06 octobre 2011

En deuil de souvenirs

J'allais me coucher à deux heures ce matin quand l'alerte de CNN est venue sur iPad interrompre ma lecture de Libé: "Apple annonce le décès de Steve Jobs." Le choc. Et la vague de souvenirs qui déferle.
La première fois, c'était à la fin 79, l'équipe plutôt hippie du "Dr Dobbs Journal" (un mensuel anarcho-technique auquel je collaborais à l'occasion) m'avait entraîné dans une "garden party" rituelle du samedi soir dans le jardin d'un des patrons d'Atari, à Redwood City ou Palo Alto, au coeur de ce qui était tout juste devenu Silicon Valley. Une de ces fêtes où les techies se rencontraient alors pour échanger avec insouciance tous leurs secrets industriels, dans la ferveur innocente des débuts de la micro-informatique.
Jobs était là avec deux ou trois de ses gars, impatient de nous faire voir sur Apple II la version bêta du langage Logo de Seymour Papert. Découvrant que j'étais un des rares étrangers présents et surtout que j'arrivais du premier "Congrès informatique mondial" de Paris (organisé et présidé par Giscard d'Estaing en personne), il m'a bombardé de questions sur l'évolution de la micro-informatique et surtout de la télématique naissante en Europe. À la fois étrangement naïf et curieux de tout. La soirée se prolongeant dans la nuit à coups de margaritas et de joints monstrueux, j'avoue que j'en ai ensuite perdu des bouts.
Nous nous sommes recroisés brièvement sur un plan purement professionnel lors des grandes foires électroniques du début des années 80 à San Francisco, Chicago ou Las Vegas. Puis à Toronto en 83, si ma mémoire est bonne, pour le somptueux lancement du Lisa, précurseur raté du Macintosh.
La dernière fois que je l'ai vu, c'était plus longuement, à l'automne 1985 dans son bureau de PDG face à l'entrée du nouveau QG d'Apple à Cupertino. Le rendez-vous avait été pris de Montréal par Catherine Viau de Via-le-Monde, pour une entrevue dans le cadre de la mini-série "le Défi mondial" animée entre autres par Peter Ustinov. Il n'avait donc aucune idée de qui j'étais, mais en me voyant, il a froncé les sourcils, cherchant dans sa mémoire: "On se connaît, non?".
Il paraissait tendu, malgré les jeans, sandales et chemise ouverte et la pose nonchalante, une fesse juchée sur le coin de son bureau. J'ai su quelques jours plus tard que nous l'avions dérangé en plein milieu de la bagarre corporative qui allait se terminer par son brusque départ d'Apple.
Mais une fois lancé dans l'entrevue, il a mis ses soucis de côté pour nous offrir une de ses brillantes performances de visionnaire, moins sur l'avenir des technologies en soi que sur leur futur impact socio-culturel (avec comme thème l'ordinateur comme bicyclette pour l'esprit). Du gâteau pour l'émission, jusqu'à ce que notre technicien du son, Osvaldo Montes (également compositeur de la musique de la série -- et des bandes sonores de films de Gilles Carle et Léa Pool) nous interrompe pour lui demander: "Le synthétiseur Kurzweil à l'entrée, on peut l'essayer?" - "Tu sais jouer, au moins?"
Une minute plus tard, nous voilà dans le hall, Osvaldo tanguant au clavier le long du mur, nous à la table de ping-pong qui occupait le centre de la pièce, en compagnie du "Frenchie de service", Jean-Louis Gassée (président d'Apple France), que Steve avait appelé sitôt qu'il m'avait su francophone. L'entrevue, oubliée. On l'a terminée un jour ou deux plus tard dans le décor plus formel du campus de Stanford...
Salut, Steve, tu étais un des grands innovateurs et surtout des principaux propagateurs de la révolution de l'information. Mieux encore, une preuve vivante que l'imagination et la passion peuvent vraiment refaire le monde.
Changement de registre. Hier soir, dernier débat à la télé de la campagne des "primaires" socialistes. Un niveau impressionnant de maîtrise des faits, d'éloquence et de courtoisie chez les six candidats, malgré quelques vifs échanges. À ma surprise, ça m'a obligé à changer d'avis sur au moins deux points.
Je ne croyais absolument pas à cette idée de "primaire nationale" pour choisir le candidat de la gauche à l'élection présidentielle du printemps prochain. Hé bien, c'est un indéniable succès à tous les niveaux.
Un, ça intéresse clairement les gens, dont j'aurais cru qu'ils en avaient soupé des chicanes politiques. Pas du tout, ils étaient cinq millions ou plus à suivre chacun des trois débats, et on les entendait les commenter en long et en large le lendemain dans le bus ou le tramway.
Deux, ça a permis aux socialistes -- et à la gauche en général -- d'occuper pendant un mois tout l'espace médiatique pour développer ses thèses et ses critiques du régime de droite, sans que ce dernier puisse contre-attaquer efficacement et sans que les groupes de pression, omniprésents aux USA dans les primaires, osent faire dévier le débat à leur profit.
Et trois, le climat de grande civilité dans lequel tout ça s'est déroulé a permis à chacun des concurrents de se montrer sous son meilleur jour, contrairement aux primaires américaines, où tous les coups sont permis et dont tous les participants sortent éreintés sinon démolis.
Ma deuxième volte-face s'est faite sur ma perception des candidats eux-mêmes. Au départ, j'étais sympathique au plus "gauchiste" du peloton, Arnaud Montebourg, et prêt à me rabattre sur François Hollande comme solution "utile" pour l'emporter au printemps. Après hier soir, j'en viens à la conclusion que si Président il doit y avoir, c'est la bagarreuse et réaliste Martine Aubry qui est la plus apte à occuper le poste. Au fil des échanges, il m'est apparu que Montebourg, tout sincère et intelligent qu'il soit, n'est pas prêt à faire face à la musique, et que Hollande soit n'a pas le "punch" nécessaire pour affronter Sarkozy, soit a manqué de jugement en faisant profil bas hier soir parce qu'il croyait la bataille gagnée d'avance. Il se pourrait bien qu'il en paie le prix.
De toute façon, ni Azur ni moi ne pourrons voter, car nous sommes inscrits sur les listes électorales françaises non ici à Montpellier, mais à Montréal...

02 octobre 2011

La France a (pour l'instant) un Sénat!

Un détail que j'oubliais hier dans l'émotion des retrouvailles: la France a découvert brusquement ce samedi 1er octobre qu'elle avait un Sénat. Et un Sénat qui peut être autre chose qu'un reliquat bizarre d'époques révolues, et qui même pourrait éventuellement servir à autre chose qu'à emmerder le peuple.
Comme, par exemple, à emmerder le Président de la République...
Cette découverte, comme tant de choses ici, a été à la fois purement fortuite et l'aboutissement d'un long processus tarabiscoté qui n'intéressait personne ou presque. C'est l'effet d'un de ces paradoxes hexagonaux qui me fascinent (et qui énervent suprêmement mon frère Antoine). Comment un pays aussi ancré dans les grands principes peut-il être en même temps soumis aux caprices de la mode, comment un pays si profondément enraciné dans une longue histoire dont les monuments lui crèvent partout les yeux peut-il vivre tellement dans l'excitation du moment présent qu'il en oublie des évènements majeurs de la semaine dernière?
Quoi qu'il en soit, il aura fallu pour cela qu'un impensable (pourtant d'une absolue logique) se produise, que le Sénat depuis toujours arrimé à droite bascule à gauche et qu'en conséquence un personnage quasi transparent dont le nom même était inconnu il y a huit jours, Jean-Pierre Bel, se trouve en situation de succéder à Nicolas Sarkozy comme chef de l'État. Tout à coup, les journaux et les chaînes de télé ne parlent plus que de ça, alors qu'hier encore elles ne mentionnaient le Sénat que dans les rubriques nécrologiques -- les Sénateurs ayant la charmante habitude de le demeurer jusqu'à leur mort -- ou en tant que voisin d'un parc magnifique et d'un musée remarquable (ceux du Luxembourg, bien sûr).
Mais en y pensant bien, ce Sénat, la France l'aura oublié dans huit jours, pour peu que DSK fasse de nouveau des siennes ou que l'équipe nationale oublie la honte des Tonga pour battre la Perfide Albion au rugby...

01 octobre 2011

Retrouvailles

Le retour à Montpellier est marqué d'un plaisir inattendu. Après trois ou quatre jours de cocooning, question de rattraper le décalage horaire, je cherche sur Internet un nouveau resto pour varier notre ordinaire et je tombe sur "les Jardins de Saint-Jaumes", cantine haut de gamme d'une résidence de charme pour retraités, dans un coin perdu du côté des Universités. Et surtout sur le nom du chef, Pascal Mathias dit "Mistouf". Un coup de fil me confirme qu'il s'agit bien de notre vieux complice gastronomique de l'Arboisie (mythique restaurant de "poisson sauvage" face à la Gare St-Roch), perdu de vue depuis au moins trois ans.
Le tram bleu nous dépose à côté du Stade Philippidès, d'où le GPS de mon iPhone nous fourvoie à l'autre bout de la rue du Faubourg St-Jaumes. Après un kilomètre de trop et deux interrogations de passants compatissants, nous arrivons devant un bel hôtel particulier niché dans un jardin clos. À peine avons-nous gravi les trois premières marches du porche que nous entendons une galopade accompagnée d'une voix reconnaissable entre toutes: "C'est pas vrai, mais c'est pas vrai! Bourricot!" Et cette espèce de gnome chauve au sourire plus large que sa trogne se pend à nos cous et nous entraîne à la cuisine, où sa femme Yveline -- qui n'a pas changé non plus -- s'affaire aux entrées et aux desserts.
Deux minutes plus tard, nous voici attablés à la jolie terrasse derrière la résidence, Azur avec un americano ("Tu vois, j'ai pas oublié comment tu les aimes"), moi une bouteille de pastis artisanal ("Tu te sers tant que tu veux, mon chéri"). Et presque aussitôt une mise en bouche de purée de pois mange-tout parfumés à l'orientale à côté de minuscules puces de mer sautées. Suivront évidemment la géniale entrée onctueuse de Mistouf qui lui avait valu dans le temps les honneurs du Gault & Millau, la "brandade de morue en robe cardinal", puis des saint-jacques demi-cuites et des encornets presque moëlleux avec un petit soufflé jardinier. Le bonheur.
Et sitôt les dernières clientes expédiées (deux charmantes locataires de la maison qui s'arrêtent un moment à notre table, curieuses comme des pies), Yveline et Mistouf viennent s'asseoir pour boucher les trous de trois années de séparation. Pendant que nous baguenaudions entre les Grenadines, le Danube, Miami et Barcelone, elle restait sur le front de mer de la Grande-Motte tandis que lui passait un an à Shanghaï. Oui, ils sont toujours aussi écolos et copains avec José Bové, oui, nous avons toujours le Bum chromé en Martinique (ils viendront peut-être nous y rejoindre à Noël), non, elle n'a pas cessé de fumer, oui, ils ont porté le deuil de l'ancien maire socialo-iconoclaste-grande gueule Georges Frêche qui était un habitué de l'Arboisie, etc.
La veille, comme les bonheurs ne viennent jamais seuls, nous avions retrouvé sur la Place de la Comédie notre guitariste de rue algéro-flamenco préféré, Fethi, toujours barbu, plus mince et dans une forme resplendissante. Ça s'est fêté autour d'une bonne crêpe aux endives sur une terrasse voisine. Et deux jours plus tôt, Place Jean-Jaurès, le Régis moustachu de la brasserie du même nom, après nous avoir servi deux splendides chaudrons de moules-frites (roquefort et ardennaises) s'était joint à nous au café pour vider une bouteille vert émeraude de verveine du Velay de sa cave personnelle.
Comment pourrions-nous ne pas aimer Montpellier?

09 août 2011

Le Suicidé de l'année?

Je reprends le blogue, le temps de lancer une campagne pour que "l'Homme de l'année 2011" de Time Magazine soit Tarek Mohamed Bouazizi, surnommé Besbouss, de Sidi Bouzid en Tunisie. Qui ça? me diront les mémoires courtes. Ce jeune chômeur et vendeur à la sauvette, en s'immolant par le feu sur la place de son coin perdu du Maghreb, a déclenché le phénomène de loin le plus significatif de l'année en cours, possiblement de la décennie. Il serait génial et fortement symbolique qu'un véritable héros (même involontaire), issu du petit peuple d'un petit pays et n'ayant pas hésité à payer de sa personne, soit reconnu plutôt qu'une de ces personnalités du monde "avancé", souvent ambiguës et toujours hypermédiatisées et gonflées d'ambition personnelle, qu'on s'obstine à glorifier chaque année. Pour plus de détails sur Bouazizi, voir l'article de Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Bouazizi).
Il est vrai que son sacrifice a eu lieu en décembre 2010, mais d'une part, il est décédé le 4 janvier 2011, ce qui le rend techniquement éligible; d'autre part c'est cette année que son geste a eu tout son impact. Non seulement en servant de déclencheur et d'icone inspiratrice au "printemps arabe", mais en insufflant à d'autres peuples floués par leurs politiciens au bénéfice des puissances financières le courage d'entreprendre des manifestations massives et prolongées dont un thème majeur, inédit à cette échelle depuis au moins 1968, est la légitimité même des gouvernements en place.
Voici les grandes lignes que j'envisage à l'"Opération Besbouss". En premier lieu, que ceux que ça interpelle forment un "comité de campagne" virtuel et international, auquel nous inviterons à se joindre tous les personnages de poids auxquels nous pouvons avoir accès: femmes et hommes politiques, syndicalistes, intellectuels de renom, chefs religieux (mais oui, pourquoi pas?), journalistes, écrivains et artistes, etc. Nos amis qui ont des contacts dans le monde arabe et musulman pourront essayer d'y trouver des partenaires influents, capables de susciter une vague publique de soutien à l'initiative. Dans un second temps ou en parallèle, il faudra mettre sur pied un site Web, une page Facebook, un blogue, une liste de distribution, etc. pour donner à la candidature le plus de visibilité possible et susciter des adhésions populaires. La troisième phase consistera à utiliser les médias traditionnels et numériques, les tweets, le courriel, des pétitions virtuelles ou réelles pour bombarder Time Magazine d'interventions de toutes sortes et de toutes provenances en faveur de la candidature.
L'idée derrière cette action est moins de porter aux nues un individu que de mettre en évidence les aspects populaires, citoyens et spontanés du mouvement qu'il a déclenché. Que cela se fasse par la voie d'un des organes de presse les plus représentatifs des élites "mondialisantes" en place ne fait qu'ajouter du piment à l'affaire.
Pour le reste, rien de bien extraordinaire dans nos vies. Nous sommes toujours à Montréal, dans le confort de notre résidence pour "retraités actifs". Nous avions l'intention d'aller au spectacle de la Saint-Jean au Parc Maisonneuve tout près, mais il tombait des clous le soir du 24 juin, si bien que nous avons regardé le show (très bon, Charlebois en forme et Claude Gauthier émouvant dans "le Plus beau voyage") à la télé.
Deux ou trois saucettes dans l'ambiance du Festival de jazz, toujours aussi joyeusement animé mais un peu raide pour les vieilles jambes, avec tous ces travaux de voirie du côté de la Place des Arts, Plusieurs spectacles sympas sur les scènes externes, mais pas de grande découverte; un bon récital à la Place des Arts, la chanteuse Ana Moura, qui combine fado et jazz de manière intéressante.
Quelques jours plus tard, après un verre au Cherrier -- c'est vrai qu'on a vieilli, y'a pratiquement plus personne de notre "gang" --, spectacle genre boîte à chansons au P'tit Bar voisin. Une atmosphère qui rappelait notre jeunesse.
Shirley, la veuve de Robert Belaye, a débarqué de son Sainte-Lucie natal pour un mois à Montréal et Toronto. Elle en a profité pour venir prendre un verre et manger à la maison avec sa soeur et trois copines antillaises -- et je vous jure que ça parlait créole!
La Bourse fait de joyeuses cabrioles, mais cette fois j'avais donné instruction à la banque de nous mettre à l'abri avant que ça ne commence. Ouf.
Dans l'intervalle, le Bum chromé a été loué en charter pour le Tour de la Martinique des yoles rondes -- sur les photos que nous en avons reçues, il était déguisé en publicité pour la bière Lorraine, un des commanditaires de l'événement! Plutôt rigolo. La course a été interrompue pendant deux jours à cause du passage de l'ouragan Emily, mais ça s'est bien terminé.
Demain, bouffe avec le cousin Claude Aubin et Cécile, et avec Henri Heusdens et Johanne, un vieux de la vieille de tous les bars et discos des années 1960 à 2000. Ça va placotter ferme sur les souvenirs de l'époque!

18 juin 2011

Douze Hommes rapaillés

Nous hésitions à rentrer à Montréal dès la mi-juin, mais la seule soirée d'hier le justifiait. Amplement. Près de trois heures magiques à baigner dans la poésie du vieil ami Gaston Miron, interpétée en musique par "12 Hommes rapaillés" animés par un génial mélange de complicité et d'amour des textes. Ce spectacle était en fait le cadeau d'anniversaire que nous offrions à ma soeur Marie, et nous trouvions sympa de le vivre avec elle et Jean, son compagnon de bientôt trente ans. Trois jours à peine après notre arrivée de Paris, nous nous sommes trouvés tous les quatre devant le foyer du Théâtre Maisonneuve de la PdA, après avoir franchi un espèce de "parcours du combattant" résultant de la juxtaposition des installations en plein air des Francofolies et de travaux majeurs de voirie sur la rue Sainte-Catherine. Assis à nos excellentes places (3e rangée au centre), nous nous demandions si les attentes suscitées par la version sur disque seraient satisfaites. Dès l'entrée en scène de Michel Faubert avec "La Corneille", tous les doutes étaient levés.La collaboration de Gilles Bélanger et Louis-Jean Cormier pour transposer en chansons notamment de larges extraits du poème-fleuve "la Marche à l'amour" s'avérait non seulement une réussite dans le respect scrupuleux de l'esprit du poète, elle y ajoutait le tour de force de coller à la peau de chacun des artistes tout en dévoilant les multiples facettes de l'homme Miron: le côté sombre de Pierre Flynn (superbe) et de Martin Léon, le romantisme assumé de Richard Seguin et de Daniel Lavoie, la vigueur juvénile de Yann Perreau, la sensibilité de Vincent Vallières et de Jim Corcoran, la voix graveleuse et la ferveur nationaliste d'Yves Lambert devenaient des éléments cohérents d'une seule personnalité complexe. Comme il était interdit de prendre des photos, j'ai piqué l'image ci-dessus sur un site des Francofolies ;-\

Le dispositif scénique archi-simple enrichi d'éclairages de couleurs vives, l'enchaînement habile et sensible des chansons, des instrumentations et des voix, la présence et l'interaction presque constantes de l'ensemble des interprètes (imaginez le jeune Vallières chantant avec comme "choristes" Michel Rivard et Daniel Lavoie!) contribuaient une dimension qui hissait le spectacle au-dessus même du niveau déjà remarquable des disques. Quelle soirée! Jamais ovation debout ne m'a paru plus méritée. Et par deux fois. Nous en sommes sortis à la fois le souffle coupé et envahis d'une grande sérénité, avec l'impression d'avoir plus qu'assisté, participé intimement à un moment mémorable. En descendant l'escalier vers le hall de la Place des Arts, nous apercevions une partie de la foule qui était venue rendre un dernier hommage à Claude Léveillée dans une salle voisine. Avec l'auteur des "Vieux pianos" et de "Frédéric", décédé lundi juste avant notre départ de France, c'est un autre morceau de notre jeunesse qui disparaît: je l'avais rencontré une première fois à Québec, quand Monique Leyrac présentait sur scène l'extraordinaire disque qu'il avait écrit pour elle avec Vigneault. Puis nous l'avions revu avec sa compagne d'alors, Louise, soeur de Guy Latraverse... qui était alors mon comptable et celui de mon coloc de la rue Lincoln, Christian Larsen. Je me rappelle aussi un spectacle au Saranac, modeste boîte à chansons d'Ahuntsic, où il faisait si froid qu'il jouait du piano portant des gants dont il avait coupé le bout des doigts!
Mais revenons à nos moutons. Le retour de Paris s'était effectué en douceur mardi, avec moins de fatigue et de décalage horaire que d'habitude. Les bagages faits et descendus, nous avions mangé un sushi sur le pouce en face de l'hôtel, puis un taxi sympathique nous avait amenés à travers des bouchons pas trop persistants à l'aéroport Charles de Gaulle. Un nouveau système d'enregistrement s'est avéré très efficace et en un quart d'heure à peine nous nous sommes retrouvés assis au nouveau salon VIP d'Air France. Une fois à bord, la classe affaire était à moitié vide et nous avons pu nous installer confortablement avec de la lecture, mon iPad (Azur avait légué le sien à sa vieille amie Gisèle) et de la musique pour écouler les sept heures du trajet. J'ai causé un moment avec un jeune voisin qui lisait avec un plaisir évident un article féroce que The Economist a publié sur Berlusconi sous le titre un peu facétieux de "L'homme qui a baisé tout un pays". Il était 22 h. lorsque nous avons débarqué nos valises du taxi à l'entrée du LUX Gouverneur, derrière le Stade Olympique de Montréal. Heureusement, Lise, notre petite et alerte femme de ménage, avait préparé l'appartement pour notre retour et l'épicier "dépanneur" Sami avait approvisionné le frigo de quelques essentiels. La nouvelle maison nous a paru tout aussi hospitalière que dans nos souvenirs, et nous avons vite fait de nous y ressentir à notre aise...