18 juin 2011

Douze Hommes rapaillés

Nous hésitions à rentrer à Montréal dès la mi-juin, mais la seule soirée d'hier le justifiait. Amplement. Près de trois heures magiques à baigner dans la poésie du vieil ami Gaston Miron, interpétée en musique par "12 Hommes rapaillés" animés par un génial mélange de complicité et d'amour des textes. Ce spectacle était en fait le cadeau d'anniversaire que nous offrions à ma soeur Marie, et nous trouvions sympa de le vivre avec elle et Jean, son compagnon de bientôt trente ans. Trois jours à peine après notre arrivée de Paris, nous nous sommes trouvés tous les quatre devant le foyer du Théâtre Maisonneuve de la PdA, après avoir franchi un espèce de "parcours du combattant" résultant de la juxtaposition des installations en plein air des Francofolies et de travaux majeurs de voirie sur la rue Sainte-Catherine. Assis à nos excellentes places (3e rangée au centre), nous nous demandions si les attentes suscitées par la version sur disque seraient satisfaites. Dès l'entrée en scène de Michel Faubert avec "La Corneille", tous les doutes étaient levés.La collaboration de Gilles Bélanger et Louis-Jean Cormier pour transposer en chansons notamment de larges extraits du poème-fleuve "la Marche à l'amour" s'avérait non seulement une réussite dans le respect scrupuleux de l'esprit du poète, elle y ajoutait le tour de force de coller à la peau de chacun des artistes tout en dévoilant les multiples facettes de l'homme Miron: le côté sombre de Pierre Flynn (superbe) et de Martin Léon, le romantisme assumé de Richard Seguin et de Daniel Lavoie, la vigueur juvénile de Yann Perreau, la sensibilité de Vincent Vallières et de Jim Corcoran, la voix graveleuse et la ferveur nationaliste d'Yves Lambert devenaient des éléments cohérents d'une seule personnalité complexe. Comme il était interdit de prendre des photos, j'ai piqué l'image ci-dessus sur un site des Francofolies ;-\

Le dispositif scénique archi-simple enrichi d'éclairages de couleurs vives, l'enchaînement habile et sensible des chansons, des instrumentations et des voix, la présence et l'interaction presque constantes de l'ensemble des interprètes (imaginez le jeune Vallières chantant avec comme "choristes" Michel Rivard et Daniel Lavoie!) contribuaient une dimension qui hissait le spectacle au-dessus même du niveau déjà remarquable des disques. Quelle soirée! Jamais ovation debout ne m'a paru plus méritée. Et par deux fois. Nous en sommes sortis à la fois le souffle coupé et envahis d'une grande sérénité, avec l'impression d'avoir plus qu'assisté, participé intimement à un moment mémorable. En descendant l'escalier vers le hall de la Place des Arts, nous apercevions une partie de la foule qui était venue rendre un dernier hommage à Claude Léveillée dans une salle voisine. Avec l'auteur des "Vieux pianos" et de "Frédéric", décédé lundi juste avant notre départ de France, c'est un autre morceau de notre jeunesse qui disparaît: je l'avais rencontré une première fois à Québec, quand Monique Leyrac présentait sur scène l'extraordinaire disque qu'il avait écrit pour elle avec Vigneault. Puis nous l'avions revu avec sa compagne d'alors, Louise, soeur de Guy Latraverse... qui était alors mon comptable et celui de mon coloc de la rue Lincoln, Christian Larsen. Je me rappelle aussi un spectacle au Saranac, modeste boîte à chansons d'Ahuntsic, où il faisait si froid qu'il jouait du piano portant des gants dont il avait coupé le bout des doigts!
Mais revenons à nos moutons. Le retour de Paris s'était effectué en douceur mardi, avec moins de fatigue et de décalage horaire que d'habitude. Les bagages faits et descendus, nous avions mangé un sushi sur le pouce en face de l'hôtel, puis un taxi sympathique nous avait amenés à travers des bouchons pas trop persistants à l'aéroport Charles de Gaulle. Un nouveau système d'enregistrement s'est avéré très efficace et en un quart d'heure à peine nous nous sommes retrouvés assis au nouveau salon VIP d'Air France. Une fois à bord, la classe affaire était à moitié vide et nous avons pu nous installer confortablement avec de la lecture, mon iPad (Azur avait légué le sien à sa vieille amie Gisèle) et de la musique pour écouler les sept heures du trajet. J'ai causé un moment avec un jeune voisin qui lisait avec un plaisir évident un article féroce que The Economist a publié sur Berlusconi sous le titre un peu facétieux de "L'homme qui a baisé tout un pays". Il était 22 h. lorsque nous avons débarqué nos valises du taxi à l'entrée du LUX Gouverneur, derrière le Stade Olympique de Montréal. Heureusement, Lise, notre petite et alerte femme de ménage, avait préparé l'appartement pour notre retour et l'épicier "dépanneur" Sami avait approvisionné le frigo de quelques essentiels. La nouvelle maison nous a paru tout aussi hospitalière que dans nos souvenirs, et nous avons vite fait de nous y ressentir à notre aise...

15 juin 2011

Un épisode très parisien

(15 juin 2011) Le dernier séjour à Paris aura été très "parisien", dans le sens social et même mondain du terme. Il a été marqué par des retrouvailles avec de vieux amis, dont trois que nous n'avions pas vus depuis des années. Nous avons pris le TGV de Montpellier assez tard samedi le 4 (impossible de trouver des places le lendemain, retour des vacances de l'Ascension), après avoir regardé à la télé la Chinoise Li Na battre en finale de Roland-Garros notre favorite et gagnante de l'an dernier, Francesca Schiavone. Décevant pour nous, mais c'était un bon match. Nous avons donc débarqué du train presque en pleine nuit à la Gare de Lyon, sans dessus dessous pour cause de travaux. Les panneaux de direction temporaires étaient si précis que nous avons échoué au sous-sol, face à un terminus d'autobus, au lieu du poste de taxis sur le parvis à l'étage. Faute de mieux, nous avons donc hissé nos bagages dans un bus 63 qui nous a déposés à l'Odéon, où nous savions pouvoir trouver des taxis à n'importe quelle heure. Traîner nos valises à travers la foule des fêtards du samedi soir boulevard Saint-Germain nous a curieusement rajeunis, nous ramenant à l'époque de nos premiers voyages en France, quand nous hantions les petits hôtels étudiants du Quartier Latin! Il était près de minuit quand nous sommes enfin arrivés à notre hôtel habituel (beaucoup plus luxueux, celui-là) de la rue Saint-Didier, près du Trocadéro. Heureusement, le gérant de nuit, qui nous connaît bien, avait gardé la chambre libre, et notre chasseur belge préféré Pascal, promu barman entre-temps, nous a d'autorité servi un bon cognac pour nous requinquer. Mieux encore, on avait déposé dans la chambre la valise de vêtements que nous avions laissée là en consigne il y a plus de six mois, après la croisière sur le Danube. Dimanche, lunch à la bonne franquette au Pub Kléber tout près, où la patronne est venue nous embrasser comme de vieux amis et nous faire part du décès de son conjoint de plus d'un demi-siècle... que nous ne connaissions ni d'Ève ni d'Adam! Puis repos et re-cognac en regardant "Vamos" Nadal battre, plus difficilement que d'habitude, son éternel rival Federer pour remporter son sixième Roland-Garros. Lundi, après quelques réticences, Azur m'a accompagné dans un mythique resto de La Villette, "Au Boeuf couronné", temple des belles pièces de viande depuis 1865, quand il voisinait avec les grands abattoirs de Paris, démolis depuis. Nous y attendait la vieille copine Maryse, que nous n'avions pas vue depuis un Noël chez Armande en Martinique, et dont l'appartement de la Place des Fêtes, près des Buttes-Chaumont, nous a plusieurs fois accueillis au cours des décennies. Azur a eu droit à un énorme et tendre rognon de veau, moi à un copieux filet de boeuf béarnaise précédé d'un impressionnant trio d'os à moëlle fondants à souhait. Mardi, une de nos habituelles balades en bus à travers la grisaille de Paris. Mercredi, séance de bouquiniste (Azur achète le dernier Pivot, mais le lira-t-elle?) et petites courses, pharmacie pour les yeux encore un peu rouges de madame. Quelques coups de téléphone au hasard à des amis un peu perdus de vue, qui nous permettent de reprendre contact entre autres avec nos anciens complices de Forcalquier de 1983-84, le technologue et adjoint de recherche Gérald Dubray de Fresnes et l'ingénieur-écrivain Jean-Claude Quiniou de la rue de Buci, toujours marxiste mais divorcé de son rôle de critique du Parti communiste français en matières d'informatique et de télématique. Plus les incontournables Euvrard de Montparnasse et l'ex-montréalais Hervé Fuyet, maintenant en semi-retraite à Malakoff, d'où il dirige les éditions virtuelles russe et anglaise du quotidien L'Humanité. Jeudi, flânerie du côté de Saint-Germain et découverte d'un minuscule restaurant que nous ajouterons impérativement à notre liste de coups de coeur. L'Épigramme cache ses cinq ou six tables nappées de rouge dans la petite et étroite rue de l'Éperon, derrière la rue de Seine. Monsieur, anglais, et madame, française, préparent avec amour des classiques de la cuisine bourgeoise "revisités" et allégés: blanquette, coq au vin, pot-au-feu... Et pour finir, une crème catalane parfumée à la menthe et brûlée sous nos yeux comme il se doit. Vendredi midi, nous retrouvons à l'une de nos grandes tables favorites, le Passiflore de Roland Durand, rue de Longchamp, Janine et Michel Euvrard et Quiniou, immédiatement reconnaissable même si l'âge et la maladie l'ont sérieusement aminci. Manquent à l'appel Fuyet et sa fille karatéka Peggy, qui nous ont fait faux-bond pour un mariage en Allemagne, et Dubray, que je n'ai pu joindre à temps pour lui fournir les détails du rendez-vous. Dommage, mais tant pis. Le chef Durand nous escorte lui-même à notre place en habitués de marque, ce qui ne manque pas d'impressionner un peu nos amis parisiens. Ils sont encore plus ravis des fines ravioles de homard à l'asiatique qu'on nous sert en entrée, puis des petites mais rondelettes cailles rôties sur lit de mousseline, arrosées d'un fin mercurey dont Quiniou, en particulier, se délecte ostensiblement. Azur est tout heureuse de retrouver sa copine Janine, avec qui elle a développé des "atomes crochus" étonnants, et presque autant de renouer avec un Quiniou que la retraite a visiblement adouci et relaxé depuis nos derniers contacts il y a près de dix ans. Lui qui était toujours à la course, braqué sur ses projets et ses initiatives (notamment les Prix Möbius du CD-ROM qu'il organisait avec sa femme Ghislaine Azémard), se contente de me glisser une épaisse enveloppe de ses derniers écrits, puis se joint à la conversation générale, raconte avec verve des souvenirs de jeunesse et des anecdotes de famille (son fils, philosophe connu, l'a traité publiquement de "dinosaure" ou quelque chose d'aussi flatteur) et discute avec humour les dernières péripéties politico-sexuelles -- affaire DSK oblige! Nous retrouvons le Quiniou bon copain avec qui jadis, dans notre salon de l'Île des Soeurs, nous chantions à tue-tête du Félix, du Vigneault et du Ferrat assis par terre autour d'une marmite de homards! C'est avec une vraie surprise que nous découvrons en nous levant de table qu'il est bientôt 16 heures, que nous sommes les tout derniers clients et qu'on est déjà en train de dresser les tables pour le soir... Cela ne nous empêchera pas de nous attarder devant un digestif au bar de notre hôtel avec les Euvrard. Après un samedi de tout repos, nous traversons de nouveau Paris dimanche midi pour grimper les (durs) escaliers de l'atelier de Pantin où nous devons rejoindre Marine, la fille peintre de nos amis Savonet-Dolonne. Elle nous remet le surprenant tableau que nous lui avions acheté il y a plus d'un an, "Les oiseaux préfèrent marcher", dont les dominantes vert tendre et mandarine lui donnent une atmosphère de rêve éveillé. Comme (dimanche aidant) la plupart des bouis-bouis du coin sont fermés, nous la convainquons de nous accompagner pour une seconde session au "Boeuf couronné", toujours aussi savoureux. Cette fois, je m'offre un trop abondant tartare, Azur une grillade d'espadon. Avec le même vigoureux Lalande de Pomerol qui nous avait comblés la semaine dernière. Lundi, veille du départ pour Montréal, nous retrouvons Gisèle Maia chez Wepler, la grande brasserie écaillère de la Place de Clichy. Ces dames règlent son compte dans les règles de l'art à un pantagruélique plateau de fruits de mer, tandis que je me contente de modestes quenelles de brochet (une fois n'est pas coutume). Puis nous passons chez Gisèle, près de la porte de Saint-Ouen, où avec l'aide de son neveu Thierry et malgré les distractions imposées par sa remuante petite-nièce Camille, nous configurons pour Internet et autres apps l'iPad que Marie-José a résolu de lui léguer -- avec la ferme intention de se procurer un iPad 2 dès son retour au Québec. Somme toute, une dizaine de jours plutôt bien remplis, avec deux seuls regrets. J'aurais bien aimé visiter l'expo Manet au Musée d'Orsay, et voir une pièce intitulée "Que faire?", en référence plus ou moins directe à Lénine, où un vieux couple qui peut-être nous ressemble dissèque l'actualité à coups de citations classiques au Théâtre de la Colline dans le 20e. Une autre fois?

01 juin 2011

Pastis marseillais et Rita Piazza

(1 juin 2011)Retour tranquille en train d'une agréable petite virée du côté de la Canebière. Nous avions promis à nos deux copains qui vivent dans le coin, Rita Piazza, la soeur de mon très vieil ami François, et Bernard Savonet, de passer les voir avant de repartir vers Montréal. De toute façon, même si nous n'avons pas envie d'y vivre, Marseille demeure une ville fascinante, pleine d'un charme brouillon et d'une vitalité nerveuse, si bien que deux jours là-bas sont loin d'être une pénitence. L'express de Nice nous a donc déposés en milieu d'après-midi lundi à la Gare Saint-Charles, d'où un taxi nous a emmenés à une allure d'escargot jusqu'au même hôtel que nous avions fréquenté à deux reprises par le passé. La Résidence du Vieux-Port a été rénovée et modernisée dans l'intervalle, mais en préservant la saveur méridionale qui, ajoutée à un emplacement fabuleux au début du quai qui longe la rive droite du port, la rend irrésistible. Nous nous sommes retrouvés dans une grande chambre claire, toute de blanc, de rouge écarlate et d'ocre ensoleillé, dont la petite terrasse au quatrième étage donnait sur la forêt de mâts de la marina et, plus loin, sur les deux forts et la colline où campe Notre-Dame de la Garde. Impossible de toucher rapidement Rita, que nous aurions aimé voir en debut de soirée. Elle a fini par nous rappeler, et nous avons pris rendez-vous pour le lendemain soir. Nous sommes donc partis seuls nous balader dans la foule de flâneurs de tous âges le long des terrasses qui encadrent le vieil hôtel de ville, avec un arrêt-pastis (obligé) aux Canotiers, avant de nous rendre à une de nos destinations marseillaises favorites. La Maison du Pastis est une boutique unique au monde, dédiée à tous les alcools anisés. Fondée il y a bientôt vingt ans par un Belge tombé amoureux en même temps du pastis, de la ville et d'une jolie Marseillaise, elle offre un choix fabuleux de produits artisanaux provenant d'une grappe de villages de la région, mais aussi de Corse et d'Afrique du Nord. Nous en sommes sortis chargés de quelques belles bouteilles introuvables ailleurs, dont un Mazzarini corse, un Boyer aux effluves de réglisse et une absinthe "maison" qui titre au-dessus de 60 degrés d'alcool. La météo nous promettait de la pluie pour mardi, elle s'est heureusement trompée. Ce qui nous a permis une jolie balade sous un ciel un peu gris avc l'ami Savonet, à travers les vivants quartiers de la cité, en premier lieu le belvédère de la "Bonne Mère", le tout entrecoupé d'une très respectable et copieuse bouillabaisse à la "Cuisine au Beurre", traditionnel resto de fruits de mer nommé d'après un film du tandem Fernandel-Bourvil. Le tout se terminant par un cocktail luxurieux au milieu des vols de moineaux impertinents qui ont élu domicile sur une terrasse de l'Espace Borrely, le long des plages du côté du Prado. Malheureusement, comme nous nous préparions à rentrer rencontrer la copine Rita, Azur a été prise d'une rougeur et d'une assez vive douleur aux yeux, résurgence d'une infection bactérienne contractée en croisière il y a six semaines et dont elle e croyait débarrassée. Cela a nécessité une descente d'urgence chez un ophtalmologiste où il a fallu longuement faire la queue, puis à une pharmacie ouverte en soirée. Le temps de revenir à l'hôtel, il était trop tard pour voir Rita. On se reprendra au prochain passage, sans doute cet automne... Prochaine étape à partir de dimanche, une semaine et quelque à Paris avant le retour à Montréal à temps pour la Saint-Jean et le Festival de jazz.

27 mai 2011

Indignados et printemps arabe

(27 mai 2011) Avant de grimper dans ma chaire de prêchi-prêcheur, un ou deux plaisants intermèdes. Nous avons entamé mardi avec les Chantefort le jambon "belotta" ramené de la Boqueria de Barcelone, qui trône désormais sur son support de bois au centre de la table de cuisine. Un peu gras, il est cependant d'une douceur fondante marquée de la pointe d'amertume caractéristique qui prouve que l'animal dont il provient a bien été nourri de glands de chêne. Découpé en fines tranches, accompagné de melon de Cavaillon bien mûr, c'est un plaisir digne des dieux -- et de nos amis.

Hier midi, nous avons fait une découverte qui s'ajoutera certainement à la liste de nos lieux gourmands favoris. La "Réserve Rimbaud" (joli nom) est un restaurant aux origines presque bi-centenaires (une auberge se trouvait déjà à cet endroit en 1835) niché dans un coude du Lez, le minuscule "fleuve" qui arrose Montpellier avant de se jeter dans la Méditerranée à Palavas. Il s'ouvre par derrière sur une splendide terrasse qui longe pendant près de cent mètres le cours d'eau où se baladent cygnes, canards et mouettes entre deux rives boisées de saules et de peupliers. Sa cuisine, déjà vantée par le Routard avant que Michelin ne lui décerne une étoile l'an dernier, est d'une savoureuse originalité qui mériterait le détour même si le décor n'était pas aussi enchanteur. La carte est finement découpée par ordre de prix: petit menu à 32 euros, grand menu à 60, menu de dégustation (cher); idem pour la carte des vins: à 17 euros (blancs, rosés et rouges), à 25, à 40, à 50 (blancs et rouges seulement) et "bouteilles d'exception". Azur a choisi une filière "asperges", avec ris de veau en entrée et filet de saint-pierre en plat, moi "champignons", avec cèpes au thon mi-cuit, puis turbot grillé aux chanterelles. Rien que du bon, avec en prime la complicité d'un personnel compétent mais pas guindé. Nous sommes déjà en train de réfléchir avec qui nous pourrons partager cette trouvaille à la première excuse! Passons à des choses moins drôles, quoique tout aussi savoureuses à leur manière. L'occupation de la Puerta del Sol par les "indignados" et le référendum islandais répudiant la dette des banques nous obligent à regarder d'un oeil neuf l'ensemble des brasiers populaires nés de l'étincelle tunisienne et jusqu'ici qualifiés, abusivement, de "printemps arabe". La première conclusion à en tirer est qu'il ne s'agit pas, comme on a pu le prétendre, d'un simple soulèvement contre des régimes tyranniques et oppressifs dans le monde arabe. Un mouvement que les puissances occidentales pouvaient donc soutenir et encourager avec bonne conscience, et dont les demandes seraient satisfaites par la mise en place d'autres démocraties bourgeoises comme les nôtres. Précisément la direction qu'elles viennent de prendre au G8 de Deauville, avec leur offre d'aide de 40 milliards via le FMI. Un attrape-nigaud, mais que les destinataires ne pourront se permettre de refuser... Il est vrai que la vague de contestations est apparue dans une région spécifique du monde, parce que les injustices qui lui ont donné naissance y sont plus flagrantes que chez nous et surtout qu'elles ne peuvent se prévaloir du camouflage électoral exploité si adroitement par nos propres gouvernants. Mais si on regroupe les éléments communs aux revendications variées exprimées souvent de manière primaire, colorées par des spécificités locales ou régionales, le portrait est tout autre. La tyrannie bien plus vaste contre laquelle s'élèvent les peuples est celle de la domination du capital et de la passion du profit à tout prix qui s'étend graduellement sur l'ensemble du monde, sous prétexte de progrès économique. Une domination qui est à tout le moins subie mais le plus souvent favorisée par les gouvernements élus de la majorité de la planète, à l'avantage d'une infime minorité de nantis et aux dépens de leurs propres peuples. Cette vérité centrale ne s'exprime certes pas aussi clairement sur le terrain, car les révoltes surgissent à l'intérieur d'une idéologie dominante qui en interdit non pas l'expression (elle se targue de favoriser la "liberté de parole"), mais la perception même. Si nous acceptons la définition de l'idéologie comme "une doctrine politique qui fournit un principe unique à l'explication du réel", il s'ensuit que ce principe lui-même ne peut être remis en cause que de l'extérieur, à partir d'une position critique bien éloignée de celle des manifestants qui forcément se débattent à l'intérieur du système et donc baignent dans la doctrine de la "démocratie de marché" sans même être conscients que c'en est une. C'est de ce malentendu que résulte la claire volonté de tous les peuples lésés de renverser leurs dirigeants actuels, soit par la force paisible ou armée (monde arabe), soit par le vote (Occident). Ils ne peuvent comprendre que de remplacer un groupe de gouvernants par un autre qui partage la même pensée de base (même si c'est avec des nuances "de gauche" ou "de droite") ne changera rien à la situation réelle. Tout autant que la Tunisie ou l'Égypte, des pays "avancés" tels Islande, Irlande, Portugal, Espagne, Grèce, Royaume-Uni en fournissent des exemples probants, quoique parfois absurdes ou contradictoires. Là où la droite était au pouvoir, on plébiscite une gauche pourtant acquise aux "bienfaits du marché", et là où c'était la gauche aux commandes, on confie le navire à une droite qui n'aura rien de plus pressé que de le rediriger vers les mêmes écueils. La France, dont l'électorat est pourtant un des plus éveillés et des mieux informés au monde, s'apprête à jouer le même jeu de chaises musicales. Elle aurait même été tentée, sans un imprévu salvateur, d'élire comme Président soi-disant socialiste le patron d'une des institutions financières au coeur du problème. Je me répète, je le sais, mais il est indispensable de comprendre que le régime "démocratique" dans lequel nous vivons en est un qui perpétue le maintien au pouvoir d'une classe dirigeante restreinte. Celle-ci prétend représenter le peuple grâce à un mécanisme électoral, mais ses intérêts réels sont profondément différents. Cette différence demeurait diffuse, souvent difficile à cerner dans les périodes de prospérité dont même les citoyens ordinaires et les démunis profitaient d'une partie des retombées. L'actuelle crise financière et économique mondiale la révèle dans toute sa féroce simplicité: lorsque les gouvernants de toutes les démocraties ont eu à choisir entre prendre le parti de leurs peuples ou celui des banquiers et des courtiers, leur choix a été immédiat et universel. Auraient-ils pu agir autrement? Évidemment. Voici une option, entre autres, et pas la plus radicale. Ils pouvaient former un front uni, par exemple dans le cadre du G20, et proposer aux instances financières l'ultimatum suivant: tant que la crise ne serait pas résolue et l'équilibre rétabli, les États en difficulté par la faute des banques et des manipulateurs financiers auraient droit de la part de ceux-ci à des prêts sans intérêt (ou à intérêt nominal minime) non seulement pour relancer leur économie, mais pour soutenir des niveaux de salaires décents et maintenir les services de base auxquels leurs citoyens ont droit. L'approbation de ces prêts et les conditions de remboursement seraient déterminées non par les financiers, mais par un collège de dirigeants politiques, en tenant compte de facteurs aussi bien sociaux qu'économiques et du comportement des prêteurs autant que des emprunteurs. En cas de refus de la part des milieux financiers, tous les États riches cesseraient d'assurer le service de leur propre dette jusqu'à ce qu'un accord intervienne. Et pour continuer de payer pour leurs activités en cours, ils ordonneraient simplement à leurs banques centrales (y compris celle de l'UE) d'imprimer des billets de banque dont ils s'engageraient à respecter entre eux les cours relatifs. Mais pour simplement envisager une telle mesure, il aurait fallu d'une part que les dirigeants politiques y voient leur intérêt et celui de leurs proches et d'autre part qu'ils soient capables de sortir du carcan idéologique courant pour penser autrement. Deux impossibilités qui précisent la limite des "réformes" qu'on peut attendre d'eux. La déduction que je tire de tout cela est que ce ne sont pas les seuls gouvernants qu'il faut changer, mais le système même. En écrivant "la Démocratie cul-de-sac" au début des années 1990, j'ai pris conscience que nos structures politiques fondées sur la "représentation" du peuple par une classe politique auto-perpétuée n'ont rien d'absolu ni d'universel, mais qu'elles sont un artefact de l'ère industrielle qui devrait disparaître avec elle, comme la monarchie de droit divin s'est évanouie avec l'ère agricole-artisanale qui avait précédé. Tout ce qui se passe depuis quelques années (la crise actuelle et le "printemps arabe", oui, mais dans mon cas le mouvement planétaire contre la guerre en Irak et son absence d'effet sur les gouvernants en 2002-2003 a été tout aussi révélateur) ne fait que me conforter dans cette certitude. En revanche, même les mieux intentionnées des actions et réflexions des gauches radicales ne me paraissent pas porteuses de réponses, d'une part parce qu'elles ne parviennent plus à toucher, encore moins à fédérer les masses de travailleurs et de consommateurs, d'autre part parce qu'elles rejettent d'emblée la dynamique de progrès économique que constituent la rapacité et l'initiative individuelles. Sans tourner le dos à la gauche, et surtout à ses objectifs de plus grande équité, je crois qu'il faut chercher ailleurs des pistes de solution. Avant d'aller plus loin en ce sens, une réserve importante. Mon amie Denise Boucher, écrivaine et intellectuelle curieuse et éveillée, attire mon attention sur l'influence exercée par les écrits et les actions du penseur pacifiste américain Gene Sharp sur la jeunesse arabe. Cependant, en lisant la littérature sur le sujet, je n'y ai pas trouvé de réponse à deux questions qui me paraissent cruciales: a) L'approche de Sharp est non pas de renouveler la pensée politique ou de proposer des alternatives, mais seulement de fournir des outils et des méthodes pour réaliser (ou du moins favoriser) l'implantation de démocraties classiques -- dont ma conviction est justement qu'elles ne serviront qu'à perpétuer les inégalités existantes au profit d'une nouvelle classe dirigeante, sans doute plus occidentalisée. b) Rien n'explique pourquoi cette formation à la révolution pacifique, qui se poursuit depuis deux décennies, n'avait jusque là donné aucun résultat et qu'elle devient tout à coup pertinente et efficace. Pour moi, l'explication est ailleurs que dans la séduisante théorie d'un complot fomenté aux USA; elle se situe dans l'explosion d'une crise économique mondiale qui met à nu les intentions réelles des régimes en même temps qu'elle les fragilise, au moment où les technologies (Internet, réseaux sociaux, cellulaire, textos) offrent à la contestation des outils nouveaux d'action populaire "au ras des pâquerettes". J'ajoute un troisième élément: souvent, les stratégies développées par les puissants pour répondre à des objectifs ou à des besoins immédiats donnent lieu à des phénomènes qui vont dans le sens contraire. Deux exemples, uniquement dans le cas de l'empire américain: (1) le développement d'Internet pour les besoins des forces armées américaines dans les années '70-80 a créé un réseau universel qui remet à plat les rapports de force partout dans le monde dans les années 2000; (2) la formation et l'assistance militaires américaines aux moudjahidine afghans pour renverser un régime pro-soviétique dans les années '80 ont donné naissance et efficacité à Al-Quaeda et aux Taliban d'aujourd'hui. Je soupçonne de la même manière que la pensée de Sharp a des effets qui échappent de plus en plus entièrement à ceux qui l'ont commanditée. Dans la réflexion (solitaire pour l'instant) que je poursuis depuis une quinzaine d'années sous le titre un peu ironique de "Mon premier livre d'infocratie", j'ai l'ambition sans doute idéaliste de trouver des voies vers un possible renouvellement du système. Pour cela, je choisis de faire abstraction des divers courants de pensée récents et préfère partir de quatre prémisses volontairement simplistes: a) L'homme a gardé de ses origines arboricoles et frugivores un instinct grégaire et solidaire (socialiste?); il a acquis en descendant au sol et devenant bipède et chasseur carnivore un instinct égoïste et rapace (capitaliste?). Toutes les tentatives historiques pour éradiquer l'une ou l'autre de ces pulsions pourtant opposées ont échoué. Il va falloir continuer à vivre avec. b) Malgré ses instincts communautaires et contrairement à la quasi-totalité des autres espèces animales, l'humanité n'a pas dans ses gènes une structure sociale innée, mais s'organise différemment selon les circonstances, le climat, la géographie, la taille de la société. Il n'y a donc pas de système politique ou social "naturel" à l'Homme. Par contre, si ce dernier n'était qu'"individu" comme le veut la thèse libérale, la planète serait parsemée d'ermitages plutôt que de grandes villes! c) Notre tendance à prendre des décisions sur la base de données incomplètes ou contradictoires n'est pas une tare, mais au contraire un facteur de survie depuis des millénaires. Il faut faire dans tout projet de société la part de l'intuition, de l'expérience, des émotions autant que de la logique et du calcul. d) La révolution de l'information implique des changements autant politiques que sociaux et économiques, notamment en abolissant le temps et l'espace dans les échanges, en créant des biens qui échappent aux lois classiques du marché et en disqualifiant les élites traditionnelles bourgeoises comme classe gouvernante. À partir de là, je m'efforce d'imaginer quel genre de système pourrait correspondre aux exigences du nouvel environnement dans lequel nous vivons. Pour l'instant, je joue avec les concepts suivants: - Une séparation des pouvoirs qui comporte non plus trois domaines (Montesquieu), mais cinq: exécutif, législatif, judiciaire, informationnel et économique. - Un gouvernement non-élu de technocrates embauché, chapeauté et surveillé par un "Sénat" électif composé de citoyens ayant obligatoirement fait la preuve (par leurs actions, leurs écrits, leur participation aux organes publics et parapublics) de leur engagement envers la communauté. - L'abolition des assemblées législatives et l'adoption directe par les citoyens des lois et orientations régissant l'action du gouvernement; cela peut se faire physiquement ou virtuellement par référendum, sondage délibératif ou autres techniques efficaces de prise de décision issues de la recherche opérationnelle et de la théorie des jeux. - Un secteur de l'information jouissant d'un statut d'indépendance simili-judiciaire et assujetti à une obligation d'objectivité et de véracité, assurée par exemple en mettant en concurrence un volet public (à la BBC ou Radio-Canada), un volet privé commercial et peut-être un volet associatif (genre "société de rédacteurs"). - Un réseau numérique universel, gratuit et sécurisé (Internet 2.0 ou plus) jouant le rôle de forum à la disposition de tous les citoyens pour les informer, leur permettre de discuter et de décider. - Je laisse à d'autres qui s'y connaissent mieux que moi le soin d'élaborer des structures appropriées pour les pouvoirs judiciaire et économique, en respectant le même esprit d'indépendance dans l'interdépendance, d'ouverture et de libre circulation de l'information. Comme vous voyez, une telle structure s'éloigne considerablement des modèles traditionnels, à tel point qu'on peut difficilement parler encore de "démocratie" (dans le sens courant du terme, en tout cas). D'où le néologisme "infocratie" qui me semble convenir, puisque les flux d'information y sont au coeur de l'exercice du pouvoir. Il reste évidemment un tas de détails à préciser et de petites contradictions internes à concilier, mais l'ensemble est assez cohérent. Vous me direz qu'on ne voit pas comment ça pourrait se réaliser, et vous aurez raison: je suis pour l'instant dans le domaine de l'utopie pure... mais ça se pourrait que notre monde ait un sérieux besoin d'utopie, non?

21 mai 2011

DSK et la femme de chambre

(21 mai 2011) Bien installés dans le confort et le beau temps de Montpellier, nos voyages ces jours-ci sont mentaux et intellectuels plutôt que physiques. Ils ne nous passionnent pas moins. Forcément, l'affaire Strauss-Kahn occupe l'avant de la scène. Pour les Nord-américains (donc voisins des USA) que nous sommes, la plupart des réactions françaises nous sidèrent, autant par leur irréalisme que par ce qu'elles révèlent d'un fond sexiste qui subsiste dans la mentalité. En premier lieu, les amateurs de complots s'en donnent à coeur joie: 57% des Français, selon un sondage, croient à un "coup monté" et bon nombre de politiciens (souvent de gauche, hélas), ne se sont pas abstenus d'insinuations en ce sens. Alors que, face aux faits connus, c'est assez invraisemblable: choisir une noire de 32 ans (pas très attrayante, dit l'avocat de DSK) comme appât, organiser le "piège" pour qu'il se passe sans témoin ni photographe, et qu'ensuite la présumée victime aille se plaindre à des collègues plutôt qu'à la direction ou à la police? Ben voyons! Même l'affaire Clearstream était mieux montée que ça! Le fait que l'hôtel ait attendu une heure pour alerter la police me fait d'ailleurs soupçonner que sa première réaction aura été de balayer le tout sous le tapis -- d'autant plus que selon des journalistes américains, DSK aurait été l'objet d'autres plaintes du même genre dans le même hôtel depuis un an et demi, qui n'ont jamais été rendues publiques. J'ai l'impression que c'est parce qu'une bonne partie du petit personnel était déjà au courant que le Sofitel s'est résigné à appeler les flics. Deuxièmement, réclamer pour Strauss-Kahn la présomption d'innocence, d'accord, mais il y a des limites. Quant un pick-pocket bien connu se fait prendre pratiquement la main au gousset, on tient quand même compte des antécédents! Or, selon des sources diverses (dont un article d'octobre dernier sur "forum.aufeminin.com"), quand il participait à des réunions en province, DSK demandait qu'on lui fournisse une "chambre d'hôtel garnie", et certaines élues évitaient de se trouver seules dans une pièce avec lui, par crainte de sa "drague lourde". Sans oublier l'incident Piroska Nagy, pas très joli, au FMI en 2008. Ou l'accusation portée contre DSK à la télé en 2007 par la journaliste et écrivaine Tristane Banon d'un quasi-viol en 2002; elle a décidé de ne pas donner suite, mais elle n'a rien retiré de ses allégations. "Oui, mais de la drague lourde au viol, il y a toute une marge", argumentent les défenseurs de l'ex-patron du FMI. Ce n'est pas faux… mais il est aussi vrai que le glissement de l'une à l'autre est tout à fait envisageable, de même qu'un vol de sac dans la rue n'est pas une agression armée, mais peut dégénérer en violence si la victime résiste. La différence, au fond, en est bien plus une de degré que de nature. On devrait aussi prendre en compte le contexte. Les flics de New-York ont l'habitude de gérer les incartades (souvent carabinées, j'en ai vécu) de personnalités, notamment des diplomates de l'ONU. S'ils sont allés alpaguer une sommité internationale comme DSK en première classe d'un avion d'Air France en partance, ils ne l'ont pas fait sans biscuit. Je trouve par contre dommage que la droite se soit la première préoccupée du sort de la femme de chambre vraisemblablement agressée (Gisèle Halimi étant une heureuse exception); la gauche a fini par s'y résigner, mais bien tard et bien à reculons -- je pense en particulier à la réaction de l'ancien ministre de la Justice Robert Badinter quand le journaliste Laurent Joffrin (pourtant de gauche lui aussi) lui a fait remarquer qu'il n'avait pas eu un mot de compassion pour la présumée victime: "Mais ce serait équivalent à admettre que DSK est coupable!", s'est indigné Badinter, inconscient du parti-pris grossier qu'il trahissait ainsi. Dans le même sens, je crains fort que la "défense" de DSK ne se résume à une campagne massive de salissage contre une immigrante mal équipée pour y faire face et dont la vie pourrait être brisée. C'est en tout cas le plus prévisible, étant donné la personnalité de ses avocats et les pratiques courantes aux USA, en particulier à New-York. L'autre possibilité, qui s'avérera de plus en plus vraisemblable au fil du temps, c'est qu'il plaide coupable à une accusation réduite en offrant un paquet d'argent en "dommages et intérêts". Pas très honorable, tout ça... Évidemment, le nombrilisme des Français (tout aussi virulent que celui qu'ils reprochent aux Américains) a fait que pendant près d'une semaine, télé et journaux ont pratiquement oublié ce qui se passait dans le reste du monde, en particulier dans le "printemps arabe" qui risque de se transformer en été très chaud. Je me sens assez ambivalent face à cette éventualité: d'une part heureux que la réaction en chaîne de révoltes populaires (que j'avais prédite et espérée dès la première étincelle à Tunis, fin janvier) vienne briser l'immobilisme complaisamment accepté par l'Occident d'une brochette de régimes tyranniques -- de l'autre atterré non seulement du peu de soutien concret qu'on fournit aux révoltés, mais encore et surtout de l'absence totale d'un cadre idéologique à leur suggérer pour poursuivre leur action. Je reviens à ma première réaction en février, quand je disais dans un courriel que ces révolutions allaient se retrouver "sans carte ni boussole" et ne pourraient compter ni sur les penseurs de gauche, ni sur ceux de droite pour leur en fournir. Les événements récents me donnent tragiquement raison. D'abord, les mouvements de gauche du monde arabe ont été systématiquement déconsidérés par les Occidentaux et écrasés (souvent avec la connivence de ceux-ci) par les autocrates, favorisant ainsi indirectement la montée des extrémistes islamiques dont nous avons maintenant peur -- ceci n'est pas une vue de l'esprit, j'ai assisté en personne à la version algérienne du processus dans les années 80 et 90. Les gauches occidentales sont elles-mêmes largement discréditées depuis la chute de l'empire soviétique; elles se perdent d'une part dans des querelles de personnalités et d'ambitions individuelles, d'autre part dans des arguties de chapelles qui rappellent tristement la stérilité des débats scolastiques du Moyen-âge. Je ne vois pas du tout comment, malgré la bonne volonté de certaines, elles peuvent offrir un cadre adapté aux besoins urgents des actuelles révoltes populaires. En revanche, il faut un sacré culot pour proposer comme seule alternative à "la rue arabe", ainsi qu'on le fait, une démocratie bourgeoise mâtinée de capitalisme sauvage qui ne peut que prolonger, sinon exacerber, les inégalités sociales et politiques dont ces peuples sont déjà victimes et contre lesquelles ils se soulèvent, se contentant d'en permuter les petites élites bénéficiaires! Je suis étonné, pour ne pas dire choqué, que les voix progressistes de l'Occident ne s'élèvent pas vigoureusement contre cette imposture, et qu'elles ne voient pas que là précisément se trouve la cause de l'instabilité et de l'insatisfaction que l'on perçoit clairement en Tunisie et de plus en plus en Égypte, et de la dégérescence des mouvements populaires en luttes de clans et de tribus dans la plupart des autres pays, la Libye la première. Donc, pas de solution toute faite. Qui donc pourrait organiser (par Internet, sinon physiquement) un grand forum des penseurs progressistes aussi bien des pays en développement que des plus industrialisés, pour tenter d'élaborer un projet de remplacement, une structure idéologique apte à réaliser et maintenir le délicat équilibre entre la regrettable mais incontournable inégalité créatrice de richesses et l'obligation absolue d'une meilleure répartition de ces richesses, équilibre pour lequel il faut immédiatement cesser de compter sur "les mécanismes du marché"? À mon avis, c'est seulement dans un contexte de ce genre que peut se révéler un débouché crédible à moyen et à long terme pour les énergies fabuleuses libérées par les actuelles révoltes. Pour revenir à des choses plus intimes, nous nous sommes offert mardi un festin délicieusement décadent au toujours merveilleux Jardin des Sens, avec pour (mince) prétexte la naissance du premier petit-fils de nos voisins Chantefort du dessous. En compagnie de l'ex-correspondant de La Presse à Paris Louis B. Robitaille (qui habite Sète) et de l'ancien directeur du tourisme français à Montréal Jean-Pierre Dréan, retraité à Aniane. Foie gras poêlé fondant avec un jurançon moëlleux à souhait en entrée, puis pigeon rôti et sa pastilla d'abats, diaphanes cannelloni de langoustines, séduisants ris de veau aux crevettes, etc. Sans parler des desserts indécents (par exemple carpaccio de fraises gariguettes aux cinq coulis ou tartelette soufflée à la poire caramélisée). Il a fallu deux jours pour digérer…