(27 mai 2011) Avant de grimper dans ma chaire de prêchi-prêcheur, un ou deux plaisants intermèdes. Nous avons entamé mardi avec les Chantefort le jambon "belotta" ramené de la Boqueria de Barcelone, qui trône désormais sur son support de bois au centre de la table de cuisine. Un peu gras, il est cependant d'une douceur fondante marquée de la pointe d'amertume caractéristique qui prouve que l'animal dont il provient a bien été nourri de glands de chêne. Découpé en fines tranches, accompagné de melon de Cavaillon bien mûr, c'est un plaisir digne des dieux -- et de nos amis.
27 mai 2011
Indignados et printemps arabe
21 mai 2011
DSK et la femme de chambre
(21 mai 2011) Bien installés dans le confort et le beau temps de Montpellier, nos voyages ces jours-ci sont mentaux et intellectuels plutôt que physiques. Ils ne nous passionnent pas moins.
Forcément, l'affaire Strauss-Kahn occupe l'avant de la scène. Pour les Nord-américains (donc voisins des USA) que nous sommes, la plupart des réactions françaises nous sidèrent, autant par leur irréalisme que par ce qu'elles révèlent d'un fond sexiste qui subsiste dans la mentalité.
En premier lieu, les amateurs de complots s'en donnent à coeur joie: 57% des Français, selon un sondage, croient à un "coup monté" et bon nombre de politiciens (souvent de gauche, hélas), ne se sont pas abstenus d'insinuations en ce sens. Alors que, face aux faits connus, c'est assez invraisemblable: choisir une noire de 32 ans (pas très attrayante, dit l'avocat de DSK) comme appât, organiser le "piège" pour qu'il se passe sans témoin ni photographe, et qu'ensuite la présumée victime aille se plaindre à des collègues plutôt qu'à la direction ou à la police? Ben voyons! Même l'affaire Clearstream était mieux montée que ça! Le fait que l'hôtel ait attendu une heure pour alerter la police me fait d'ailleurs soupçonner que sa première réaction aura été de balayer le tout sous le tapis -- d'autant plus que selon des journalistes américains, DSK aurait été l'objet d'autres plaintes du même genre dans le même hôtel depuis un an et demi, qui n'ont jamais été rendues publiques. J'ai l'impression que c'est parce qu'une bonne partie du petit personnel était déjà au courant que le Sofitel s'est résigné à appeler les flics.
Deuxièmement, réclamer pour Strauss-Kahn la présomption d'innocence, d'accord, mais il y a des limites. Quant un pick-pocket bien connu se fait prendre pratiquement la main au gousset, on tient quand même compte des antécédents! Or, selon des sources diverses (dont un article d'octobre dernier sur "forum.aufeminin.com"), quand il participait à des réunions en province, DSK demandait qu'on lui fournisse une "chambre d'hôtel garnie", et certaines élues évitaient de se trouver seules dans une pièce avec lui, par crainte de sa "drague lourde". Sans oublier l'incident Piroska Nagy, pas très joli, au FMI en 2008. Ou l'accusation portée contre DSK à la télé en 2007 par la journaliste et écrivaine Tristane Banon d'un quasi-viol en 2002; elle a décidé de ne pas donner suite, mais elle n'a rien retiré de ses allégations.
"Oui, mais de la drague lourde au viol, il y a toute une marge", argumentent les défenseurs de l'ex-patron du FMI. Ce n'est pas faux… mais il est aussi vrai que le glissement de l'une à l'autre est tout à fait envisageable, de même qu'un vol de sac dans la rue n'est pas une agression armée, mais peut dégénérer en violence si la victime résiste. La différence, au fond, en est bien plus une de degré que de nature.
On devrait aussi prendre en compte le contexte. Les flics de New-York ont l'habitude de gérer les incartades (souvent carabinées, j'en ai vécu) de personnalités, notamment des diplomates de l'ONU. S'ils sont allés alpaguer une sommité internationale comme DSK en première classe d'un avion d'Air France en partance, ils ne l'ont pas fait sans biscuit.
Je trouve par contre dommage que la droite se soit la première préoccupée du sort de la femme de chambre vraisemblablement agressée (Gisèle Halimi étant une heureuse exception); la gauche a fini par s'y résigner, mais bien tard et bien à reculons -- je pense en particulier à la réaction de l'ancien ministre de la Justice Robert Badinter quand le journaliste Laurent Joffrin (pourtant de gauche lui aussi) lui a fait remarquer qu'il n'avait pas eu un mot de compassion pour la présumée victime: "Mais ce serait équivalent à admettre que DSK est coupable!", s'est indigné Badinter, inconscient du parti-pris grossier qu'il trahissait ainsi. Dans le même sens, je crains fort que la "défense" de DSK ne se résume à une campagne massive de salissage contre une immigrante mal équipée pour y faire face et dont la vie pourrait être brisée. C'est en tout cas le plus prévisible, étant donné la personnalité de ses avocats et les pratiques courantes aux USA, en particulier à New-York. L'autre possibilité, qui s'avérera de plus en plus vraisemblable au fil du temps, c'est qu'il plaide coupable à une accusation réduite en offrant un paquet d'argent en "dommages et intérêts". Pas très honorable, tout ça...
Évidemment, le nombrilisme des Français (tout aussi virulent que celui qu'ils reprochent aux Américains) a fait que pendant près d'une semaine, télé et journaux ont pratiquement oublié ce qui se passait dans le reste du monde, en particulier dans le "printemps arabe" qui risque de se transformer en été très chaud.
Je me sens assez ambivalent face à cette éventualité: d'une part heureux que la réaction en chaîne de révoltes populaires (que j'avais prédite et espérée dès la première étincelle à Tunis, fin janvier) vienne briser l'immobilisme complaisamment accepté par l'Occident d'une brochette de régimes tyranniques -- de l'autre atterré non seulement du peu de soutien concret qu'on fournit aux révoltés, mais encore et surtout de l'absence totale d'un cadre idéologique à leur suggérer pour poursuivre leur action. Je reviens à ma première réaction en février, quand je disais dans un courriel que ces révolutions allaient se retrouver "sans carte ni boussole" et ne pourraient compter ni sur les penseurs de gauche, ni sur ceux de droite pour leur en fournir. Les événements récents me donnent tragiquement raison.
D'abord, les mouvements de gauche du monde arabe ont été systématiquement déconsidérés par les Occidentaux et écrasés (souvent avec la connivence de ceux-ci) par les autocrates, favorisant ainsi indirectement la montée des extrémistes islamiques dont nous avons maintenant peur -- ceci n'est pas une vue de l'esprit, j'ai assisté en personne à la version algérienne du processus dans les années 80 et 90.
Les gauches occidentales sont elles-mêmes largement discréditées depuis la chute de l'empire soviétique; elles se perdent d'une part dans des querelles de personnalités et d'ambitions individuelles, d'autre part dans des arguties de chapelles qui rappellent tristement la stérilité des débats scolastiques du Moyen-âge. Je ne vois pas du tout comment, malgré la bonne volonté de certaines, elles peuvent offrir un cadre adapté aux besoins urgents des actuelles révoltes populaires.
En revanche, il faut un sacré culot pour proposer comme seule alternative à "la rue arabe", ainsi qu'on le fait, une démocratie bourgeoise mâtinée de capitalisme sauvage qui ne peut que prolonger, sinon exacerber, les inégalités sociales et politiques dont ces peuples sont déjà victimes et contre lesquelles ils se soulèvent, se contentant d'en permuter les petites élites bénéficiaires! Je suis étonné, pour ne pas dire choqué, que les voix progressistes de l'Occident ne s'élèvent pas vigoureusement contre cette imposture, et qu'elles ne voient pas que là précisément se trouve la cause de l'instabilité et de l'insatisfaction que l'on perçoit clairement en Tunisie et de plus en plus en Égypte, et de la dégérescence des mouvements populaires en luttes de clans et de tribus dans la plupart des autres pays, la Libye la première.
Donc, pas de solution toute faite. Qui donc pourrait organiser (par Internet, sinon physiquement) un grand forum des penseurs progressistes aussi bien des pays en développement que des plus industrialisés, pour tenter d'élaborer un projet de remplacement, une structure idéologique apte à réaliser et maintenir le délicat équilibre entre la regrettable mais incontournable inégalité créatrice de richesses et l'obligation absolue d'une meilleure répartition de ces richesses, équilibre pour lequel il faut immédiatement cesser de compter sur "les mécanismes du marché"? À mon avis, c'est seulement dans un contexte de ce genre que peut se révéler un débouché crédible à moyen et à long terme pour les énergies fabuleuses libérées par les actuelles révoltes.
Pour revenir à des choses plus intimes, nous nous sommes offert mardi un festin délicieusement décadent au toujours merveilleux Jardin des Sens, avec pour (mince) prétexte la naissance du premier petit-fils de nos voisins Chantefort du dessous. En compagnie de l'ex-correspondant de La Presse à Paris Louis B. Robitaille (qui habite Sète) et de l'ancien directeur du tourisme français à Montréal Jean-Pierre Dréan, retraité à Aniane. Foie gras poêlé fondant avec un jurançon moëlleux à souhait en entrée, puis pigeon rôti et sa pastilla d'abats, diaphanes cannelloni de langoustines, séduisants ris de veau aux crevettes, etc. Sans parler des desserts indécents (par exemple carpaccio de fraises gariguettes aux cinq coulis ou tartelette soufflée à la poire caramélisée). Il a fallu deux jours pour digérer…
12 mai 2011
Une Baleine dans le salon!
Roger Whittaker avait un éléphant sur son balcon, Richard Desjardins "un paquebot géant dans 'chamb'à coucher", et moi, et moi, et moi j'ai des baleines dans mon salon! Évidemment c'est (comme d'habitude, dit-elle) la faute d'Azur! Lorsque l'automne dernier, suite à une discussion vigoureuse, l'écran télé de Montpellier s'est retrouvé hors d'usage, il a bien fallu passer à la FNAC le remplacer. Et le malheur (?) a voulu que ce soit juste au moment où le magasin recevait ses premiers modèles 3D. "On est au 21e siècle, oui ou non?", qu'elle a dit... si bien que le lendemain après-midi, le livreur installait dans notre salon un superbe -- et coûteux, ça va sans dire -- SAMSUNG 3D 40 pouces (bon, 102cm si vous insistez) et deux paires de lunettes bizarroïdes. Le hic, bien sûr, c'est qu'étant des "early-early-early adopters", nous n'avions rien du tout à voir en trois dimensions. Ni film, ni vidéo, ni émission. À regarder trois fois de suite les démos "satellite virtuel autour de la planète Mercure", "survol Imax de la Seine à travers Paris" ou "le Grand Canyon vu par un vaisseau extra-terrestre" offerts par Numericable, un gars (et même une fille) finit par se tanner! Nous avons donc remisé les lunettes dans leur étui et nous sommes contentés de subir la bonne vieille télé 2D -- non sans nous demander parfois si "Des chiffres et des lettres" et "le Journal de 20 heures" ça serait pas plus trippant en 3D. On ne sait jamais. Jusqu'à la semaine dernière où, revisitant la FNAC pour de tout autres raisons, mon oeil s'est arrêté sur un étalage promotionnel qui clamait "Enfin les films 3D abordables - 30 euros chacun ou 5 pour 100 euros". L'ennui, c'est qu'avec la meilleure volonté du monde, impossible d'en trouver plus de deux et demi que nous aurions la moindre envie de regarder... à moins que notre goût pour les catastrophes planétaires et les bagarres sanglantes n'ait pas été déjà abondamment comblé par les actualités japonaises, haïtiennes, libyennes ou syriennes. Heureusement, juste à côté, une promotion plus modeste offrait trois tranches du monde sous-marin de Cousteau en coffret 3D pour la moitié du prix, ou presque. Tiens, pourquoi pas? Je me suis donc retrouvé l'heureux possesseur de "Merveilles des l'océan", "Le monde des requins" et "Baleines et dauphins". Les deux premiers ont quelque peu déçu, l'un par sa banalité de "zoli-zoli aquarium tropical", l'autre par sa dimension dramatico-théâtrale un peu charriée. Mais le troisième, ah! Si jamais vous avez rêvé de voir un splendide rorqual de 25 mètres s'ébattre entre le fauteuil col-de-cygne hérité de grand-maman et votre étagère de CD-DVD, vous frôlant au passage de ses gigantesques coups de nageoire, c'est exactement l'article qu'il vous faut.
06 mai 2011
Ottawa vu de Montpellier
Sauf pour l'obligation de se lever à 6h30 le matin, le retour vers Montpellier lundi dernier s'est fort bien passé. Il a fallu acheter une valise supplémentaire pour ramener l'épaule de "belotta" achetée à la Boqueria samedi, ainsi que la véritable cave à vins (madères, manzanilla et xérès de Cadix, cavas et coñacs de Barcelone) acquise en route. Heureusement, le changement de train, de l'express espagnol au TGV français qui n'utilisent pas les mêmes largeurs de voie, est d'une grande simplicité à la nouvelle gare de Figueres: on traverse simplement le quai pour passer d'un convoi à l'autre. À Montpellier, un taxi serviable et rigolard nous a amenés de la gare Saint-Roch à notre Résidence Les Palmiers -- les travaux de la Mairie et du tram ont sérieusement avancé, rendant la vie encore plus impossible aux automobilistes et difficile aux piétons. Depuis ce temps, rien de marquant: on a repris contact avec les vieux copains (les Chantefort, Dréan, la voisine paraplégique du rez-de-chaussée et le cycliste enragé du troisième), on s'est offert une ou deux bonnes bouffes (surprise!), et on a fini de finir enfin... les impôts 2010. Ce mardi, je me suis levé en pleine nuit pour regarder sur Radio-Canada (par Internet, impeccable) la soirée des élections canadiennes, qui commençait ici à 3h30, gracieuseté du décalage horaire. Azur me trouvait un peu fou, mais il faut dire que ça en valait la peine, vu les résultats. Nous voici enfin débarrassés de cette absurdité qu'était devenu le Bloc -- j'aurais aimé que ce soit moins brutal par courtoisie pour Gilles Duceppe, un chic type et le fils d'une de mes idoles de jeunesse, mais bon. La première chose qui me frappe, c'est que notre système électoral donne des résultats plutôt contradictoires: en votant plus à gauche, les Canadiens ont donné une majorité à un régime très à droite, et en jetant le Bloc indépendantiste à la poubelle, les Québécois se sont renforcés à Ottawa en prenant pratiquement le contrôle du NPD! On y reviendra...