29 décembre 2012

Bonjour l'hiver!

Pas grand-chose d'autre à raconter du séjour à Paris, sauf deux agréables découvertes, juste en face de la Gare Saint-Lazare. Le Marco Polo n'a d'italien que le nom. C'est l'archétype du grand bistrot parisien à voyageurs, toujours rempli, bruyant, pressé et brouillon, avec l'offre la plus classique: choucroute, bavette et entrecôte, saucisses grillées aux lentilles, mais le tout irréprochable... Son voisin est une autre histoire: Mollard est une brasserie de fruits de mer datant de la Belle époque, qui vient d'être remise à neuf dans son style originel, absolument spectaculaire -- et délicieux en plus, des belons et bulots à l'île flottante, en passant par la sole meunière et les gambas cardinal.

Aussi, lors d'une balade en bus du côté des Invalides, rencontre d'un jeune couple de Gabonais dont la jeune femme a une des plus belles têtes d'Africaine que j'aie vues depuis longtemps, et que je ne puis me retenir de partager avec vous.
Le retour à Montréal s'est effectué comme un charme même si nous n'étions pas enchantés de devoir prendre l'avion le 24 décembre – rien de disponible avant. Il fallait bien sûr nous lever à l'heure des poules (en pleine nuit, même) car notre vol décollait avant onze heures; heureusement l'hôtel nous a servi un petit déj abrégé mais soigné et, contrairement à mes craintes, pas d'embouteillage sur les périphériques et l'autoroute.
Air France a aménagé à l'aéroport Charles-de-Gaulle une "voie express" pour ses passagers les plus choyés: non seulement une priorité à l'enregistrement, mais des raccourcis au contrôle des passeports et à la sécurité. Et un immense salon confortable près de la zone d'embarquement, desservi par un personnel non seulement empressé, mais presque jovial – à cause des Fêtes?
Même la veille de Noël, l'avion était rempli... mais à notre surprise ravie, pas de file d'attente à l'immigration à Dorval, puis un nouveau système automatisé (rapide) pour le passeport et le formulaire de douanes et moins de dix minutes d'attente au carrousel à bagages. Trois-quarts d'heure à peine après l'atterrissage, nous débarquions devant la maison en début d'après-midi.
Après dix jours du gris humide de Paris, ça faisait un peu bizarre de trouver une bonne couche de neige – déjà sale! – et un froid sec et piquant, mais ensoleillé et pas désagréable du tout. Ajoutez à cela le plaisir de retrouver de bons voisins et notre cocon confortable. Pour cause de décalage horaire, la célébration de Noël est réduite à sa plus simple expression: une bonne nuit de sommeil suivie d'un repas de Fête acheté au marché de Saint-Germain-des-Prés et amené dans les bagages: foie gras d'oie et confit de canard artisanal avec asperges vertes, enfin roquefort onctueux coiffés d'un superbe champagne blanc de noir d'une petite maison de l'Aude.
Nous avons à peine eu le temps de récupérer un peu du voyage que l'hiver nous est rentré dedans jeudi, avec une splendide tempête: vents tourbillonnants, 40 cm de neige aveuglante qui cachait même complètement le Stade olympique pourtant voisin. Et ce matin, bonheur: en ouvrant les rideaux, nous sommes inondés d'un soleil conquérant qui fait scintiller l'épais manteau de neige autour des blocs gris et rouges et sur les toits plats des immeubles, jusqu'au Mont-Royal dans le lointain.
«Tu vois comme on a bien fait de revenir maintenant», commente Azur.
Peu après midi, nous descendons appeler un taxi pour nous rendre à l'autre bout de la ville, à la fête que donnent le cousin Claude Aubin et Cécile. Le chauffeur marocain nous fait la conversation sans répit, tout en se fourvoyant sur une avenue encore peu déblayée où la circulation se fait à pas de tortue. À ce rythme, Dieu sait quand nous arriverons chez nos hôtes.
C'est après deux heures que nous débouchons enfin dans la petite rue presque totalement engorgée de neige et de voitures en panne où se trouve leur jolie maison de style tudor: colombages sombres et torchis blanc sous des toits en pente aiguë. Ils nous attendent avec un peu d'impatience, l'heure de passer à table longtemps dépassée. Nous y retrouvons, outre mon frère Antoine et sa compagne Lucie, deux couples d'universitaires et un autre d'enseignants originaires du Lac Saint-Jean comme Cécile.
Celle-ci, qui sait recevoir et adore ça, a préparé deux gargantuesques tourtières de sa région, farcies de lièvre et de volaille en plus des viandes et légumes habituels. Plus quelques savoureux pâtés de porc et boeuf et trois salades. Impossible de ne pas s'empiffrer à l'excès, avec accompagnement d'un bon brouilly, d'un prosecco très fin et d'un vigoureux blanc californien ou australien.
Pour le fromage et le dessert, nous passons au lumineux jardin d'hiver que Claude a fait construire dans sa cour arrière, au coeur d'un magique décor d'allées, de buissons et d'arbustes enneigés. C'est là qu'au milieu d'un faisceau entrecroisé de conversations (voyages, cinéma, littérature, musique, souvenirs communs du personnage hors du commun qu'était notre ami Lucien Gagnon), Azur insiste pour se faire prendre en photo, juste comme le soleil disparaît...

20 décembre 2012

Petit blogue de fin du monde

 Ah, c'est compliqué, Paris! On voulait réserver pour le grand show de l'Apocalypse du 21, mais on s'y est pris trop tard, y'avait plus de places à vendre même à la billetterie de dernière minute de la Place des Ternes. La fin du monde se passera donc de nous. Alors, si vous ne nous retrouvez pas demain soir au Jugement dernier, vous saurez au moins pourquoi! (Et gardez-nous une place au bar, dit Azur)
 Le retour de Barcelone à Montpellier il y a déjà trois semaines s'est bien passé, surtout que la fin du séjour a été embellie par cette fameuse visite à la Sagrada Familia que je me promettais depuis toujours. La basilique est maintenant très avancée (fin des travaux dans une quinzaine d'années à peine, dit-on) et l'intérieur, que je n'avais vu qu'à l'état de chantier il y a des décennies, tient toutes les promesses de l'extérieur.

 Les trois voûtes sont d'une hauteur et d'une envolée à couper le souffle, les gigantesques colonnes ont un caractère végétal très gaudien, la décoration avec ses statuaires de trois genres bien distincts -- primitif médiéval, cubiste et moderniste catalan --, ses céramiques et ses splendides vitraux se combine avec une surprenante réussite au thème néo-gothique de l'architecture...
 En l'absence d'Azur qui, en prenant de l'âge, apprécie un peu moins les hauteurs, je me suis tapé la grimpette (en ascenseur presque tout le long) dans une des tours de la façade, y compris les derniers mètres à pied dans un étroit escalier en colimaçon qui rappelle ceux de Notre-Dame de Paris. Dur-dur pour les vieilles jambes, mais la vue d'une des passerelles d'arc-boutant à 65 mètres d'altitude en valait la peine. D'un côté l'élan des tours, le jet des arches et les plans sinueux des toits écaillés, de l'autre la perspective à vol d'oiseau de Barcelone étalée entre le Tibidabo et la mer.
 La veille du départ, je suis allé faire ma petite tournée habituelle au marché de la Boqueria, à cinq minutes de l'hôtel. Pas tout à fait aussi spectaculaire que la dernière fois (c'était la Semaine sainte), mais l'animation du début des emplettes de Noël valait le coup d'oeil. J'ai vertueusement résisté à l'envie de rapporter un des superbes "jamons de bellota" qui se balançaient partout au-dessus de nos têtes et me suis consolé avec quelques tranches translucides de lomo (soc de porc fumé, un délice!) et une fiole de conyac Lepanto XO -- non, vous n'y goûterez pas cette fois-ci, il reste dans notre réserve spéciale à Montpellier.
 Débarquement au crépuscule, deux jours plus tard que prévu, à la Gare St-Roch dans un froid quasi hivernal; heureusement Ingrid avait eu la bonne idée de laisser tourner le chauffage de l'appartement à mi-régime. Un p'tit coup de réchauffant, et nous étions comme chez nous! La belle surprise de notre retour a été les retrouvailles avec les bons amis Mistouf et Yvelyne Mathias, ex-restaurateurs de haut vol à l'Arboisie devenus chômeurs (temporaires).
Nous avions gardé le contact par courriel et Facebook, mais nous ne nous étions pas vus sauf en coup de vent il y a un an à la fin d'un lunch avec les voisins Chantefort. Cette fois-ci ils avaient tout leur temps, leur seule occupation majeure étant de suivre des cours de "réinsertion au travail" -- en informatique et comptabilité, c'est ça qui va améliorer la finesse de leur fameuse sauce au beurre blanc! Mais le moral est bon, et je les soupçonne un peu d'en profiter pour reprendre leur souffle, après quinze années et plus d'efforts soutenus pour tenir à bout de bras un restaurant hors-norme.
 Quoi qu'il en soit, après nous être retrouvés aux Trois-Grâces, Place de la Comédie où nous avons aussi croisé notre guitariste préféré Fethi, nous avons pu nous offrir le luxe de nous installer pour une belle et longue bouffe au Pescator, Place du Nombre d'or. Tout y a passé: souvenirs communs, jongleries philosophiques, élucubrations politiques, anecdotes journalistiques et culinaires... Au café, les jeunes patrons du restaurant, connaissant la réputation de Mistouf, sont venus se joindre à nous autour de deux bouteilles de fort bon "rhum traffiqué", et la conversation a nettement dévié "métier". Il faisait presque nuit quand nous sommes ressortis prendre le tram vers la maison.
 Ne restait plus qu'à faire nos adieux aux voisins du dessous et aux patrons de la brasserie en face (cuisine fortement améliorée et tables remplies depuis la venue d'un nouveau jeune chef), puis jeter quelques effets dans deux petites valises pour Paris et Montréal.
 Demain, si la planète est toujours là, nous rejoignons les vieux amis montparnassiens Janine et Michel Euvrard autour d'un joyeux couscous!

30 novembre 2012

Retour aux Ramblas

C'était une décision à brûle-pourpoint. Quand ma nièce Geneviève nous a annoncé sur Facebook à quelques jours d'avis qu'elle passait le week-end suivant à Barcelone, nous nous sommes regardés: "Et si on y allait aussi?" 

C'est comme ça que jeudi dernier, nous nous sommes retrouvés à bord d'un TGV pour Figueres, d'où un express espagnol nous a déposés en gare de Sants après un peu moins de quatre heures d'un voyage sans histoire. Il n'y a plus de Pyrénées, comme aurait dit Louis XIV... seulement quelques rampes et tunnels! Déçus l'an dernier par un Méridien-Barcelone relooké à la Philippe Starck (chic mais inconfortable), mais voulant retrouver l'ambiance unique des Ramblas et du Barri Gotic, nous avons choisi juste de l'autre côté de la rue le moins prestigieux mais élégant Montecarlo, à la façade "art nouveau" rappelant la fantaisie de Gaudi.

Bingo! L'intérieur est en grande partie dans le même style et notre "suite junior" est un véritable appartement de 60 m2 avec grande chambre, joli salon et immense salle de bain-douche massage-jaccuzzi pour deux! Le tout pour moins cher qu'une chambre "standard" au Méridien.
Comme un bonheur ne vient jamais seul, vendredi matin, en descendant déjeûner, je trouve à la réception la carte de visite de Paolo Sapio, le photographe italo-espagnol qui m'avait si généreusement fourni la photo-couverture de "Refaire le monde" sans que nous nous soyons jamais rencontrés. Il propose de venir me voir le lendemain soir. Oui, bien sûr.
Le midi, en cherchant à retrouver le chemin du Casa Agusti, le super resto de cuisine traditionnelle que nous avions découvert lors d'un précédent sėjour, nous nous butons sur une manif petite mais animée face à l'Universitat: "Banquiers et politiciens au service des citoyens" réclame une grande banderolle. Tu parles... tant que Rajoy et sa droite néolib demeurent au pouvoir? Faut pas rêver!
Au restaurant, la patronne francophile nous reçoit comme de vieux amis, nous sert un fino et un moscatel avec des olives noires parfumées à l'ail puis nous installe dans sa salle aux saveurs des années 40-50. Jamon jabugo, poireaux aux crevettes en entrée. Je continue avec une goûteuse saucisse botifarra-haricots blancs, mais Azur choisit encore mieux, la paëlla parellada maison dont les viandes et fruits de mer sont décortiqués et intimement mariés au riz brun. Avec un Jardins del Priorat 2008 au-dessus de tout soupçon, c'est le beau-frère Jean, roi incontesté de la paëlla du Plateau Mont-Royal, qui serait impressionné.
En soirée, quelques tapas et une balade en taxi à travers la ville illuminée: vieux quartiers, rénovations le long du port et dans Poble Nou, Gracia et Tibidabo. À part quelques chantiers visiblement laissés à l'abandon et une affluence un peu plus faible dans les quartiers "chauds", peu de traces d'une crise économique et sociale pourtant certaine et profonde.
Samedi, il fait plutôt beau et nous renouons avec la faune des Ramblas et du Raval voisin. En particulier avec Julivert Meu, café-resto étudiant d'une petite rue bien entortillėe où chacun fabrique à son goût le "pan amb tomaquet" pour accompagner une offre aussi large qu'économique de charcuteries, salades, tortillas et autres tapas. Plus bière, cidre et gros rouge de la région. Avec au dessert d'originales et savoureuses figues à l'armagnac.
Retour à l'hôtel pour rencontrer au bar Paolo Sapio, un grand type mince, velu et volubile dans la trentaine. Nous arrivons assez bien à communiquer dans une sorte de sabir à base d'anglais du Latium mâtiné d'espagnol et de français. Lui-même italien, il vit la plupart du temps dans la Rioja voisine avec sa compagne chanteuse, Silvia, et leurs jeunes enfants. Passionné par les mouvements sociaux et politiques, il suit depuis le début les "indignados" de Madrid et Barcelone dont il a abondamment illustré les péripéties sur Internet.
Il filme avec son appareil compact quelques minutes d'interview sur "Refaire le monde" et mes divagations plus ou moins pertinentes sur les évènements récents, qu'il compte mettre sur le Web. Curieusement, je le trouve plus informé et disert sur la  situation en Espagne que sur celle de son pays d'origine... qui est pourtant loin d'être sans intérêt.
Dimanche matin bien tranquille. Nous attendons la nièce Geneviève, qui débarque avec deux collègues (ou ex-collègues? pas clair) juste à temps pour l'apéro. Ils admirent comme il se doit l'Hotel Montecarlo et notre géniale suite "junior", puis partent de leur côté tandis que nous entraînons Gen vers la calle Vergara (ou carrer Bergara, c'est selon) où nous lui faisons nouer connaissance avec les délices de Casa Agusti — joli mousseux "cava" et re-paëlla parellada, notamment.
Malgré une pressante invitation à nous accompagner en soirée au Palau de la Musica voisin, elle nous quitte au crépuscule: elle est ici pour travailler, elle vient de prendre charge de l'organisation des congrès et conférences pour une association médicale internationale qui l'a expédiée de Milan à Madrid à Barcelone pour choisir le site d'un prochain évènement majeur.
C'est donc tout seuls comme deux grands qu'à la nuit tombée nous traversons les étroites allées du Barri Gotic pour le décor échevelé mais fonctionnel du Palais de la musique catalane et les fastes d'un Gran Gala Flamenco qui porte fort bien son nom...

10 novembre 2012

La fête à Lyon

J'ai volontairement omis du chapitre précédent ce qui a pourtant été le clou de notre actuel séjour en France: une expédition de quatre jours à Lyon pour célébrer nos deux anniversaires. D'autant plus agréable que malgré l'octobre généralement maussade et les sombres avertissements de la météo, nous avons eu droit à trois jours de beau temps doux...

Nous avons pris le TGV de Montpellier la veille de ma fête pour débarquer à la Part-Dieu en fin d'après-midi. Nous avions choisi au hasard sur Internet un petit hôtel en plein centre-ville, directement sur la Place Bellecour. Coup de chance! Le Royal Lyon est un véritable bijou plus que séculaire, rénové avec goût dans un style "cocon bourgeois" de l'entre-deux-guerres. Immense chambre bien insonorisée et coin salon confortable. Un bar feutré avec vue sur la place et élégante musique de cool jazz. Sans compter le restaurant, Côté Cuisine, qui est l'atelier-école de l'Institut Paul Bocuse: une gastronomie de haut niveau à prix doux, dans une ambiance sans prétention!
Le lendemain lundi, après nous être baladés un peu dans le quartier voisin de la Presqu'île, nous nous sommes dirigés vers le haut-lieu de notre séjour, le mythique restaurant de la Mère Brazier, repris depuis quatre ans par un chef bourré de talent (et d'ambition), Mathieu Viannay qui a déjà ramené dans ses chaudrons deux étoiles Michelin.
Ici, pas question d'ambiance relax. C'est le grand service avec tout son cérémonial: le maître d'hôtel vous accueille, une hôtesse vous place, le chef de bouche apporte le menu et prend les commandes, suivi du sommelier avec son album de centaines de bouteilles (accent mis sur le beaujolais et les côtes-du-rhone voisins) et ses astucieuses suggestions. Ensuite c'est le ballet des serveurs et serveuses: mise en bouche avec l'apéro, entrée froide, un profond crozes-hermitage débouché pour l'entrée chaude, enfin le chef de bouche qui rapplique avec un chariot sur lequel trône la cocotte en fonte dans laquelle mijote depuis cinq heures LA poularde de Bresse demi-deuil de près de deux kilos qui est la gloire de la maison.
Il lui faut un bon dix minutes pour découper savamment les deux poitrines couleur d'ivoire tacheté de gris ardoise (les lamelles de truffe glissées ici et là sous la peau translucide) qu'il dispose élégamment dans nos assiettes pour les napper d'une sauce à la crème truffée et parfumée du bouillon de cuisson. Nous arrivons à peine à déguster le tiers de nos gargantuesques portions que le garçon-chef revient avec le second service: les cuisses déjà cuites, tout juste sautées dans la graisse. Bonjour l'indigestion! Mais la seule odeur est un tel délice que nous ne pouvons résister à l'envie d'au moins y goûter.
Bien entendu, l'appétit nous est revenu malgré tout quand j'ai aperçu le pléthorique chariot de fromages, tandis qu'Azur se laissait séduire par un "Cube au Chocolat Jivara et Cœur Passion, Sorbet Cacao" qu'elle avait vu voguer quelques minutes plus tôt vers la table voisine.

Au moment de régler la note en sortant, j'ai eu le plaisir de fixer, par la porte entrouverte, Mathieu Viannay lui-même officiant dans sa cuisine, sans doute pour préparer le service du soir. Vous vous doutez qu'après tout ça, une sérieuse sieste s'imposait.
Les deux jours suivants, nous avons baguenaudé dans les quartiers de Lyon, une ville que nous connaissions peu et qui pourtant le mérite. Tantôt en minibus dans la Croix-Rousse, tantôt à pied le long des "traboules" et du Vieux-Lyon, tantôt en car panoramique sur les hauteurs de Fourvière, tantôt en tram dans la toute nouvelle Confluence, tantôt en taxi vers la Tête d'Or en soirėe.Mangeant à la fortune du pot ici dans une grande brasserie, là dans un bistrot à moules ou un des fameux "bouchons" à la cuisine canaille. Une fortune sans grand risque, dans une ville qui se prétend, non sans raison, "Capitale mondiale de la gastronomie".
Deux haltes archi-touristiques, mais incontournables: la Maison des canuts, ces ouvriers de la soie qui ont fait la richesse de la ville aux 18-19e siècles avant d'y semer la révolte... et les premières graines du syndicalisme français et européen; et un amusant "Petit musée du Guignol" consacré non seulement à ces poupées animées proprement lyonnaises, mais à toutes les formes de marionnettes de tous les coins du monde. Ça m'a rappellé le beau temps où j'écrivais pour ce genre de théâtre des "Mains de Croquemitaine" qui n'ont jamais été jouées... que par des comédiens à la télé!
Avant de reprendre le train jeudi, nous avons goûté la succulente et légère cuisine des élèves du maître Bocuse qui officiaient au restaurant de notre hôtel.
C'est à Montréal cet été que je m'étais remis au dessin et à la peinture.  D'abord quelques exercices de style pour me refaire la main, comme ces lys tigrés du jardin de la résidence dont j'ai tiré une stylisation "art nouveau" qui a paru faire grand plaisir à la voisine d'à côté, ou cette péniche parisienne pointilliste offerte à Saumart. Puis des efforts un peu plus ambitieux au pastel, dont une danseuse flamenco virevoltant sous les spots de la Vieille Casa des années 60.
J'ai poursuivi sur ma lancée peu après l'arrivée à Montpellier, encouragé par le temps maussade de cet automne atypique. Cette fois, l'inspiration m'est venue d'abord de souvenirs d'enfance à Québec, mais surtout à Trois-Pistoles. 
Vues des battures à marée basse, pêcheurs d'éperlan sur le "quai d'en-dedans" et surtout ces belles grosses goélettes pansues du Bas Saint-Laurent, dont les passages réguliers pour se charger du bois "de pulpe" qui alimenterait les moulins à papier de Québec rythmaient  l'été de notre village riverain. Me résonnent encore dans les oreilles, après soixante ans et plus, les cris des débardeurs manoeuvrant leurs crochets de fer et le vacarme étrangement musical (comme un xylophone viré fou) du déversement des billots directement des plate-formes des camions dans le ventre des bateaux, au milieu d'un nuage odorant et doré d'éclats d'écorce gavée de résine.
À Montpellier, nous avions déjà renoué avec nos voisins du dessous les Chantefort (dont la fille et la petite-fille habitent Montréal) et avec l'ami guitariste algérien Fethi, qui se produit tous les midis Place de la Comédie. Nous l'avons d'ailleurs entraîné à l'un des clous du Festival de la guitare annuel, le concert de l'exquis intrumentiste classique Aniello Desiderio.
Nous n'avons par contre pas eu la chance de revoir nos copains Mistouf et Yveline qui se retrouvent sans travail: la propriétaire de la résidence des Jardins Saint-Jaume, où ils cuisinaient avec plaisir et talent, s'est sentie forcée de fermer la salle à dîner-restaurant, faute de locataires dans l'immeuble. Quelle bêtise, alors que c'était la seule partie de son affaire qui marchait!
Et le Bum chromé? Il a eu une sortie fort réussie fin juillet en notre absence, à l'occasion du Tour de la Martinique des yoles rondes, pour lequel une entreprise locale l'avait nolisé. Il en est revenu en excellent état, nous disent nos complices martiniquais, et risque de reprendre la mer sans nous pendant la période des Fêtes. En effet, il est peu probable que nous nous rendions aux Antilles avant la fin de l'hiver, préférant rentrer à Montréal directement dans les prochaines semaines...

09 novembre 2012

La vie continue


À côté du politique, le quotidien poursuit son petit train-train de voyages, de rencontres, de retrouvailles et d'activités diverses (notamment gastronomiques!).
Ces dernières semaines, l'ami Dréan nous a entraînés dans deux virées gourmandes, comme pour nous faire regretter la dizaine de jours en Corse où il nous avait conviés au printemps, et où nous n'avions pas pu le suivre. La première sortie s'inscrivait sous le signe du poisson à Sète, où la Palangrotte -- de grande réputation -- fait face au principal canal qui traverse la ville en direction du vieux port. Huitres, soupe de poisson, supions sautés suivis d'une bourride de lotte ou d'un loup "a la plancha" arrosés d'un muscat sec (une merveille dont Jean-Pierre, qui croyait avoir tout goûté des vins de la région, découvrait l'existence) ont fait amplement honneur au renom de la maison.

Hier, la montée vers les garrigues d'Argelliers dans l'arrière pays, avec le copain chanteur Roland Bertier, nous a menés à une trouvaille encore plus fabuleuse.  Cachée au bout d'une petite route tordue et mal pavée, l'Auberge de Saugras occupe un ensemble d'antiques bâtiments de pierre dorée surplombant un ravin. Seule note contemporaine, une jolie piscine turquoise creusée en contrebas.
À l'étage, sept vastes chambres meublées à l'ancienne, la plupart avec balcon, invitent à la nonchalance. Au rez-de chaussée surplombant une terrasse ombragée et la petite falaise, les deux salles du restaurant, d'une convivialité bien campagnarde sous leurs arches et leurs poutres vernies. Au menu du jour, un boudin noir aux pommes qui était un pur délice (j'adore le boudin depuis toujours), suivi d'un suprême de volaille fondant nappé d'une sauce aux cèpes où nageaient aussi quelques rattes sautées au gras de canard. Azur, qui ne voulait pas suivre le mouvement, a hérité d'une foisonnante salade au cou de canard farci, puis d'une pintade rôtie avec haricots verts et ratatouille. Pour démontrer son expertise oenologique, notre hôte a sélectionné là-dessus un Mas Bruguière 2009 tout juste assez fruité. Au dessert, une énorme portion de mousse aux châtaignes avec sauce au chocolat noir... dont il n'est rien resté alors que tout le monde prétendait n'avoir plus faim. L'état d'euphorie qui s'ensuivit a même résisté à l'incontournable embouteillage du retour à Montpellier vers les cinq heures.
C'est en rentrant au Québec au début juin que nous avions eu la douleur d'apprendre la disparition d'un autre vieux copain, qui avait été un des phares de l'humour de la Révolution tranquille: Jean-Guy Moreau a été emporté brusquement le premier mai, tandis que nous célébrions la Fête du Travail boulevard Saint-Germain. Ce qui a été un dur moment pour nous a été un choc bien plus terrible pour plusieurs de nos amis -- les chansonniers Pierre Létourneau, Pierre Calvé, Claude Gauthier et le guitariste Michel Robidoux vivaient presque en symbiose avec lui depuis deux ans qu'ils avaient monté ensemble le spectacle des "Boîtes à chansons" qu'ils promenaient depuis avec un beau succès à travers le Québec. Robidoux, en particulier, en était comme assommé.
En nous réinstallant dans notre confortable appart du LUX Gouverneur, nous avons constaté que la fièvre estudiantine du printemps et la ferveur du "mouvement des casseroles" qui l'accompagnait avaient plutôt baissé, sans doute sous l'effet de la campagne électorale annoncée. D'ailleurs, la plupart de nos colocs retraités réagissaient de plus en plus mal à la vue du "carré rouge" emblématique, auquel ils étaient pourtant plutôt sympathiques il y a trois mois.  "Ça a trop duré", commentaient certains... comme si c'était la faute des manifestants!
La même chose était vraie de mon pamphlet "Refaire le monde" dont paradoxalement, à mesure que sa pertinence était confirmée par la suite des évènements, l'intérêt paraissait diminuer et pour les éditeurs et pour mes copains activistes. Normal, en quelque sorte: ce qui étaient à la mi-2011 des prédictions et des idées souvent à contre-courant devenaient, au cours de 2012, des évidences et des lapalissades.
Je persiste à croire que ma conclusion, sur la nécessité de repenser en profondeur non seulement l'économie mais surtout le système politique, demeure non seulement réaliste et proprement révolutionnaire, mais de plus en plus urgente.  Il suffit de mesurer l'essoufflement des mouvements d'indignés à court de solutions véritables ou leur récupération par diverses factions religieuses ou idéologiques, pour s'en convaincre. L'ennui, c'est que l'âge, l'absence d'appuis concrets et la dispersion des intérêts aidant, je suis moi-même de moins en moins motivé pour poursuivre ma démarche en ce sens.
Cela dit, il était difficile de déprimer au milieu d'un des plus beaux étés dont j'aie souvenance, du plaisir de renouer avec la jouissance physique de la peinture à l'acrylique et du dessin au pastel (notamment un souvenir  assez réussi de la vieille Assoç espagnole, offert à Lucia de Rubio), et entourés comme nous le sommes de voisins et amis chaleureux dont deux ont ressurgi après des décennies de silence.
Michel Lacombe, ancien confrère journaliste spirituel et quelque peu cynique, ex-mari de ma grande amie Monique Groulx, actuel compagnon de la chroniqueuse de La Presse Nathalie Petrowski et encore actif à Radio-Canada, m'a convié de but en blanc au Cherrier, sous prétexte de me soutirer des suggestions de logis et d'activités en Martinique où il planifiait des vacances avec Nathalie pour l'automne. En vérité, la conversation a vite dévié vers nos expériences passées du métier et surtout vers des anecdotes croustillantes, parfois scabreuses, sur nos multiples connaissances communes. Le tout agréablement arrosé comme il se devait.
Suzanne Valéry était comédienne, la meilleure amie d'une de mes amies quand je suis arrivé à Montréal au début des années 1960. En 63, elle tournait "La Vie heureuse de Léopold Z" avec mon bon copain de nuits blanches Guy L'Écuyer et le réalisateur Gilles Carle, dont c'était le premier film important... et dont elle était enceinte. Pendant quelques mois, elle a apporté son grain de folie comme colocataire dans mon vaste et quasi désert appartement de la rue Lincoln, avant que nous nous perdions de vue quand j'ai rencontré Azur.
Nous nous sommes croisés par hasard près d'un demi-siècle plus tard à la mort de Gilles, puis nous sommes retrouvés virtuellement peu après sur Facebook (ça sert quand même à quelque chose!). Soudain, à la fin août, elle m'appelle: "Yves Leclerc, qu'est-ce que tu deviens? Tu sais qu'on est presque voisins? On se voit quand?", exactement comme si nous nous étions parlé la semaine précédente. "On se voit tout de suite, il y a une épluchette de blé d'inde dans le jardin sous ma fenêtre, nous t'y attendons dans trois-quarts d'heure", réponds-je sur le même ton.
D'où de fort joyeuses retrouvailles autour des maïs bouillis badigeonnés de beurre (délicieux), hot-dogs grillés (moyens), bière en fût et vin au pichet typiques de ce genre de fête, avec Ingrid Saumart qui s'était jointe à nous dans l'intervalle. Encore une fois échange de savoureux souvenirs -- la plupart impubliables. Pour terminer un peu plus tard sur un digestif dans notre salon... avant que Suzanne nous quitte pour aller souper avec ses petits-enfants! On n'a plus les grands-mères qu'on avait.
Autre rappel de la belle époque, nous sommes allés une fin d'après-midi prendre un verre dans un des bars de la rue Crescent avec une copine de toujours, Nadia Fauteux. Assis sur la terrasse des Beaux Jeudis (un des rares survivants des années '60 avec son voisin le Sir Winston Pub) ,j'aperçois une plaque signalant que la ruelle voisine porte désormais un nom... celui de Nick Auf Der Maur, ancien joyeux luron des nuits montréalaises, journaliste puis personnage politique hors du commun sur la scène municipale. La première fois que tu vois une rue (même si ce n'est qu'un bout d'allée) porter le nom d'un copain de jeunesse, ça fait un assez curieux effet!

Dans l'intervalle, nous nous étions offert avec des voisins (les Lebarbé et Didier Calvet et Claudine, pour ne pas les nommer) une fiesta de homard préparée sur mesures dans la salle à dîner de l'immeuble par notre chef-maison Bruno Ferrès. Il nous avait choisi une collection de jolis bestiaux variant entre 1 1/4 et 1 1/2 livres, cuits au goût de chacun. Heureusement, dans cette résidence, personne n'est gourmand!