14 mai 2023

Coup double?

À force d’entendre les critiques et commentaires sur le sujet, j’ai revisionné le «town hall» (période de questions du public) de Trump au New Hampshire organisé par CNN mercredi soir. Et j’en sors avec une quasi certitude: loin d’être un échec, ça a donné exactement ce que le réseau espérait.

Sachant que CNN penche fortement en faveur des Démocrates, ils devaient avoir deux objectifs:

a) Favoriser une victoire de Trump dans les primaires Républicaines, car il représente sans doute le plus taré et  le plus «battable» des candidats majeurs du parti.

b) Le pousser à prendre ouvertement des positions intenables ou impopulaires dans la population en général, en prévision de la campagne présidentielle. 

Dans les deux cas, l’animatrice avait pour tâche moins de dénoncer ses absurdités et mensonges flagrants que de les provoquer et les signaler. Ce qu’elle a plutôt bien réussi. D’un côté, Trump a flatté et satisfait les partisans MAGA de son électorat d’une façon qu’aucun de ses adversaires n’osera ou ne pourra le faire – or, 2016 et 2020 ont montré que c’est ce bloc de fanatiques qui joue le rôle le plus crucial dans les primaires de bon nombre d’États. De l’autre, il a fourni généreusement une superbe collection de «sound bites» faux ou insultants qui vont à la fois nourrir les procureurs qui veulent le traîner devant les tribunaux, et permettre aux Démocrates de fabriquer de savoureuses publicités de campagne soit pour le tourner en ridicule, soit monter en épingle le danger que son retour au pouvoir représenterait pour l’électorat modéré et progressiste. À mon avis, coup double!

13 mai 2023

Dormir? Quelle idée!

Y’a des nuits où je suis frustré de ne pas trouver le sommeil. Et d’autres comme celle-ci où je n’en ai pas la moindre envie. 

En sortant du bain vers minuit, j’allume au hasard la télé sur Classica, puis sur Mezzo. Pan! Sur grand écran en HD et son Dolby, trois heures de «Marta Argerich and Friends» dans une salle baroque de Hambourg… et les «friends» s’appellent Maria Joao Pires (2e piano à la Portugaise), Mischa Maisky (violoncelle à la Russe) et Anne-Sophie Mutter (violon à la Suisse, bien sûr). Fan inconditionnel des mains argentines ridées mais toujours magiques de Marta, je suis incapable de résister. 

Et juste comme ça se termine, une splendide messe chorale de Mozart sur l’autre poste, le temps de patienter pour revenir au début d’un festival Schumann-Brahms à Baden-Baden avec le génial gnome lavallois Yannick Nézet-Séguin et l’Orchestre de chambre de l’Europe. Parlant de chambre, la mienne ne me verra pas de sitôt, surtout sous l’influence du dernier polar vénitien de Donna Leon et d’un calva Père Magloire drôlement velouté de 20 ans d’âge…

 Bof. Y’a une baille que je n’avais pas vu un lever de soleil sur Montréal!

07 avril 2023

Un Syndrome de Cassandre?

J’avoue que je suis de plus en plus frustré. 

Depuis pas loin de dix ans, je pioche sur un bouquin où j’essaie d’apporter non seulement un éclairage le plus objectif possible, mais plus audacieusement des pistes de solution à un problème majeur qui menace le système démocratique sur lequel repose l’avenir de la planète et de l’humanité… et je n’arrive même pas à trouver un éditeur le moindrement intéressé, au Québec ou ailleurs.

Et voilà que la crise actuelle en France, née du débat stérile sur la «réforme des retraites», est en train de valider et même de banaliser pratiquement toutes les observations et bon nombre des arguments que je faisais et documentais depuis une décennie, mais qui étaient jugés – en particulier mais pas que par les éditeurs – soit exagérés ou trop abstraits, soit sans pertinence avec les réalités actuelles.

Il aura fallu trois mois de discussions absurdes et de manifestations d’abord pacifiques puis de plus en plus violentes, pour que le débat français aboutisse enfin au vrai problème qui est au coeur de la crise: un «déficit démocratique» qui oppose un peuple de plus en plus conscient et une élite politique de plus en plus myope et dépassée par l’évolution sociale, technologique et économique du siècle en cours.

Tous les jours depuis deux semaines, j’entends d’abord des gens d’affaires et des communicateurs experts, puis des historiens et politologues, puis des syndicalistes, et enfin des élus reprendre des affirmations que j’écrivais il y a des années, mais qu'ils présentent comme des idées neuves que leur inspirent les évènements en cours. Alors qu’il est parfaitement évident à tout observateur de bonne foi que les courants contestataires de la pensée populaire, les failles dans le système et ses institutions, la méfiance croissante et justifiée de la masse citoyenne à l’égard de la classe politique, n’ont fait que croître et s'envenimer sous le manteau d’une actualité parfois trompeuse, pendant la génération qui a suivi l’écroulement de l’empire soviétique et le triomphe apparent du libéralisme individualiste à l’américaine. 

Assez curieusement, c’est le borgne-en-chef Emmanuel Macron qui le premier a mentionné la distinction essentielle entre «démocratie parlementaire» institutionnelle légaliste et «démocratie sociale» informelle de la citoyenneté «ordinaire», entre l’élite et le peuple, qui est le noeud de la crise. Même si dans le même discours il prenait fermement (à tort, mais logiquement, étant donné son statut et son passé) parti pour la première et pour son droit d’ignorer totalement la seconde. 

C’est la France, sans doute la société la plus politisée de toutes celles que je connais, qui en fait d’abord l’expérience, mais ce sont là des réalités qui affectent plus ou moins fortement tous les États qui pratiquent la démocratie «représentative». Un régime qui offre le monopole du pouvoir à une classe politique organisée en  partis rivaux mais unis par une même certitude de leur droit de gouverner et par la nécessité de maintenir le citoyen ordinaire dans un infantilisme qui leur sert ensuite d’argument pour affirmer que lui donner réellement voix au chapitre serait une erreur. 

J’imagine qu’un jour quand je serai mort et incinéré, des historiens retrouveront mon manuscrit dans un lot de vieux papiers ou de vieux fichiers et le qualifieront de «prophétique»… mais ça fera une belle jambe à la Cassandre que j’ai l’impression d’être de mon vivant. 

28 mars 2023

Un Captif heureux?

J’ai un double problème qui m’empêche de retourner au Québec et en Martinique. D’une part, la complication de voyager et de résoudre mes difficultés pratiques en plein milieu d’une crise socio-politique majeure qui affecte l’ensemble de la France retarde mes démarches et mon départ de diverses façons (grèves, ruptures de services, difficultés de communication) et me retient effectivement captif à Montpellier depuis trois semaines. D’autre part, bien honnêtement, le déroulement des évènements réveille mes vieux instincts de journaliste – au point d’aller me mêler aux défilés de protestataires et d’interpeller les policiers qui les surveillent à deux ou trois occasions pour sentir de première main ce qui se passe – et me donne un coup de jeune qui  fait que je n’ai pas vraiment envie de partir tant que la situation demeure corsée et fluide. Suis-je un captif heureux des circonstances? En bonne partie, oui.

D’une semaine à l’autre, la focalisation de l’actualité se déplace. La nouvelle vague de manifs enrichie par la présence active et parfois violente de la jeunesse (étudiants mais aussi bagarreurs d’extrême-gauche et probablement d’extrême-droite) pose de nouvelles questions qui rendent à la fois plus vaste et plus pointue la signification de la crise: ce ne sont plus tellement les réformes des retraites elles-mêmes qui sont en cause, mais la manière dont sont prises dans ce pays les décisions politiques qui risquent d’affecter durablement la population – les violences de samedi à Sainte-Soline ont aussi créé un lien inédit au thème de l’écologie. Le Président Macron lui-même a souligné le fossé qui se  crée entre la démocratie «sociale» ou citoyenne et la démocratie parlementaire formelle; en prenant rigidement le parti de ne se fier qu’à la seconde et d’ignorer la première, il ne peut qu’encourager une tendance naissante mais perceptible au divorce entre le «peuple» des gens ordinaires aux prises avec le quotidien et l’«élite» des élus et gouvernants qui vivent dans une bulle privilégiée. Et donc à une rupture du «contrat social» qui depuis plus de deux siècles lie plus ou moins malaisément la masse populaire française à sa bourgeoisie dirigeante.

Sur quoi tout cela va-t-il déboucher? Il est clair que personne ne le sait. Syndicats, organismes patronaux et autres composantes de la société civile s’abstiennent prudemment de faire des prédictions et même d’indiquer des préférences; les composantes de la société politique, pouvoir et oppositions, reflètent essentiellement leurs propres préjugés et leurs propres désirs – en général pour le maintien d’un statu quo légèrement corrigé dans un sens ou dans l’autre. Il est significatif que les partisans de la rupture que représenterait une «Sixième République» encore mal définie, qui étaient si présents et vocaux il y quelques années, sont pratiquement muets alors même que leur option prend une pertinence accrue et plus urgente. Ont-ils peur d’être classés dans les rangs des «extrémistes» que les politiciens classiques dénoncent à tour de bras?

Cette dénonciation des «violents qui veulent seulement casser du flic» s’efforce de dresser contre l’ensemble des contestataires une opinion publique qui jusqu’ici leur demeure fortement favorable; elle s’abstient d’admettre que cette cette violence est logiquement ciblée vers le puissant symbole d’un pouvoir autoritaire, anti-populaire que constituent des escouades casquées, armées de boucliers, de matraques, de grenades lacrymogènes et de  canons à eau dont certaines ne se gênent pas pour foncer sur une foule très majoritairement pacifique. La surdité absolue du gouvernement face à l’opposition générale à la réforme rendait inévitable cette intrusion des casseurs et des vandales… et elle était probablement souhaitée par le Président et son entourage acculés par leur obstination à une politique du pire.

Je ne me hasarde pas à prédire comment cela va se dénouer… mais j’ai très envie de demeurer sur place pour en être témoin!

14 mars 2023

Un «laboratoire» démocratique?

La crise de la réforme des retraites en France refait du pays ce qu’il a plusieurs fois été par le passé: un lieu central d’exploration de l’avenir de la politique pas seulement de son propre continent, mais de la planète. À ce titre, elle devrait concentrer sur elle-même l’attention du monde entier, même au-delà de crises comme l’Ukraine, l’environnement et la faillite des banques américaines. 

Elle met en évidence trois thématiques cruciales pour l’évolution du 21e siècle:

A) L’hypocrisie de notre démocratie.

B) La superficialité du jeu politique tel que nous le concevons.

C) Le problème crucial que constitue une probable atrophie de l’emploi salarié.


Retraite et emploi

Commençons par la fin: la «réforme» concoctée par les esprits myopes et rétrogrades d’Emmanuel Macron et de son entourage ne peut en rien résoudre le problème bien réel qu’elle cible. Peu importe quelles qu’en soient les causes, la tendance inexorable de l’emploi est vers une atrophie de la masse de travailleurs salariés et une croissance de celle des adultes qui ne tirent aucun revenu de l’économie de production. En l’espace d’à peine plus d’une génération, les pays industrialisés sont passés d’une ratio d’environ 5/1 à moins de 2/1, et rien n’indique que cette régression va s’arrêter, encore moins s’inverser. En d’autres termes, n’importe quelle approche qui cherche à perpétuer le financement de la survie des non-travailleurs par ceux qui continuent à toucher un salaire est condamnée d’avance à l’injustice et à l’inefficacité. 

Oui, une réforme des retraites est inévitable, mais non, elle ne peut en aucun cas continuer sur la voie des «retraites par répartition» à laquelle non seulement Macron et sa bande, mais une majorité de son opposition semblent s’accrocher non par logique, mais par pur respect de la tradition. Donc, tout le débat en cours est non seulement hors-sujet, mais il bloque toute tentative pour aborder la réalité d’un problème crucial. Une réflexion objective sur la situation tend à rejeter l’alternative des «retraites par capitalisation» qui ne peuvent qu’accentuer les clivages sociaux-économiques dans la population et un climat général d’insécurité en les rendant directement dépendantes de l’évolution en montagnes russes de l’économie. 

La troisième option la plus vraisemblable, celle de l’instauration d’un Revenu Universel Garanti qui remplacerait non seulement les retraites, mais la plupart des mesures de redistribution de la richesse commune, paraît souhaitable mais implique des modifications radicales dans l’économie qui seront difficiles à avaler pour nos élites rapaces et profondément capitalistes. Existe-t-il une quatrième voie? J’aimerais bien le savoir… et c’est une des questions auxquelles le débat actuel n’offre aucune réponse.


Le jeu politique

Depuis deux semaines au moins, l’essentiel du débat public sur la réforme se concentre non sur le fond de la question, mais sur la mesure de la force relative des mouvements syndicaux et citoyens face à ceux d’une élite (Présidence, Gouvernement et instances parlementaires – Assemblée et Sénat). Comme si c’était là l’effet d’une joute sportive entre le Paris Saint-Germain et le Real Madrid ou le Manchester United. 

Non, la démocratie n’est pas un jeu de foot. C’est un des fondements de la civilisation dans laquelle nous prospérons depuis plus de deux millénaires, et il est excessivement risqué d’en faire l’enjeu d’un affrontement ludique. Et c’est là, précisément, l’effet inévitable de l’approche «démocratie représentative» que nous avons adoptée, laquelle implique un affrontement «sportif» entre des partis opposés constituant une oligarchie politique de fait.

Il ne suffit pas de donner un coup de chapeau à la notion de «pouvoir du peuple». Il faut accepter, ce qui est beaucoup plus difficile pour la gauche autant que pour la droite, celle de «confiance au peuple»… et donc d’un méfiance bien méritée à l’égard des élites.


Une démocratie tromple-l’oeil

Le pouvoir du peuple et son opinion doivent être plus que la fiction qu’en fait notre simulacre de démocratie. Il faut non seulement rendre aux affrontements politiques leur signification réelle, mais en rendre consciente la masse des citoyens, actuellement réduits par la mécanique électorale au rôle de simples spectateurs. 

Le régime date d’une époque où la grande majorité des votants étaient analphabètes et mal informés. Cela se comprend, et cela explique la nature de la plupart des rouages existants de la mécanique électorale. Faire d’une petite élite bourgeoise instruite et prospère le siège et le garant d’un gouvernement compétent pour le pays et responsable du bien-être de la majorité, dans une perspective «démocratique» bienveillante, était sans doute réaliste au 18e et 19e siècles.

Mais cela ne l’est plus. La seule vraie raison pour laquelle nos gouvernants actuels continuent à souscrire à cette vision est un égocentrisme hypocrite. Le citoyen moyen des pays industrialisés a accès à une qualité d’éducation et peut consulter des sources d’information factuelle entièrement comparables à celles qui sont accessibles aux élus (peu importe qu'il en profite vraiment). La réduction du temps de travail lui donne certainement le loisir nécessaire pour en prendre avantage. Reste à lui en donner l’envie, ce qui ne peut se faire qu’en le convainquant que son opinion a du poids sur les évènements.

C’est pourquoi il importe de repenser radicalement la vision que nous avons de la démocratie, avant que des élites rapaces et myopes ne nous mènent à une catastrophe planétaire que seule une prise réelle du pouvoir par les citoyens peut vraiment éviter.