cinq ou six ans, Azur et moi avions célébré ça avec la belle-soeur Évelyne, plaçant des bougies sur les tombes de sa mère Elya juste derrière la vieille église du Marin, et de leur père à toutes deux, René Manuel, dans le cimetière à demi écroulé en bord de falaise du bourg voisin de Sainte-Anne.
Le surlendemain était venu nous retrouver à bord du Bum chromé notre ami guadeloupéen Robert Belaye, dont nous ignorions que c'était hélas la dernière fois que nous le verrions.
Ça va faire une semaine que nous sommes arrivés de Paris, où le séjour d'une semaine a pris une tournure vigoureusement gourmande. Il y a eu pour commencer une onctueuse blanquette de veau à l'ancienne dans l'intimité du tout petit Restaurant Saint-Didier, presque en face de notre hôtel, et pour conclure avec nos amis Hervé Fuyet et Janine Euvrard un extraordinaire exercice de style autour des coquilles saint-jacques (potage, feuilleté ou ravioles, poêlée au risotto) dans le cérémonial immuable et les immenses espaces chargés d'histoire de la Coupole, à Montparnasse.
Entre les deux, une monstrueuse mais succulente sole meunière précédée d'huîtres et de bulots à la brasserie La Lorraine de la place des Ternes, plus l'inévitable et tout aussi plantureuse choucroute classique au riesling du Terminus Nord.
Enfin, tel que promis, Marie-José m'a offert mon repas d'anniversaire sous les deux étoiles du Relais Louis XIII, dans une extraordinaire maison du XVIe siècle perdue entre la Place de Buci et les quais. Le toujours remarquable caneton de Challans "en deux façons" (magret pour la poitrine, confit pour la cuisse), que Manuel Martinez a amené avec lui de sa précédente cuisine à la Tour d'Argent, était cependant éclipsé par une quasi-miraculeuse pâtisserie de lièvre en entrée.
Et comme l'homme ne vit pas que de gibier — même frais chassé — , je me suis payé un second cadeau de fête: une longue exploration éblouie du Musée Guimet d'art oriental, Place d'Iéna. Il y avait bien sûr l'exposition thématique sur la découverte et la reconstitution des temples d'Angkor, que nous tenions à voir comme prélude à la visite que nous ferons du site lui-même dans quelques mois.
Mais j'ai été encore plus fasciné par les salles d'expo permanente sur la Chine ancienne (bronzes, poteries, bijoux, calligraphies), sur la Corée — masques et sculptures de bois peint, une vraie découverte pour moi — et sur l'Asie centrale, notamment l'Afghanistan. Je me promets d'y retourner.
Enfin, et même si Azur clame haut et fort qu'"à Paris je ne suis pas touriste", comment résister aux séductions d'un atypique, ensoleillé et doux après-midi de fin d'octobre qui nous a poussés au bas des escaliers usés du Pont-Neuf vers une délicieuse balade... (oserai-je même le dire?) sur la Seine en bateau-mouche!
Outre Fuyet et les Euvrard (Michel ne pouvait sortir avec nous, fortement contusionné d'une collision avec une bicyclette) nous n'avons vu aucun des autres copains parisiens — sauf, trop brièvement, Gisèle Maïa à qui je tenais à remettre un petit tableau du Port du Somail au crépuscule, que j'avais peint à son intention au lendemain de notre semaine de péniche sur le Canal du Midi.
Quelques heures plus tard, nous débarquions en Martinique après un vol confortable et sans histoire sur Air Caraïbes. Le Bum chromé nous attendait, toujours amarré au bout du ponton #6 de la Marina du Marin. Nous avons retrouvé avec plaisir les voisins helvético-montpelliérains Michel et Florence, la copine Lucille du Marin-Mouillage et surtout l'inébranlable Raymond Marie, qui continue à veiller férocement sur le bateau. Manque à l'appel Frédo, la "dame à la pipe", rentrée dans sa Bretagne natale après le décès de son conjoint.
Ça faisait presque deux ans que nous n'avions pas mis le pied à bord, et le cata a été loué à deux ou trois reprises dans l'intervalle, si bien qu'il a fallu un moment et quelques efforts pour retrouver nos repères, nos habitudes et certains de nos effets. Rien qui ne pouvait se corriger par quelques coups de téléphone et un ti'punch... ou deux: aprés tout, on dit bien ici qu'"on ne part pas sur un seul pied"!


08 octobre 2013

Nice... sans salade!

Escapade en solitaire sur un coup de tête. Azur voulait faire du cocooning, j'en avais assez de traîner à la maison. Donc brosse à dents, désodorisant et un caleçon de rechange, puis direction la gare. Ma première idée, c'était Bruxelles, mais le seul train direct depuis Montpellier était plein. Il y en avait un autre, un quart d'heure plus tard, vers Marseille, Toulon, Cannes et Nice. 

Pourquoi pas Nice? Nous n'y étions pas retournés depuis une virée sur la Côte d'Azur il y a bientôt 40 ans. Elle a bien eu le temps de changer. Et avec un peu de chance, j'y retrouverais mon ancien voisin et collègue Jean-Guy Martin, qui y a pris sa retraite du Journal de Montréal il y a quelques années.
Mon train n'était pas un TGV, mais un Corail Intercités, plus lent mais confortable avec ses sièges de cuir et ses vastes fenêtres en première. Pas de bar, mais un chariot-snack qui parcourt les wagons, offrant sandwiches, amuse-gueule, boissons. Heureusement, car il y a quatre heures et demie de route, en partie dans l'obscurité.
Il était près de 20h quand j'ai débarqué dans une gare en grands travaux. La plupart des bons hôtels étaient surchargés, un gros congrès se terminait le lendemain. Avec l'aide d'un couple de jeunes routards et de l'Internet, j'ai fini par dénicher une chambre "triple" (trois lits simples et une seule chaise droite!) dans un trois-étoiles juste potable, le Nicéa, à dix minutes à pied. Son seul attrait est un antique ascenseur de fer forgé, aussi ancien que l'immeuble. Je n'allais certainement pas y rester plus d'une nuit.
Sitôt installé, je suis ressorti, affamé — le sandwich du train déjà loin. Mes souvenirs de Nice n'étant pas précisément gastronomiques, je suis entré dès la rue voisine dans le premier resto ouvert, un Indien aux odeurs appétissantes. L'Achiana ne m'a pas déçu: dans un décor très bollywoodien, pour un prix d'aubaine, j'ai eu droit à une cuisse de poulet tandoori, un pain nan, un agneau chai korma tendre et aromatique avec riz basmati, un quart de rosé et un thé-citron.
Le bruit proche du tramway m'a attiré; en dix minutes je me suis retrouvé en plein coeur de l'action du Vieux Nice, dans le dédale des petites rues entre la Place Masséna (sérieusement relookée) et le début de la Promenade des Anglais. Devant la plupart de la douzaine de bars et discos ouverts, des bandes de jeunes souvent bien mieux sapés qu'à Montpellier faisaient la queue (un jeudi!) ou fumaient un verre à la main. Des duos et trios de filles en mini-jupe et maquillage de combat reluquaient d'un air critique tous les mâles qui passaient…
Mes jambes étant ce qu'elles sont, j'ai fini par grimper dans un cyclopousse vétuste aux engrenages problématiques, mais dont le pilote à l'entrain inaltérable m'a quand même promené tout autour des quartiers anciens, zigzaguant avec abandon à travers la foule dense qui circulait Cours Saleya et escaladant les rues pentues qui fourmillent autour de la colline du Château. Pour me ramener vers minuit à la porte de mon hôtel.
Au matin, j'ai vite déménagé dans le plus proche hôtel Mercure, faisant en même temps quelques emplettes (chaussettes, sous-vêtements, polos…). Après un repas marocain correct sans plus, grande balade en tramway et bus à travers la ville, dont j'avais oublié le caractère encore profondément italien: statues et monuments rococo, maisons au crépi de couleurs vives — rose, orange, canari, vert irlandais, bleu ciel —, arcades autour des places. Après qu'Azur, jointe au téléphone, a décidé de ne pas venir me retrouver, je suis monté finir la journée au bar sur le toit et dans la jolie piscine attenante, avec leur vue splendide sur l'ensemble de la ville.
Samedi midi, je me suis offert un des temples de la cuisine classique niçoise, la Brasserie de l'Union, rue Michelet non loin de l'Université: derrière une façade de bistrot on ne peut plus conventionnelle, deux salles sombres donnent sur un jardin-terrasse au charme imprévu. Au menu, pastis et tapenade noire, plantureuse terrine à la confiture d'oignon et ce fleuron de la gastronomie locale, la daube de boeuf aux raviolis farcies, excellente mais bien trop copieuse. Contre le crozes-hermitage que j'avais choisi, le garçon, à ma surprise, m'a conseillé un bien plus modeste côtes-du-rhone Domaine de Belle-feuille 2010. Dont je me suis délecté. A suivi l'inévitable flânerie sur le Quai des États-Unis et la Promenade des Anglais (dont la plage était encore étonnamment peuplée de baigneurs) et en soirée, un verre au bar du Negresco (tradition oblige) et courte visite au Casino Ruhl, célèbre autant pour son décor tarabiscoté que pour les scandales à parfum mafieux qui ont pimenté son histoire…
Dimanche matin sombre et ciel menaçant. Ça ne m'a pas empêché de descendre faire une petite tournée des musées: le Chagall, charmant et plein de vie, et le Musée d'art moderne, plus vaste et bien garni, mais qui ne m'a pas autant plu. J'ai fait à regret l'impasse sur le Matisse, plutôt excentré en quasi-banlieue et dont ce que j'en ai lu me disait qu'il ne valait probablement pas la grande salle qui lui est consacrée à l'Hermitage de Saint-Pétersbourg, avec sa concentration de purs chefs d'oeuvre.
Il tombait des gouttes quand j'ai mis le pied peu après midi à l'Âne rouge, fameux et élégant resto de fruits de mer qui fait directement face au Vieux-Port dont les rares pêcheurs encore actifs l'approvisionnent. Bien inspiré, j'ai pris une table à l'intérieur… une demi-heure plus tard, toute la clientèle de la terrasse se faisait doucher par une violente averse et devait se précipiter en-dedans cul par-dessus tête. C'est en contemplant un véritable déluge que paisiblement j'ai dégusté un excellent blanc régional, deux sardines farcies de chair de palourdes, puis le plus moelleux saint-pierre poché dont j'ai souvenance, surtout garni d'un fin risotto aux girolles orangées. C'est maman, fana des champignons sauvages, qui en aurait bavé. Tout ça coûtait le triple du repas de la veille à la Brasserie de l'Union, mais la réputation, le décor luxueux, la vue imprenable (y compris sur l'orage) et le service très grande maison...
La journée s'est encore terminée au bar sur le toit du Mercure, à coups de ti-punchs antillais dont je venais d'enseigner la recette au barman, qui en échange m'en alimentait à répétition. Si bien que c'est un peu dans le vague que j'ai terminé la lecture d'"Avion Sans Elle" de Michel Bussi, un policier plus sympa pour le récit bien mené et les personnages attachants (même le méchant, tout compte fait) que pour la qualité de l'intrigue, tordue à souhait mais au dénouement plutôt prévisible.
Ne restait plus qu'à boucler la petite valise achetée vendredi près de la gare, pour lundi midi reprendre l'Intercités en sens inverse vers Montpellier. Sans avoir vu Jean-Guy Martin, dont le téléphone ne répond plus. Est-il disparu, ou simplement reparti au Québec? Faudra voir...

11 septembre 2013

Grève du cassoulet

C'est une lubie qui nous a pris brusquement lundi, à l'issue d'une chaude discussion... et juste au mauvais moment. "Puisque tu ne veux pas bouger de la maison, ai-je dit, moi j'ai faim, je m'en vais à Toulouse m'offrir un vrai bon cassoulet."
Le temps de rafler en passant ma brosse à dents, un dentifrice, un déodorisant et l'iPad, je me retrouve devant l'ascenseur. La porte n'est pas encore ouverte qu'Azur me rejoint: "Je viens avec toi!" – "Non!" – "Oui!" – "Non." – "Oui.", etc. Vingt minutes plus tard, nous voilà à la Gare Saint-Roch, où l'on annonce un TER (express régional) pour Toulouse dans un quart d'heure, plus un "AVIS À TOUS LES VOYAGEURS..." que nous ignorons superbement — et bien à tort!
Peu avant 16h30, nous sommes en route, assis dans un compartiment à quatre avec une dame verbeuse de Sète et un jeune sportif souriant mais taciturne qui va descendre à Béziers. Le train est bondé et bruyant, mais file à bonne allure.
Comme je contemple sur l'affichage électronique la liste des arrêts, il me vient une autre idée. Et si au lieu de Toulouse, nous nous arrêtions à Castelnaudary, trois-quarts d'heure plus tôt, qui est quand même la capitale reconnue et le lieu de naissance du cassoulet? C'est plus petit, on ne connaît pas, et ça fera moins loin pour rentrer à Montpellier demain. Entendu. Le nouvel occupant du siège d'en face lève le nez des mots croisés dans lesquels il s'absorbe depuis une bonne heure et me fait une grimace cryptique. Je comprendrai bientôt pourquoi.
Il est un peu plus de six heures du soir quand nous descendons du TER à la minuscule gare de Castelnaudary, piquée juste au pourtour de la petite ville. Avant d'appeler un taxi pour l'hôtel et restaurant le plus agréable (sinon le plus proche), je vais voir le guichetier: "À quelle heure les trains pour Montpellier demain?" – "Y'en a pas." – "Pardon?" – "Demain, y'a grève, vous n'avez pas entendu les avis en montant à bord?" Non, mais ça me revient tout à coup des informations parcourues plus tôt sur Internet: demain mardi et jusqu'à mercredi midi, arrêt de travail des services publics dans toute la France pour protester contre le nouveau régime des pensions... Oh merde!
Tant pis, une fois rendus aussi bien en profiter le mieux possible. Nous débarquons donc à l'Hôtel-Restaurant du Centre et Lauraguais, à vingt pas du Canal du Midi, suivant les conseils souvent avisés du "Petit Fûté". Une dame dont la corpulence pourrait servir de réclame pour son produit-vedette nous accueille: "Une table pour le dîner et une chambre? Certainement... mais vous nous laissez finir de manger d'abord, hein?" Une réception un peu brusque mais aussi prometteuse; voilà quelqu'un qui a ses priorités bien en place!
Après un premier apéro au Grand Caffé (sic) en face, nous revenons nous attabler devant des "blacassis" (kir royal à la blanquette de limoux) et de délicieuses bouchées aux rillettes. Jolie table nappée et serviettée de blanc, vaisselle et verrerie à l'avenant, menu appétissant. Sachant que le plat de résistance sera copieux, nous débuterons modestement par un tartare d'avocat aux crevettes, suivi dans mon cas par le cassoulet aux deux confits (quoi d'autre?) et pour Azur (par esprit de contradiction, forcément) par des rognons à la moutarde. Avec un corbières rouge La Voulte-Casparets d'excellente tenue. Et pour finir un beau roquefort assez crémeux et une tarte rhubarbe et framboise. Au moins, nous ne sommes pas venus pour rien.
Le cassoulet est des plus traditionnels, servi gratiné dans une cassole bien chaude; les haricots sont fondants mais fermes sous la dent, le jus liquide aux arômes de thym, les viandes ont contribué leur goût à la saveur de l'ensemble tout en conservant chacune sa personnalité: confit d'oie, canard, saucisse de Toulouse, échine, lard. Un délice dès la première bouchée... j'allais dire jusqu'à la dernière sauf que c'est le type même du plat dont le meilleur appétit ne vient jamais à bout! Disons que j'en ai laissé à peine un tiers, tandis qu'Azur nettoyait le fond de son assiette de rognons de veau tendres et parfumés, servis sur un beau risotto aux herbes.
La chambre est ce qu'on peut attendre d'un hôtel campagnard de bonne tenue. Pas très grande, mais confortable sans le luxe des maisons plus étoilées dont nous avons pris l'habitude en vieillissant. Toilettes et douches refaites à neuf, des rideaux qui masquent mal la lumière crue des réverbères de la rue toute proche. Si notre nuit n'est pas de tout repos, ce n'est pas vraiment la faute des lieux, mais celle de notre gourmandise...
Au matin, qui se découvre frais, gris et pluvieux, se pose le problème du retour. Vaine visite à la gare pour confirmer l'absence totale de trains. Il faudrait prendre une navette jusqu'à Carcassonne, puis un car vers Narbonne, et là, Inch Allah pour espérer une arrivée chez nous en milieu de soirée. C'est donc un sympathique chauffeur de taxi (avec lequel nous avons bien négocié le coup) qui nous a ramenés à Montpellier en deux heures tout juste, le temps d'attraper un repas — bien plus modeste — au resto du coin.