13 novembre 2015

Du neuf avec du vieux...

J'ai fini par lire la déclaration de François Legault sur le «virage nationaliste» de la CAQ. Curieuse idée que celle de vouloir refaire un parti autonomiste de droite ayant pour objectif de maintenir le Québec dans le Canada, comme s'il n'y en avait pas déjà eu un. 
Ma première question est: pourquoi s'arrêter en si bonne voie et ne pas donner au parti un «nouveau» nom plus explicite, par exemple Union Nationale, avec comme devise «Rendez-moi mon butin»?
Et ma deuxième question: sur quelle planète était François Legault quand Brian Mulroney a démontré hors de tout doute, par l'épisode du Lac Meech, l'impossibilité de modifier de l'intérieur le carcan rigide de la Constitution canadienne telle que conçue et imposée par Trudeau père? 
J'avais écrit en 1992 (Le Simple bon sens, Éditions Québec-Amérique, préface de Pierre Vadeboncoeur) que le seul espoir du CANADA lui-même de sortir de ce piège était que le Québec vote OUI à un référendum sur la souveraineté puis négocie avec le reste du pays un nouveau pacte... et à ma surprise plusieurs experts constitutionnels (et au moins un sénateur libéral, sous le sceau du secret) ont alors pris la peine de m'écrire ou de m'appeler pour me confirmer que j'avais raison. 
Si M. Legault s'imagine qu'il pourra obtenir l'accord unanime de dix provinces, trois territoires et je ne sais combien de Premières Nations (sans compter deux ou trois ratons-laveurs) pour arracher à Ottawa quelques miettes de droits, et cela sans avoir le moindre moyen de pression ni le moindre allié extérieur ou intérieur, je lui suggère un pélerinage à Ste-Anne de Beaupré ou à l'Oratoire St-Joseph comme préalable à sa négociation! Ou, à défaut, une bonne douche froide...

12 novembre 2015

Un bémol à la néo-Trudeaumanie

Je suis d'accord qu'il faut donner la chance au coureur et que l'arrivée au pouvoir à Ottawa de Justin Trudeau fait souffler sur la politique fédérale canadienne un vent bienvenu de fraîcheur et de décontraction. C'est pourquoi j'ai attendu quelques semaines avant de publier une réflexion post-électorale critique. Mais il y a des limites à l'euphorie qui semble gagner le pays. Il ne faut tout de même pas nous aveugler sur certains reculs évidents que ce résultat comporte pour l'ensemble du Canada et pour le Québec en particulier. J'en citerai deux dans chaque cas.
Pour le Québec:
1. Imaginer que les positions et les droits du Québec seront bien défendus parce que nous avons sept ministres au Cabinet et une cinquantaine de députés libéraux est d'une extrême naïveté. Comment le fédéraliste acharné Stéphane Dion, la carriériste Mélanie Joly, la députée d'un comté fortement bilingue Marie-Claude Bibeau (ministre de la Francophonie!) et la figure de proue westmontaise Marc Garneau peuvent-ils être vus comme des défenseurs du Québec francophone? Aucun, de surcroît, n'est à la tête d'un ministère économique majeur ou d'un secteur crucial pour nos aspirations. Quant au premier ministre et ministre des Affaires intergouvernementales, le seul fait d'être québécois lui interdit de se montrer partial en notre faveur, sans compter que sa priorité sera sans doute de favoriser Philippe Couillard et les libéraux locaux, ce que je trouve très difficile de voir comme un avantage pour le Québec.
2. De même, le retour en force du parti de PET, responsable de la Constitution de 1982, du scandale des commandites et de la «Loi sur la clarté» référendaire est un évident recul pour le mouvement nationaliste, non seulement souverainiste mais même autonomiste. Mes amis du Bloc ont eu beau critiquer violemment Mulcair sur ce plan, il reste qu'objectivement les libéraux sont bien plus férocement opposés à l'affirmation nationale québécoise que ne peut l'être le NPD — d'autant plus que la totalité de leurs députés québécois sont solidement fédéralistes, alors que la majorité des néo-démocrates qu'ils ont remplacés étaient au pire neutres ou ambivalents à cet égard. Ce n'est pas le retour par la porte d'en arrière d'une dizaine de bloquistes sans pouvoir ni budget qui va compenser pour ce qui ne peut être considéré que comme un revers majeur pour l'idée même de Nation.
Pour le Canada:
1. Paradoxalement, la position multiculturaliste et rigidement droits-de-l'hommiste de Justin Trudeau a été beaucoup plus catégorique et sans la moindre réticence dans l'affaire du niqab que celle de Thomas Mulcair... et alors que ce dernier a dû faire face à une grogne manifeste de ses députés sur la question, on n'a pas entendu même un soupir de protestation chez les libéraux. Pas un mot sur l'accroc à la laïcité de l'État, aux droits des femmes et à l'égalité de tous les citoyens devant la loi. L'espoir que des correctifs soient apportés à une situation prometteuse de conflits et de discrimination, particulièrement dans un pays d'immigration cosmopolite comme le nôtre, est désormais bien mince pour ne pas dire inexistant.
2. Les belles déclarations sur l'environnement et le respect de la planète et le pélerinage médiatisé à Paris d'une ministre photogénique ne doivent pas faire oublier que Justin Trudeau s'est prononcé en faveur de la poursuite des politiques pétrolières et des oléoducs, avec quelques réserves mineures. L'épisode de la démission forcée de son coprésident de campagne et proche conseiller Daniel Gagnier pour accointances trop étroites avec cette industrie ne peut pas être balayé comme un incident isolé, face à une longue histoire de copinage entre le parti et les pétrolières depuis la proclamation par Trudeau père de la politique d'autonomie énergétique il y a bientôt 40 ans. On peut aussi douter que le fils va sacrifier pour les beaux yeux de la planète la possibilité de faire des gains électoraux importants dans les provinces de l'Ouest en flattant leurs ambitions pétrolifères et de consolider son hégémonie sur les Maritimes en y renvoyant à travers la moitié du pays des flots  de pétrole «sale» à raffiner.
En conclusion, je rappelle que les prédictions pessimistes sur l'évolution de l'économie et du budget fédéral risquent de mettre à mal la promesse phare d'une relance de l'économie grâce à des déficits restreints et judicieux. Il est raisonnable de s'attendre dans les prochains mois à des coupures sévères dans les beaux projets annoncés.
Cela ne veut pas dire que l'élection de Trudeau est un mal en soi, au contraire: ne serait-ce que l'élimination de Stephen Harper et de sa bande de conservateurs néolibs et leur remplacement par des troupes et des idées fraîches ne peut être qu'un progrès notable. Mais cela veut dire que nous avons intérêt à modérer nos attentes... et à conserver un regard critique, surtout en l'absence du frein aux excès et aux instincts d'apprenti-sorcier du beau Justin qu'aurait constitué un régime minoritaire.

02 novembre 2015

Contre un Canada guerrier

Je vois au Téléjournal un jeune combattant canadien qui fait campagne pour l'envoi de troupes canadiennes au sol avec les Kurdes contre Daesh et Al Assad. Je sympathise avec son engagement, mais y répondre serait une erreur géopolitique majeure.
Avec l'Inde et la Suède (et Cuba à un degré moindre), le Canada est un des rares pays dont le pacifisme et la neutralité (ou du moins l'attitude non menaçante et libre de tout colonialisme) se combinent avec une expertise militaire reconnue. Ce curieux alliage en fait un des quelques acteurs mondiaux capables d'intervenir dans les zones de conflit pour séparer les belligérants et calmer le jeu, puis servir de «courtier honnête» sans parti-pris dans d'éventuelles négociations de paix.
D'autres — États-Unis, Angleterre, France, Russie — ont un profil différent, celui de «pays guerriers» entraînés et enclins à intervenir de façon agressive et partisane dans les conflits. Je ne les condamne pas, au contraire: je crois que les deux types sont indispensables à l'équilibre du monde.
Mais le premier est beaucoup plus rare et, en conséquence, plus précieux. C'est pour cette raison, et non par pusillanimité ou calcul égoïste, que le Canada doit retrouver son vrai rôle de non-combattant sur la scène mondiale, après le désastreux épisode harpérien.

13 octobre 2015

Une élection hors de l'ordre courant

J'ai beau avoir depuis longtemps décidé comment je vais voter lundi prochain, je sens le besoin de mettre de l'ordre dans mes idées à l'issue de ce qui aura été une campagne hors norme, non seulement par sa longueur, mais encore plus par son caractère et ses péripéties.

 La longue campagne 

Au départ, je croyais que la manoeuvre transparente de Stephen Harper pour désavantager ses adversaires, surtout le NPD, était aussi inutile que malhonnête. Onze semaines de campagne, le double d'une durée «normale», ne pouvaient rien apporter de neuf sauf des répétitions à n'en plus finir et le désintéressement des citoyens, me disais-je. J'avais tort.
 Non seulement cette période a été riche en rebondissements instructifs, mais elle n'a cessé d'obliger les partis à préciser et à défendre leurs positions de manière beaucoup plus détaillée que d'habitude. Ce qui a provoqué dans l'électorat des fluctuations significatives. La meilleure preuve en est le nombre exceptionnel d'indécis à quelques jours du scrutin.
Je ne dis pas que nous devrions subir pareille épreuve tous les quatre ou cinq ans, mais il me paraît évident que dans les circonstances actuelles, l'exercice s'est avéré remarquablement fécond, même s'il a été déclenché pour les mauvaises raisons.

 Un tournant historique 

D'une part, nous sortons péniblement d'une crise économique et sociale majeure, qui réclamait un débat de société plus approfondi. À cela s'ajoute un contexte international particulièrement troublant, où les thèmes des réfugiés et de l'immigration ont pris une acuité nouvelle et où se repose en termes nouveaux la question du rôle et de la réputation du Canada dans un monde de plus en plus conflictuel et violent.
Deuxièmement, il était indispensable de clarifier le résultat paradoxal de la dernière élection, où un étonnant sursaut vers la gauche, en particulier au Québec, a eu pour effet de donner une majorité au gouvernement le plus à droite que nous ayons connu au moins depuis Diefenbaker.
 D'une part, il fallait voir si la véritable lutte à trois qui était apparue en 2011 entre une droite, un centre et une gauche relativement bien définis n'était qu'un accident de parcours, ou au contraire se confirmait comme un élément durable du paysage politique.
D'autre part, après dix ans d'un régime se réclamant de plus en plus ouvertement de la pensée néolibérale et de la droite dure américaine, il fallait voir si la population dans son ensemble s'était convertie à cette façon de voir, ou si elle tenait toujours à un modèle socioéconomique canadien beaucoup plus inspiré du centre-gauche. Et accessoirement si ce sentiment était uniforme ou s'il existait des clivages marqués entre les régions.
Un autre dossier qui a eu son importance en début de campagne mais qu'on a en grande partie oublié par la suite est celui de la gouvernance et de l'intégrité des gouvernants. D'un côté, Harper et son cabinet ont été hantés par le procès Duffy et les présomptions de manoeuvres douteuses. Par ailleurs, Thomas Mulcair a été victime à la fois de prises de position datant de son passé libéral et d'une ambiguïté de son message selon qu'il s'adressait au Québec ou au Canada anglophone. Enfin, Justin Trudeau, traînant la patte en début de campagne, a dû appeler à l'aide deux de ses prédécesseurs, Paul Martin et Jean Chrétien, qui risquaient de ressusciter le fantôme du «scandale des commandites» qui avait fortement contribué à la déchéance de leur parti il y a une décennie.
Enfin, pour le Québec, la «vague orange» d'il y a quatre ans était-elle un phénomène unique, le signal d'un virage à gauche que ne satisfaisait plus aucun des grands partis provinciaux, ou simplement un retour vers un vote «stratégique» entre les partis fédéralistes qui avait été la norme pendant des décennies, jusqu'à l'avènement imprévu mais spectaculaire du Bloc québécois il y a une vingtaine d'années?
Nous nous trouvions donc à un tournant historique, qui imposait une période de réflexion plus importante que ce que permet la durée habituelle d'une campagne électorale. Je ne crois pas que c'est ce que visait Stephen Harper... mais c'est ce qu'il nous a ménagé. Tant mieux.

Niqab, valeurs et sécurité

C'est un thème à trois têtes dont la présence était bien prévue dans la campagne, mais pas sous la forme qu'elle a prise. On attendait un débat plus ou moins chaud d'une part sur la loi C-51 restreignant les libertés civiles au nom de la sécurité et de la lutte au terrorisme et un autre sur la participation canadienne à la guerre au Moyen-Orient et le rôle du pays dans la communauté internationale, notamment quant à l'accueil des réfugiés. 
On a eu une tempête aussi dévastatrice qu'imprévue sur un troisième larron en apparence anecdotique: le niqab, qui a sinon enterré, du moins fortement coloré les deux autres. Et qui, ce faisant, a contribué à changer le sens de la campagne... et le destin du parti qui, jusque là, faisait la course en tête. 
Les libéraux et surtout le NPD, pris du mauvais côté de la barrière, ont eu beau répéter la mantra «Passons aux choses sérieuses», ils ne sont jamais parvenus à escamoter ce qui est, en fait, devenu un élément majeur de la campagne. Pour deux raisons. 
La première porte un nom bien simple: démocratie. Si ce n'est pas au peuple citoyen à décider ce qui est important dans la seule période où il a son mot à dire dans la façon dont on l'exploite, je me demande bien à quoi sert tout cet exercice. Peu importe que l'attention du peuple se fixe sur un objet qui ne correspond pas aux priorités des gouvernants et des commentateurs. 
La deuxième raison, encore plus forte, c'est que cette fois du moins, le peuple avait raison. Que la Charte des Droits individuels puisse servir de garantie inconditionnelle à l'obscurantisme sexiste de n'importe quelle coutume idiote est un danger majeur pour nos sociétés... Je ne vois pas comment on peut se dire laïque et civilisé et accepter que nos tribunaux approuvent le fait qu'un individu (peu importe sa croyance) ait tordu le bras à sa femme ou à sa fille jusqu'à ce qu'elle réclame comme un «droit» un geste qui l'abaisse et fait d'elle un objet de sarcasme et de discrimination. Toute loi qui favorise un tel détournement du concept de droit est une mauvaise loi et il faut la changer d'urgence, au lieu de s'abriter derrière la toge des juges... 
D'ailleurs, le fait que le Québec, depuis la Révolution tranquille, soit devenu la région la moins pratiquante de l'Amérique du Nord n'est sûrement pas étranger à sa réaction, la plus vigoureuse au pays, à ce qui a été perçu comme une menace directe à une laïcité de l'État désormais considérée comme une de nos valeurs fondamentales. 
Que près de deux mois plus tard, la question demeure assez vivace pour provoquer un ironique mouvement populaire du «vote voilé» n'est qu'une preuve de plus de sa pertinence. Bravo pour l'intelligence du peuple. 

Déficit, impôts et modèle social 

Ce qui devait être le thème majeur de la campagne est presque devenu un sous-thème, omniprésent mais en sourdine, souvent à travers des aspects secondaires ou anecdotiques: la vision qu'ont les partis de l'économie et, en conséquence, du modèle social canadien, en particulier comparé à celui de nos voisins du sud. 
Ainsi, la dimension «croissance et politique industrielle» s'est transformée en un débat sur le pétrole, qui a inévitablement dérivé en une discussion âcre et complexe sur l'environnement. Curieusement, seul le Bloc québécois a fait un effort réel pour remettre le vrai problème sur le tapis. 
La question d'une politique de relance et des raisons pour lesquelles le Canada ne s'est pas mieux relevé de la crise de 2007-2009, alors qu'il avait tous les atouts pour le faire, aurait pu être le fossoyeur des espoirs des conservateurs. 
 Bizarrement, au lieu d'attaquer le gouvernement sur son douteux bilan à cet égard, les deux principaux partis d'opposition se sont lancés dans une joute entre eux à savoir s'il était ou non acceptable et pertinent de faire des déficits dans la conjoncture actuelle. Les libéraux ont gagné cette bataille avec un gambit audacieux aux dépens d'un NPD qui, se voulant rassurant, s'était enfermé dans une position conservatrice qui ne convainquait pas ses propres partisans, encore moins les électeurs centristes qu'il espérait ainsi séduire. Mais le plus important est que pendant ce temps, Stephen Harper rigolait sur les lignes de côté, sans perdre une plume de son panache. 
Il a fallu attendre les deux dernières semaines de la campagne pour que resurgisse ce qui aurait pu être le sujet majeur de l'affrontement: la dérive des conservateurs vers une vision minimaliste à l'Américaine du rôle de l'État, face à une tradition canadienne beaucoup plus sociale et interventionniste. 
J'ai la nette impression qu'il existe sur ce point un assez large consensus contre le virage à droite, qui se traduit par la volonté de renverser le régime en place, quitte pour cela à recourir à un vote «stratégique». Mais il est peu douteux que les partis d'opposition, les néo-démocrates en particulier, auraient eu avantage à taper ensemble sur cette faiblesse de l'adversaire principal, au lieu de s'égarer dans des combats singuliers entre eux. Ce faisant, ils ont laissé Stephen Harper replacer la discussion sur le terrain, beaucoup moins miné pour lui, des réductions ou hausses d'impôts pour telle ou telle catégorie de contribuables. 

Une gauche qui n'ose pas dire son nom 

Ce qui pour moi aura été l'évènement majeur (et la plus grande frustration) de la campagne est l'incapacité du NPD à comprendre que la volonté de renouvellement dans la population voulait dire un mouvement non pas seulement vers le centre, mais vers une gauche modérée... qu'il était de loin le mieux placé pour incarner. 
Le recentrage opéré en 2011 par Jack Layton était sans doute nécessaire pour débarrasser le parti d'une partie de sa tradition travailliste à l'anglaise et lui donner une crédibilité accrue au centre. 
Mais sa réussite même prouvait qu'il était suffisant, et que dans le nouveau contexte d'une véritable lutte à trois, il était nécessaire que le NPD réaffirme son rôle de défenseur du changement et du progrès social, nettement à gauche d'un parti libéral qui avait besoin de se refaire une place après sa récente déconfiture. 
Au lieu de cela, il s'est acharné à démontrer que lui aussi pouvait être un parti conventionnel, par exemple par son refus catégorique (et aussi absurde que peu crédible) de tout déficit même pour des fins de relance économique et de réinvestissement dans les infrastructures, par sa position ambiguë sur la production pétrolière et les oléoducs, enfin par son échec total à confronter la dimension sociétale et laïque de l'affaire du niqab. 
Pendant ce temps, il se laissait contourner sur sa gauche par des libéraux qui, bien mieux que lui, semblent avoir pris le pouls de l'électorat... quoique je doute fort de leur sincérité à cet égard et de leur volonté réelle de mettre en oeuvre la vision social-démocrate qu'ils font miroiter.  Ironie du sort, le parti qui est tout près de l'emporter en tant que «porteur du changement» est celui qui a dirigé le pays pendant la plus grande partie du dernier demi-siècle, mené par le fils d'un de ses leaders emblématiques avec l'appui de deux autres figures «historiques» vétustes, sans la moindre prétention à la nouveauté.
Une autre dimension du nécessaire changement que les néo-démocrates ont complètement ratée est celle du renouvellement non seulement du personnel politique, mais du rôle et du caractère mêmes des élus. Il y a quatre ans, le parti a hérité de près d'une centaine de nouveaux députés sans expérience, souvent jeunes mais qui, étonnamment, se sont souvent imposés par leur dynamisme, leur capacité d'écoute, leur talent pour lancer des initiatives imaginatives répondant à des besoins réels. Un véritable souffle nouveau au Parlement et dans les comtés, à orientation plus citoyenne que partisane, qui avait le potentiel de séduire un électorat souvent déçu par ses représentants. 
Au lieu de jouer sur cette force, le NPD a pris l'étrange risque de négliger le symbole le plus frappant de son rajeunissement et de sa pertinence accrue, pour s'en tenir à une campagne archi-traditionnelle, entièrement centrée sur un chef peu charismatique au passé quelque peu vulnérable et aux idées nettement plus conservatrices que celles de ses députés, de ses partisans... et peut-être même de l'électorat général qu'il prétendait convaincre. 
Pis encore, il a jugulé un début de révolte justifiée de ses députés contre sa prise de position incompréhensible sur le niqab, s’aliénant une partie de son électorat québécois progressiste et renfonçant son image centralisatrice et autoritaire. 
Cette accumulation d’erreurs lui a fait perdre l’avantage majeur qu’il avait au Québec et, à un degré moindre, en Colombie britannique, minant par le fait même ses chances d’être enfin reconnu dans le reste du pays, notamment dans les Maritimes et en Ontario, comme un vrai parti de gouvernement. 
A-t-il par le fait même gaspillé une occasion unique d'infléchir dans un sens plus progressiste et plus actuel la politique canadienne? Il est trop tôt pour l'affirmer, mais j'en ai bien peur. 

Le malentendu québécois 

Comme c'est souvent le cas, la singularité québécoise est venue perturber ce qui était en principe une élection purement fédérale. Pourtant, les souverainistes ne sont pas au pouvoir à Québec, les grands enjeux de la campagne avaient peu d'incidences directes pour eux, et leur véhicule habituel, le Bloc québécois, avait été effacé de la carte politique, à peu de choses près, il y a quatre ans. 
Mais trois facteurs entièrement distincts se sont conjugués pour réintroduire une ombre proprement québécoise dans le portrait: le retour de Gilles Duceppe, l'incontournable niqab et la question de l’exploration et du transport du pétrole. 
L’honnêteté foncière de Duceppe, sa connaissance des dossiers, ses talents pour le débat et son indéniable passion pour le Québec ont eu pour effet de redonner un souffle de vie à ce qui était un organisme moribond. De plus, le débat sur le niqab, où il était le seul à défendre explicitement et intelligemment le consensus quasi universel de l’opinion québécoise, lui a donné un coup de pouce considérable… et mérité. Enfin, les maladresses et les atermoiements de Thomas Mulcair sur la question pétrolière ont privé le NPD des armes dont il avait besoin pour contrer une remontée du Bloc qui s’effectuait en bonne partie à ses dépens. 
Mais le miracle a ses limites: rien ne peut refaire du Bloc une véritable force politique, ni surtout lui rendre un rôle utile ni dans la sphère fédérale, ni dans le mouvement vers la souveraineté et l’indépendance. Qu’il ait deux, cinq ou une dizaine de députés, je ne vois pas de quelle façon il pourra défendre efficacement les intérêts du Québec à Ottawa; en revanche, en favorisant soit la réélection de Stephen Harper, soit l’ascension de Justin Trudeau, il est difficile d’imaginer en quoi ces deux options peuvent servir sa cause aussi bien que l’aurait fait la venue au pouvoir du seul parti réellement progressiste… malgré tous ses défauts. 
Et sur le plan strictement québécois, je persiste à croire que depuis au moins trois élections, le Bloc joue sans le vouloir le rôle d’excuse pour tous les timorés qui, rassurés par une présence purement défensive au Parlement central, se sentent dispensés de voter pour les partis souverainistes dans les élections provinciales. La naissance et la montée en force d’abord de l’ADQ puis de la CAQ, évidents refuges des nationalistes craintifs, me semblent une preuve suffisante de ce phénomène. 
Ce que j’espérais, comme le faisaient sans doute les gauchistes de Québec Solidaire, c’est que la vague orange de 2011 représentait un virage à gauche de notre électorat. Ce que je constate maintenant, c’est plutôt qu’il s’agissait d’un retour à l’attitude traditionnelle des voteurs québécois, qui pendant des décennies avant le Bloc, jouaient au fédéral un jeu subtil de vote «utile» en faveur de celui des partis fédéralistes qu’ils percevaient comme le plus avantageux, ou le moins nocif, pour eux. 

Conclusion 

Face à cette situation, je ne vois pas d’autre option que de voter quand même NPD, en espérant d’une part que le parti conservera une représentation respectable au Québec et au Canada et d’autre part qu’il se défera d’un chef sympathique mais inefficace, tout en conservant ses principes affirmés de gauche. 
Je demeure indépendantiste convaincu, j’ai un grand respect pour l’intégrité de Gilles Duceppe, bon copain et fils d’un ami cher, mais je trahirais mes convictions profondes si par un tentant romantisme, j’allais gaspiller mon vote à défendre une cause non seulement perdue, mais que je crois néfaste à nos objectifs ultimes.

03 octobre 2015

La leçon du niqab

Une première remarque sur le débat électoral canadien de vendredi soir: beaucoup plus que les autres, il a montré que sur le fond, il y a deux camps: celui, minoritaire, des ultra-conservateurs de Harper, et celui, majoritaire mais divisé, des progressistes plus ou moins affirmés, plus ou moins sincères. Depuis le centrisme libéral, jusqu'au nationalisme de centre-gauche du Bloc et au fédéralisme centralisateur mais syndicaliste et pro-féministe du NPD — et ça aurait été encore plus flagrant si Elizabeth May avait été présente. 
Entre le premier et les autres, il y a une faille idéologique majeure. Entre les trois, tout juste des nuances de pensée... ce qui a fait que malgré l'avantage évident qu'ils auraient eu à s'attaquer les uns les autres, ils se sont presque toujours trouvés involontairement ligués contre Harper. Ce n'est pas seulement, ni même surtout, une question de lutte pour le pouvoir et de «n'importe qui sauf le gars en place», mais vraiment une affaire de principe. Tant mieux.
Que le «gauchisme» de Trudeau junior soit un peu suspect et risque de ne pas résister aux tentations du pouvoir, que celui de Mulcair demeure coloré par son passé bigarré de libéral québécois, que celui de Duceppe soit aveugle à sa parenté évidente avec celui des autres provinces ne change rien à la chose. C'est d'autant plus dommage que leurs divisions vont peut-être permettre à leur ennemi commun de se maintenir au pouvoir et de poursuivre notre américanisation forcée malgré la volonté populaire... tout comme les deux dernières fois. Beurk.
Ma seconde remarque: ce n'est pas en répétant la mantra «Passons aux choses sérieuses» qu'on va escamoter ce qui est, en fait, un élément majeur de la campagne: le foutu et dérangeant niqab. Pour deux raisons.
La première porte un nom bien simple: démocratie. Si ce n'est pas au peuple citoyen à décider ce qui est important dans la seule période où il a son mot à dire dans la façon dont on l'exploite, je me demande bien à quoi sert tout cet exercice. Ou alors on crée un mini-comité de beaux esprits (par exemple Kim Campbell, Françoise David et Thomas Mulcair — qui malgré leurs désaccords s'accordent pour affirmer qu'une campagne électorale n'est pas le bon moment pour que le peuple se fasse des idées) qui vont nous dire ce qu'il faut penser et on économise les frais de l'élection.
La deuxième raison, encore plus forte, c'est que cette fois du moins, le peuple a entièrement raison. Que la Charte des Droits individuels puisse servir de garantie inconditionnelle à l'obscurantisme sexiste de n'importe quelle coutume idiote est un danger majeur pour nos sociétés... même si le cas ne se présente que deux fois sur 680 000 (Raïf Badawi en Arabie séoudite est aussi un cas unique, et après?). On ne peut en aucun cas se dire laïque et civilisé et accepter que nos tribunaux approuvent le fait qu'un individu (peu importe sa croyance) ait tordu le bras à sa femme ou à sa fille jusqu'à ce qu'elle réclame comme un «droit» un geste qui l'abaisse et fasse d'elle un objet de sarcasme et de discrimination.
Pour mieux comprendre l'absurdité de la situation, imaginez simplement ce qui se serait produit si c'était un garçon catholique ou juif qui, influencé par sa maman, avait prétendu prêter serment masqué (défense de rire, sous peine de 1000 coups de fouet)! Toute loi qui favorise un tel détournement du concept de droit est une mauvaise loi et il faut la changer d'urgence, au lieu de s'abriter derrière la toge des juges...
C'est certainement aussi important que le fractionnement des rapports d'impôts ou la protection de la gestion de l'offre laitière. Bravo, l'intelligence du peuple!