Ce n’est pas une douce fontaine de jeunesse que m’offre ce retour rapide à Montpellier, mais un arrosage sous vive pression!
Le vol sur Air Transat de Pierre Elliott-Trudeau vers Charles-de-Gaulle a été étonnamment agréable, dans un fauteuil large et bien rembourré — mais pas assez penché vers l’arrière pour bien dormir — même avec une voisine discrète mais gentille.
À Roissy, hier matin ça se gâte: pas une seule place libre sur tous les trains vers Montpellier ce mardi. Donc taxi imprévu vers Paris, habilement piloté à travers les interminables embouteillages par une rondelette et diserte Camerounaise avec qui j’échange en cours de route des souvenirs épars de Yannick Noah, elle de son enfance africaine, moi de la période antillaise 2006-2008 où je le croisais quand nos bateaux étaient voisins de ponton à la marina du Marin.
Gare de Lyon, triste mine du guichetier de la billeterie: tous les trains vers le sud sont bondés aujourd’hui et demain… «Mettez-moi sur la liste d’attente! » - « Vous êtes pas sérieux? » (pour les parigots, l’étranger ne l’est jamais). - « Oui, tabarnak! » Il me prend au sérieux. Appel à ma vieille copine Facebook (jamais rencontrée en personne) Luisa, sicilienne devenue éditrice d’un mensuel parisien, pour la prévenir que je ne pourrai probablement pas la voir comme prévu ce soir.
Je déniche par pure chance l’ascenseur habilement dissimulé qui monte à la grandiloquente et enchanteresse brasserie du Train bleu qui surplombe la gare et obtiens à l’arrachée, pour moi tout seul, une table pour deux dans la grande salle. Turbot beurre blanc (toujours sublime!) et planche de fromages, et belle surprise: appel in extremis de la billeterie: “ Si vous êtes toujours là, le siège 174 Première classe du TGV 6223 pour Montpellier s’est libéré, départ à 16h56.” Et comment!
J’ai failli le rater, le trop bon repas du Train bleu suivi d’un digestif au bar m’avait précipité dans les bras de Morphée, où je renouais en rêve avec un de nos meilleurs souvenirs de voyage: la petite ville côtière de Geelong en Australie, patrie du premier copain de ma nièce Geneviève et site unique au monde par sa collection de centaines de “bollards” (bittes d’amarrage) en bois transformés par des peintres ludiques en groupes de personnages humoristiques absolument irrésistibles. Par pur hasard (qui fait bien les choses…), mes voisins de table au resto en étaient originaires!
C’est le garçon solennel qui m’avait servi au bar qui m’a sauvé la mise en me secouant par l’épaule pour me réveiller. Donc quatre heures de TGV, adoucies de somnolences et de la contemplation ravie du changement graduel du paysage et de la végétation, des plaines vallonnées d’Île de France vers les rangs quasi militaires de peupliers de Lombardie, les lances noires des ifs, la dentelle vert sombre des cèdres du Liban, les boules gris-vert des oliviers et les dômes légèrement penchés contre le vent des pins parasols entourant les carrés de vignes de raisin muscat doré. Tout le charme incomparable du Midi.
Aux trois-quarts du chemin, un appel sur mon cellulaire: “Je suis à l’appartement et vous attends. À quelle heure?” La Chilienne Ingrid, notre indestructible et éternellement fiable ménagère, ne doute de rien même après deux ans de mon absence presque sans contact. À ma surprise, le chef de train de la SNCF a prévu un jeunot sympathique et débrouillard pour s’occuper de mes bagages à l’arrivée à la Gare Saint-Roch et me déposer (quelque peu groggy de pas loin de 24 heures de déplacement continu) dans un taxi. Ingrid me récupère maternellement à l’entrée de l’immeuble #2 des Palmiers (il fait presque noir et y’a plus de palmiers), me réapprivoise avec l’essentiel du condo et promet de revenir pour la suite vendredi.
Ce matin, bataille épique avec une machine à café savante mais retorse pour la convaincre qu’un espresso allongé n’est pas une trahison à ses principes, et avec un micro-ondes aux détails oubliés qui croyait qu’un croissant de la veille était meilleur frette que réchauffé. Et découverte que le frigo de la cuisine, même une fois allumé, refuse obstinément de frigorifier. Pas d’autre choix, dans ces conditions, que de sortir manger au resto.
Je monte peu après midi (sans billet, y’a pas que les étudiants fauchés qui peuvent resquiller!) dans le premier tramway qui passe et me dépose Place de la Comédie, le coeur battant (et piét0nnier) de la ville. En cherchant des yeux une terrasse ouverte je tombe sur une vue miraculeuse — mais pas complètement imprévue: maintenant tout blanc de barbe et de chevelure, mon guitariste de rue préféré depuis 20 ans, Fethi Merad, officie au milieu de la place. Je m’approche: “Une demande spéciale: Jeux interdits, s’il te plaît!” - “Arrête, tu vas me faire avoir une syncope!” et nous reprenons le fil de notre vieille amitié québéco-algérienne métissée d’occitan…
Je fais l’erreur de commander le plat du jour au proche Café des Trois Grâces: des moules tout juste correctes dans une sauce au cari qui ne l’est même pas — à peine sauvées de la catastrophe par un bon muscat à l’apéro, une excellente bière blanche en cours de route et une fondante mousse au chocolat en finale. Les serviettes en papier respectent la dure loi des terrasse: plus y’a du vent, plus elles sont légères! J’en perds deux, idem mon voisin de table, un édenté local à barbiche grise fan de Charlebois qui me cite comme air favori “Je reviendrai à Montréal” — faut le faire!
Culpabilisé par mon absence de jugeotte quant au menu, je vais payer tribut au patron de la vraie moulerie montpelliéraine, Chez Régis de la Place Jean-Jaurès. Il me tombe dans les bras, quasiment la larme à l’oeil: “D’où tu sors, on te pensait mort!” Sa femme et le Noiraud de service se joignent au concert, et je me retrouve assis au milieu de la place, pratiquement forcé d’ingurgiter une interminable succession d’espressos bien tassés accompagnés d’autant de puissantes et goûteuses verveines du Velay, et de souvenirs parfois un peu olé-olé!
Je finis par m’en extirper vers 16 heures, un peu chambranlant et muni d’un gros sac de glaçons (j’ai eu le malheur de mentionner ma panne de frigo), redescends tant bien que mal par la Rue de la Loge (bien-aimée de Rabelais en son temps) jusqu’à la station de tram de la Comédie. Là, c’est un réfugié serbe qui oblige sa gamine à me céder son siège dans la prochaine rame (légalement cette fois, j’ai trouvé le tour d’acheter un passe 7-jours)… à côté d’une autre réfugiée, ukrainienne cette fois, qui me parle dans un français parfois hésitant de sa maison incendiée par un missile poutinien et de l’hospitalité languedocienne…
Comment peut-on ne pas revenir à Montpellier?
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