24 août 2026

Les "beaux" dimanches?

J'allais sortir souper, mais j'ai changé d'idée. D'abord, parce qu'à l'issue d'un débat sur l'éthique de l'IA avec mon interlocuteur artificiel Claude (abonnement Anthropic Sonnet 5 avancé), j'ai senti le besoin absurde de lui préciser en quoi nos points de vue divergent fondamentalement: je vis dans la "vraie vie" d'un quartier populaire pluriculturel plutôt jeune et d'une tour d'habitation pour "retraités actifs", lui dans un gigantesque "data center" qui lui donne accès à une multitude de sources documentaires infiniment supérieures aux miennes, mais qui est totalement isolé de l'expérience du quotidien. Ce qui à mon avis est plutôt une bonne chose, puisque nos inévitables désaccords sont dus non à des idées préconçues, mais à deux façons distinctes et en grande partie complémentaires de percevoir et d'évaluer la réalité – à la condition bien sûr qu'il ne se pense pas plus fin que moi! Je dirais que son approche est plutôt aristotélicienne ou thomiste, la mienne socratique...

Deuxièmement,  une géniale et morne vidéo déposée sur Facebook par mon ami peintre Gilles Boisvert (vagues déferlantes sur une mer grise face à un champ de fleurs sauvages agitées par le vent, sans doute dans le Golfe Saint-Laurent), me replonge en esprit dans un paysage semblable de mon enfance à Trois-Pistoles: vue du quai un jour de grand vent de nordêt à la fin de l'été. Non seulement je vois, mais j'entends dans ma tête le bruissement rythmique des lames se brisant sur les cailloux de la plage en contre-bas, mon nez se délecte du mélange fantômatique d'effluves d'iode, de fumet de varech, de parfums de végétation. Irrésistible.

Troisièmement, au lieu d'un repas gastronomique en ville, l'envie saugrenue m'a pris d'une assiette de viandes froides (dont un reste de poitrine de Piri-Piri portugais – moi qui déteste le blanc de poulet!) accompagnées d'une salade mayo et de languettes de fromage fort. Heureusement qu'il y a un verre d'un fabuleux Graham's vintage 2010 pour faire passer tout ça!

Et dire que je vais me réveiller... lundi matin! 

16 août 2026

Fin de mission (6)

 Le 22 novembre 1963, vers 14h15, je viens de finir mon quart de travail comme rédacteur-reporter à la salle des nouvelles du Téléjournal; je range mes papiers, crayons, stylos, dictionnaires et je me prépare à partir pour un typique week-end dans les Laurentides avec une bande de copains. Soudain, Dédé, le commis aux dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: «Y'a des coups de feu au défilé de Kennedy à Dallas! C'est la panique!» 

Tout le monde se précipite dans le cagibi voisin, où des machines rugissantes vomissent à jets continus des flots de papier blanc, jaune, vert, rose: Reuter, UPI, AP, AFP,  Tass, la Presse Canadienne sont prises de frénésie et peu à peu se dégagent les détails de ce qui se passe. Un ou plusieurs “snipers” inconnus ont tiré sur la limousine découverte de John F. Kennedy, qui a été blessé, on ne sait si c'est grave. Le chef de pupitre m'attrape par la manche: «Toi, le petit, tu restes, et toi aussi Devirieux. Vous vous installez sur le bureau du superviseur, on vous apporte les dépêches et vous tapez sans interruption des bulletins spéciaux. Et vous alternez au visionnement pour voir ce qu'on peut y mettre comme images.»

C'est mon premier véritable «coup de feu» comme débutant à la télé, y'a pas à dire que je suis gâté: du vendredi après-midi 22 au mardi midi 26 novembre, je ne mettrai pas le nez hors de l'édifice de Radio-Canada. Pendant quatre jours complets, Claude-Jean Devirieux (qui est mort il y a quelques années après une belle carrière) et moi rédigerons la quasi-totalité des émissions spéciales sur le décès du président, l'arrestation de Lee Harvey Oswald, l'assassinat de celui-ci par Jack Ruby dans un couloir du Palais de Justice de Dallas, l'assermentation en catastrophe de Lyndon Johnson comme Président intérimaire sur le tarmac en présence de Jackie Kennedy... 

Avec les techniciens vidéo qui sont encore à l'apprentissage des magnétoscopes qui remplacent peu à peu le film 16mm, nous faisons des prodiges de montage sur le vif (il n'y a pas de synchro automatique, il faut faire les «splices» électroniques à la mitaine, sans même avoir le temps de vérifier les résultats avant d'entrer en ondes), puis nous courons en studio apporter nos scripts tout chauds, annotés à la main, aux speakers Pierre Nadeau, Gilles Moreau, Gaétan Barrette, Michel Garneau, Gaétan Montreuil, qui se succèdent devant la caméra.

Nous dormons sur place, le plus souvent sur les divans dans l'antichambre de l'émission Chez Miville au rez-de-chaussée. Nous nous nourrissons de sandwiches de la cafétéria du sous-sol et de poulet barbecue commandé au Chalet Lucerne voisin, arrosé à l'occasion d'une bière de contrebande apportée sous le manteau par un copain du Café des Artistes ou de l'Hôtel de Province en face. 

Finalement, mardi je rentre chez moi rue Lincoln, complètement vidé... pour revenir au travail tôt le vendredi matin 29 novembre. Et là, mon quart terminé vers 14h15, je range mes crayons, papiers, dictionnaires pour un repos bien mérité quand... Dédé, le commis au dépêches, arrive à la course de la salle des téléscripteurs en brandissant un bout de papier: « Y'a une grosse explosion à Sainte-Thérèse. Paraît que c'est un avion d'Air Canada qui s'est écrasé!» Et c'est reparti pour quatre autres jours…

Sur un tout autre registre, le seul des réalisateurs du Téléjournal avec qui j’ai des atomes crochus est Georges Dor, qui est également un poète, ami de Gaston Miron et de Leonard Cohen. C’est avec lui que j’ai inventé l’absurde sport du “bad-café”… et c’est lui qui un jour de la fin 1964 m’entraîne au Café des Artistes en me disant: “Y’a quelque chose que je veux te demander, mais discrètement.” Évidemment, ça m’intrigue.

Installés dans un coin du Café, avec chacun un verre de blanc, il murmure: “Tu sais, j’ai commencé à faire des chansons, à partir de poèmes. Maintenant, j'en ai sept-huit, et pis... Gilles Mathieu, tu connais ça, toi?” Le chat sort du sac: il veut que je le présente au patron de la Butte à Mathieu, qui est à l'époque LE consécrateur de nouveaux talents de la chanson. Il me fredonne quelques-unes de ses tounes, dont l'émouvant «Le très beau nom de mon amour». Impressionné, j'appelle sur le champ Mathieu, qui nous donne rendez-vous le mardi suivant. 

À travers la sloche de la route 11, on monte à Val-David («Tiens, je t'emmène souper au Petit Poucet ou au Chantecler après», promet Georges) dans sa Mercedes 190 usagée et quelque peu cabossée. Mathieu nous attend dehors à l'entrée de sa boutique d'antiquaire. On entre en face à la Butte, et on s'installe dans le minuscule foyer en bas. Je présente Georges, qui s'explique: «Ce que je veux faire, c'est combiner la poésie – surtout la mienne, mais aussi celle des autres, par exemple j'ai fait une chanson avec "Corneille ma noire" de Miron – avec la tradition bien canadienne-française des chantres d'église de campagne, comme j'en ai connu à Saint-Germain de Grantham dans mon jeune temps.»

Mathieu regarde autour: pas d'accompagnateur, et il sait bien que je ne suis pas musicien: «Tu t'acompagnes toi-même?» -- «Es-tu fou? Tout ce que je sais faire, c'est enligner trois notes d'un doigt sur un piano. Pas besoin de ça!» Les chantres de campagne, après tout, chantent le plus souvent a capella... Aussitôt, il se campe le pied sur la tortue de fonte qui est le principal système de chauffage de la Butte, et de sa sonore voix de baryton, entonne une première chanson par-dessus les objections que Mathieu se préparait à formuler. Pas exactement les meilleures conditions pour une audition, mais...

Au début, Georges est un peu nerveux, puis il se concentre sur ses chansons et reprend de l'assurance; vers la fin, en l'absence de toute réaction, la nervosité revient, et il s'interrompt tout sec en plein milieu d’un couplet, pointe en l'air un menton belliqueux: «Alors, qu'est-ce que tu en penses?» Silence. Puis la bouche de Mathieu s'ouvre en un grand sourire sous sa moustache inculte: «Peux-tu te trouver un pianiste? Je pourrais te faire passer en première partie de Monique Leyrac dans trois semaines.» Et il lui flanque une tape dans le dos avant de nous amener en face prendre un café dans sa boutique.

À son premier spectacle, un des spectateurs les plus intéressés et les plus enthousiastes était Pierre Bourgault, qui s’est précipité sur scène pour le féliciter. Après qu'il a fait deux ou trois autres boîtes, Mathieu l'a réembauché, et aux Fêtes suivantes, Dor était assez connu pour qu'il en fasse sa tête d'affiche à l'occasion casse-gueule d'un samedi du «trou» de fin d'année. 

À la veille de Noël, donc, Georges et moi montons à Val-David avec Marie-José, au milieu d'une effroyable tempête de neige; sa femme Margot est restée à Longueuil avec les quatre enfants. La Butte est à moitié vide, comme on pouvait s'y attendre, mais la chaleur des applaudissements compense pour le maigre auditoire. Sous l'effet de la bouffée de fierté que ce premier passage réussi «en vedette» lui cause, Georges décide qu'il fait trop mauvais pour rentrer en ville dans la poudrerie et nous nous arrêtons pour un réveillon impromptu qui se prolongera une bonne partie de la nuit au «Miss Ste-Adèle», un restaurant sans grand intérêt mais qui a l'avantage d'être directement en bordure de la route, avant  de retourner à Montréal aux petites heures.

15 août 2026

Fin de mission (5)

Mais "Forward to the Past", comme ils ne disent pas au cinéma.

Le 18 juin 1962, Réal Caouette et l’aile québécoise du Crédit social (un parti de droite ultra-conservateur et populiste jusque là confiné aux provinces des Prairies) créent un scandaleux précédent à contre-courant en faisant élire 26 de leurs députés à la première élection fédérale suivant l’arrivée au pouvoir au Québec des libéraux progressistes de Jean Lesage et René Lévesque. Nous suivons les résultats avec un mélange de dépit et de délectation dans une salle des nouvelles du Nouveau Journal aux abois: depuis une semaine court la rumeur de la fermeture imminente de notre gagne-pain, due à la pression exercée par l’archevêché sur notre bailleuse de fonds Mme Du Tremblay.

Deux jours plus tard, l’éditeur Jean-Louis Gagnon convoque une dizaine de journalistes débutants dont je suis, pour un conciliabule confidentiel. Il confirme la fin du journal dans quelques jours, et tout en nous demandant la discrétion, nous suggère fortement de nous mettre à la recherche d’un nouvel emploi. Suit une semaine chaotique, où plusieurs d’entre nous en profitons pour chaparder qui une machine à écrire, qui un fauteuil de bureau, un appareil photo ou quelques stylos. Pour ma part, j’hérite d’un superbe cendrier artisanal en céramique qui me suivra pendant près de deux décennies…

Mon premier appel à un employeur potentiel est tout naturellement à Radio-Canada, où mes succès aux Jeunes Auteurs m’ont fait connaître. Et je tombe directement sur Phed Vosniacos, sous-directeur des Nouvelles, que j’avais croisé il y a peu devant la meule de cheddar bien mûr du Press Club de l’Hôtel Mont-Royal, dont nous sommes tous deux friands. Et qui m’embauche sur-le-champ comme rédacteur de nouvelles radio à partir de la semaine prochaine – d’ailleurs, la majorité de mes confrères du Journal auront à peine plus de difficulté à se recaser, dans un milieu de la presse en pleine croissance.

La fermeture du Journal donne lieu à quelques “veillées funébres” peu communes, dont celle marquée le dimanche soir suivant par un strip-poker interminable et endiablé chez Gilles Courtemanche, sur Côte-des-Neiges. C’est au matin de cette nuit blanche que je fais une entrée spectaculaire mais risquée dans mon nouvel emploi, assis plutôt pompette sur le capot arrière de la MG Sport qu’un copain animateur de radio fait grimper dans un crissement de pneus sur le trottoir face à l’entrée de l’auguste société, alors sur Dorchester près de Mackay! 

Un incident plutôt sombre des jours qui suivent va influer sur mes “missions” pendant des décennies. Pour la validation de mon embauche, je dois subir un examen médical dont l’auteur conclut: “Bon, un peu mince, mais assez en forme pour le service.” - “Alors, je vais vivre vieux?” - “ Absolument pas. Voyez ici dans mes tables d’actuariat: espérance de vie, 56-57 ans.” - “Comment ça?” - “Un, vous êtes journaliste. Deux, vous fumez comme une cheminée. Trois, vous aimez le scotch et la bière. Toutes des “strikes” contre vous en partant.” Le pire – ou peut-être le meilleur? – c’est que je le crois! Convaincu que je ne serai jamais vieux, je vivrai les quatre prochaines décennies sans jamais me soucier de l’avenir ni mettre un sou de côté à cette fin. Le jour de mes 57 (ou 58?) ans, je déclarerai à Azur: “Hé bien voilà, demain j’entame les prolongations!” Qui en sont rendues à leur 27 ou 28e année au moment où j’écris ceci. Fin de la parenthèse.

Comme dernier arrivé à la rédaction, j’hérite des quarts de travail les moins populaires: trois petits matins à rédiger les résumés de nouvelles de la veille, deux soirées de week-end à concocter ceux, généralement peu riches en évènements marquants, qui meublent les “trous” entre les émissions musicales de la radio. Mais ce pensum va s’avérer une bénédiction. Un des premiers dimanches soirs en poste, je croise dans le couloir un monsieur grisonnant, fort élégant, qui sort de l’ascenseur les bras chargés d’une pile de disques: Guy Mauffette, en route vers le studio où il va sussurer les commentaires enjolivés de musiques savamment choisies de son “Cabaret du soir qui penche”. 

- “Qu’est-ce que tu fais ici, jeune homme?” - “Rien d’important – des bulletins de nouvelles à propos de pas grand’chose, comme tous les dimanches!” - “Et moi je m’ennuie tout seul, dans un cabaret sans un maudit client! Pourquoi tu ne viens pas me tenir compagnie?” Suivra un quasi-rituel qui s’étendra sur plusieurs mois: en début de soirée, je tape d’avance trois bulletins de cinq minutes que je dépose en bloc au studio des nouvelles, et vais m’enfermer trois portes plus loin face à mon délicieux mentor, qui s’est procuré de quoi boire et manger pour nous trois (incluant le technicien du son, qui était la plupart du temps le père du futur avocat du FLQ de 1970, Robert Lemieux) soit à la cafétéria du sous-sol, soit de préférence au voisin Café des Artistes. Et je puis me targuer d’être la totalité de la clientèle physique d’un mythique établissement!

Presque hélas, au milieu de 1963 cela prend fin quand  j’ai droit à une promotion comme rédacteur-reporter à la télévision. De la confidentialité un peu poussiéreuse (une vingtaine de pupitres dans une pénombre mal éclairée) de la rédaction radio du troisième, je suis projeté dans le tohu-bohu de celle, beaucoup plus grande et brillante, du cinquième étage, flanquée d’un grand local rempli de téléscripteurs crépitants et d’une série de chambres noires et de studios de montage de film 16 mm – la vidéo magnétique ne viendra que plus tard.

Le rythme de travail est très inégal, d’assez longues périodes d’inaction étant suivies de brusques poussées de fébrilité, précédant un prochain téléjournal ou causées par un évènement imprévu ou une arrivée de reportages filmés à Ottawa, Paris, New-York, Londres ou Washington… Pour meubler les vides, le réalisateur Georges Dor et moi inventons un sport plutôt poétique, le “bad-café”, qui se joue en faisant tournoyer au-dessus des pupitres, en les frappant adroitement du plat de la main, les couvercles en plastique des cafés peu goûteux venus d’un comptoir du sous-sol. Un divertissement athlétique adopté avec enthousiasme par la plus jeune partie de nos collègues, et violemment critiqué par leurs aînés.

Un autre bénéfice marginal du fait que toute la télé se faisait alors en direct était l’existence des “Chevaliers de la Table-ronde”. Celle-ci se trouvait juste à droite de l'entrée du Café des Artistes sous l'escalier menant à l'étage, encadrée d'une banquette  semi-circulaire. On y buvait un scotch ou un vin blanc, palabrant et jouant aux dés en attendant le prochain bulletin de  nouvelles, la prochaine répétition, la prochaine émission dans les studios de Radio-Canada  de l'autre côté de la rue.

Le restaurant avait été ouvert à la fin des années 1950 par Maurice Tellier et sa femme Ghislaine, une blonde péroxyde à  l'allure décidée et au verbe à l'emporte-pièce qui est devenue ensuite l'amie puis l'épouse de Jean-Pierre (Séraphin)  Masson. Lorsque j'y ai fait mon apparition dès la semaine de mon arrivée à la CBC au milieu de 1962, les habitués comprenaient Pierre Thériault (Monsieur Surprise), Guy Sanche (Bobino), Jean Lapointe (alors des  Jérolas), les annonceurs Gilles Moreau et Gaétan Barrette, les comédiens Dyne Mousso, Maurice Dallaire (qui allait se  suicider dans des circonstances spécialement tragiques), Ginette Letondal, Hubert Loiselle… Se joignaient à nous, mais moins assidûment, Jacques Fauteux, Janine Paquet, Jean Besré, Serge Deyglun, Robert  Rivard, Jean-Pierre Ferland avec ses musiciens Paul de Margerie et Pierre Brabant, etc. De fait, le gros de la colonie  artistique radiocanadienne y défilait d'un jour à l'autre.

La caissière et gérante Elizabeth Robbe, une splendide Madame belge indéfrisable et costaude au coeur plus grand que  la place même, m'avait adopté pour une raison mystérieuse et, contrairement à pas mal d'autres habitués qui subissaient  fréquemment ses foudres, son «Yveuke» ne pouvait rien faire de mal. Étais-je si sage, était-elle si compréhensive? Peu  importe.


14 août 2026

Fin de mission (4)

Tout ça, c’est la faute à la guacamole. Et ça va faire que cette suite (pourtant logique) du blogue ne regardera pas vers le passé comme les précédentes, mais vers le présent et l’avenir… et qu’elle risque de se prolonger en conséquence. Première étape:

Il faut comprendre que pour moi, il n’y a pas d’un côté les grands principes et de l’autre les entorses  que le quotidien y effectue sans qu’on s’en rende compte: ma vie ne se fracture pas entre deux ou plusieurs niveaux distincts et imperméables. Si je triche contre l’un, ce n’est pas au nom des autres, mais à cause d’une faille que je perçois et dont je profite entre deux ou plusieurs et que j’assume. Et j'insiste pour que tous les grands principes tiennent le coup face aux inévitables coups de boutoir du quotidien.

Guacamole et margarita d’abord. Soyons clairs, je ne connais du Mexique que des corridors chaotiques d’aéroport, en route vers l’Amérique du Sud ou les Antilles. Peut-être trois heures au total? Bon, ajoutez-y la musique des mariachis, quelques écrivains chouchous, les invitations répétées de mes cousins Claude Aubin et sa femme Cécile à leur condo de Puerto Vallarta, ça ne change rien. 

Par contre, quelques enveloppes de poudre achetées au supermarché d’Hochelaga-Maisonneuve et une ou deux bouteilles acquises sur Internet ou à la SAQ me font croire, bizarrement, que je suis du pays. C’est sans doute mon côté “mondialiste” qui fait déguster tour-à-tour au Québécois tricotté-serré que je suis des Mol’ tablettes, des pisco sours péruviens, des grappas Poli, des ti’punchs martiniquais, des kirs de Bourgogne, des scotchs d’Islay, des portos du Douro et des sakés japonais aux prix fantaisistes. Dans le cas présent, je raisonne à partir d’une guacamole fabriquée de toutes pièces avec des avocats israéliens, du Tabasco de Trinidad, une huile végétale grecque et une enveloppe d’épices mexicaines directement de chez IGA. Arrosée abondamment d’une “blue rita” à la tequila mais trafiquée de curaçao bleu, de lime antillaise et de fleur de sel de Camargue. On ne fait pas mieux, et à votre santé!

Le plus étrange, c’est que ce curieux mélange me fait sentir responsable non pas intellectuellement, mais physiquement et viscéralement, du sort de la totalité d’un monde dans lequel nous survivons actuellement à grand’peine et malgré les efforts de toutes nos élites (ou presque?) pour le bousiller à leur profit immédiat. Ce n’est pas mon cerveau qui prend parti (ou si peu), mais mon ventre, mon coeur…et, au degré où elles sont encore pertinentes, mes couilles.

Et vous?