Le 22 novembre 1963, vers 14h15, je viens de finir mon quart de travail comme rédacteur-reporter à la salle des nouvelles du Téléjournal; je range mes papiers, crayons, stylos, dictionnaires et je me prépare à partir pour un typique week-end dans les Laurentides avec une bande de copains. Soudain, Dédé, le commis aux dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: «Y'a des coups de feu au défilé de Kennedy à Dallas! C'est la panique!»
Tout le monde se précipite dans le cagibi voisin, où des machines rugissantes vomissent à jets continus des flots de papier blanc, jaune, vert, rose: Reuter, UPI, AP, AFP, Tass, la Presse Canadienne sont prises de frénésie et peu à peu se dégagent les détails de ce qui se passe. Un ou plusieurs “snipers” inconnus ont tiré sur la limousine découverte de John F. Kennedy, qui a été blessé, on ne sait si c'est grave. Le chef de pupitre m'attrape par la manche: «Toi, le petit, tu restes, et toi aussi Devirieux. Vous vous installez sur le bureau du superviseur, on vous apporte les dépêches et vous tapez sans interruption des bulletins spéciaux. Et vous alternez au visionnement pour voir ce qu'on peut y mettre comme images.»
C'est mon premier véritable «coup de feu» comme débutant à la télé, y'a pas à dire que je suis gâté: du vendredi après-midi 22 au mardi midi 26 novembre, je ne mettrai pas le nez hors de l'édifice de Radio-Canada. Pendant quatre jours complets, Claude-Jean Devirieux (qui est mort il y a quelques années après une belle carrière) et moi rédigerons la quasi-totalité des émissions spéciales sur le décès du président, l'arrestation de Lee Harvey Oswald, l'assassinat de celui-ci par Jack Ruby dans un couloir du Palais de Justice de Dallas, l'assermentation en catastrophe de Lyndon Johnson comme Président intérimaire sur le tarmac en présence de Jackie Kennedy...
Avec les techniciens vidéo qui sont encore à l'apprentissage des magnétoscopes qui remplacent peu à peu le film 16mm, nous faisons des prodiges de montage sur le vif (il n'y a pas de synchro automatique, il faut faire les «splices» électroniques à la mitaine, sans même avoir le temps de vérifier les résultats avant d'entrer en ondes), puis nous courons en studio apporter nos scripts tout chauds, annotés à la main, aux speakers Pierre Nadeau, Gilles Moreau, Gaétan Barrette, Michel Garneau, Gaétan Montreuil, qui se succèdent devant la caméra.
Nous dormons sur place, le plus souvent sur les divans dans l'antichambre de l'émission Chez Miville au rez-de-chaussée. Nous nous nourrissons de sandwiches de la cafétéria du sous-sol et de poulet barbecue commandé au Chalet Lucerne voisin, arrosé à l'occasion d'une bière de contrebande apportée sous le manteau par un copain du Café des Artistes ou de l'Hôtel de Province en face.
Finalement, mardi je rentre chez moi rue Lincoln, complètement vidé... pour revenir au travail tôt le vendredi matin 29 novembre. Et là, mon quart terminé vers 14h15, je range mes crayons, papiers, dictionnaires pour un repos bien mérité quand... Dédé, le commis au dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: « Y'a une grosse explosion à Sainte-Thérèse. Paraît que c'est un avion d'Air Canada qui s'est écrasé!» Et c'est reparti pour quatre autres jours…
Sur un tout autre registre, le seul des réalisateurs du Téléjournal avec qui j’ai des atomes crochus est Georges Dor, qui est également un poète, ami de Gaston Miron et de Leonard Cohen. C’est avec lui que j’ai inventé l’absurde sport du “bad-café”… et c’est lui qui un jour de la fin 1964 m’entraîne au Café des Artistes en me disant: “Y’a quelque chose que je veux te demander, mais discrètement.” Évidemment, ça m’intrigue.
Installés dans un coin du Café, avec chacun un verre de blanc, il murmure: “Tu sais, j’ai commencé à faire des chansons, à partir de poèmes. Maintenant, j'en ai sept-huit, et pis... Gilles Mathieu, tu connais ça, toi?” Le chat sort du sac: il veut que je le présente au patron de la Butte à Mathieu, qui est à l'époque LE consécrateur de nouveaux talents de la chanson. Il me fredonne quelques-unes de ses tounes, dont l'émouvant «Le très beau nom de mon amour». Impressionné, j'appelle sur le champ Mathieu, qui nous donne rendez-vous le mardi suivant.
À travers la sloche de la route 11, on monte à Val-David («Tiens, je t'emmène souper au Petit Poucet ou au Chantecler après», promet Georges) dans sa Mercedes 190 usagée et quelque peu cabossée. Mathieu nous attend dehors à l'entrée de sa boutique d'antiquaire. On entre en face à la Butte, et on s'installe dans le minuscule foyer en bas. Je présente Georges, qui s'explique: «Ce que je veux faire, c'est combiner la poésie – surtout la mienne, mais aussi celle des autres, par exemple j'ai fait une chanson avec "Corneille ma noire" de Miron – avec la tradition bien canadienne-française des chantres d'église de campagne, comme j'en ai connu à Saint-Germain de Grantham dans mon jeune temps.»
Mathieu regarde autour: pas d'accompagnateur, et il sait bien que je ne suis pas musicien: «Tu t'acompagnes toi-même?» -- «Es-tu fou? Tout ce que je sais faire, c'est enligner trois notes d'un doigt sur un piano. Pas besoin de ça!» Les chantres de campagne, après tout, chantent le plus souvent a capella... Aussitôt, il se campe le pied sur la tortue de fonte qui est le principal système de chauffage de la Butte, et de sa sonore voix de baryton, entonne une première chanson par-dessus les objections que Mathieu se préparait à formuler. Pas exactement les meilleures conditions pour une audition, mais...
Au début, Georges est un peu nerveux, puis il se concentre sur ses chansons et reprend de l'assurance; vers la fin, en l'absence de toute réaction, la nervosité revient, et il s'interrompt tout sec en plein milieu d’un couplet, pointe en l'air un menton belliqueux: «Alors, qu'est-ce que tu en penses?» Silence. Puis la bouche de Mathieu s'ouvre en un grand sourire sous sa moustache inculte: «Peux-tu te trouver un pianiste? Je pourrais te faire passer en première partie de Monique Leyrac dans trois semaines.» Et il lui flanque une tape dans le dos avant de nous amener en face prendre un café dans sa boutique.
À son premier spectacle, un des spectateurs les plus intéressés et les plus enthousiastes était Pierre Bourgault, qui s’est précipité sur scène pour le féliciter. Après qu'il a fait deux ou trois autres boîtes, Mathieu l'a réembauché, et aux Fêtes suivantes, Dor était assez connu pour qu'il en fasse sa tête d'affiche à l'occasion casse-gueule d'un samedi du «trou» de fin d'année.
À la veille de Noël, donc, nous montons à Val-David avec Marie-José, au milieu d'une effroyable tempête de neige. La Butte est à moitié vide, comme on pouvait s'y attendre, mais la chaleur des applaudissements compense pour le maigre auditoire. Sous l'effet de la bouffée de fierté que ce premier passage réussi «en vedette» lui cause, Georges décide qu'il fait trop mauvais pour rentrer en ville dans la poudrerie et nous nous arrêtons pour un réveillon impromptu qui se prolongera une bonne partie de la nuit au «Miss Ste-Adèle», un restaurant sans grand intérêt mais qui a l'avantage d'être directement en bordure de la route, avant de retourner à Montréal aux petites heures.
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