14 février 2011

Le printemps arabe vu de la neige québécoise

14 février 2011 (Saint-Valentin) - Je reprends le blogue, le temps d'une révolution… ou de plusieurs!
C'est une impression curieuse, d'être juchés au sommet de notre espèce de tour d'ivoire de rentiers montréalais, de regarder dehors la tempête de neige (voir photos), et de tourner
le regard vers l'écran de télé où, sous le soleil et dans la poussière, les Égyptiens fêtent le départ de Moubarak, où les Algériens lancent timidement un mouvement dont on ne sait où il pourra se rendre, et où les femmes italiennes prennent Berlusconi par surprise à un endroit (entre les jambes, pour ne pas le préciser) où il ne pouvait voir venir le coup.
Il y a bien sûr là-dedans un peu du "Quam dulce dum in alto" de Lucrèce: se sentir bien au chaud chez soi quand sur le monde souffle la tempête, c'est un plaisir pervers mais très humain. Mais il y a aussi l'inverse, la frustration de ne pas y être, de ne pas sentir sur sa peau la bourrasque de l'Histoire; me reviennent forcément des souvenirs presque physiques du Washington de Watergate en 1974, de l'Espagne aux derniers jours de Franco en 1975, de l'Algérie dangereusement bouillonnante de 1988-1993…
Je regarde mon ex-collègue Jean-François Lépine derrière son micro Place Tahrir, et je l'envie. D'autant que la dernière fois que nous nous étions parlé, c'était justement à son départ pour Alger dans les années 1990, quand il me demandait des suggestions et des trucs, à moi qui en arrivais.
Il était donc presque inévitable que ça me redonne envie d'écrire sur le sujet et surtout de reprendre le fil de la réflexion que je n'ai jamais complètement abandonnée après la publication de ma "Démocratie cul-de-sac", justement terminée dans une chambre d'hôtel surplombant le boulevard Franz Fanon et la Grande Poste d'Alger, en juillet 1993.
Forcément, j'avais eu une sérieuse baisse de régime après l'échec des enivrantes manifestations du début 2003, où nous avons marché parmi des millions d'autres contre la guerre en Irak. La retraite, les voyages, le bateau, le nid douillet de Montpellier m'ont détourné sur d'agréables chemins de traverse.
Mais quelque part, les idées politiques et sociales continuaient à se développer, à s'entrechoquer parfois, en particulier à l'occasion de la récente crise économique. J'ai renoué des conversations sur ce thème d'abord avec Azur, puis avec quelques vieux amis comme moi passionnés de la suite du monde (Janine Euvrard à Paris, Serge Legagneur et quelques autres à Montréal), à mesure que les choses bougeaient à Tunis, Le Caire, Téhéran et Sanaa. Ça s'est mis à déborder sur Facebook, en une série de courts mais revigorants échanges.
Finalement, dans la nuit d'hier, je n'ai pu y tenir et j'ai commencé pour moi-même d'abord un texte de réflexion un peu brouillon, que j'ai fini par expédier à une courte liste de parents et d'amis dont j'apprécie l'intelligence et la sensibilité. Et puis j'ai décidé d'élargir, en inscrivant ce texte (et un autre qui l'a immédiatement suivi) sur le blogue:
--- Sans carte ni boussole ---
La Tunisie aura été une charnière dans l'histoire "après l'Histoire" (revoir Fukuyama et rire un peu). C'est le point de départ, l'étincelle improbable d'une série de révolutions populaires sans idéologie définie, sans encadrement structuré qui pourrait s'étendre à toute la planète. Un mouvement rendu possible par les nouveaux outils des technologies de l'information: Internet et téléphonie cellulaire permettent la création rapide de communautés virtuelles sans base matérielle et l'échange instantané et pratiquement irrépressible de courts messages.
La vague révolutionnaire surgit donc de manière virale à partir d'initiateurs inconnus, sans passé politique, mais dont l'ingénuité technique leur permet d'assembler "sur le tas" des noyaux d'animateurs bénévoles. Ceux-ci font boule de neige en quelques jours à peine, en fusionnant à chaud les insatisfactions et les demandes de segments importants mais négligés des populations: diplômés sans emploi en Tunisie, réprimés politico-économiques en Égypte, dissidents laïcs en Iran, femmes moralistes en Italie...
Le phénomène prend au dépourvu non seulement les régimes autoritaires sclérosés, mais l'ensemble des élites traditionnelles, y compris les oppositions laïques et religieuses. Cela, d'autant plus qu'il survient dans un vide incommensurable de la pensée et des orientations politico-économiques. Le socialisme s'est déconsidéré en ne parvenant pas à se renouveler au lendemain de la chute du soviétisme, entraînant au contraire les "partis des travailleurs" dans d'indignes luttes de chapelles et d'ambitions personnelles. Le capitalisme a montré ses lacunes dans les crises financières et économiques de 2000-2001 et 2007-2009; sa "compagne de route" la démocratie bourgeoise à l'Occidentale a révélé sa vraie nature d'esclave des possédants en prenant parti contre les citoyens et pour les banquiers et les agioteurs à cette occasion. Les mouvements verts et altermondialistes ont des visions sympathiques, mais trop parcellaires et trop "anti" pour prétendre prendre le relais.
Où allons-nous mantenant? La question était intéressante mais théorique jusqu'en décembre dernier. Elle devient d'une urgence cruciale devant ces révolutions bien réelles et dramatiquement justifiées qui vont vite s'avérer en manque d'orientation et d'armature intellectuelle.
Les idées mènent le monde? Si c'est le cas, face à tous les espoirs que suscite le mouvement actuel, il faut avouer que notre monde se retrouve sans leader, sans carte ni boussole!
-- Sans carte ni boussole bis --
J'ai reçu un message détaillé de François Piazza qui m'a inspiré en retour une série de précisions et d'additions à ma réflexion précédente:
a) C'est vrai que ce sont des révolutions urbaines, mais ne le sont-elles pas toutes? La Bastille n'était pas à Bécon-les-Bruyères que je sache, ni le Potemkine ancré dans un port de pêche de la Mer Noire! De fait, le Caire, Alexandrie et Suez avec leurs banlieues représentent plus du tiers de la population égyptienne, bien plus que les villes américaines en 1776, les françaises en 1789 ou les russes en 1917. En revanche, je ne connais pas une jacquerie paysanne qui ait renversé un État bien établi.
b) Si je me fie à mes souvenirs du Sénégal et à ce que Kada Hechchad me dit de l'Algérie d'aujourd'hui, le cellulaire est loin d'être un phénomène purement bourgeois. Au Sénégal, au moins un gamin dépenaillé sur deux en avait un… qu'il finançait en vendant des puces ou du temps d'antenne! Et Kada me dit qu'en Algérie, tous les étudiants ont leur portable… et beaucoup de ménages urbains et presque toutes les fermes le leur, puisque c'est plus facile à obtenir qu'une ligne fixe. Quant à l'Internet, j'ai été abasourdi il y a deux ans de constater dans le Saloum que des villages de 2-3000 habitants (sans un seul bourgeois à cinquante km à la ronde) avaient leur Cybercafé… qui était une des seules baraques électrifiées du coin!
c) Tout pays qui bloque le Net et le cellulaire plus que quelques jours se condamne à une stagnation économique insupportable à très court terme, sans compter les pressions internationales pour que ça cesse. Par exemple, si le Maroc coupe le Net à Essaouira (Mogador), le marché du port ferme le jour même et le poisson pourrit sur place! Quant au filtrage sélectif, un État techniquement avancé comme la Chine semble pouvoir le faire... mais ce n'est pas le cas de tous, il s'en faut.
d) Contrairement aux révolutions nationalistes et socialistes du passé, qui proposaient somme toute un modèle unique qui s'est souvent avéré un lit de Procuste pour des pays très différents, celles-ci sont des actions "sur-mesures" à géométrie variable, ce qui est un avantage gigantesque en termes de mobilisation sur le coup… et un danger tout aussi considérable quant aux suites prévisibles, comme la Tunisie est hélas en train de le démontrer. Est-il possible à un soulèvement de tirer avantage de cette flexibilité sans en être ensuite victime?
Ce dernier élément, auquel j'avais fait brièvement allusion dans ma première analyse, mérite clairement qu'on s'y intéresse plus en profondeur… en tenant compte notamment des diversités extérieures et intérieures des sociétés. Au fond, "la Syrie" vue comme un bloc, c'est probablement tout aussi trompeur que "le monde Arabe" ou "l'Occident" (je pense notamment au simplisme du "Choc des civilisations" d'Huntingdon). Je compte poursuivre cette réflexion, et si quiconque a des idées à offrir sur le sujet, je ne demande pas mieux!

10 janvier 2011

Une Crémaillère mémorable

(10 janvier 2011) Je recommence par la fin. Par cette journée d'hier, toute en mode mineur, en une sorte de lente et paresseuse et flottante "déconstruction" du jour précédent. J'"haïs" ce terme, mais c'est le seul qui sonne juste pour qualifier l'état dans lequel Azur et moi nous sommes trouvés au lendemain de la fabuleuse charge émotionnelle qu'a été pour nous la pendaison de la crémaillère samedi.
Nous nous sommes levés peu avant midi, avec la nette impression de sortir d'un trop beau rêve (avons-nous même pris un café? est-ce qu'on a mangé quelque chose? me rappelle pas). Et les coups de téléphone et les courriels de nos invités de la veille n'ont cessé, tout le reste de ce dimanche, d'entretenir cette illusion. Tout le monde voulait nous remercier, alors qu'au fond c'est nous qui leur devions une énorme reconnaissance. Tout simplement, comme dit Azur, "parce que c'est les invités qui font le party"!
Pourtant, tout avait été improvisé au dernier jour ou presque. Depuis des mois, nous avions bien la vague intention de marquer le tournant de l'année par une petite fête de famille célébrant notre installation dans le nouveau logis montréalais. C'est à Paris, presque à la mi-décembre, qu'a surgi l'idée d'y associer quelques vieux amis. Rentrés à Montréal, en faisant la liste de ceux que nous avions le goût de voir, petit à petit nous nous sommes rendu compte que nous serions si nombreux que faire ça dans l'appartement même était irréaliste. Donc, au lendemain de Noël, il a fallu trouver un local approprié et quelqu'un pour nous aider à organiser le tout. Ce que nous avons fait dans les tout derniers jours. Certains des invités n'ont été contactés que la veille…
Ce que ça a donné, c'est une des belles fêtes que nous ayons vécues, un de ces moments où se suspend le cours normal des choses pour créer une bulle d'intemporelle amitié toute chaude et toute douillette que rien ne vient percer. Vous vous rendez compte que pendant les huit heures et quelque que ça a duré, pas un téléphone cellulaire n'a sonné?
Donc, samedi vers midi et demi, sont arrivés ma nièce Geneviève et son copain Yves Prairie (dit "Yves Number Two" depuis une fameuse croisière dans les Grenadines sur le Bum chromé), que nous avions conscrits pour nous donner un coup de main à la réception des invités.
Ceux-ci ont vite suivi, et dès 13h15, notre salon se remplissait d'un monde quelque peu bruyant qui célébrait de chaudes retrouvailles (parfois après des décennies).
Une demi-heure plus tard, nous étions une trentaine qui éclusaient joyeusement, "qui s'esclaffaient qui parlaient haut" tous en même temps (nos parents et amis ne sont pas précisément de timides violettes) dans une pièce surchauffée, surchargée de tous les bouquets de fleurs offerts à Azur : il était temps de déménager.
Mais ce court passage dans l'appartement avait joué son rôle, celui de créer un climat d'informalité qui allait se prolonger si agréablement dans le décor plus impersonnel du "penthouse" de la Résidence, réservé pour l'occasion. Celui-ci consiste en deux salles, la salle à dîner d'un côté, de l'autre un salon cossu transformé en bar où le chef Bruno Ferrès et son fils Alex nous offraient le prolongement de l'apéritif, en particulier un kir à la blanquette de Limoux qui a entretenu l'atmosphère festive et décontractée déjà initiée quatre étages plus bas. Les (presque) derniers invités s'y sont pointés, le beau poète et ami d'enfance Yves Préfontaine et sa compagne Louise, et ma soeur Marie qui avait eu la splendide idée de retourner chez elle quérir sa guitare.
C'est seulement vers 15 heures qu'Azur et Geneviève ont entraîné la masse du groupe loin du bar vers le buffet pour lequel nous nous sommes répartis, au hasard d'affinités pas toujours électives, entre les cinq tables dressées par le chef-traiteur.
Le menu, pas compliqué mais fin et savoureux, a vite attiré tout le monde vers la table de service où officiait notre maître-queux (dont la "Table de Bruno" fait nos délices presque tous les jours au LUX Gouverneur). Crudités et charcuteries en entrée, filet mignon glacé débité en tranches ou filet de saumon en sauce comme plat principal, suivis d'un très bon plateau de fromages, d'une fondante bûche et d'un étalage de pâtisseries. Avec pour arroser tout ça un choix de brouilly, bourgogne passe-toutgrain, petit bordeaux, saint-véran ou re-blanquette. Plus, évidemment, du thé pour Denise Boucher!
C'est au moment du fromage (merci le chaumes!) que le climat est devenu encore plus magique, quand Marie a mis son instrument entre les mains de Michel Robidoux. Le guitariste chouchou de Charlebois, Ferland et bien d'autres a d'abord passé la main au charmant et charmeur Pierre Létourneau, qui a mis les larmes aux yeux à plusieurs en reprenant (souvent avec choeur impromptu) ses "Colombes", "Tous les jours de la semaine" et une ou deux plus récentes. Puis tout le monde a chanté avec Robidoux l'enjôleur "Petit roi" qu'il avait composé il y a quarante ans (chut!) pour Jean-Pierre Ferland : "Dans mon coeur et dedans ma tête il y avait autrefois…"
Michel a ensuite entamé la mélodie de l'unique chanson que nous avions concoctée ensemble, dans le jardin de Létourneau il y a quelques années, "Je ne veux plus partir". Comme il avait des blancs de mémoire sur les paroles, j'ai récité celles-ci pendant qu'il jouait.
Ce qui a donné à quelqu'un l'idée géniale de demander -- ou plutôt de commander -- au parfois modeste Yves Préfontaine de lire un de ses poèmes tiré d'Être-Aimer-Tuer, "Cadences", sur un fond sonore de Robidoux improvisant en sourdine. Instant exceptionnel et silence religieux.
Denise Boucher a suivi dans le même esprit (pendant qu'Alex, imperceptible de discrétion, faisait circuler les digestifs) avec un de ses beaux poèmes de Grandeur nature, "Prière d'envoyer des fleurs". Je me doutais bien que notre toujours suave Haïtien Serge Legagneur ne voudrait pas prendre la parole, mais François Piazza aurait pu suivre avec un texte de L'Identité, si un sursaut de timidité (!) ne l'en avait empêché. Si bien que le graphiste-typographe Robert Myre, qui avait eu l'inspiration d'apporter le catalogue (que nous avions fait ensemble il y a une quinzaine d'années) de l'expo de la collection de Papa Pedro (Rubio) à l'Inspecteur épingle, me l'a mis dans les mains pour que je puisse clore cette phase de la fête en lisant mon "Salut Pépine" que nous y avions inséré à la mémoire du cher et fantasque José Barrio.
Marie a ensuite repris sa guitare et, avec entre autres mon frère Antoine, Azur et la femme du cousin Claude, Cécile -- qui avait également été dans sa jeunesse l'amie d'un de nos autres grands disparus Lucien Gagnon --, s'est mise à rejouer et chanter nos communs favoris de la chanson française et québécoise: Vigneault, Ferré, Beau Dommage, Ferrat, etc. Et Brassens, bordel!
Pendant ce temps, les conversations se renouaient aux autres tables, notamment entre Préfontaine, jadis indépendantiste militant au RIN, et l'aîné de mes cousins, Claude Aubin, ouvertement fédéraliste et pourtant nommé président de l'Office de la Langue française par le premier ministre René Lévesque. Savoureux.
Peu à peu, quelques invités ont commencé à quitter, tandis que d'autres (Guy Lalonde, alias "Tabarnak-de-Tabarnak" selon Azur, ancien technicien virtuose du son dans l'équipe de Guy Latraverse et parfait compagnon de virées mémorables) allaient fumer sur le toit voisin. Il faudrait parler de tous les autres qui sont venus apporter leur contribution à cette fabuleuse journée : la belle et rieuse Monique Dussault, graveure et éditeur d'art, l'ancien réalisateur de Radio-Canada Jean-Pierre Sénécal, célèbre autant pour sa passion des DS Citroën que pour ses "fêtes dans l'île", mon neveu Vincent, curieusement effacé pour un comédien et très tôt parti, ma chère ex-collègue Ingrid Saumart, passée jadis du monde des spectacles dans Spec aux pages de La Presse consacrées, disait-elle, à "la guenille" (officiellement "Cahier de la mode"), mon ancien associé Vallier Lapierre, lui aussi atypiquement discret, notre ami commun, ancien felquiste et toujours passionné de multimédia Gérard Pelletier… J'en oublie sans doute.
C'est en redescendant à l'appartement avec le dernier "noyau dur" de la fête (nous étions quand même une fière dizaine) pour le coup de l'étrier, que nous avons eu une dernière belle surprise : la tardive apparition de Louisette Dussault, la "Souris-verte" d'enfantine mémoire (sans compter combien d'autres beaux rôles), qui arrivait d'aller visiter ses petits-enfants mais n'avait pas voulu rater au moins la fin de la journée.
Suivie de près par Jean-Luc Bastien, oncle d'Yves Number Two, qui fut régisseur du TNM quand Azur y jouait "le Soulier de satin" et "les Sorcières de Salem", puis metteur en scène de "Les Fées ont soif" de Denise Boucher ! Leur présence a redonné à la soirée un bel élan final, célébré en embrassades, chauds échanges de souvenirs… et quelques libations.
Salut, les copains!

17 novembre 2010

Gris retour à Paris

(15 novembre 2010) Dimanche dernier, départ pour Paris sur TGV Thalys. Cavalcade à travers la gare et ses escaliers vétustes, bagages à la traîne -- Azur trouve un manutentionnaire secourable pour nous fournir un coup de main très bienvenu. Train très confortable, presque vide, mais repas froid et léger. Paysage ultra-plat : dunes hollandaises, plaine interminable belge et flamande, presque jusqu'aux portes de Paris. Gare du Nord, la file d'attente pour les taxis est inexistante, en vingt minutes nous sommes au Trocadéro devant notre hôtel habituel. Brève sortie dans un troquet du coin pour une soupe à l'oignon. Lundi, début d'une semaine de cocooning éhonté, encouragée par un temps froid et pluvieux presque sans interruption. Pendant qu'Azur va chez le coiffeur mardi, j'en profite pour une balade en métro et du lèche-vitrine informatique à Montgallet. On se retrouve au Bar à huîtres du boul. Beaumarchais pour une orgie de coquillages et de poisson. Après discussion, nous décidons de ne pas nous rendre comme prévu en Martinique en fin de semaine, mais de rentrer directement à Montréal, pour cause surtout de lassitude physique et mentale. En contrepartie, nous resterons plusieurs jours de plus à flâner à Paris. Vendredi, choucroute décevante aux Tramways de l'Est, face à la gare du même nom; le resto, un de nos vieux favoris, a changé de propriétaire. Ça nous apprendra. Très bonnes pâtes à l'ail sous une montagne de parmesan dans un Italien du quartier Victor Hugo dimanche. Nous ne manquons pas grand-chose en ratant la finale de l'Open de tennis de Bercy, où Soderling bat facilement un Monfils épuisé par ses exploits de la semaine passée. En soirée, la télé est entièrement monopolisée par un ballet de personnalités folkloriquement hexagonal: le remaniement ministériel attendu depuis au moins cinq mois. Pas de grande surprise, pourtant, Sarkozy reconduit à contre-coeur Fillon comme premier ministre. Il y a bien le départ grognon de M. Écologie, Jean-Louis Borloo qui, frustré de ne pas avoir la place d'honneur, s'est brusquement rappelé qu'il n'est pas de droite mais du centre. Et le retour annoncé de l'ancien premier ministre Juppé, qui était en pénitence pour avoir été pris les doigts dans le tiroir-caisse il y a quelques années. La fin de l'"ouverture à gauche" sarkozyste est confirmée... elle était prédite depuis au moins le début de l'année. On en revient à un régime de droite pure et dure. Vivement Montréal, d'où vous parviendra sans doute la suite du blogue dans quelques semaines... ou quelques mois!

11 novembre 2010

Rembrandt et son Amsterdam

(7 novembre 2010) Le Pulitzer Hotel est une curiosité amstellodamoise: le petit-fils de Joseph Pulitzer (journaliste américain créateur des prix du même nom), a regroupé il y a une quarantaine d'années quinze maisons datant de 1615-1650 à l'intersection de deux canaux, pour en faire une auberge grand confort dotée d'un bar renommé et d'un excellent restaurant. Tout le service et la qualité d'un palace mais sans la prétention... avec en prime l'impression de se trouver au cœur de la vie urbaine.

Nous avons hérité d'une belle chambre, pas très grande, à plancher de bois franc et poutres apparentes, juste sous les toits. Un cocon douillet qui ne pouvait mieux tomber, vu le froid et la pluie dehors.
Ça ne nous a pas empêchés d'endosser chandails et impers pour explorer le voisinage... et finir par revenir manger au "238", le resto de l'hôtel qui nous sert (entre autres) les meilleures grosses frites dorées presque brunes que j'aie dégustées depuis Bruges.
Le lendemain vendredi, nous suivons le conseil du Routard (et du concierge) sur la meilleure façon de voir Amsterdam et grimpons à bord d'un des trams blancs et bleus qui fourmillent dans le coin, pour zigzaguer dans les principaux quartiers, enjamber les multiples canaux et aboutir à la Station Centraal, l'immense gare de brique rouge à clochetons victoriens qui est le point de ralliement de tout ce qui circule en ville -- innombrables vélos inclus.
Après avoir acheté nos billets de TGV Thalys pour Paris, nous faisons un stock de journaux et revues en français et montons à l'étage bouffer de la grosse et savoureuse cuisine locale à
l'Eersteklas, brasserie qui occupe (comme son nom le laisse deviner) l'ancienne salle d'attente des premières classes et dont la vedette est un cacatoès blanc, bien installé au comptoir.
Re-balade en tram avec bien des détours jusqu'au Pulitzer, où nous tombons sur deux de nos ex-compagnons de croisière, avec lesquels nous décidons de partager une promenade en bateau-mouche sur les canaux à la tombée de la nuit.
Non seulement fait-il déjà noir lorsque nous nous glissons à bord de notre embarcation, une pétrolette
centenaire digne de figurer dans un musée, mais encore il pleut à décourager un canard. Mauvais plan? Pas du tout: d'abord, nous ne sommes que quatre à bord avec le skipper Jack, et nos compagnons san-franciscains sont charmants.
Et voir Amsterdam illuminée d'un point de vue au ras de l'eau, tout en louvoyant dans les plus petits canaux et sous les arches sombres des ponceaux, est une expérience à ne pas manquer. Une heure et demie d'un plaisir aussi raffiné qu'imprévu.
Le seul moment délicat survient au retour à l'appontement de l'hôtel, lorsqu'il faut se mettre à trois pour extraire Azur de la cabine à travers une écoutille vraiment pas faite pour des athlètes de notre âge!
Samedi, journée de musées. Hélas, le célèbre Rijksmuseum est en grande rénovation, seule une infime partie de ses fabuleuses collections est ouverte au public dans une seule aile... à la porte de laquelle une queue interminable se bouscule sous une pluie battante. "An-an", comme on dit en créole.
Heureusement, tout juste derrière se trouve le moderne Musée Van Gogh, bien moins assiégé et, dans les circonstances, presque aussi attrayant. Nous y passons une heure et demie de bonheur: en plus des grandes et petites œuvres du Pauvre Vincent, les quatre niveaux abritent une série de beaux tableaux des peintres qui l'ont inspiré, de ceux qui ont été ses amis et ses compagnons de route, notamment les impressionnistes et les symbolistes, et de ceux qu'il a influencés, comme les Fauves (notamment Vlaminck et Derain). Lunch typiquement amstellodamois, place du Spui, dans une modeste rôtisserie argentine fréquentée par une faune bigarrée et cosmopolite, suivi d'un autre parcours en tramway jusqu'à Waterlooplein, où nous tombons en plein milieu d'un immense marché populaire.
À travers les bulles de savon géantes lancées dans la foule par un trio de bateleurs, nous atteignons la Maison de Rembrandt, transformée en fascinant musée.
Il faut évidemment escalader les cinq escaliers en colimaçon qui mènent jusqu'aux combles, mais chaque étage est une découverte. Les deux premiers sont les pièces à vivre, tenues comme si le peintre allait se ramener d'un instant à l'autre: les lits sont faits la table est mise.
Plus haut, il y a l'atelier, au centre duquel trône le chevalet derrière lequel une jeune femme broie et mélange les couleurs à l'huile selon les méthodes de l'époque. Le dernier étage est réservé à la collection personnelle de Rembrandt -- quelques-unes de ses propres œuvres, mais surtout celles de ses contemporains qu'il appréciait.
Enfin, l'espace sous les toits est consacré à la gravure, aussi bien le matériel technique et les plaques que les épreuves du maître et de ses élèves.
Nous avions aussi prévu des visites à la maison d'Anne Frank, à la célèbre Vieille Bourse et à l'intrigant Musée des Syndicats, mais avec la pluie, le soir qui va tomber bientôt et les bagages à faire...

05 novembre 2010

L'aube de la Lorelei et Apollinaire

(4 novembre 2010) Dimanche sur le Main encore, en descendant tout doucement vers le Rhin. La croisière étant foncièrement américaine, on se prépare à célébrer l'Halloween, fête par excellence des grands enfants (plusieurs déguisés pour l'occasion).

Surprise très sympa, ça prend la forme d'une soirée d'amateurs qui fait la part belle aux talents de l'équipage et du personnel de bord. Saynètes humoristiques sur la vie à bord, pantomime, démonstration d'instruments de bambou par trois garçons javanais, chorégraphie hip-hop rigolote... Et pour finir, les employés invitent à danser leurs passagères et passagers préférés.
Lundi de la Toussaint, nous laissons à tribord sans même ralentir Frankfurt am Main, grande capitale régionale moderne, puis à babord Mainz (Mayence) qui marque l'embouchure du Main et notre entrée dans le beaucoup plus vaste Rhin. Ça nous paraît un peu idiot de rater ainsi deux villes importantes et dynamiques, mais tant pis. Nous ne faisons escale qu'à la nuit tombante dans le centre par excellence du vignoble du riesling rhénan, Rudesheim, gros bourg pittoresque hyper-touristique. À voir le foisonnement des restos, bars à vin, hôtels, pensions, galeries, caves, celliers et boutiques, on se demande s'il reste place pour quelques authentiques habitants. Pour ne pas déparer l'atmosphère, c'est un petit train sur pneumatiques, frère jumeau de ceux de la Place d'Armes à Québec ou du Vieux-Port de Marseille, qui nous emmène après moult détours au Musikkabinett, un assez original musée consacré aux automates musicaux anciens. Il y a là de tout, depuis la classique cage à serins-boîte à musique du 18e jusqu'à un complexe et ingénieux orchestre mécanique dont les rouleaux contrôlent une quinzaine d'instruments tonitruants, en passant par une jolie collection d'orgues de barbarie à manivelle. Sans oublier une copie quasi conforme du piano mécanique à pédales qui ornait le salon de notre jeunesse. Nostalgie... Et pour finir, un souper communautaire au riesling (forcément) mettant en vedette le fleuron de la gastronomie locale, le sauerbraten: une sorte de daube de bœuf mariné. Avec accompagnement d'un orchestre on ne peut plus "oum pa-pah" jouant valses et polkas dans un vacarme à vous fendre la tête. Comment le peuple qui se goinfre d'une musique populaire aussi épaisse a pu engendrer également Bach, Haydn et Beethoven est une chose qui me dépasse.
Par une curieuse erreur de program- mation, il faut se réveiller presque en pleine nuit mardi matin pour avoir une chance d'apercevoir dans une pénombre embrumée ce qui aurait dû être un des clous, sinon LE clou de la croisière: la stupéfiante série, quasi ininterrompue, des archi-romantiques châteaux du Rhin, agrippés à leurs pitons et promontoires au-dessus de leurs pimpants villages au sud de Coblence.
Heureusement, lorsque nous arrivons à la courbe du fleuve qui contourne le Rocher de la Loreleï, le jour s'est enfin levé. J'en profite pour partager avec quelques autres courageux lève-tôt la Nuit rhénane d'Apollinaire, qui me paraît taillée sur mesures pour l'occasion: "Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme "Écoutez la chanson lente d'un batelier "Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes "Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds "Debout, chantez plus fort en faisant une ronde "Que je n'entende plus le chant du batelier "Et mettez près de moi toutes ces filles blondes "Au regard immobile, aux nattes repliées "Le Rhin, le Rhin est ivre où les vignes se mirent "Tout l'or des nuits vient en tremblant s'y refléter "La voix chante toujours à en râle-mourir "Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été "Mon verre s'est brisé dans un éclat de rire." Nous laissons tomber la visite de Coblence pour nous laisser tout doucement entraîner le long des nombreux détours du fleuve jusqu'à Cologne, notre dernière escale.
Éblouissement de la visite de l'immense et géniale cathédrale gothique, un peu gâté par une guide en retard sur son horaire qui nous fait tout parcourir au pas de course et par la lumière défaillante d'un entre-chien-et-loup pluvieux. Sans compter la frustration de ne rien voir d'autre de ce qui nous paraît une fort belle ville. Mercredi se lève sur les méandreux bancs de sable surmontés de vastes prairies plates parsemées de moutons qui marquent l'arrivée du Rhin aux Pays-Bas. Encore une ou deux écluses (les 67e et 68e du voyage, pour ceux que ça pourrait intéres- ser), et le Swiss Sapphire vient s'amarrer pour de bon au quai des croisières, quelques encablures à l'ouest de la Gare centrale, cœur de la vieille cité marine d'Amsterdam. Emballage des bagages, coquetel et souper d'adieu, échange d'adresses Internet (bientôt oubliées?) avec les plus sympathiques de nos co-passagers... Une dernière nuit un peu nerveuse dans la cabine qui était presque devenue "chez nous". Demain, c'est un autre monde.