15 août 2026

Fin de mission (5)

Mais "Forward to the Past", comme ils disent au cinéma.

Le 18 juin 1962, Réal Caouette et l’aile québécoise du Crédit social (un parti de droite ultra-conservateur et populiste jusque là confiné aux provinces des Prairies) créent un scandaleux précédent à contre-courant en faisant élire 26 de leurs députés à la première élection fédérale suivant l’arrivée au pouvoir au Québec des libéraux progressistes de Jean Lesage et René Lévesque. Nous suivons les résultats avec un mélange de dépit et de délectation dans une salle des nouvelles du Nouveau Journal aux abois: depuis une semaine court la rumeur de la fermeture imminente de notre gagne-pain, due à la pression exercée par l’archevêché sur notre bailleuse de fonds Mme Du Tremblay.

Deux jours plus tard, l’éditeur Jean-Louis Gagnon convoque une dizaine de journalistes débutants dont je suis, pour un conciliabule confidentiel. Il confirme la fin du journal dans quelques jours, et tout en nous demandant la discrétion, nous suggère fortement de nous mettre à la recherche d’un nouvel emploi. Suit une semaine chaotique, où plusieurs d’entre nous en profitons pour chaparder qui une machine à écrire, qui un fauteuil de bureau, un appareil photo ou quelques stylos. Pour ma part, j’hérite d’un superbe cendrier artisanal en céramique qui me suivra pendant près de deux décennies…

Mon premier appel à un employeur potentiel est tout naturellement à Radio-Canada, où mes succès aux Jeunes Auteurs m’ont fait connaître. Et je tombe directement sur Phed Vosniacos, sous-directeur des Nouvelles, que j’avais croisé il y a peu devant la meule de cheddar bien mûr du Press Club de l’Hôtel Mont-Royal, dont nous sommes tous deux friands. Et qui m’embauche sur-le-champ comme rédacteur de nouvelles radio à partir de la semaine prochaine – d’ailleurs, la majorité de mes confrères du Journal auront à peine plus de difficulté à se recaser, dans un milieu de la presse en pleine croissance.

La fermeture du Journal donne lieu à quelques “veillées funébres” peu communes, dont celle marquée le dimanche soir suivant par un strip-poker interminable et endiablé chez Gilles Courtemanche, sur Côte-des-Neiges. C’est au matin de cette nuit blanche que je fais une entrée spectaculaire mais risquée dans mon nouvel emploi, assis plutôt pompette sur le capot arrière de la MG Sport qu’un copain animateur de radio fait grimper dans un crissement de pneus sur le trottoir face à l’entrée de l’auguste société, alors sur Dorchester près de Mackay! 

Un incident plutôt sombre des jours qui suivent va influer sur mes “missions” pendant des décennies. Pour la validation de mon embauche, je dois subir un examen médical dont l’auteur conclut: “Bon, un peu mince, mais assez en forme pour le service.” - “Alors, je vais vivre vieux?” - “ Absolument pas. Voyez ici dans mes tables d’actuariat: espérance de vie, 56-57 ans.” - “Comment ça?” - “Un, vous êtes journaliste. Deux, vous fumez comme une cheminée. Trois, vous aimez le scotch et la bière. Toutes des “strikes” contre vous en partant.” Le pire, c’est que je le crois – ou peut-être le meilleur? Convaincu que je ne serai jamais vieux, je vivrai les quatre prochaines décennies sans jamais me soucier de l’avenir ni mettre un sou de côté à cette fin. Le jour de mes 57 (ou 58?) ans, je déclarerai à Azur: “Hé bien voilà, demain j’entame les prolongations!” Qui en sont rendues à leur 27 ou 28e année au moment où j’écris ceci. Fin de la parenthèse.

Comme dernier arrivé à la rédaction, j’hérite des quarts de travail les moins populaires: trois petits matins à rédiger les résumés de nouvelles de la veille, deux soirées de week-end à concocter ceux, généralement peu riches en évènements marquants, qui meublent les “trous” entre les émissions musicales. Mais ce pensum va s’avérer une bénédiction. Un des premiers dimanches soirs en poste, je croise dans le couloir un monsieur grisonnant, fort élégant, qui sort de l’ascenseur les bras chargés d’une pile de disques: Guy Mauffette, en route vers le studio où il va sussurer les commentaires enjolivés de musiques savamment choisies de son “Cabaret du soir qui penche”. 

- “Qu’est-ce que tu fais ici, jeune homme?” - “Rien d’important – des bulletins de nouvelles à propos de pas grand’chose, comme tous les dimanches!” - “Et moi je m’ennuie tout seul, dans un cabaret sans un maudit client! Pourquoi tu ne viens pas me tenir compagnie?” Suivra un quasi-rituel qui s’étendra sur plusieurs mois: en début de soirée, je tape d’avance trois bulletins de cinq minutes que je dépose en bloc au studio des nouvelles, et vais m’enfermer trois portes plus loin face à mon délicieux mentor, qui s’est procuré de quoi boire et manger pour nous trois (incluant le technicien du son, qui était la plupart du temps le père du futur avocat du FLQ de 1970, Robert Lemieux) soit à la cafétéria du sous-sol, soit de préférence au voisin Café des Artistes. Et je puis me targuer d’être la totalité de la clientèle physique d’un mythique établissement!

Presque hélas, au milieu de 1963 cela prend fin quand  j’ai droit à une promotion comme rédacteur-reporter à la télévision. De la confidentialité un peu poussiéreuse (une vingtaine de pupitres dans une pénombre mal éclairée) de la rédaction radio du troisième, je suis projeté dans le tohu-bohu de celle, beaucoup plus grande et brillante, du cinquième étage, flanquée d’un grand local rempli de téléscripteurs crépitants et d’une série de chambres noires et de studios de montage de film 16 mm – la vidéo magnétique ne viendrait que plus tard.

Le rythme de travail est très inégal, d’assez longues périodes d’inaction étant suivies de brusques poussées de fébrilité, précédant un prochain téléjournal ou causées par un évènement imprévu ou une arrivée de reportages filmés à Ottawa, Paris, New-York, Londres ou Washington… Pour meubler les vides, le réalisateur Georges Dor et moi inventons un sport plutôt poétique, le “bad-café”, qui se joue en faisant tournoyer au-dessus des pupitres, en les frappant adroitement du plat de la main, les couvercles en plastique des cafés peu goûteux venus d’un comptoir du sous-sol. Un divertissement athlétique adopté avec enthousiasme par la plus jeune partie de nos collègues, et violemment critiqué par leurs aînés.

Un autre bénéfice marginal du fait que toute la télé se faisait alors en direct était l’existence des “Chevaliers de la Table-ronde”. Celle-ci se trouvait juste à droite de l'entrée du Café des Artistes sous l'escalier menant à l'étage, encadrée d'une banquette  semi-circulaire. On y buvait un scotch ou un vin blanc, palabrant et jouant aux dés en attendant le prochain bulletin de  nouvelles, la prochaine répétition, la prochaine émission dans les studios de Radio-Canada  de l'autre côté de la rue.

Le restaurant avait été ouvert à la fin des années 1950 par Maurice Tellier et sa femme Ghislaine, une blonde péroxyde à  l'allure décidée et au verbe à l'emporte-pièce qui est devenue ensuite l'amie puis l'épouse de Jean-Pierre (Séraphin)  Masson. Lorsque j'y ai fait mon apparition dès la semaine de mon arrivée à la CBC au milieu de 1962, les habitués comprenaient Pierre Thériault (Monsieur Surprise), Guy Sanche (Bobino), Jean Lapointe (alors des  Jérolas), les annonceurs Gilles Moreau et Gaétan Barrette, les comédiens Dyne Mousso, Maurice Dallaire (qui allait se  suicider dans des circonstances spécialement tragiques), Ginette Letondal, Hubert Loiselle… Se joignaient à nous, mais moins assidûment, Jacques Fauteux, Janine Paquet, Jean Besré, Serge Deyglun, Robert  Rivard, Jean-Pierre Ferland avec ses musiciens Paul de Margerie et Pierre Brabant, etc. De fait, le gros de la colonie  artistique radiocanadienne y défilait d'un jour à l'autre.

La caissière et gérante Elizabeth Robbe, une splendide Madame belge indéfrisable et costaude au coeur plus grand que  la place même, m'avait adopté pour une raison mystérieuse et, contrairement à pas mal d'autres habitués qui subissaient  fréquemment ses foudres, son «Yveuke» ne pouvait rien faire de mal. Étais-je si sage, était-elle si compréhensive? Peu  importe.


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