Nous hésitions à rentrer à Montréal dès la mi-juin, mais la seule soirée d'hier le justifiait. Amplement. Près de trois heures magiques à baigner dans la poésie du vieil ami Gaston Miron, interpétée en musique par "12 Hommes rapaillés" animés par un génial mélange de complicité et d'amour des textes.
Ce spectacle était en fait le cadeau d'anniversaire que nous offrions à ma soeur Marie, et nous trouvions sympa de le vivre avec elle et Jean, son compagnon de bientôt trente ans. Trois jours à peine après notre arrivée de Paris, nous nous sommes trouvés tous les quatre devant le foyer du Théâtre Maisonneuve de la PdA, après avoir franchi un espèce de "parcours du combattant" résultant de la juxtaposition des installations en plein air des Francofolies et de travaux majeurs de voirie sur la rue Sainte-Catherine.
Assis à nos excellentes places (3e rangée au centre), nous nous demandions si les attentes suscitées par la version sur disque seraient satisfaites. Dès l'entrée en scène de Michel Faubert avec "La Corneille", tous les doutes étaient levés.La collaboration de Gilles Bélanger et Louis-Jean Cormier pour transposer en chansons notamment de larges extraits du poème-fleuve "la Marche à l'amour" s'avérait non seulement une réussite dans le respect scrupuleux de l'esprit du poète, elle y ajoutait le tour de force de coller à la peau de chacun des artistes tout en dévoilant les multiples facettes de l'homme Miron: le côté sombre de Pierre Flynn (superbe) et de Martin Léon, le romantisme assumé de Richard Seguin et de Daniel Lavoie, la vigueur juvénile de Yann Perreau, la sensibilité de Vincent Vallières et de Jim Corcoran, la voix graveleuse et la ferveur nationaliste d'Yves Lambert devenaient des éléments cohérents d'une seule personnalité complexe.
Comme il était interdit de prendre des photos, j'ai piqué l'image ci-dessus sur un site des Francofolies ;-\
18 juin 2011
Douze Hommes rapaillés
15 juin 2011
Un épisode très parisien
(15 juin 2011) Le dernier séjour à Paris aura été très "parisien", dans le sens social et même mondain du terme. Il a été marqué par des retrouvailles avec de vieux amis, dont trois que nous n'avions pas vus depuis des années.
Nous avons pris le TGV de Montpellier assez tard samedi le 4 (impossible de trouver des places le lendemain, retour des vacances de l'Ascension), après avoir regardé à la télé la Chinoise Li Na battre en finale de Roland-Garros notre favorite et gagnante de l'an dernier, Francesca Schiavone. Décevant pour nous, mais c'était un bon match.
Nous avons donc débarqué du train presque en pleine nuit à la Gare de Lyon, sans dessus dessous pour cause de travaux. Les panneaux de direction temporaires étaient si précis que nous avons échoué au sous-sol, face à un terminus d'autobus, au lieu du poste de taxis sur le parvis à l'étage.
Faute de mieux, nous avons donc hissé nos bagages dans un bus 63 qui nous a déposés à l'Odéon, où nous savions pouvoir trouver des taxis à n'importe quelle heure. Traîner nos valises à travers la foule des fêtards du samedi soir boulevard Saint-Germain nous a curieusement rajeunis, nous ramenant à l'époque de nos premiers voyages en France, quand nous hantions les petits hôtels étudiants du Quartier Latin!
Il était près de minuit quand nous sommes enfin arrivés à notre hôtel habituel (beaucoup plus luxueux, celui-là) de la rue Saint-Didier, près du Trocadéro. Heureusement, le gérant de nuit, qui nous connaît bien, avait gardé la chambre libre, et notre chasseur belge préféré Pascal, promu barman entre-temps, nous a d'autorité servi un bon cognac pour nous requinquer. Mieux encore, on avait déposé dans la chambre la valise de vêtements que nous avions laissée là en consigne il y a plus de six mois, après la croisière sur le Danube.
Dimanche, lunch à la bonne franquette au Pub Kléber tout près, où la patronne est venue nous embrasser comme de vieux amis et nous faire part du décès de son conjoint de plus d'un demi-siècle... que nous ne connaissions ni d'Ève ni d'Adam! Puis repos et re-cognac en regardant "Vamos" Nadal battre, plus difficilement que d'habitude, son éternel rival Federer pour remporter son sixième Roland-Garros.
Lundi, après quelques réticences, Azur m'a accompagné dans un mythique resto de La Villette, "Au Boeuf couronné", temple des belles pièces de viande depuis 1865, quand il voisinait avec les grands abattoirs de Paris, démolis depuis. Nous y attendait la vieille copine Maryse, que nous n'avions pas vue depuis un Noël chez Armande en Martinique, et dont l'appartement de la Place des Fêtes, près des Buttes-Chaumont, nous a plusieurs fois accueillis au cours des décennies. Azur a eu droit à un énorme et tendre rognon de veau, moi à un copieux filet de boeuf béarnaise précédé d'un impressionnant trio d'os à moëlle fondants à souhait.
Mardi, une de nos habituelles balades en bus à travers la grisaille de Paris. Mercredi, séance de bouquiniste (Azur achète le dernier Pivot, mais le lira-t-elle?) et petites courses, pharmacie pour les yeux encore un peu rouges de madame. Quelques coups de téléphone au hasard à des amis un peu perdus de vue, qui nous permettent de reprendre contact entre autres avec nos anciens complices de Forcalquier de 1983-84, le technologue et adjoint de recherche Gérald Dubray de Fresnes et l'ingénieur-écrivain Jean-Claude Quiniou de la rue de Buci, toujours marxiste mais divorcé de son rôle de critique du Parti communiste français en matières d'informatique et de télématique. Plus les incontournables Euvrard de Montparnasse et l'ex-montréalais Hervé Fuyet, maintenant en semi-retraite à Malakoff, d'où il dirige les éditions virtuelles russe et anglaise du quotidien L'Humanité.
Jeudi, flânerie du côté de Saint-Germain et découverte d'un minuscule restaurant que nous ajouterons impérativement à notre liste de coups de coeur. L'Épigramme cache ses cinq ou six tables nappées de rouge dans la petite et étroite rue de l'Éperon, derrière la rue de Seine. Monsieur, anglais, et madame, française, préparent avec amour des classiques de la cuisine bourgeoise "revisités" et allégés: blanquette, coq au vin, pot-au-feu... Et pour finir, une crème catalane parfumée à la menthe et brûlée sous nos yeux comme il se doit.
Vendredi midi, nous retrouvons à l'une de nos grandes tables favorites, le Passiflore de Roland Durand, rue de Longchamp, Janine et Michel Euvrard et Quiniou, immédiatement reconnaissable même si l'âge et la maladie l'ont sérieusement aminci. Manquent à l'appel Fuyet et sa fille karatéka Peggy, qui nous ont fait faux-bond pour un mariage en Allemagne, et Dubray, que je n'ai pu joindre à temps pour lui fournir les détails du rendez-vous. Dommage, mais tant pis.
Le chef Durand nous escorte lui-même à notre place en habitués de marque, ce qui ne manque pas d'impressionner un peu nos amis parisiens. Ils sont encore plus ravis des fines ravioles de homard à l'asiatique qu'on nous sert en entrée, puis des petites mais rondelettes cailles rôties sur lit de mousseline, arrosées d'un fin mercurey dont Quiniou, en particulier, se délecte ostensiblement. Azur est tout heureuse de retrouver sa copine Janine, avec qui elle a développé des "atomes crochus" étonnants, et presque autant de renouer avec un Quiniou que la retraite a visiblement adouci et relaxé depuis nos derniers contacts il y a près de dix ans. Lui qui était toujours à la course, braqué sur ses projets et ses initiatives (notamment les Prix Möbius du CD-ROM qu'il organisait avec sa femme Ghislaine Azémard), se contente de me glisser une épaisse enveloppe de ses derniers écrits, puis se joint à la conversation générale, raconte avec verve des souvenirs de jeunesse et des anecdotes de famille (son fils, philosophe connu, l'a traité publiquement de "dinosaure" ou quelque chose d'aussi flatteur) et discute avec humour les dernières péripéties politico-sexuelles -- affaire DSK oblige!
Nous retrouvons le Quiniou bon copain avec qui jadis, dans notre salon de l'Île des Soeurs, nous chantions à tue-tête du Félix, du Vigneault et du Ferrat assis par terre autour d'une marmite de homards!
C'est avec une vraie surprise que nous découvrons en nous levant de table qu'il est bientôt 16 heures, que nous sommes les tout derniers clients et qu'on est déjà en train de dresser les tables pour le soir... Cela ne nous empêchera pas de nous attarder devant un digestif au bar de notre hôtel avec les Euvrard.
Après un samedi de tout repos, nous traversons de nouveau Paris dimanche midi pour grimper les (durs) escaliers de l'atelier de Pantin où nous devons rejoindre Marine, la fille peintre de nos amis Savonet-Dolonne. Elle nous remet le surprenant tableau que nous lui avions acheté il y a plus d'un an, "Les oiseaux préfèrent marcher", dont les dominantes vert tendre et mandarine lui donnent une atmosphère de rêve éveillé.
Comme (dimanche aidant) la plupart des bouis-bouis du coin sont fermés, nous la convainquons de nous accompagner pour une seconde session au "Boeuf couronné", toujours aussi savoureux. Cette fois, je m'offre un trop abondant tartare, Azur une grillade d'espadon. Avec le même vigoureux Lalande de Pomerol qui nous avait comblés la semaine dernière.
Lundi, veille du départ pour Montréal, nous retrouvons Gisèle Maia chez Wepler, la grande brasserie écaillère de la Place de Clichy. Ces dames règlent son compte dans les règles de l'art à un pantagruélique plateau de fruits de mer, tandis que je me contente de modestes quenelles de brochet (une fois n'est pas coutume). Puis nous passons chez Gisèle, près de la porte de Saint-Ouen, où avec l'aide de son neveu Thierry et malgré les distractions imposées par sa remuante petite-nièce Camille, nous configurons pour Internet et autres apps l'iPad que Marie-José a résolu de lui léguer -- avec la ferme intention de se procurer un iPad 2 dès son retour au Québec.
Somme toute, une dizaine de jours plutôt bien remplis, avec deux seuls regrets. J'aurais bien aimé visiter l'expo Manet au Musée d'Orsay, et voir une pièce intitulée "Que faire?", en référence plus ou moins directe à Lénine, où un vieux couple qui peut-être nous ressemble dissèque l'actualité à coups de citations classiques au Théâtre de la Colline dans le 20e. Une autre fois?
01 juin 2011
Pastis marseillais et Rita Piazza
(1 juin 2011)Retour tranquille en train d'une agréable petite virée du côté de la Canebière. Nous avions promis à nos deux copains qui vivent dans le coin, Rita Piazza, la soeur de mon très vieil ami François, et Bernard Savonet, de passer les voir avant de repartir vers Montréal. De toute façon, même si nous n'avons pas envie d'y vivre, Marseille demeure une ville fascinante, pleine d'un charme brouillon et d'une vitalité nerveuse, si bien que deux jours là-bas sont loin d'être une pénitence. L'express de Nice nous a donc déposés en milieu d'après-midi lundi à la Gare Saint-Charles, d'où un taxi nous a emmenés à une allure d'escargot jusqu'au même hôtel que nous avions fréquenté à deux reprises par le passé. La Résidence du Vieux-Port a été rénovée et modernisée dans l'intervalle, mais en préservant la saveur méridionale qui, ajoutée à un emplacement fabuleux au début du quai qui longe la rive droite du port, la rend irrésistible. Nous nous sommes retrouvés dans une grande chambre claire, toute de blanc, de rouge écarlate et d'ocre ensoleillé, dont la petite terrasse au quatrième étage donnait sur la forêt de mâts de la marina et, plus loin, sur les deux forts et la colline où campe Notre-Dame de la Garde. Impossible de toucher rapidement Rita, que nous aurions aimé voir en debut de soirée. Elle a fini par nous rappeler, et nous avons pris rendez-vous pour le lendemain soir. Nous sommes donc partis seuls nous balader dans la foule de flâneurs de tous âges le long des terrasses qui encadrent le vieil hôtel de ville, avec un arrêt-pastis (obligé) aux Canotiers, avant de nous rendre à une de nos destinations marseillaises favorites. La Maison du Pastis est une boutique unique au monde, dédiée à tous les alcools anisés. Fondée il y a bientôt vingt ans par un Belge tombé amoureux en même temps du pastis, de la ville et d'une jolie Marseillaise, elle offre un choix fabuleux de produits artisanaux provenant d'une grappe de villages de la région, mais aussi de Corse et d'Afrique du Nord. Nous en sommes sortis chargés de quelques belles bouteilles introuvables ailleurs, dont un Mazzarini corse, un Boyer aux effluves de réglisse et une absinthe "maison" qui titre au-dessus de 60 degrés d'alcool. La météo nous promettait de la pluie pour mardi, elle s'est heureusement trompée. Ce qui nous a permis une jolie balade sous un ciel un peu gris avc l'ami Savonet, à travers les vivants quartiers de la cité, en premier lieu le belvédère de la "Bonne Mère", le tout entrecoupé d'une très respectable et copieuse bouillabaisse à la "Cuisine au Beurre", traditionnel resto de fruits de mer nommé d'après un film du tandem Fernandel-Bourvil. Le tout se terminant par un cocktail luxurieux au milieu des vols de moineaux impertinents qui ont élu domicile sur une terrasse de l'Espace Borrely, le long des plages du côté du Prado. Malheureusement, comme nous nous préparions à rentrer rencontrer la copine Rita, Azur a été prise d'une rougeur et d'une assez vive douleur aux yeux, résurgence d'une infection bactérienne contractée en croisière il y a six semaines et dont elle e croyait débarrassée. Cela a nécessité une descente d'urgence chez un ophtalmologiste où il a fallu longuement faire la queue, puis à une pharmacie ouverte en soirée. Le temps de revenir à l'hôtel, il était trop tard pour voir Rita. On se reprendra au prochain passage, sans doute cet automne... Prochaine étape à partir de dimanche, une semaine et quelque à Paris avant le retour à Montréal à temps pour la Saint-Jean et le Festival de jazz.
27 mai 2011
Indignados et printemps arabe
(27 mai 2011) Avant de grimper dans ma chaire de prêchi-prêcheur, un ou deux plaisants intermèdes. Nous avons entamé mardi avec les Chantefort le jambon "belotta" ramené de la Boqueria de Barcelone, qui trône désormais sur son support de bois au centre de la table de cuisine. Un peu gras, il est cependant d'une douceur fondante marquée de la pointe d'amertume caractéristique qui prouve que l'animal dont il provient a bien été nourri de glands de chêne. Découpé en fines tranches, accompagné de melon de Cavaillon bien mûr, c'est un plaisir digne des dieux -- et de nos amis.
21 mai 2011
DSK et la femme de chambre
(21 mai 2011) Bien installés dans le confort et le beau temps de Montpellier, nos voyages ces jours-ci sont mentaux et intellectuels plutôt que physiques. Ils ne nous passionnent pas moins.
Forcément, l'affaire Strauss-Kahn occupe l'avant de la scène. Pour les Nord-américains (donc voisins des USA) que nous sommes, la plupart des réactions françaises nous sidèrent, autant par leur irréalisme que par ce qu'elles révèlent d'un fond sexiste qui subsiste dans la mentalité.
En premier lieu, les amateurs de complots s'en donnent à coeur joie: 57% des Français, selon un sondage, croient à un "coup monté" et bon nombre de politiciens (souvent de gauche, hélas), ne se sont pas abstenus d'insinuations en ce sens. Alors que, face aux faits connus, c'est assez invraisemblable: choisir une noire de 32 ans (pas très attrayante, dit l'avocat de DSK) comme appât, organiser le "piège" pour qu'il se passe sans témoin ni photographe, et qu'ensuite la présumée victime aille se plaindre à des collègues plutôt qu'à la direction ou à la police? Ben voyons! Même l'affaire Clearstream était mieux montée que ça! Le fait que l'hôtel ait attendu une heure pour alerter la police me fait d'ailleurs soupçonner que sa première réaction aura été de balayer le tout sous le tapis -- d'autant plus que selon des journalistes américains, DSK aurait été l'objet d'autres plaintes du même genre dans le même hôtel depuis un an et demi, qui n'ont jamais été rendues publiques. J'ai l'impression que c'est parce qu'une bonne partie du petit personnel était déjà au courant que le Sofitel s'est résigné à appeler les flics.
Deuxièmement, réclamer pour Strauss-Kahn la présomption d'innocence, d'accord, mais il y a des limites. Quant un pick-pocket bien connu se fait prendre pratiquement la main au gousset, on tient quand même compte des antécédents! Or, selon des sources diverses (dont un article d'octobre dernier sur "forum.aufeminin.com"), quand il participait à des réunions en province, DSK demandait qu'on lui fournisse une "chambre d'hôtel garnie", et certaines élues évitaient de se trouver seules dans une pièce avec lui, par crainte de sa "drague lourde". Sans oublier l'incident Piroska Nagy, pas très joli, au FMI en 2008. Ou l'accusation portée contre DSK à la télé en 2007 par la journaliste et écrivaine Tristane Banon d'un quasi-viol en 2002; elle a décidé de ne pas donner suite, mais elle n'a rien retiré de ses allégations.
"Oui, mais de la drague lourde au viol, il y a toute une marge", argumentent les défenseurs de l'ex-patron du FMI. Ce n'est pas faux… mais il est aussi vrai que le glissement de l'une à l'autre est tout à fait envisageable, de même qu'un vol de sac dans la rue n'est pas une agression armée, mais peut dégénérer en violence si la victime résiste. La différence, au fond, en est bien plus une de degré que de nature.
On devrait aussi prendre en compte le contexte. Les flics de New-York ont l'habitude de gérer les incartades (souvent carabinées, j'en ai vécu) de personnalités, notamment des diplomates de l'ONU. S'ils sont allés alpaguer une sommité internationale comme DSK en première classe d'un avion d'Air France en partance, ils ne l'ont pas fait sans biscuit.
Je trouve par contre dommage que la droite se soit la première préoccupée du sort de la femme de chambre vraisemblablement agressée (Gisèle Halimi étant une heureuse exception); la gauche a fini par s'y résigner, mais bien tard et bien à reculons -- je pense en particulier à la réaction de l'ancien ministre de la Justice Robert Badinter quand le journaliste Laurent Joffrin (pourtant de gauche lui aussi) lui a fait remarquer qu'il n'avait pas eu un mot de compassion pour la présumée victime: "Mais ce serait équivalent à admettre que DSK est coupable!", s'est indigné Badinter, inconscient du parti-pris grossier qu'il trahissait ainsi. Dans le même sens, je crains fort que la "défense" de DSK ne se résume à une campagne massive de salissage contre une immigrante mal équipée pour y faire face et dont la vie pourrait être brisée. C'est en tout cas le plus prévisible, étant donné la personnalité de ses avocats et les pratiques courantes aux USA, en particulier à New-York. L'autre possibilité, qui s'avérera de plus en plus vraisemblable au fil du temps, c'est qu'il plaide coupable à une accusation réduite en offrant un paquet d'argent en "dommages et intérêts". Pas très honorable, tout ça...
Évidemment, le nombrilisme des Français (tout aussi virulent que celui qu'ils reprochent aux Américains) a fait que pendant près d'une semaine, télé et journaux ont pratiquement oublié ce qui se passait dans le reste du monde, en particulier dans le "printemps arabe" qui risque de se transformer en été très chaud.
Je me sens assez ambivalent face à cette éventualité: d'une part heureux que la réaction en chaîne de révoltes populaires (que j'avais prédite et espérée dès la première étincelle à Tunis, fin janvier) vienne briser l'immobilisme complaisamment accepté par l'Occident d'une brochette de régimes tyranniques -- de l'autre atterré non seulement du peu de soutien concret qu'on fournit aux révoltés, mais encore et surtout de l'absence totale d'un cadre idéologique à leur suggérer pour poursuivre leur action. Je reviens à ma première réaction en février, quand je disais dans un courriel que ces révolutions allaient se retrouver "sans carte ni boussole" et ne pourraient compter ni sur les penseurs de gauche, ni sur ceux de droite pour leur en fournir. Les événements récents me donnent tragiquement raison.
D'abord, les mouvements de gauche du monde arabe ont été systématiquement déconsidérés par les Occidentaux et écrasés (souvent avec la connivence de ceux-ci) par les autocrates, favorisant ainsi indirectement la montée des extrémistes islamiques dont nous avons maintenant peur -- ceci n'est pas une vue de l'esprit, j'ai assisté en personne à la version algérienne du processus dans les années 80 et 90.
Les gauches occidentales sont elles-mêmes largement discréditées depuis la chute de l'empire soviétique; elles se perdent d'une part dans des querelles de personnalités et d'ambitions individuelles, d'autre part dans des arguties de chapelles qui rappellent tristement la stérilité des débats scolastiques du Moyen-âge. Je ne vois pas du tout comment, malgré la bonne volonté de certaines, elles peuvent offrir un cadre adapté aux besoins urgents des actuelles révoltes populaires.
En revanche, il faut un sacré culot pour proposer comme seule alternative à "la rue arabe", ainsi qu'on le fait, une démocratie bourgeoise mâtinée de capitalisme sauvage qui ne peut que prolonger, sinon exacerber, les inégalités sociales et politiques dont ces peuples sont déjà victimes et contre lesquelles ils se soulèvent, se contentant d'en permuter les petites élites bénéficiaires! Je suis étonné, pour ne pas dire choqué, que les voix progressistes de l'Occident ne s'élèvent pas vigoureusement contre cette imposture, et qu'elles ne voient pas que là précisément se trouve la cause de l'instabilité et de l'insatisfaction que l'on perçoit clairement en Tunisie et de plus en plus en Égypte, et de la dégérescence des mouvements populaires en luttes de clans et de tribus dans la plupart des autres pays, la Libye la première.
Donc, pas de solution toute faite. Qui donc pourrait organiser (par Internet, sinon physiquement) un grand forum des penseurs progressistes aussi bien des pays en développement que des plus industrialisés, pour tenter d'élaborer un projet de remplacement, une structure idéologique apte à réaliser et maintenir le délicat équilibre entre la regrettable mais incontournable inégalité créatrice de richesses et l'obligation absolue d'une meilleure répartition de ces richesses, équilibre pour lequel il faut immédiatement cesser de compter sur "les mécanismes du marché"? À mon avis, c'est seulement dans un contexte de ce genre que peut se révéler un débouché crédible à moyen et à long terme pour les énergies fabuleuses libérées par les actuelles révoltes.
Pour revenir à des choses plus intimes, nous nous sommes offert mardi un festin délicieusement décadent au toujours merveilleux Jardin des Sens, avec pour (mince) prétexte la naissance du premier petit-fils de nos voisins Chantefort du dessous. En compagnie de l'ex-correspondant de La Presse à Paris Louis B. Robitaille (qui habite Sète) et de l'ancien directeur du tourisme français à Montréal Jean-Pierre Dréan, retraité à Aniane. Foie gras poêlé fondant avec un jurançon moëlleux à souhait en entrée, puis pigeon rôti et sa pastilla d'abats, diaphanes cannelloni de langoustines, séduisants ris de veau aux crevettes, etc. Sans parler des desserts indécents (par exemple carpaccio de fraises gariguettes aux cinq coulis ou tartelette soufflée à la poire caramélisée). Il a fallu deux jours pour digérer…