10 septembre 2026

Civilisés... mais nombrilistes?

J'ai fait un drôle de choix hier soir. Je me suis abstenu de suivre en direct le "confessional des chefs" (c'est la description qui me semble la plus appropriée pour ce qui était le contraire quasi intimiste d’un débat ouvert), pour le regarder en reprise sur YouTube pendant la nuit. Je voulais éviter mes propres réactions sur le vif... et le spin qui allait suivre de la part des commentateurs et des partis. Par contre, j’ai suivi ce midi les tables-rondes que ça a suscitées. 

Assez curieusement, malgré leurs énormes différences idéologiques, j’ai trouvé les cinq chefs plutôt intelligents et rationnels. Et civilisés. Rien de la hargne, des “one liners” préparés d’avance et des accusations sans nuances dans les équivalents télévisés français ou américains. Des exemples: Duhaime essayant de justifier sa manie de réduire la taille de l’État non CONTRE l’opinion des autres partis, mais en mettant en évidence plutôt gentiment leurs préoccupations dans le même sens. Et l’emprunt que le chef du PQ fait à Charles Milliard d’une bonne idée, et d’une autre chez QS.  Enfin la courtoisie du libéral fédéraliste envers ses rivaux, malgré la tentation de souligner que trois d’entre eux sont ou ont été de féroces indépendantistes “anti-canadiens". 

À mon avis, c’est Mme Fréchette qui s’est le moins bien sortie de l’occasion, par ses refus de prendre position et ses diversions qui n’étaient ni justifiées ni crédibles; PSPP et Charles Milliard en ont  le plus profité. Milliard parce qu’on ne le connaissait pas, et qu’il a fait preuve de réflexion et d’un sens de la répartie imprévus – il a réussi un improbable exercice d’équilibriste entre sa clientèle anglophone et la nécessaire recherche d’une sympathie chez les francophones. Plamondon parce qu’il a montré non seulement un côté humain qui était absent de ses récentes interventions hyper-combatives, mais aussi par sa capacité d’évoluer et de s’auto-critiquer avec un certain humour qui était disparue, alors qu’elle avait justifié ses premiers succès. Duhaime était égal à lui-même, Ruba Ghazal honnête et passionnée… mais sans véritable poids dans le débat.

Le volet négatif, c’est que le seul des trois grands problèmes menaçant la planète au 21e siècle qui a été  mentionné est l’immigration… mais vu d’un point de vue étroit, partisan et profondément égoïste. Or environnement et technologie (en particulier face au problème du vieillissement et des migrations massives du 3e Monde) sont clairement cruciaux dans le paysage politique et social d’un Québec très industrialisé mais vieillissant et peu peuplé dans un gigantesque territoire fragile.

La table-ronde de Sébastien Bovet, celle que j’ai suivie de plus près, était à la fois exemplaire et inquiétante. Exemplaire, parce qu’elle contredisait tout ce que je crains de l’avenir d’une démocratie représentative élitiste, mettant en scène des ex-élus non seulement informés et lucides, mais clairement désireux de renseigner les citoyens sur la réalité des enjeux. Inquiétante, parce que ce sentiment sécurisant est trompeur face à un contexte mondial qui se dégrade à une vitesse effarante. Notre bulle est exceptionnelle et rassurante. Mais  elle est condamnée à crever un de ces jours de façon tragique.

Et je me répète sur une difficulté dont on refuse de parler qui est pour moi aiguë autant pour le Canada que pour le Québec: Marc Carney est l'homme de la situation actuelle, mais il est le contraire de ce qu'il nous faut comme gouvernant pour l'avenir.

09 septembre 2026

Ah! Quelle soirée…

Pour marquer le 4e anniversaire du décès d’Azur, j’étais hésitant. Le vivre seul avec mes souvenirs, ou réunir un groupe de proches qui l’ont bien connue? Pas évident, car famille et intimes sont dispersés en ces jours du début de septembre qui n’est presque plus les vacances mais pas encore l’automne. Mon ami Claude Normand a résolu le dilemne initial et mes instincts ont fait le reste.

Claude m’attendait chez lui sur les flancs du Mont-Royal pour un délicieux festin à deux dans le soir veillissant, au milieu de nos mementos mélangés, lui de sa Sonia del Rio, moi de ma Marie-José, amies et disparues à un an d’intervalle. À défaut d’un introuvable chinchon secco (leur poison favori à toutes deux), champagne à l’appéritif (leur second choix), suivi d’irrésistibles os à moëlle au four assaisonnés de thym et de gros sel, puis de cuisses de canard confites bien fondantes avec petits légumes, le tout accompagné d’un très bon vacqueyras. Dessert, café, après quoi j’entraîne mon hôte un peu dubitatif dans mon temple personnel de la mémoire, le pas très chic mais chaleureux P’tit Bar en face du Carré Saint-Louis.

Là, coup de chance… pour nous du moins. Ce mardi soir grisonnant, la terrasse est peu animée, la salle presque vide… et la diseuse-accordéoniste Ariana Nasr, l’artiste à l’affiche, fait la moue devant un bric-à-brac de chaises vides. On se salue entre vieilles connaissances, je lui présente mon compagnon, et lui explique pourquoi nous sommes venus. “Oh! Ta femme, la grande Martiniquaise?” - “Oui, et j’ai une demande spéciale: tu peux faire la Chanson des vieux amants de Brel? C’était NOTRE chanson pendant des décennies!”

Elle jette un coup d’oeil à son copain et co-chanteur: “Et si on vous faisait un show sur mesures, seulement pour vous deux?” Et pendant trois-quarts d’heure, c’est de la nostalgie à l’état pur, la plupart du temps guidée par nos choix: non seulement Brel et et Brassens, et Pauline Julien, et Piaf  et Ferland, et “Lili Marlene”, et… mais j’en oublie – bien sûr! À peine deux ou trois autres habitués sont venus s’égarer dans le vide du bar-couloir, sans dire un mot. Je sens presque la tête frisottée d’Azur nichée au creux de mon épaule…

Rideau.