21 septembre 2009

Un verre à Happy Island

(21 septembre 2009) Nous sommes rentrés au Marin tout doucement hier à la nuit tombante. Les voisins de ponton maîtres de la Marie-Joseph, Florence et Michel, étaient là pour nous aider à amarrer le Bum chromé à son emplacement habituel, toujours disponible, et pour nous faire part des dernières nouvelles de la Martinique, rien de bien excitant. La plus triste nous est venue de Paris, où la grande amie Gisèle Maia de Marie-José vient de perdre sa fille Dominique, victime d'un terrible cancer. Mais je reprends où je vous avais laissés. Après l'anniversaire d'Azur célébré de si belle façon à Mayreau il y a douze jours, pas question de reprendre la mer le même soir. C'est donc seulement le matin suivant que nous avons levé l'ancre pour Union, un saut de puce rendu nécessaire par les exigences un peu folkloriques des frontières grenadines: les îles de l'archipel se partageant entre deux pays, Saint-Vincent et Grenada, on passe son temps à visiter les douaniers et à hisser de nouveaux pavillons de courtoisie pour peu qu'on ait envie ou besoin d'aller d'un village à l'autre. Et comme toutes les localités n'ont pas des postes de douane, ça impose des parcours parfois fantaisistes qui sont un des rares désagréments de ce coin de paradis. De toute façon, cette courte escale m'a permis de contenter une vieille envie, celle de visiter ce qui est sans doute le bar-restaurant le plus "les pieds dans l'eau" de l'hémisphère. Happy Island est une île minuscule, en grande partie artificielle, construite à l'abri du récif coralien, au beau milieu de la rade de Clifton à partir de coquilles de lambi, de sable et d'un peu de béton par un rasta unionien imaginatif, Janti, qui y habite en permanence. La seule façon de s'y rendre est évidemment en bateau (annexe de voilier ou "water-taxi" disponible dans la rade). On accoste au pied de trois marches menant à une terrasse meublée de quelques tables et d'un douzaine de chaises dépareillées, devant une originale bicoque coiffée de feuilles de cocotier et de panneaux solaires qui alimentent deux frigos et un gigantesque système de son. Le sympathique patron, toujours en train de travailler avec un acolyte pour agrandir et améliorer son domaine, vous accueille avec une bière ou un excellent punch aux fruits avec ou sans rhum, et s'asseoit avec vous pour faire un brin de conversation. Il a récemment fini d'aménager son intérieur en un original mélange de pièce à vivre, discothèque et snack-bar où, dès que la phase actuelle de leur projet (un "pit" à barbecue qui s'ajoute à leur vivier de langoustes) sera terminée, il pourra faire des soirées de poulet et homard grillés aux accents de reggae, beau temps-mauvais temps. Le lendemain, nous nous sommes arrêtés à Carriacou, la première des îles appartenant à Grenada (donc re-douane), d'où nous sommes repartis presque aussitôt pour l'île principale. Contrairement à notre attente, la traversée a été ponctuée d'un grain rageur marqué de rafales de 25 noeuds et plus, accompagné d'une pluie diluvienne contre laquelle il a fallu déployer tous les coupe-vent et blousons inutilisés depuis la traversée de l'Atlantique. C'est donc avec un certain soulagement que nous nous sommes pointés en toute fin de journée dans la paisible rade de St. George, la capitale de Grenada, pour accoster à la nouvelle marina de grand luxe de Port-Louis, propriété de Camper & Nicholson, une société spécialisée dans la vente et la location de super-yachts. Les larges pontons s'étendent dans un lagon très calme à l'entrée étroite, presque au milieu de la ville. Les installations sont impressionnantes et les services variés et courtois, malgré quelques anicroches visiblement causées par le manque de rodage des équipements et le peu d'expérience d'une bonne partie du personnel. Il y a aussi le caractère très "américain" de l'ensemble: pas d'approvisionnement en alcools, charcuteries et fromages de qualité, menu du midi entièrement composé de hamburgers, sandwiches et salades, carte des vins inexistante, etc. En revanche, une superbe piscine entourée de transats et ombrée de parasols accueille les marins visiteurs, juste à côté d'un bar sympa, offrant un beau panorama sur le lagon et la ville. Et comme ledit bar est équipé d'un grand écran plat de télévision dernier cri et que ce week-end était précisément celui de la fin du U.S. Open de tennis, pas besoin de dire que nous y avons passé pas mal d'heures -- d'autant plus que, le mauvais temps à New-York aidant, le tournoi a débordé sur la semaine suivante. Nous avons donc eu droit aux demi-finales femmes (notamment à la crise de colère qui a coûté le match à Serena Williams) et hommes, et à des bouts des finales. En effet, la pauvreté du menu nous a chassés vers un resto plus intéressant au milieu du match des femmes, et le lendemain soir, c'est un black-out total de la marina qui nous a privés des deux derniers sets de la finale Federer-del Potro. Tant pis. Dans l'intervalle, nous avons pris une journée pour refaire connaissance avec l'intérieur de l'île. Un grand taxi presque confortable nous a d'abord amenés tout au sud, au Phare Bleu, un centre hôtelier doublé d'une petite marina bien cachés au fond d'une anse protégée par un îlot. Les bureaux de la marina partagent avec un élégant restaurant le pont d'un ancien bateau-phare amarré à la jetée. À terre, un second bar-restaurant ouvert sur la baie nous a permis de rencontrer un Québécois, Michel Gagnon, qui navigue dans la région sur son monocoque, le Graffiti. Nous avons ensuite remonté la côte atlantique, aux reliefs spectaculaires, jusqu'à la petite ville de Grenville, que nos avions beaucoup aimée lors d'un précédent passage. Le lunch, pris dans un joli boui-boui simplement intitulé "Good Food", a consisté en un plat unique de cuisine locale: une énorme platée de légumes et de riz relevés de piment et surmontés au choix d'une portion de poisson, de poulet ou de porc. Après nous être baladés dans le pittoresque et mouvementé marché du samedi, nous sommes rentrés en coupant par le centre de Grenada, traversant le parc national Grand Etang, aux montagnes et vallées à couper le souffle. En conséquence, c'est seulement mardi avant midi que nous nous somms remis en route vers le nord, le long d'une côte grenadienne quand même assez venteuse pour nous permettre de progresser à un bon rythme. Une fois à la pointe nord, nous avons dévié de notre route pour aller longer le petit archipel peu fréquenté qui entoure l'Île Ronde, du côté Atlantique. Une navigation assez sportive entre des rochers entourés de remous, dans laquelle Marc et moi nous sommes délectés mais qu'Azur a un peu moins appréciée. Surtout que le vent soufflait de l'est-nord-est en rafales atteignant les 25 noeuds, du bon air pour faire du près... mais aussi pas mal de brassage. Les mêmes conditions ont continué de régner pendant une grande partie de la remontée, jusqu'à l'arrivée à Blue Lagoon, jolie marina à l'extrême-sud de Saint-Vincent dans la soirée de vendredi. Le skipper était seulement un peu frustré de n'avoir jamais l'occasion de déployer le vaste gennaker du Bum, que nous avions hissé pour la première fois: ou bien les vents étaient trop forts, ou ils soufflaient dans la mauvaise direction Samedi soir, mouillage sans histoire dans l'anse entre les Deux Pitons, un de nos coins favoris de Sainte-Lucie. Presque personne sur les bouées et mer tranquille, à un endroit où le vent souffle parfois sérieusement. Hier, enfin, toute la remontée jusqu'à la Martinique s'est faite au moteur, avec le secours bien épisodique de la grand'voile. Voyant que de toute façon nous arriverions assez tard, nous sommes arrêtés à Rodney Bay pour douane, baignade et un buffet-lunch étonnamment bon dans un resto d'hôtel directement sur la plage. Une fois rentrés au Marin, nous nous sommes rendu compte que nous avions assez fait de bateau pour le moment; pendant quelques mois, nos prochains projets et voyages se passeront "sur le plancher des vaches", comme dit Azur.

13 septembre 2009

Réveil de fête en chanson

(8 septembre 2009) Azur a eu droit à une très jolie surprise ce matin. Nous étions encore couchés dans notre douillette cabine du Bum chromé lorsqu'une belle voix mâle s'est mise à chanter directement sous notre hublot: "Joyeux anniversaire, Joyeux anniversaire Marie-José!" Pas très étonnant ni très original en soi... sauf que nous étions au mouillage dans la baie de Mayreau, au beau milieu des Grenadines (pour savoir comment nous étions arrivés là, voir plus loin), et que personne de nos connaissances ne devait se trouver à moins de cent milles marins du bateau. Le temps d'ouvrir le rideau pour jeter un coup d'oeil dehors, le mystérieux chanteur avait disparu.

Deux heures plus tard, à la fin du petit déjeuner, nous avons eu le fin mot de l'histoire. Philippe, membre émérite du personnel de la Marina du Marin et fanatique érudit de jazz et de musique créole, se trouvait en vacances sur un cata loué par des amis, et il nous avait aperçus la veille au soir en entrant par hasard dans la même baie. Au lieu de venir nous trouver, se rappelant que ce huit septembre était le jour de naissance d'Azur, il a attendu le matin... et s'est pointé en annexe avec une des plus belles voix de la Martinique, Ralph Thamar (le chanteur du groupe Malavoy) pour lui pousser cette matinale sérénade! Philippe, Ralph et le capitaine du bateau, un sympathique traiteur de Ducos, ont donc rappliqué à bord du Bum vers les 9h30 (l'apéro peut commencer tôt sous les Tropiques) pour un ti'punch - ou deux - ou trois, enfin, vous me comprenez. Il va sans dire qu'une fête si bien commencée ne pouvait mal finir. Il s'en est donc suivi une baignade prolongée dans les eaux calmes et parfaitement turquoise de la baie, puis un barbecue de langoustes soutenu par un gentil riesling alsacien, des mangues bien mûres et un rhum vieux pour clore le tout. Nous étions arrivés aux Antilles il y a une douzaine de jours, au milieu de la semaine suivant notre week-end cévenol chez les Chantefort. Dès notre installation à bord du Bum, il était entendu qu'à la première occasion, nous prenions le large. Nous avons donc fait une tournée abrégée de quelques copains, téléphoné aux autres, mis fin au bail du mini-appartement qui devait nous servir d'entrepôt (mais ne l'avait jamais fait), rencontré notre virtuose charlevoisien de l'entretien Jean-Sébastien et notre skipper Marc, lequel nous a confirmé qu'il était disponible pour nous aussi longtemps que nous en aurions besoin. C'était précisément ce que nous avions envie d'entendre. Dès lundi dernier, nous avons foncé chez Annette (le supermarché Champion du coin) faire les provisions, avec la ferme intention d'appareiller le lendemain matin. Mais l'aube de mardi s'est levée toute grise et détrempée, victime d'une vilaine onde tropicale. De plus, l'annonce de la formation d'un futur ouragan Fred pointant dans notre direction nous obligeait à reviser notre projet de monter vers le nord (Guadeloupe, Antigua etc.). Nous avons donc attendu la mi-journée pour aller mouiller au large de Sainte-Anne, où Marc estimait qu'il devait s'arrêter quelques heures pour gratter des coques infestées d'algues et de quelques coquillages intempestifs. Le mauvais temps aidant, ce qui devait être un mini-nettoyage s'est prolongé jusqu'au lendemain matin. Par chance, le temps s'est remis au beau mercredi matin et c'est sous un ciel à peine nuageux et par bon vent que nous avons pu mettre le cap sur Sainte-Lucie.
Le reste du voyage jusqu'à ce matin a été pratiquement sans histoire, seulement émaillé de ces petits incidents qui ponctuent tout délicatement les jours heureux: deux nuits paisibles dans le confort inattendu de la nouvelle marina de Rodney Bay, presque déserte à cette saison sauf pour l'Unicorn, le "bateau pirate" qui a servi au tournage des "Pirates de la Caraïbe" et que nous avions comme voisin de ponton, des conversations amusantes et paresseuses autour d'une bière ou d'un punch, un poisson (sûrement un gros?) qui s'est échappé en cassant notre ligne, la découverte d'une très bonne marque de "beurre de pinottes" des Antilles anglaises, le petit regret que notre repaire sainte-lucien préféré, Dasheen's, soit fermé pour cause de rénovations, une rapide et confortable descente directement sur Bequia grâce à des vents atypiques frôlant les 25 noeuds alors que la météo prédisait presque calme plat; 
une bagarre épique entre mouettes et poissons-coffres des Tobago Cays autour des miettes de pain que leur jetait Azur; et ainsi de suite.
Un moment, ce sont des voiliers de poissons volants argentés qui lèvent sous la proue pour aller replonger cinquante ou soixante mètres plus loin. Souvent surveillés d'un oeil intéressé par les goélands et fous de bassan qui nous tiennent compagnie presque constamment. Ou alors de belles grandes tortues de mer dont les carapaces marron clair émergent entre deux vagues, suivies brièvement d'une tête au regard inquisiteur.
Ou (plus rarement cette fois-ci) de petites bandes de dauphins gris-bruns qui viennent longer les coques, apparemment attirés par les musiques qui sortent des haut-parleurs du skybridge, en particulier les binious de Soldat Louis et les Chants de la marine à voile de Raoul Roy.
De toute façon, après les festivités d'aujourd'hui, nous nous contenterons d'une nonchalante excursion aux Tobago Cays avant de rentrer à Mayreau pour une longue sieste et une seconde nuit au mouillage.

18 août 2009

Une (sainte) virée dans les Causses

(18 août 2009) La France est un pays laïque. Vous me le dites, je veux vous croire... encore faudrait-il qu'elle le prouve! Nous en avons fait de nouveau l'expérience samedi matin, au moment de partir pour Millau rejoindre nos voisins et amis Chantefort.

"Autobus à 8h45 du lundi au samedi - à 11h05 les dimanches et jours fériés...", dit l'horaire d'Hérault Transport. Nous étions donc à la gare routière bien avant 8h30 ce samedi 15 août, à attendre patiemment avec une bonne demi-douzaine d'autres voyageurs. À notre arrivée, pas un bus en vue.
Un quart d'heure se passe, il en pointe enfin un... ouf! Il décharge ses voyageurs, remplace son panneau "MONTPELLIER" par un disant "GARAGE" et se prépare à repartir. - "Vous n'allez pas à Millau?" - "Vous voyez pas, c'est écrit GARAGE." - "Alors où il est, le bus de Millau?" - "J'en sais rien, c'est pas mon boulot."
À 9h00, un autre bus arrive de Clermont-L'Hérault, dont le chauffeur est plus coopératif. Il ne va pas à Millau, mais il nous donne le No du bureau d'Hérault Transport. Qui aboutit à un message enregistré: "Bonjour, nos bureaux sont ouverts du lundi au vendredi, de 8h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h..." Ça nous fait une belle jambe! Le chauffeur, décidément dans le club des gentils, fouille sur son portable et nous déniche le numéro du garage des bus de l'Hérault.
Par miracle, ça répond. Cependant, le type qui j'ai au bout du fil n'est au courant de rien; il promet de se renseigner et de me rappeler immédiatement. Contre toute attente, il tient parole... mais voyez l'entourloupe: "Désolé, il n'y a pas de bus ce matin. Je vous explique. Du lundi au samedi, c'est valable à condition que le jour ne soit pas férié; or, aujourd'hui, c'est samedi, mais c'est aussi l'Assomption de la Sainte-Vierge, donc jour férié, donc horaire du dimanche!" CQFD. Si j'étais la Sainte-Vierge, je serais tellement gêné que j'en endosserais la burqa.
Heureusement, face à la gare, il y a un stand où flâne un des taxis que nous connaissons. Par chance, en ce beau samedi matin, il a envie d'aller se balader dans la nature au lieu de faire le poireau en tête de ligne, si bien que nous négocions un prix correct pour l'assez long trajet (une heure et quart) jusqu'à Millau, où nous arrivons juste à temps pour que la copine Michelle vienne nous cueillir. Bien nous a pris de venir quand même, car elle et André nous ont concocté un week-end délicieux dans ce qui s'avère leur région de prédilection, et son coin natal à elle.
Ça commence par la contemplation obligée du Viaduc, qui est à la fois une prouesse technique et à mon goût une réussite architecturale: on dirait une collection d'éventails blancs déployés, flottant presque en apesanteur sur la vallée où se niche la ville. Loin d'enlaidir ou de dénaturer le décor, il faut avouer que ça y ajoute un élément d'élégance et de légèreté (je n'ai pas résisté à l'envie de piquer une superbe photo sur le Net).
Millau même, dont Michelle nous dit qu'elle a longtemps été un gros bourg à moitié endormi, en a clairement profité: beaucoup de constructions du vieux quartier ont été restaurées agréablement, les activités y sont en plein boum, le tourisme est ostensiblement florissant et le renommé marché du samedi, où nous nous arrêtons, montre autant de variété et de qualité dans les produits que de vitalité dans l'achalandage. J'y trouve un intrigant "pâté paysan aux trompettes de la mort" que je dédierai à ma soeur Marie, la plus mycologue de la famille.
Nous prenons ensuite la route grimpante et sinueuse du Causse Noir et du village de Lanuéjols, où se trouve la maison de campagne de nos amis. C'est un tout petit bourg (un peu plus 300 habitants) typique des hameaux semi-montagnards plus ou moins désertés de la région, dont cependant une bonne partie des maisons ont été joliment retapées et transformées en résidences secondaires par des citadins des villes les plus proches.
Celle des Chantefort est adossée à la propriété familiale des parents de Michelle, maintenant occupée par sa soeur. Le rez-de-chaussée sert de cave et d'entrepôt, le premier étage abrite la cuisine et la chambre principale, le second deux autres chambres (dont la nôtre), plus une salle de bain au plafond bien pentu et un bureau ouvrant sur un joli patio couvert, taillé dans la colline à l'arrière, qui joue le rôle de salle à dîner par beau temps. Le tout rénové grand confort, tout en respectant l'antique rudesse des murs. Le temps de nous installer, notre hôtesse a préparé un élastique et savoureux aligot pour accompagner trois sortes de saucisses grillées, dont nous nous régalons. La sieste vient tout naturellement après ça.
Au réveil, nous trouvons André rivé au petit écran qui diffuse la première corrida de la Fiesta de Bilbao. Notre copain, aficionado affirmé et sans complexes, a trouvé le tour de s'abonner à la télé espagnole par satellite, pour être sûr de ne rien rater des activités taurines d'outre-Pyrénées.
Une fois la dernière mise à mort exécutée et la dernière carcasse traînée hors de l'arène par le classique attelage de trois chevaux blancs, nous redescendons sur la place du village où, derrière une belle vieille fontaine, se déroule une partie de pétanque acharnée (si un jeu aussi civilisé peut être ainsi qualifié?).
Un court trajet nous dépose à l'entrée du Château d'Ayres, un ancien prieuré aux murs couverts de lierre tout naturellement transformé en hôtel de charme. Le patron Jean-François Demontjou tombe dans les bras de nos hôtes, visiblement des habitués, et nous accueille avec chaleur. Il nous fait rapidement visiter les lieux (c'est l'heure du "coup de feu") puis nous installe à une table toute rose dressée dehors sous d'immenses chênes et sequoias. Après avoir mangé (légèrement, because l'aligot du midi) et bu un fitou très parfumé, nous causons un moment avec notre amphitryon, maintenant plus libre de son temps, et complétons la visite d'une série de salons magnifiquement tapissés et meublés et d'une salle à dîner intérieure qui me fait irrésistiblement penser à celle de la Belle et la Bête de Cocteau!
Dimanche avant-midi, Michelle nous entraîne sur les petites routes du voisinage, visiter d'abord un très beau hameau voisin fait de bergeries anciennes coiffées de lauzes (toits de pierres plates), où se déroule une fête en l'honneur de la restauration du four à pain traditionnel. Une nouvelle série de côtes en lacets plonge dans la vallée voisine puis remonte sur l'autre flanc à travers la forêt de l'Aigoual, jusqu'à la montagne du même nom.
Sur le sommet pelé, parsemé de bruyère et exposé à tous les vents, se dresse une curieuse construction à tourelle qui est, de fait, une station météo. Il y a foule, moins pour le petit musée scientifique que pour le panorama spectaculaire embrassant les quatre points cardinaux (et, par temps clair, des paysages de treize départements). Malgré le brouillard de chaleur qui trouble un peu la vision, nous identifions facilement le Pic-Saint- Loup dans la direction de Montpellier au sud, les crêtes des Cévennes au nord, les ondulations du plateau du Larzac et même les vagues silhouettes neigeuses des Alpes à l'est.
La forêt que nous traversons en redescendant, en grande partie de conifères, nous fait fortement penser à certains paysages des Laurentides -- il n'y manque qu'un lac ou deux. Le temps de revenir à Lanuéjols, André a fait griller des côtes de mouton tout en causant avec son ami et complice tauromane Bernard, venu se joindre à lui pour les prochains jours.
Re-sieste un peu plus courte, et re-corrida à laquelle nous assistons cette fois presque en entier: le satellite nous a quand même lâchés temporairement au milieu du spectacle, déboussolé par une ondée aussi soudaine que vive. Commentaires assez acidulés de nos deux experts sur la qualité inégale des taureaux et celle, encore plus modeste à leur avis, des toreros.
À la demande d'Azur, changement de chaîne pour attraper la fin de l'Open de tennis de Montréal qui, ô surprise, oppose l'Argentin Del Potro à l'Écossais Murray, alors que tout le monde salivait dans l'attente de la première confrontation Nadal-Federer depuis Madrid. J'avoue que cela enlève pas mal de piment à l'affaire, qui fournit pourtant un assez bon match jusqu'au milieu de la troisième manche, où brusquement l'Argentin craque et s'effondre.
Hier midi, avant notre départ, Azur a invité tout le monde à l'hôtel voisin, dont André et Michelle nous vantaient avec raison les prouesses en matière d'omelette aux cèpes. Après un fort bon déjeuner consommé en toute lenteur (disons que le rythme du service était bien méridional), nous avons laissé nos deux aficionados assumer en célibataires leur passion tauromachique, tandis que Michelle nous ramenait à Montpellier en empruntant le chemin des écoliers qui conduisait à travers les paysages à couper le souffle des causses (hauts plateaux du Massif central) au Cirque de Navacelles.
C'est un immense canyon, "le plus grand d'Europe" se vante le guide touristique, qui forme un amphithéâtre descendant en pentes abruptes sur trois cents mètres de hauteur jusqu'au petit village de Navacelles et à la cascade de la rivière Vis, tout au fond. Quel paysage! Nous nous arrêtons longuement pour le contempler, d'abord en arpentant le belvédère qui en longe un flanc, puis en sirotant un rafraîchissement dans un café qui le surplombe. Assez curieusement, la seule oeuvre littéraire qui y soit liée (à ma connaissance du moins) est un poème du Québécois Jean-Guy Pilon que j'avais lu dans un des premiers numéros de Liberté, quand j'étais encore étudiant. Souvenirs de jeunesse...
Nous rentrons finalement à Montpellier en longeant les belles Gorges de l'Hérault, au moment où le soleil tombe sur une journée de vraie canicule (37° à l'ombre) qui, par chance, nous a épargnés en grande partie sur nos routes de montagne. Et puis tiens! Les multiples plaisirs du week-end nous ont même fait oublier les péripéties autobuso-religieuses d'avant-hier...

12 août 2009

Tour de France, canard et Manitas

(10 août 2009) Pour une fois, nous avions délaissé notre repaire parisien habituel de l'avenue Kléber pour un hôtel de charme rue Monsieur-le-Prince, à trois pas de l'Odéon et du Luxembourg. Chambre coquette (un peu petite) sous les toits, petit déj dans une cour intérieure de vieilles pierres et de fer forgé adoucis par des giclées de plantes vertes, personnel qui vous traite comme de vieux amis... L'atmosphère en ville était celle, particulière, du Paris touristique de la fin juillet, un peu moins achalandé que de coutume (sans doute un effet de la crise). Moins de Parisiens, de restaurants ouverts, de pollution, d'encombrements de circulation; plus d'étrangers un peu perdus, de files de grands cars, de queues devant les monuments. Nous en avons profité pour nous balader sur les quais, flâner sur les berges de Paris-Plages qui débutait, écumer les bouquinistes et les revendeurs de disques. Aussi pour explorer un ou deux coins que nous connaissions moins, notamment le Parc André-Citroën,

dans le 15e juste à côté du Pont Mirabeau chanté par Apollinaire et Ferré, en vue de la version originale de la Statue of Liberty de Bartholdi qui, comme tout le monde le sait, réside sur une île au milieu de la Seine. Le Routard nous a pilotés vers trois bons choix de restaurants à prix moyen: l'Auberge Etchégorry pas loin de la Place d'Italie dans le 13e, cuisine basque et accueil chaleureux; le Progrès, bistro archi-parisien (cuisine idoine et serveuse-maîtresse-d'école rigolote) au début de la rue de Bretagne dans le Marais; et I Golosi, un italien comme on les aime avec pour patronne une mamma comme on n'en fait plus, rue de la Grange-Batelière pas loin des Grands Boulevards dans le 9e. Nous en avons retrouvé un quatrième, d'un charme fou: le Dôme du Marais, rue des Francs-Bourgeois près de la rue Vieille-du-Temple. Tous fortement recommandés. Nous nous étions promis d'aller voir au moins deux ou trois spectacles, mais même la lecture exhaustive de Pariscope et de l'Officiel des Spectacles n'a rien déniché de vraiment intéressant: des reprises éculées et des boulevards sans élan au théâtre, des chanteurs peu connus dans les cabarets, des musiciens de 3e ordre dans les boîtes de jazz. À défaut de mieux, l'événement central de notre séjour a donc été l'arrivée du Tour de France sur les Champs-Élysées, le dernier dimanche. Nous avions eu l'heureuse idée d'aller bruncher à la terrasse du Drugstore Publicis, à trois pas de l'Étoile. L'assiette n'avait rien de pharamineux (les prix non plus, heureusement), mais comme position stratégique, alors pardon!
Le personnel a vite compris que nous étions là pour le point de vue et que nous n'avions pas l'intention de lâcher notre table aux toutes premières loges tant que la dernière boucle ne serait pas courue. Plutôt que de s'en offusquer, ils s'en amusaient et se sont ingéniés à nous faciliter la vie, m'offrant même une chaise sur laquelle grimper pour faire des photos au passage des coureurs! Il faut dire qu'Azur, avec son flair habituel, avait déniché une Réunionnaise parmi les serveuses, et en un tour de main s'était fait des complices de tout le personnel féminin. Et comme un des garçons, passionné de voile, a compris que nous avions un joli cata aux Antilles... Ceci dit, rien de bien spectaculaire à raconter sur la course même: longtemps avant l'arrivée à Paris, la messe était dite et tout le monde savait que l'Espagnol Contador gagnait et que le "revenant" américain Armstrong le suivait de près. Il restait à admirer le spectacle, bien plus dans la foule que sur la piste, et à se tordre le cou pour tenter d'apercevoir le sprint final qui se déroulait en fait à l'autre bout de l'avenue. Nous en avons rapporté un joli parasol jaune dont l'inscription "Tour de France 09" prouve au moins que nous y étions. Beaucoup plus consistant a été l'autre sommet du séjour parisien (bon, vous allez encore dire que je ne parle que de bouffe, mais tant pis), un somptueux déjeuner au Relais Louis XIII, rue des Grands-Augustins, deux étoiles depuis toujours dans le Michelin et un décor historique fabuleux. Au menu, une quenelle de brochet fondante comme ça se peut pas, après laquelle nous avons partagé un croustillant caneton challandais dont la poitrine était rôtie et la cuisse confite.
Rien de surprenant à cela, le chef Manuel Martinez a fait ses classes à la Tour d'Argent, fameuse pour ses canards numérotés. Apprenant cela lorsqu'il est venu nous saluer au milieu du repas, Azur s'est mise à échanger avec lui des anecdotes plus ou moins olé! sur son ancien patron Claude Terrail, avec qui elle copinait dans les années 50-60. Résultat, nous qui étions entrés comme de vagues clients-touristes sommes sortis deux grosses heures plus tard traités comme des enfants de la maison, après un dessert à se damner et quelques digestifs d'un âge vénérable. Retour par le TGV à Montpellier, puis une semaine complète pratiquement sans bouger un orteil pour récupérer de ce mois de vagabondage. C'est tout juste si nous avons défait les bagages le troisième jour! Heureusement, les Chantefort du dessous ont sonné la cloche du réveil en montant prendre l'apéro pour nous inviter chez eux à Millau, le week-end prochain. Au programme, visite du fameux viaduc et du célèbre marché de produits gourmands régionaux; ça se refuse pas! Dans l'intervalle, Jean-Pierre Dréan a aussi rappliqué pour nous intimer l'ordre exprès de l'accompagner samedi soir dernier aux Arènes de Palavas, où se tenait une grande Fiesta Gitana en l'honneur de Manitas de Plata.
Nous nous sommes donc retrouvés dans une pizzeria semi-sympa (le semi, c'était pour la patronne un peu grincheuse) avec une joyeuse équipe composée à parts égales de Français et de Québécois. Il y avait notamment le fils d'Yves Corbeil et sa copine bordelaise, ainsi que le cancérologue qui avait soigné Dréan à Montréal et sa femme, en vacances dans le Midi. Après une pizza à la brandade de morue (si-si-si, c'est très bon), nous nous sommes dirigés vers les arènes sous un ciel noir zébré d'éclairs. Dréan nous a fait entrer par la porte des artistes (bien sûr, il connaissait tous les organisateurs), puis nous nous sommes faufilés par l'escalier des W.C. pour trouver une bonne place plus haut dans des estrades quelque peu dégarnies. Pas surprenant, il tombait des gouttes à toutes les dix minutes et le tonnerre roulait presque sans arrêt, à tel point qu'on s'est demandé pendant près d'une heure si le spectacle allait avoir lieu. Ce que nous ignorions, heureusement, c'est qu'au même moment les dunes qui forment le bord de mer de Palavas étaient assaillies par un véritable ouragan pimenté par la foudre, qui a saccagé paillottes et campings et donné une sacrée frousse aux estivants. Mais assez curieusement, le mauvais temps a entièrement épargné la zone des arènes, si bien qu'avec près d'une heure de retard, la Fiesta a pu se mettre en branle.
Le projet, à première vue une bonne idée, était d'illustrer par la musique et la danse le long voyage qui a mené les gitans de leur lieu d'origine dans le nord de l'Inde à travers l'Asie, l'Europe et le Proche-Orient jusqu'aux Balkans d'un côté, au Maroc et à l'Espagne de l'autre. Le tout devant se dérouler sur une scène dressée sur le sable des arènes, devant un attroupement représentant un campement de gitans avec feux de camp, femmes qui dansent, enfants qui jouent et animaux qui errent en liberté. Malheureusement, la combinaison d'une nervosité évidente causée par le mauvais temps et les retards et d'un manque flagrant de préparation et d'entente entre les groupes participants a complètement saboté le rythme et les enchaînements, surtout en première partie. Musiciens indiens, gypsies hongrois et guitaristes-chanteurs andalous étiraient leurs pièces à n'en plus finir, avec en plus d'interminables interruptions muettes pour ajuster les équipements et le dispositif, tandis que les figurants du campement communiquaient leur palpable ennui au reste du public. Il devait bien être minuit quand, grâce surtout à un (excellent) ensemble de flamenco qui a eu le coup de génie de faire enfin le pont entre la scène en haut et le campement gitan en bas, le spectacle est retombé sur ses pattes... mais entre-temps, une bonne moitié des spectateurs avaient pris le large.
Ceux-là ont cependant raté une finale qui rachetait tout le reste: Manitas, qui avait célébré la veille ses 88 ans, faisant le tour de l'arène tout de blanc vêtu dans une décapotable turquoise des années '60, avant de monter sur scène guitare en main jouer quelques-uns de ses airs les plus aimés (ses "mains d'argent" ont encore les doigts extraordinairement agiles). Puis l'ensemble des participants sont venus se joindre à lui sur l'estrade pour compléter une fiesta qui se poursuivait encore à notre départ, passé deux heures du matin.

01 août 2009

Escapades écossaises

(20 juillet 2009) Nous avions l'intention de passer au moins deux jours dans l'intérieur du pays, mais les charmes de l'Apex Hotel et la lassitude de changer de gîte tous les deux jours nous incitent à changer notre projet. Nous resterons centrés sur Édimbourg, mais ferons une grande journée de tournée dans les highlands, possiblement jusqu'au fameux Loch Ness.
Duncan, le chauffeur trentenaire déniché par l'hôtel, vient donc nous prendre un matin à mi-séjour pour nous emmener d'abord au typique village de Dunkeld, dont le charme a curieusement résisté à l'inévitable touristisation galopante.
Flânerie dans les rues (et une ou deux boutiques), et surtout une heure toute paisible passée dans le parc et les ruines de l'abbaye dont la nef sert encore d'église paroissiale.
Nous nous attardons avec délectation sous les arbres immenses et sur les pelouses qui descendent en pente douce vers une paresseuse rivière où les gens du pays, assis sur des tabourets pliants, pêchent la truite sans même nous accorder une seconde d'attention.
Pénétrant dans les terres hautes, au gré de vallées se faufilant le long de vifs ruisseaux enserrés entre des collines de plus en plus abruptes, nous débouchons sur le spectacle étonnant de Blair Castle,
vaste château moyen-âgeux hérissé de tourelles et de créneaux... mais entièrement peint en blanc sous ses toits d'ardoise sombre.
Courte promenade du côté de son parc aux cerfs, où une nombreuse famille (mâle, une dizaine de femelles et trois ou quatre bambis tachetés presque trop gracieux pour être vrais) broute tranquillement à l'écart des touristes, ne s'approchant que lorsque le gardien leur apporte à manger.
Après un détour vers le "Jardin d'Hercule", un parc à l'italienne entourant un bel étang aux nénuphars en fleurs, nous reprenons la route vers le nord et la distillerie de Dalwhinnie (en Écosse, tous les villages ont l'air d'avoir des noms de scotchs single-malt... ou vice-versa).
Le quinquagénaire alerte -- faut nous voir galoper derrière lui dans les escaliers -- qui nous fait visiter est passionné par son sujet, qu'il connaît clairement de première main. Il nous fait passer par toutes les étapes, du maltage de l'orge qui s'effectue traditionnellement sur le plancher même de la distillerie, jusqu'à la double ou triple distillation puis au coupage (à l'eau pure) et au vieillissement dans une cave sombre où sont entreposés cinq mille fûts qui ne sont manipulés qu'à la main, toute machine (susceptible de faire des étincelles dans une atmosphère fortement imbibée d'alcool) y étant interdite.
Après l'inévitable achat d'une ou deux bouteilles dans la boutique attenante, nous reprenons la voiture pour chercher un endroit où manger. Mais il est déjà 14h30, et tous les restos et hôtels où nous tentons notre chance ont déjà fermé leur cuisine. Nous finissons par nous rabattre, nonobstant les réserves de Duncan, sur un modeste routier dont le stationnement est encombré de poids lourds -- un bon signe à notre avis.
Plus routier que ça, tu meurs: il y a même dans les W.C., à côté de l'urinoir, une cabine de douche pour permettre aux chauffeurs de camions de se rafraîchir! La cuisine est à l'avenant, sans chichis mais bien faite et plantureuse. Azur hérite d'une énorme salade et d'un poisson frit, je décide qu'il est temps de goûter au plat national, le "haggis", dont la description (un hachis de tripes et abats de mouton) me faisait hésiter jusqu'ici. Bien m'en prend, car avec une bière, servi en entrée avec des boulettes de patates écrasées et arrosé d'une sauce piquante, c'est excellent. Surtout suivi d'un tendre et juteux steak de gibier. L'addition pour trois s'élève tout juste à ce que nous auraient coûté un apéro et des amuse-gueule dans un restaurant montpelliérain moyennement huppé!
Vers quatre heures, bien rassasiés, nous reprenons la route pour déboucher à Fort Williams, sur les bords d'un immense fjord aboutissant éventuellement sur la Mer d'Irlande (tant pis pour le Loch Ness, c'était vraiment trop loin et de toute façon, chacun sait que le monstre est parti en vacances à l'Île de Ré). Après un bout de chemin le long de la côte, nous nous enfonçons de nouveau dans les montagnes et le parc du Loch Leven.
La route tortueuse suit surtout le fond des vallées et le rivage des nombreux lochs qui y nichent, longeant et croisant à l'occasion une spectaculaire ligne de chemin de fer à l'existence bien éphémère: d'après Duncan, à peine une dizaine de trains l'avaient empruntée avant qu'une gigantesque avalanche n'en emporte un tronçon -- sans faire de victimes, heureusement. Face à l'énormité et à la difficulté de la tâche de déblaiement et de reconstruction, les autorités ont tout simplement baissé les bras et laissé les choses en l'état.
Duncan est un type sympathique mais un peu taciturne, qui a pris un bout de temps à se dégeler et à sortir de son laïus de guide (fort compétent, soit dit en passant) pour converser d'autres sujets. Nous avons fini par apprendre qu'il a roulé sa bosse dans le Pacifique, vivant quelques années en Nouvelle-Zélande puis en Australie, où il est ensuite retourné avec sa copine américaine faire, en trois mois, le tour de la Tasmanie en vélo et en camping.
La copine (ici, ils disent plutôt "my partner", il nous a fallu un moment avant de distinguer s'il s'agissait d'un garçon ou d'une fille) est actuellement aux USA dans sa famille, attendant la réponse à une demande de visa permanent pour le Royaume-Uni. Et elle trouve qu'il ne n'appelle pas assez souvent, ce qui a incité Azur à ordonner à Duncan de stopper la voiture pour lui passer immédiatement un coup de fil!
Pour compléter la journée, notre chauffeur-guide nous a amenés voir sa merveille éco-technologique préférée, la Falkirk Wheel. Qui n'a d'ailleurs rien d'une roue, mais ressemble plutôt à un accessoire géant de robot culinaire. Il s'agit en réalité d'un ascenseur unique au monde permettant de connecter deux canaux qui relient Édimbourg à Glasgow, mais qui sont décalés de quelque 25 de mètres de hauteur.
Tournant autour d'un axe horizontal à mi-hauteur, deux immenses sas d'écluse suspendus dans des berceaux symétriques à la forme bizarroïde accueillent barges et bateaux de plaisance pour les soulever ou les abaisser, sans utiliser d'autre énergie que celle fournie par les eaux du canal supérieur! Fabuleux.
La veille de notre départ, nous sommes partis à pied nous balader dans la vieille ville, le long de ce qu'on appelle le "Royal Mile", formé de quatre rues et places qui s'étendent de l'antique château médiéval (devenu musée) au victorien palais de Holyrood, résidence officielle de la Reine lorsqu'elle est en Écosse -- autrement qu'en vacances en son château "personnel" de Balmoral.
C'est au cours de cette balade que j'ai enfin trouvé le souvenir que je cherchais pour ma soeur Marie, une authentique cornemuse en format réduit. Bien hâte de voir comment elle va se débrouiller avec.
Même s'il n'était recommandé par aucun guide et fréquenté par aucun touriste à notre connaissance, le Wee Windaes, posté en diagonale de l'archi-connue maison du réformateur protestant John Knox, nous a servi une très bonne cuisine locale: haggis pour moi (décidément c'est un goût qui s'acquiert) et succulentes saucisses de bécasse au poivre vert pour Azur.
Une chance d'ailleurs que nous avons bien mangé samedi après-midi, car dimanche matin c'est une autre histoire.
Cela faisait deux jours que j'essayais vainement de réserver des billets d'avion Édimbourg-Paris sur le site Web d'Air France. Sans succès, mais je ne m'en faisais pas trop car avant de me placarder un vilain "Sorry, service unavailable" au moment de confirmer la réservation, le système indiquait qu'il y avait amplement de la place sur le vol direct de 9h10 que nous voulions prendre.
Oh yeah? Lorsque, découragé après sept tentatives infructueuses, je me suis résigné à subir les affres du système de réservation téléphonique samedi après-midi, la demoiselle que j'ai fini par toucher après un bon vingt minutes de musak m'a gaiement révélé que (1) il ne restait plus que trois places à bord, dont deux en classe affaires et que (2) pour nous garantir la réservation jusqu'au lendemain, il fallait que nous lui fournissions une adresse et un No de carte de crédit "british" bon teint, sinon elle ne répondait de rien.
Mémémémé! Un, j'ai des cartes françaises et canadiennes en parfait ordre de marche; deux, vous êtes une ligne française et non britannique, que je sache? "Sorry, sir, mais la loâ c'est la loâ, rien à faire." Rien? "Yes, vous pouvez aller acheter directement vos billets à l'aéroport. Mais comme on est samedi, le guichet ferme à five P.M. et vous n'aurez sans doute pas le temps." C'est gai, oui?
Sachant que nos réservations étaient valables jusqu'à minuit, nous sommes quand même partis tôt dimanche matin pour arriver à l'aéroport vers 7h45, amplement à temps pour "notre" avion. Il est quand même peu probable qu'un loustic ait la curieuse idée de racheter nos billet dans le milieu de la nuit. Penses-tu!
Au guichet d'Air France, on nous apprend (dans la langue de Shakespeare, of course) que les billets ont bel et bien été vendus, et qu'il ne reste plus une seule place. "Vous pouvez toujours prendre le vol suivant qui décolle à midi 10, je vous réserve des.... oups! Complet, celui-là aussi." Le suivant? À 17h30. Il reste des places en classe affaires.
Faute de mieux, que voulez-vous? OK. On nous propose quand même de nous mettre en liste d'attente sur le 12h10, si jamais des passagers ne se présentaient pas? On dit oui, bien sûr, et qu'on reviendra au guichet sans coup férir à 10h45 pour prendre des nouvelles. En passant, sur le comptoir trône une gentille affichette disant que le guichet-billets est ouvert tous les jours jusqu'à 19h30. Si on aurait su!
Comme on est dimanche et que de toute façon l'aéroport n'a pas de resto, seulement un café genre Starbucks à chaque bout, le menu du petit déj consiste en café, brioche et eau minérale (pas même de jus frais). On n'est plus à l'Apex, il s'en faut de beaucoup.
Retour au guichet, pour une autre mauvaise nouvelle: on ne saura pas avant 11h30 s'il y a des places à bord du 12h10. Pouvons-nous au moins enregistrer d'avance nos bagages, comme ça on pourra franchir le barrage de sécurité et attendre dans un confort relatif au Salon d'Air France, auquel nos billets hors de prix nous donnent droit? Nyet. Pas d'enregistrement avant la confirmation, et au max deux heures avant le départ.
Finalement, à 11h40, la préposée aux ventes nous envoie presto au comptoir d'embarquement, il y a de la place à bord. Sauf que. À la pesée, une de nos valises fait cinq kilos de trop (la limite est désormais de 32 kilos, règle internationale). La gérante qui s'occupe des retardataires décide qu'elle ne nous laisse pas passer, ça va prendre trop de temps. Trois minutes après, les bagages sont rééquilibrés et repesés, mais rien n'y fait. Elle a pris sa décision et refuse de se déjuger.
Elle nous enjoint de nous représenter au comptoir à 15h30 pour l'enregistrement, pas une minute plus tôt. Re-Starbucks, cette fois pour des sandwiches (oeufs durs, fromage jaune, jambon pâlot) et encore de l'eau. Lecture des journaux d'avant-hier et Sudoku, y'a même pas de télé et le stand à journaux n'a que de l'engliche.
Vers 14h45, me dégourdissant les jambes, j'aperçois de loin une file de gens qui semblent attendre devant le comptoir d'enregistrement d'Air France. Et c'est le cas. Retour en quatrième vitesse au Starbucks récupérer le chariot et Azur (pas forcément dans cet ordre) pour enfin nous approcher du Graal. Notre charmante gérante, encore elle, ne s'excuse en rien (c'est nous qui avons dû mal comprendre, et puis elle sait qu'on est des clients, mais elle a d'autres chats à fouetter! Allez ouste, en ligne!).
Au bout d'un moment, je me rends compte qu'elle nous a pointés sur la queue "économie", alors que l'allée menant au comptoir "affaires" est vide. Changement de cap, qu'elle observe en fronçant les sourcils mais sans finalement dire quoi que ce soit.
Dernière péripétie: après une heure et demie d'attente (au salon, enfin, où il y a de la bibine et des sandwiches de meilleure qualité), nous finissons par gagner nos places à bord... pour apprendre qu'il n'y aura pas de repas chaud pour nous, ils ont été décommandés "parce qu'apparemment vous avez changé de vol au dernier moment", nous explique le steward. Lorsque nous lui expliquons la situation, il me tend un formulaire de plainte en précisant que si je le remplis tout de suite, il va lui-même le contresigner. Gentil, mais en attendant, re-sandwiches avec, heureusement, un bon bordeaux.
Si vous saviez comme les brochettes poulet-et-boeuf du modeste sushi à côté de notre hôtel parisien, rue Monsieur-le-Prince, goûtaient bon même à onze heures le soir, en arrivant de Charles-de-Gaulle!