03 novembre 2010

De Rothenberg et Durer à Ratisbonne

(30 octobre 2010 ) L'allemande Regensburg, notre étape de mercredi, c'est Ratisbonne en français. Par une inversion inattendue, les langues germaniques et nordiques ont retenu la racine du nom latin de cette très vieille cité (Regina), les langues latines le nom celtique (Ratas).
Sous une appellation ou l'autre, ce "Patrimoine de l'humanité" selon l'UNESCO mérite la visite. Pas tant pour un monument en particulier -- quoique certains, dont la cathédrale et le très vieux (1017) pont de pierre sur le Danube, sont remarquables --, mais pour le cadre et l'atmosphère très spéciale d'une grande ville médiévale presque intacte et encore habitée. Il y a des scories touristiques, certes, mais la plupart des gens qu'on croise dans les petites rues tordues et inégalement pavées sont du "vrai monde" qui travaillent, boivent, s'amusent, se courtisent là tout naturellement, sans s'occuper de nous.
La ville est aussi truffée d'exemples réjouissants d'humour moyen-âgeux: l'enseigne de fer forgé peint de l'auberge "Jonas et la baleine", la fontaine du curé prêchant aux oies, le gigantesque Goliath peint défiant David, le coude nonchalamment appuyés sur une vraie fenêtre à double arceau sur le mur du Goliathaus.
Lunch mémorable à l'Historische Ect, resto d'une sobriété toute moderne au rez-de chaussée de cette bâtisse semi-millénaire, près de la cathédrale: soupe à la queue de bœuf, daurade royale, poularde au vin rouge, tartelette aux pommes caramélisées, rouge de Bavière spätlese 2005.
Bonne conférence le lendemain matin sur l'histoire du canal Main-Danube et le rêve plus que millénaire de pouvoir naviguer sans interruption d'une rive à l'autre de l'Europe. Cela couvrait depuis la "Fossa Carolina" imaginée et commandée en 793 par Charlemagne -- dont personne ne sait si elle a jamais été complétée -- jusqu'au canal actuel réalisé entre 1971 et 1992.
Il fait 171 km de long et 16 écluses sur plus de 200 mètres de dénivellation et, topologiquement, transforme l'Europe de l'Ouest en île.
Lunch léger de très bonnes pâtes au pesto "al dente", et départ pour Nuremberg en autocar (le bateau est amarré sur le canal, assez loin de la ville). Les passagers se divisent en deux groupes, l'un intéressé à l'histoire plus récente de la guerre 1939-45 et des procès nazis, l'autre (dont nous) par la dimension artistique et historique plus ancienne.
Traversée d'une banlieue industrielle et ouvrière sans intérêt jusqu'aux murs, en grande partie reconstruits à l'originale, de la cité médiévale détruite par les Alliés au début de 1945. Le château-fort est assez spectaculaire, mais pas autant que celui de Carcassonne.
En revanche, la résidence-musée d'Albrecht Dürer à elle seule vaut presque le voyage: une belle maison de pierre et de colombages-torchis perchée sur le coin d'une charmante place moyen-âgeuse, directement sous les murailles. Les pièces: salon, chambre, cuisine, atelier, ont été replacées dans leur état originel, décorées de quelques oeuvres (et pas mal de reproductions) du maître. On y accède par des escaliers de bois sombres et escarpés, durs-durs pour les vieilles jambes mais bah! Ça en vaut la peine.
Une descente en pente douce le long de rues pittoresques nous amène à la place principale, envahie déjà par le Marché de Noël où je déniche, parmi les multiples étalages de pain d'épices, un comptoir de jouets en bois, autre grande spécialité locale. J'en ressors avec quelques souvenirs, notamment un "combat de coqs" articulé qui me rappelle les joujoux primitifs de notre enfance.
Azur, pendant ce temps, m'attendait au Bratwurst Röslein, grande brasserie typiquement franconienne où les deux troupeaux de la croisière Tauck doivent se regrouper pour le souper. Celui-ci, bouillon aux dumplings et petites saucisses grillées locales accompagnées de choucroute et de moutarde douce, manque un peu de caractère, mais la bière brune (Tücher Dunkel) est excellente. Mon voisin de table, qui a la tête d'un Groucho Marx interprété par Dürer, en avale sans hésiter cinq chopines -- je me contente de trois. Il y a aussi un accordéoniste dont la présence ici s'explique sans doute par le fait qu'il n'y a pas dans le vieux quartier de station de métro où il puisse exercer son "art".
Retour à bord en autocar via la grand-place, ornée d'une étincelante fontaine polychrome. Dodo fourbu mais paisible.
Pendant ce temps, nous sortons du canal et commençons à descendre le Main, affluent majeur du Rhin -- nous avons donc franchi quelque part pendant la nuit dernière la "ligne de partage des eaux" entre le bassin de la Mer Noire et celui de la Mer du Nord.
Coïncidence? Toujours est-il que le temps se met au beau et le thermomètre à la hausse. En revanche, notre route est semée d'une multitude d'écluses étroites dans lesquelles le Swiss Sapphire doit s'insérer aussi délicatement qu'un pied de femme dans un escarpin. Et de ponts et viaducs très bas qui obligent le capitaine à condamner le pont-promenade et à abaisser la passerelle de pilotage qui, à notre grande surprise, se replie sur elle-même en trois sections comme un télescope. À l'occasion, nous apercevons la tête de l'officier de quart qui jaillit d'une trappe dans le toit comme un polichinelle d'une boîte à surprises!
Haßfurt, en Franconie, est une minuscule ville paisible dont on fait le tour (cinq rues, quatre églises) en vingt minutes. Elle n'a rien de particulier, nous ne nous y arrêtons, après de savants manœuvres d'arrimage et d'ajustement de la passerelle d'embarquement, que pour récupérer un groupe d'excursionnistes partis ce matin visiter une autre forteresse dans l'arrière-pays. J'en profite pour acheter au marché deux fromages et un brandy locaux, en cas de petite fringale dans la cabine. Sait-on jamais...
Samedi, à Wurzburg, il faut se lever tôt pour entreprendre une assez longue balade à travers la campagne franconienne, toute de basses collines, de cultures maraîchères et de vignes. Pour aboutir à ce qui restera sans doute un des joyaux de la partie germanique de la croisière, Rothenburg.
Nous empruntons d'abord une potence sous les impressionnantes murailles (qui rappellent Aigues-Mortes) ceinturant la vieille cité et parcourons la grande place du marché, où les préparatifs d'une foire régionale vont bon train, pour atteindre la plus petite mais bien plus pittoresque Place de l'Hôtel de ville, toute en pente et en pavés capricieux. La belle cathédrale gothique voisine se distingue surtout par ses fabuleuses sculptures sur bois des 14e et 15e siècles.
Retour sur la place pour un délicieux chocolat chaud et la contemplation de l'original jacquemart de l'horloge: sur le coup de midi, tous les jours depuis quelques siècles, le général conquérant sort d'une fenêtre pour surveiller, bâton de commandement en main, le bourgmestre buvant d'un seul trait dans la fenêtre voisine un gigantesque hanap de vin blanc local, condition imposée pour surseoir à l'incendie de la ville. L'histoire ne dit pas la taille du "hangover" enduré le lendemain par le brave homme, seulement que Rothenburg fut sauvée.
Le restaurant d'hôtel que nous a indiqué le patron du café est non seulement agréable, calme et spacieux, il fait spécialité de gibier. Azur a donc droit à un succulent canard sauvage au four, moi à un goûteux ragoût genre goulasch de cerf, sanglier et bécasse arrosé d'un rouge local atypique, presque noir et très corsé. Nos compagnons de table californiens, Sheldon et Theresa, s'en tiennent à des plats plus standards... Ils le regretteront.
Retour à Wurzburg en fin d'après-midi pour une visite de la tape-à-l'oeil Résidence du prince-évêque, un Versailles (ou du moins Schönbrunn) en miniature. La pièce de résistance en est le démesuré escalier d'honneur coiffé d'une immense et superbe fresque bombée, pour laquelle Monseigneur avait fait venir spécialement de Venise Jean-Baptiste Tiepolo, le grand-maître incontesté du plafond rococo. Photos interdites.
La (trop longue mais) satisfaisante journée s'achève par une périlleuse descente au fond de l'interminable cellier de la Résidence, vaguement illuminé de chandelles, où l'on nous offre une dégustation de trois vins locaux dont seul le dernier, un riesling, mérite mention.
Heureusement, la journée d'aujourd'hui n'a consisté qu'à nous laisser descendre le long du Main, d'une petite écluse à l'autre, en admirant distraitement les bourgs et hameaux riverains, proprets et pimpants, d'une rigueur toute allemande.

31 octobre 2010

De Melk aux palais de Vienne

(26 octobre 2010) Au lever samedi, le temps s'est de nouveau gâté et nous avons passé une partie de la journée à voir depuis le bar de proue défiler les rives hongroises du Danube.

Soudain, surprenant, apparaît un canoë manœuvré par deux vigoureux pagayeurs qui nous saluent de la main. Ils sont suivis de deux, puis quatre, puis une dizaine d'autres qui s'escriment contre courant, bruine et vent glacé. Des courageux.
Bratislava, en Slovaquie, est une ville moyenne, un peu plus grande que Québec ou Ottawa, qui paraît encore éberluée d'avoir été propulsée de son statut de gentille métropole régionale à celui de capitale d'un nouveau pays. Sa grande "Place de l'Opéra" est sympathique mais sans grande personnalité, s'étirant en une longue allée ombragée qui ne mène nulle part. C'est seulement quand on s'enfonce deux ou trois coins de rue plus loin dans le quartier le plus ancien pour atteindre la charmante mais résolument provinciale Place de l'Hôtel de ville qu'elle prend vie et dévoile son caractère attachant.
En soirée, un groupe folklorique local (quatre musiciens, deux danseurs) vient nous offrir un spectacle très professionnel, mais manquant un peu d'âme, surtout comparé à celui des truculents Bulgares il y a quelques jours. Même la finale tzigane a quelque chose de conventionnel.
Dimanche au réveil, nous nous retrouvons amarrés près de l'embouchure du Canal du Danube, en plein Vienne. D'où nous sommes, la ville a bien changé (nous aussi!) depuis notre premier et seul passage, à l'été 1972.
Le matin, par un temps maussade, tournée classique du Ring et des grands monuments -- je pourrai ajouter l'Opéra de Vienne et la puissante flèche du Stephansdom à ma collection déjà bien fournie de célèbres édifices enveloppés pour rénovation!
Heureusement, Sacha, chauffeur de taxi russe et artiste peintre quand il le peut, nous balade pendant une petite heure dans des coins pittoresques mais moins fréquentés, notamment le Stadtpark (jardin municipal) populo avec ses cafés relax, le très curieux HLM "Hundertwasser"
aux murs asymétriques de couleurs vives percés de fenêtres de toutes les tailles et de toutes les formes et le quartier bohème aux façades ornées de fresques Art Nouveau tout à fait réjouissantes. Si on pouvait comprendre trois mots à ses explications données dans un anglais approximatif mâtiné d'allemand à la sauce moscovite, ce serait encore mieux.
Malgré la tentation des multiples cafés et brasseries, nous rentrons à bord pour le lunch et une bonne sieste, en prévision d'une soirée hors de l'ordinaire. À la brunante, un défilé de limousines nous emmène vers la porte cochère du Palais Pallavicini (emballé pour rénovation lui aussi), où nous attend une soirée viennoise à la Tauck.
Cela commence par l'escalade des trois premières volées d'un grand escalier monumental, au sommet duquel une escouade de laquais en tenue de soirée nous tendent flûtes de champagne ou de bellini, un coquetel des années folles composé de purée de pêche, de marasquin et de mousseux que j'avais goûté une seule fois, jadis, à Venise.
Dans une salle de réception aux multiples glaces et dorures rococo, un trio nous joue du Mozart et du Schubert, en attendant que le maître d'hôtel ne nous guide vers la grande salle à dîner où sont dressées une dizaine de tables dans le grand style sous un plafond d'au moins six mètres de haut d'où pendent des lustres de cristal.
La cuisine, il faut l'admettre, est à la hauteur du décor. Amuse-gueule au caviar et au foie gras, consommé célestine au xérès, délicieux veau rôti en sauce au vin... Les serveurs circulent, discrets mais omniprésents, bouteilles à la main, remplissant les verres avant même qu'ils ne soient à moitié vides.
Le trio classique, renforcé d'une section cuivres et bois, continue sa sérénade appuyé par moments par un couple de danseurs de ballet, un ténor d'opéra et une comédienne-chanteuse d'opérette (viennoise forcément) en fourreau rouge fendu jusqu'à la cuisse, à la Marlène Dietrich, qui fait également fonction d'animatrice. Nos co-passagers masculins sont émoustillés, les dames flottent sur un petit nuage -- Azur comprise.
Même le retour au bateau, en partie à pied à travers le quartier archi-romantique du Palais Hofburg et de l'Albertina, contribue à prolonger l'enchantement.
Il pleut sans discontinuer sur le Danube le lendemain. Quelques braves vont bien visiter le village médiéval de Durnstein, mais nous restons à bord bien au chaud en attendant la célèbre abbaye de Melk, notre dernière escale autrichienne. L'averse et les multiples marches à gravir et à dévaler découragent Marie-José, mais je décide d'y aller quand même: depuis mes lointaines études de philo que j'en entends parler (plusieurs des philosophes scolastiques y sont passés), sans compter la curiosité de voir la fameuse bibliothèque qui a servi de modèle à Umberto Eco pour celle du "Nom de la rose".
Pour être honnête, je suis un peu déçu. L'ensemble a beaucoup de gueule vu de loin, mais la plus grande partie de l'édifice originel a été détruite dans un incendie et reconstruite en style baroque. De plus, la première moitié de la visite consiste en la traversée commentée d'un musée bien fait, mais moderne, qui relate en beaucoup trop de détail un historique qui ne correspond plus à rien.
Restent la bibliothèque, miraculeusement préservée avec ses 1800 manuscrits et 100.000 livres anciens, quelques très beaux tableaux du Moyen-âge et de la Renaissance, un immense balcon offrant une vue superbe sur toute la région, et l'église abbatiale, impressionnante par ses décorations.
Sans compter tous ces maudits escaliers et la pluie froide qui martèle mon parapluie...
Mardi, arrêt prolongé à Passau, au confluent du Danube, de l'Inn et de l'Ilz (eaux brune, verte et noire). Jolie petite ville un peu endormie, hantée par la menace de fréquentes et parfois catastrophiques inondations du Danube qui ont plusieurs fois saccagé son bas-quartier. Ce qui, combiné à quelques incendies et invasions, fait que les édifices vraiment anciens y sont rares; le "Vieux Quartier" date surtout des années 1660-1680 et fait un peu penser au Vieux-Québec, son contemporain.

27 octobre 2010

Un anniversaire hongrois

(23 octobre 2010) Non seulement Budapest est à la hauteur de toutes nos attentes, mais encore l'escale coïncide avec la seule vraie percée de soleil depuis notre départ… et le restaurant choisi pour mon anniversaire est une trouvaille de premier ordre!
Le Swiss Sapphire accoste en plein centre- ville du côté Pest, avec une vue imprenable sur la falaise spectaculaire de Buda en face et le Pont de Chaînes un peu plus loin, et deux minutes de marche pour accéder au quartier le plus vivant.
Il faut nous lever avec les poules pour entreprendre la visite guidée des deux parties de la capitale, mais même Azur ne s'en plaindra pas. Ce ne sont pas tellement les monuments eux-mêmes qui nous charment, mais la grâce étonnamment détendue (surtout connaissant le nombre d'invasions et de bombardements subis depuis des siècles) de l'ensemble, contrastant avec le goût évident des Hongrois pour le panache guerrier et les morceaux de bravoure baroques.
Une image concrétise pour nous cette dualité unique: la bande de superbes chefs (et sans doute brigands) magyars du 9e siècle statufiés au centre de la "Place des Héros"… et juste derrière eux un délicieux parc abritant le Musée de l'Agriculture, un étang à gondoles et une patinoire pour enfants!
Autre exemple: ce malicieux lutin de bronze perché sur la rambarde qui fait face au solennel (et fortifié) Palais Royal de l'autre côté du Danube. La grande et très belle avenue Andrassy pimente sa succession de façades hausmanniennes de délicieux édifices Art Nouveau parés de nymphes, de fleurs et de plantes fantasques.
Pour ne rien gâcher, la visite fait une pause-déjeûner au raffiné Café Gerbeau… où, nous dit-on, ont été complotées au moins la moitié des révolutions qui ont secoué le pays depuis un siècle et demi.
L'après-midi, la visite guidée du Palais Royal nous paraît un peu répétitive: dorures, colonnes, glaces… en fin de compte rien ne ressemble plus à un palais qu'un autre palais, si somptueux soient-ils! Nous nous glissons hors du groupe pour une pâtisserie dans un café-glacier sur la place voisine. J'accompagne mon espresso d'une "Marzipan Likör" qui ressemble à un Bailey's, mais avec un arrière-goût d'alcool de cerises. Autour de nous, les accents totalement incompréhensibles de la langue magyare ajoutent à un agréable dépaysement. J'ai fini par deviner que "Etterem" veut dire "Restaurant", que "Sorhaz" égale "Brasserie…" - "'Kustenem' beaucoup pour la leçon de langues", me coupe Azur.
Vendredi, pour mon anniversaire, nous nous rendons au parc municipal (qui fait un peu penser au Retiro de Madrid), où se trouve le plus célèbre et probablement le meilleur restaurant de Hongrie, Gundel's.
Coup de chance, c'est la saison de la chasse, le menu abonde donc en gibier, spécialité de la maison. Azur a droit à un jambon de cerf suivi d'un ragoût de sanglier, moi à un foie de canard sauvage, puis un rôti de chevreuil au chou braisé. Avec un beau rouge corsé du nord du pays, et un précieux tokay 6-puttyonos 1983 d'une éclatante couleur orangée avec le dessert au chocolat. Le cognac pris au retour à bord en est presque un anti-climax.
Le Swiss Sapphire reprend le large à la tombée de la nuit, tout le monde est sur le pont-promenade pour un dernier coup d'oeil sur le lumineux panorama de Budapest illuminée des deux côtés du Danube. Nous la regardons disparaître dans notre sillage avec un pincement au coeur.

23 octobre 2010

Au long du Danube pluvieux

(20 octobre 2010) Le temps à Ruse est si froid et si maussade que nous faisons l'impasse sur l'excursion prévue: pas loin de deux heures de route (et quelle route!) dans chaque sens pour une courte visite de l'ancienne capitale bulgare Veliko Tarnovo et un repas chez l'habitant au pittoresque mais archi-touristique village d'Arbanasi. Ceux qui s'y sont risqués nous avouent au retour que nous n'avons pas manqué grand-chose.

Le lendemain samedi, à la ville-frontière de Vidin, même temps pluvieux et frisquet. Mais ragaillardi par un excellent lunch à bord -- dont un divin velouté de choux-fleurs à la crème sûre, j'en ai redemandé -- je
m'aventure dans un centre-ville pratiquement déserté et le long d'une promenade riveraine menant à la forteresse médiévale qui doit être magnifique quand il fait plus beau. Ça aura été notre seule prise de contact direct avec la Bulgarie.
Le canard rôti au chou rouge du souper me rappelle irrésistiblement les restos hongrois du Montréal des années 60, où c'était un de mes plats favoris!
Toute la journée à bord dimanche, nous remontons la partie la plus étroite et la plus encaissée du Danube, la Porte de Fer. Ça commence par l'écluse de Djerdap, qui côtoie un imposant barrage hydro-électrique commun aux Serbes et aux Roumains.
En deux étapes, le capitaine Josef fait grimper le bateau de 32 mètres sous les yeux ébahis de nos compagnons de voyage, dont la plupart n'avaient sans doute jamais vu une écluse.
Traversée du réservoir du barrage, qui a englouti cinq villages et quelques monuments. Le plus ancien a été sauvé des eaux en le surélevant d'une quinzaine de mètres: la "Tablette de Trajan" avait été posée là en l'an 110 pour célébrer la construction d'une route romaine le long du fleuve.
Le paysage de montagnes écharpées de nuages et tombant abruptement dans l'eau, parfois fendues d'une gorge de petite rivière abritant un village de pêcheurs-agriculteurs, fait beaucoup penser aux fjords norvégiens. S'il faisait un peu soleil, ce serait superbe.
À la sortie de la longue gorge à la tombée du jour, nous admirons sans réserve l'énorme château-fort médiéval de Golubac, dont les neuf tours sont plutôt bien conservées.
Malgré le temps encore maussade lundi, Belgrade est une agréable surprise. Les traces du bombardement de l'OTAN il y a une dizaine d'années sont encore bien visibles, surtout sur les édifices officiels, mais ce qui a été épargné ou restauré est élégant. Et la ville est vivante et animée.
Nous avons comme guide un historien local, serbo-croate par ses parents mais résolument patriote, qui défend avec vigueur et habileté la version serbe de l'histoire récente (y compris l'ère Tito), à l'énervement palpable de nos voisins américains. "Je pense que quand on aura fait la part des choses, conclut-il, Tito apparaîtra comme un des grands politiques du 20e siècle... dictateur ou pas."
Après une balade en bus à travers la ville et la visite de la spectaculaire forteresse médiévo-turco-vaubanesque (!) de Kalemegdan -- qui abrite aujourd'hui des tennis, des terrains de basket et une galerie d'art, en plus d'une impressionnante collection de chars et de canons --, quartier libre pour le lunch.
Nous dénichons un pittoresque restaurant non loin du centre, qui nous sert en apéritif un rakia (alcool local demi-sec), puis de délicieuses soupes au potiron et asperges-bœuf. Je dévore un plantureux agneau rôti à la broche avec patates brunes fondantes, Azur se contente d'une inattendue mais savoureuse escalope de veau épaisse, sandwichée de fromage à la crème et de jambon de montagne. Le dessert, une "tarte aux noix sèches", est en fait un des meilleurs baklavas que j'ai jamais goûtés.
En soirée, comme d'habitude, nous nous installons au bar à l'avant, où le pianiste indonésien, Asmi, joue des "standards" jazzés pour un auditoire dispersé.
Contraste flagrant: la Croatie où nous accostons le lendemain était encore hier l'ennemie féroce (éventuellement la victime) de la Serbie, après avoir été pendant quarante ans sa partenaire majeure dans l'ancienne Yougoslavie.
La petite ville de Vukovar où nous nous retrouvons a été détruite aux trois-quarts (les Croates disent à 90%) par des bombardements, et une partie seulement est imparfaitement reconstruite. Sous la pluie froide de ce matin, le spectacle est d'une terrible désolation. Le car qui nous emmène dans l'arrière-pays montre des maisons de ferme en grande partie rebâties dans un style anonyme, au milieu de champs où des piquets indiquent encore "DANGER - mines anti-personnel".
Cela n'empêche pas le couple de villageois chez qui nous nous arrêtons, Valeriya et David, de nous recevoir chaleureusement et de répondre avec une objectivité imprévue à des questions pourtant brûlantes. David, d'origine magyare (hongroise), sous-officier retraité de l'armée croate, raconte qu'il avait deux voisins serbes. Le premier est bizarrement parti "en vacances" à l'étranger avec toute sa famille quelques jours avant l'invasion serbe de 1991; quand il est revenu après la guerre en 1998, personne ne voulait plus lui parler. Le second, il l'a retrouvé face à lui sur la ligne de feu, le fusil à la main, deux semaines après le début du conflit. Il ne l'a jamais revu depuis, quelqu'un d'autre habite sa maison.
Comment deux voisins, deux copains élevés pratiquement ensemble ont-ils pu en venir, pratiquement du jour au lendemain, à se tirer dessus? Un silence pensif, suivi de: "Honnêtement, je n'en sais rien. Encore maintenant, je me pose la question et je n'ai pas la réponse. Comme s'il y avait eu un tourbillon aveuglant, une sorte d'engrenage presque mécanique qui nous jetait les uns contre les autres. Et c'était sciemment nourri par des politiciens hurlants, des médias exacerbés, sur un fond de vieilles haines qu'on pensait enterrées mais qui nous remontaient à la gorge et nous brouillaient la vue..."
Puis presque sur le même ton calme et réfléchi, il nous parle des difficultés de leur vie actuelle (en partie basée sur le troc, tant l'argent est rare), de ses espoirs pour leurs trois garçons de 9, 13 et 15 ans, de la passion familiale pour les danses folkloriques...
Et la conclusion énoncée par Valeriya est la même que celle des Serbes de Belgrade hier: "Au fond nous regrettons tous la dictature de Tito!"
Pendant le retour dans l'autocar, nos amis américains sont en grande partie silencieux, ruminant ce qu'ils ont entendu, qui correspond bien peu à l'image unidimensionnelle qu'on leur avait présentée du conflit et de la "poudrière des Balkans".
Après une fascinante visite à la passerelle ultra-moderne du Swiss Sapphire, parée de tous les équipements de navigation imaginables, journée de repos pour l'entrée en Hongrie. Le temps toujours maussade ne nous encourage pas à prendre l'excursion du jour, dont l'attraction majeure est un élevage de chevaux et une démonstration d'équitation. Mieux vaut conserver nos énergies pour Budapest, demain matin.

22 octobre 2010

Les bonnes surprises de Bucarest

(15 octobre 2010) Nous avons terminé le séjour à Montpellier par un solide couscous avec les Chantefort chez le gentil Marocain installé du côté d'Odysseum. Le beau temps s'est prolongé jusqu'à la veille de notre départ, seulement interrompu par une bordée de sérieux orages le dernier week-end.

On ne peut pas en dire autant du climat social, qui se gâte sérieusement en France, à cause en particulier du projet Sarkozy de loi sur les retraites. Pas une semaine sans une ou plusieurs grèves, plutôt bien suivies par les syndiqués, avec l'appui tacite d'une majorité croissante de la population.
C'est d'ailleurs ce qui nous a obligés à avancer d'une journée notre départ pour Bucarest, le mardi 12 octobre étant jour de grève, notamment dans les transports. Nous nous sommes donc mis en route le 11, ce qui a occasionné quelques désagréments.
En premier lieu, je n'avais pas remarqué qu'en modifiant notre date de départ, nous nous retrouvions pour la première étape sur un avion Montpellier-Orly, alors que le Paris-Budapest, lui, partait de Charles-de-Gaulle. Nous avons donc dû récupérer les valises, sauter dans un taxi pour Roissy, où il a fallu refaire l'enregistrement, la traversée des barrières de sécurité, la vérification des passeports, etc. Un lunch rapide mais fort bon à la nouvelle succursale de la Brasserie Flo à CDG-2 nous a en partie consolés.
Arrivés à l'aéroport de Bucarest à la tombée de la nuit, nous avons vainement attendu la voiture qui devait nous amener à l'hôtel. Un cafouillage dans les réservations: la voiture était prévue pour le lendemain, alors qu'on avait bien corrigé la date d'arrivée pour la chambre d'hôtel. Résultat, une heure et demie à faire le pied de grue à Henri Coana, qui n'est pas l'aérogare la plus hospitalière au monde, il s'en faut.
Heureusement, le Marriott Grand de Bucarest est un vrai palace, sans doute récupéré par la chaîne américaine d'un ancien hôtel d'État destiné aux dignitaires étrangers. Chambre immense, service impeccable et personnel non seulement stylé et compétent, mais étonnamment chaleureux.
Le lendemain, le concierge du Marriott nous a envoyés luncher dans une extraordinaire auberge du 18e transformée en un restaurant un peu touriste, mais d'une grande élégance, au pied d'un des nombreux monastères qui parsèment la ville. Repas marqué par une extraordinaire bouteille de rouge roumain millésimé 1998 dont, hélas, je n'ai pas retenu le nom.
Deux des directrices de croisière de Tauck (la société avec laquelle nous nous embarquons) parlent français, au grand plaisir d'Azur. L'une d'elle, l'américano-roumaine Lidia, nous a déniché une guide-chauffeure pour nous emmener visiter Bucarest le jour suivant.
Nicoleta est une jeune femme charmante et érudite, mais sa Dacia rouge s'avère un peu "étrète" pour nos corpulences. Voyant cela, elle conscrit son conjoint Georg, qui vient nous cueillir tous les trois dans sa beaucoup plus spacieuse Volks gris fer.
Nous passons donc toute la journée avec ce couple sympathique, à vagabonder sans plan défini dans une ville bien plus attirante que nous ne nous y attendions. Hauts-lieux de la tournée: la "Colline du Patriarche", le minuscule mais splendide monastère Stavropoleos, les centaines de bijoux d'or du Trésor des Daces au Musée d'Histoire, et surtout l'incroyable "Musée du Village", où un ethnologue fou (ou génial) a fait transplanter, dans les années 1930, trois cents maisons, églises, moulins et granges (certains bicentenaires) typiques de toutes les régions de la Roumanie. Le tout égrené sur un site aux allures de jardin campagnard, le long d'un lac bordé de roseaux dans un des immenses parcs municipaux de cette capitale très "verte".
Promenade interrompue par un excellent repas que nous partageons avec Nicoleta et Georg dans la brasserie la plus spectaculaire qu'il m'ait été donné de fréquenter, Caru cu Bere (la charrette à bière), en plein coeur du quartier moyen-âgeux de Bucarest. Le clou de l'événement a été de voir Marie-José se colleter avec la spécialité de la maison, un monstrueux jarret de porc au four qui devait peser son kilo et plus. Sans compter le chou bouilli et la montagne de succulente polenta qui venaient avec. Même si Georg lui a donné un coup de main vers la fin, il en restait assez pour faire découper le reste en trois "doggy-bags" de bonne taille, que Nicoleta a eu la bonne
pensée d'offrir à une famille de SDF rencontrés quelques minutes plus tard sur l'avenue.
Hier matin, trop tôt pour
cette lève-tard d'Azur, nous sommes montés dans un car qui nous a fait faire un rapide tour de la ville, avec un arrêt à l'Atheneum (salle de concert) et un second au
Palais Parlementaire, gigantesque gâteau de noces élevé à la gloire des Ceaucescu dans les années 1980. Les quelque 200 marches à gravir et redescendre pour visiter quelques-uns des 2000 salles et salons de ce dernier ont eu sur nous un effet dissuasif. Heureusement, il y a au rez-de-chaussée un joli Musée du costume qui nous a permis de passer le temps en attendant nos co-voyageurs plus énergiques.
Encore un lunch dans un restaurant typique, Jaristea, décoration splendide fourmillant de curieuses antiquités, notamment une collection d'horloges anciennes et un gramophone RCA à pavillon et manivelle, mais menu de groupe plutôt décevant.
Rien à dire du trajet vers le delta du Danube, que nous avons hélas traversé sur une autoroute anonyme qui en évitait tous les accidents intéressants. Champs en friche et postes d'essence. Embarquement sans histoire à Cernacova sur notre bateau de croisière, le Swiss Sapphire, une sorte de péniche géante construite et aménagée spécialement pour la navigation fluviale.
La décoration et les aménagements sont luxueux, avec un immense bar à l'avant, une grande salle à dîner au-dessous, un autre bar-bistrot à l'arrière et un gigantesque pont-promenade avec jaccuzzi et transats par-dessus tout ça. Notre cabine est grande (30 mètres carrés) et confortable, mais manque un peu d'espaces de rangement. Bof, on se débrouillera.
À notre surprise, la quasi-totalité des 90 passagers sont américains, près de la moitié californiens, et en grande majorité âgés. Un couple d'Espagnols (lui ressemble à Juan Carlos en plus jeune) et nous sommes les seuls "étrangers" à bord… à part le personnel et l'équipage, composés en grande partie d'Européens centraux.
Le capitaine Josef, viennois, nous accueille dans un anglais à l'accent allemand pratiquement incompréhensible, mais avec une bonne humeur communicative. Heureusement, ses explications techniques sont immédiatement reprises en long et en large par Steve, le jeune "tour director" canadien.
À peine la réception de bienvenue terminée et le troupeau des passagers descendu à la salle à dîner, le navire appareille sans bruit et sans secousses pour sa première escale, Ruse (ou Roussé), en Bulgarie.