03 décembre 2011

Gaîtés parisiennes

Belle soirée bien parisienne mercredi, rue Monsieur-le-Prince à deux pas du Luxembourg. C'était l'ouverture du 5e festival "Proche Orient - que peut le cinéma" que notre amie Janine Halbreich Euvrard organise tous les deux ans contre vents, marées et contretemps et auquel nous contribuons avec grand plaisir à la mesure de nos moyens -- au même niveau que les émirs de la Ligue arabe, paraît-il, mais bof. Est presque émir qui veut, de nos jours!
Comme il se doit dans ce quartier branché de l'Odéon, ça démarrait en face du cinéma dans un pub irlandais très "atmosphère" qui jouait du Leadbelly et du Joan Baez en sourdine. Nous étions les premiers arrivés, j'ai pris une Harp, Azur un cognac, et un beau Berbère dans la jeune quarantaine s'est pointé à notre table: "Vous avez vu Janine?" C'est le cinéaste dont le film inaugurait l'évènement, Nabil Ayouch.
Notre amie a débarqué dix minutes plus tard, suivie de son ex-ex (puisqu'ils revivent ensemble) Michel Euvrard, du photographe "officiel" Frédé (militant CGT de son métier), du co-animateur du festival Dominique Vidal (ancien patron de Janine au Monde Diplomatique),
de la costaude et fascinante ambassadrice de la Palestine à l'Union européenne Leila Shahid, de la patronne du cinéma Anne Vaugeois (bien française malgré son nom), etc.
En vingt minutes, l'endroit se peuplait d'une faune germano-pratine de gauche mâtinée de journalistes, où tout le monde parlait haut sans paraître entendre personne, tandis que champagne et bordeaux arrosaient grignotages, pizzas au thon et salade maghrébine. Janine nous a prėsentés à un peu tout le monde jusqu'à ce qu'il soit temps de traverser la rue pour plonger au fond des entrailles du ciné "Trois Luxembourg" -- quatre escaliers à pic, je m'attendais presque à me retrouver dans les catacombes de Lutèce.
La petite salle était remplie à quelques fauteuils près, et la séance commençait par la projection vidéo du "Sout al Horeya", cet hymne de la révolte égyptienne de février que j'avais tout bêtement repiqué de YouTube sur un DVD. Applaudissements nourris de ceux qui comprenaient l'arabe, polis des autres -- nous avions négligé de sous-titrer en français. Curieux comme, à dix mois d'intervalle, ça redevient pertinent et émouvant, face à ce qui se passe de nouveau Place Tahrir...
Le premier film, un court-métrage, mettait en scène un Palestinien et son fils venus revoir, après des décennies, leur village d'origine devenu musée archéologique à ciel ouvert. Une séquence extraordinaire: pendant plus de cinq minutes, le père est suivi pas-à-pas le long de la route déserte par la voiture des soldats israéliens qui viennent de l'expulser du site, une 4X4 à la grille agressive qui gronde et rampe dans la poussière comme un grand fauve. Hallucinant et presque insupportable.
Le film principal "My Land" de Nabil Ayouch est aussi un documentaire, plus long et plus complexe. Le cinéaste, mi-juif, mi-marocain, a eu l'idée étonnante et efficace de montrer à des Israéliens dans la vingtaine, pour obtenir leurs réactions, des entrevues qu'il a tournées avec de vieux réfugiés palestiniens parqués dans les camps libanais, chargés de la douleur de l'exil et des regrets du pays perdu, dont ils évoquent éloquemment les couleurs, les saveurs et les parfums de soleil, d'olivier et de jasmin. Les réactions sont aussi variées qu'imprévues, avec comme seul point commun une invraisemblable ignorance (parfois même indifférence) des jeunes Israéliens vis-à-vis leur propre histoire.
Azur, en particulier, a été émue et interpellée par la dimension humaine, émotionnelle, que cette approche donne à un conflit dont on ne voit habituellement que des images de violence guerrière, dont on n'entend que des discours politiques. Le débat qui a suivi traduisait bien cet aspect inédit, notamment à travers les échanges entre la Palestinienne Leila Shahid et Yael ben Yefet, une des animatrices du massif mouvement contestataire israélien de l'été dernier.
Le volet plus personnel de la soirée était pour nous le lancement informel de mon pamphlet "Refaire le monde", une cinquantaine de pages dont une centaine d'exemplaires imprimés à la va-vite chez un photocopieur du Quartier Latin ont été distribués par Janine et ses collègues aux personnalités présentes, dans l'espoir de susciter un intérêt menant à une publication plus officielle.
Après avoir pensé faire la ronde des éditeurs parisiens manuscrit en main, des conversations avec les Euvrard et quelques autres m'ont en effet lancé dans une tout autre direction. J'ai choisi une approche "virale", parlant et faisant parler du texte par mes copains ici et là, et faisant circuler des exemplaires dans les milieux intellectuels, littéraires et journalistiques qu'ils fréquentent. Entre autres, Janine va le faire lire à son ami Stéphane Hessel, auteur du spectaculaire et imprévu succès de librairie "Indignez-vous!", et une représentante du mouvement français des "indignés" qui était présente mercredi m'a déjà contacté. On verra bien.
Je suis allé manger il y a une dizaine de jours avec un vieux copain et complice de l'époque de Michel Cartier et de ViaNet, Jean-Michel Billaut. L'ancien directeur de l'Atelier de la Cie bancaire et "Monsieur Internet" français a perdu une jambe et s'est mis au vert dans son village près de Montfort-L'Amaury, mais il n'a rien abandonné de sa verve ni de son énergie.

En déjeunant d'une solide potée au chou dans son auberge favorite, nous avons brassé une tonne d'idées et de projets, du simple et réaliste au farfelu le plus échevelé, comme dans le bon vieux temps. Il me recommande de miser sur le virtuel pour répandre mon pamphlet: publication sur Internet en e-book, site Web, page Facebook, réseau Twitter, appel ouvert aux traductions dans une flopée de langues... Tentant, mais ai-je le courage de m'embarquer là-dedans à fond? Ça ferait un drôle de chambardement dans notre rythme de vie bohémien-pépère!
Le même soir, retrouvailles avec un autre camarade des années '80, Jean-Claude Quiniou, dans son douillet appartement de la rue de Buci. L'ancien critique du Parti communiste en matière de technologies a encore un peu vieilli depuis notre dernière rencontre, et j'ai l'impression que sa mémoire courte n'est plus ce qu'elle était. Nous avons donc passé le gros du temps à échanger des souvenirs d'enfance et de jeunesse, entrecoupés de nouvelles sur nos vieilles connaissances communes. Sa compagne Ghislaine et leur fils Mathieu sont passés en coup de vent, entre un cours d'université et une réunion militante, changeant complètement le ton et le tempo de la conversation...
Pour le reste, nous avons retrouvé avec plaisir les amies Gisèle Maia et Janine Chapon, revisitant avec la première un de nos restos chouchous du Bd Saint-Germain, Vagenende, et entraînant la seconde au fond du XVe arrondissement, Porte de Vanves, pour le fabuleux couscous du Caroubier.
Quant à l'ancien Montréalais Hervé Fuyet et à sa fille Peggy, ils ont eu droit à une autre de nos traditions gourmandes, la choucroute "formidable" de Terminus Nord, en face de la gare du même nom.
Il fallait bien aussi jouer un peu aux touristes, surtout que j'étrennais ma dernière folie photographique, le superbe reflex a77 de Sony avec ses 24,3 millions de pixels, son viseur électronique dernier cri, son écran orientable et ses zillions de fonctions -- y compris la vidéo HD, dont je ne suis pas sûr qu'elle va me servir.
Ça s'est traduit par une série de virées en autobus dans tous les coins de Paris (le temps a été plutôt clément pour la saison), y compris la grimpette sur la Butte en Montmatrobus, et la descente à la nuit tombante des Champs Élysées,
tout pimpants de leurs nouvelles décorations lumineuses pour les Fêtes, le tout culminant dans un cérémonial digestif accompagné de marrons chauds (achetés sur le trottoir en face) dans ce temple intello qu'est Les Deux-Magots à Saint-Germain des Prés.
La bonne nouvelle ultime, c'est que nous aurons une agréable compagne pour naviguer sur le Bum chromé à partir de la semaine prochaine. La vieille amie d'Azur Janine Chapon a décidé de venir avec nous en Martinique jusqu'à Noël.
Les prochaines nouvelles vous proviendront donc du ponton 6, Marina du Marin!

11 novembre 2011

Elle est à toi, cette chanson…

Nous avons échappé de justesse aux pluies diluviennes qui ont pratiquement noyé le Sud de la France cette dernière dizaine de jours. Cela avait débuté le week-end de la Toussaint, Montpellier et sa région étaient placés sous "alerte orange" qui allait devenir "rouge" trois jours plus tard: risque, puis certitude d'inondation.
Effectivement, mercredi, Jour des Morts, est arrivé le premier déluge, de toute beauté. Installé sur mon balcon, je contemplais un rideau gris tellement opaque qu'il ne laissait voir que les premiers pins et cyprès et quelques reflets orangés des toits de tuile des terrains voisins. De temps à autre un éclair bleuté le transformait en un mur de verre dépoli d'un blanc ruisselant. Avec comme fond sonore le crépitement continu et puissant des gouttes sur le pavé, fréquemment rythmé par des roulements de tonnerre. Puis le vent s'est mis de la partie, de fortes bourrasques lançant soudain des ondées puissantes qui balayaient la terrasse et venaient me tremper les jambes en quelques secondes, jusqu'à ce que je me décide à rentrer.
Après un léger répit le lendemain, on annonçait pire pour vendredi, jour de notre départ pour Paris. La journée a commencé par une violente averse, détrempant en bourbier ocre le stationnement de l'immeuble, en cours de repavage. Heureusement, ça s'est calmé peu après midi, juste comme nous devions trimballer nos valises à travers ce chantier jusqu'au taxi qui allait nous emmener à la gare, elle-même en travaux. Ouf!
Dans le TGV, pas grand monde, le confort d'un compartiment à quatre rien que pour nous. Et même personne à faire la queue au wagon-resto où j'allais chercher le sandwich chaud et le pan bagnat au thon qui nous serviraient de lunch. Pendant que nous grignotions, j'ai jeté un regard par la fenêtre... et j'ai eu un choc. On ne voyait rien dehors qu'une tapisserie d'eau blanche sculptée en étranges tresses, causées sans doute par les 280 km/h de la vitesse du train. Comme si nous nous étions trouvés dans une sorte de sous-marin supersonique de science-fiction. Un requin ou un dauphin se serait mis le nez dans le hublot que je n'en aurais pas été autrement surpris. Cela a duré une grosse demi-heure, puis ça s'est arrêté brusquement et le paysage est réapparu. À l'arrivée à Paris, le ciel arborait son gris habituel, mais le pavé était sec, nous donnant l'impression que tout cela n'avait été qu'un rêve un peu bizarre.
La semaine précédente avait été celle de Brassens. C'était son 90e anniversaire de naissance le 22, même jour que le mien... et le trentième de sa mort une semaine plus tard. Non seulement nous nous trouvions tout près de sa ville natale de Sète et du village de l'Hérault où il a vécu ses dernières semaines, mais la télévision française avait programmé à peu près tous les jours une série d'émissions-souvenirs de Brassens chantant, de Brassens interviewé, d'une foule de parents et amis contant leurs anecdotes sur Brassens et d'une brochette d'artistes de toutes les générations chantant Brassens.
La meilleure aura été un téléfilm ("Le mauvais sujet...") reproduisant la jeunesse du poète, depuis ses années de collège à Sète et son arrestation pour de petits larcins jusqu'à ses débuts réticents sur scène Chez Patachou à Montmartre (auxquels Azur avait assisté). En passant par la montée à Paris chez sa tante puis chez "la Jeanne" et son mari Marcel (l'"Auvergnat" de la chanson), le camp de travail en Allemagne, la collaboration avec les anarchistes libertaires, enfin la rencontre de la femme de sa vie, "Pupchen". Le tout rendu crédible et attachant par un comédien, Vincent Rideau, qui s'identifiait au personnage physiquement et émotivement de façon hallucinante.
Pour continuer dans la même veine, nous avons découvert un autre Auvergnat -- gourmand, celui-là -- qui fait sans doute le meilleur boudin noir à l'aligot de Paris.
C'est un étroit restaurant à l'ancienne, La Bougnate, improbablement situé rue Germain-Pilon, à deux portes du Moulin Rouge et du pire clinquant attrape-touristes de Pigalle. Accueil par une patronne joviale qui nous traite comme de vieux habitués. En entrée, nous avons partagé une moëlleuse (et plantureuse) terrine de queue de boeuf en gelée. Azur a ensuite attaqué une gigantesque joue de boeuf presque fondante dont elle a dû laisser plus de la moitié, tandis que j'engloutissais la majeure partie d'un boudin charnu, cuit juste à point, qui devait faire trois-quarts de livre sans compter la montagne d'aligot bien élastique. Sur quoi le mari de la patronne nous a sorti une prune artisanale du Cantal à vous brûler le gosier.
Notre voisin de table était Michou, mythique patron homosexuel d'un cabaret demi-centenaire de Montmartre, avec qui mon ex-Parisienne de femme a échangé des pelletées de souvenirs communs de l'époque Saint-Germain-des-Prés. Avec promesse d'aller lui rendre visite un de ces soirs, rue des Martyrs.
L'Ambassade d'Auvergne est sans doute plus chic et plus renommée, mais côté saveur et ambiance authentique, pas de comparaison. La Bougnate, ça s'appelle "revenez-y"!
En parallèle à tout cela, je me suis lancé dans un projet un peu quichottesque inspiré par la saga des "indignés" et par le petit livre passionné de leur inspirateur, Stéphane Hessel. Je reprends dans un court pamphlet d'une quarantaine de pages les notions développées dans mes échanges de courriel avec plusieurs amis depuis le début de l'année, en les combinant avec le thème de base de mon projet d'"infocratie" (qui traînait dans les tiroirs depuis le milieu des années '90).
L'idée maîtresse est qu'entre la chute du communisme il y a vingt ans et l'évident échec de la démocratie capitaliste à résoudre la récente crise financière et à réduire les grossières injustices dans les pays en développement, les révoltes du "printemps arabe" et des divers "indignados" du reste du monde se retrouvent sans une idéologie crédible, "sans carte ni boussole" pour se structurer en vraies -- et nécessaires -- révolutions.
Ça s'intitule donc "Refaire le monde" et se présente comme un appel aux "indignés créateurs" de toute la planète pour qu'ils s'attèlent d'urgence à repenser une nouvelle structure politique, sociale et économique mieux adaptée au monde informatisé et globalisé d'aujourd'hui et de demain, afin de répondre aux désirs souvent informes mais fortement exprimés des peuples en rébellion contre l'ordre actuel.
Le texte est écrit, en grande partie peaufiné et mis en pages; après l'avoir fait circuler chez mes copains, je profite du passage ici pour voir divers éditeurs, surtout "de gauche", qui pourraient le publier. On verra bien...
Le Bum chromé devra nous attendre quelques jours de plus en Martinique, car nous allons traîner un mois entier à Paris. Le Festival du cinéma palestinien de Janine Euvrard, auquel nous avons promis d'assister, se tient début décembre et non en novembre comme nous l'avions cru. Mais les nouvelles du bateau sont bonnes: Raymond a fait gratter les coques qui, contrairement à ce que prétendaient des critiques experts, demeurent en excellent état après plus de deux ans d'application de l'antifouling Metaleau à base de cuivre. Dommage que la société qui l'avait inventé ait coulé dans la tempête financière, mais du moins son produit survit.
Nous avions prévu naviguer avec des invités en décembre, mais tour à tour Claude Aubin et Cécile, puis Mistouf et Yveline ont dû se décommander. Y'a pas d'autres candidats?

06 octobre 2011

En deuil de souvenirs

J'allais me coucher à deux heures ce matin quand l'alerte de CNN est venue sur iPad interrompre ma lecture de Libé: "Apple annonce le décès de Steve Jobs." Le choc. Et la vague de souvenirs qui déferle.
La première fois, c'était à la fin 79, l'équipe plutôt hippie du "Dr Dobbs Journal" (un mensuel anarcho-technique auquel je collaborais à l'occasion) m'avait entraîné dans une "garden party" rituelle du samedi soir dans le jardin d'un des patrons d'Atari, à Redwood City ou Palo Alto, au coeur de ce qui était tout juste devenu Silicon Valley. Une de ces fêtes où les techies se rencontraient alors pour échanger avec insouciance tous leurs secrets industriels, dans la ferveur innocente des débuts de la micro-informatique.
Jobs était là avec deux ou trois de ses gars, impatient de nous faire voir sur Apple II la version bêta du langage Logo de Seymour Papert. Découvrant que j'étais un des rares étrangers présents et surtout que j'arrivais du premier "Congrès informatique mondial" de Paris (organisé et présidé par Giscard d'Estaing en personne), il m'a bombardé de questions sur l'évolution de la micro-informatique et surtout de la télématique naissante en Europe. À la fois étrangement naïf et curieux de tout. La soirée se prolongeant dans la nuit à coups de margaritas et de joints monstrueux, j'avoue que j'en ai ensuite perdu des bouts.
Nous nous sommes recroisés brièvement sur un plan purement professionnel lors des grandes foires électroniques du début des années 80 à San Francisco, Chicago ou Las Vegas. Puis à Toronto en 83, si ma mémoire est bonne, pour le somptueux lancement du Lisa, précurseur raté du Macintosh.
La dernière fois que je l'ai vu, c'était plus longuement, à l'automne 1985 dans son bureau de PDG face à l'entrée du nouveau QG d'Apple à Cupertino. Le rendez-vous avait été pris de Montréal par Catherine Viau de Via-le-Monde, pour une entrevue dans le cadre de la mini-série "le Défi mondial" animée entre autres par Peter Ustinov. Il n'avait donc aucune idée de qui j'étais, mais en me voyant, il a froncé les sourcils, cherchant dans sa mémoire: "On se connaît, non?".
Il paraissait tendu, malgré les jeans, sandales et chemise ouverte et la pose nonchalante, une fesse juchée sur le coin de son bureau. J'ai su quelques jours plus tard que nous l'avions dérangé en plein milieu de la bagarre corporative qui allait se terminer par son brusque départ d'Apple.
Mais une fois lancé dans l'entrevue, il a mis ses soucis de côté pour nous offrir une de ses brillantes performances de visionnaire, moins sur l'avenir des technologies en soi que sur leur futur impact socio-culturel (avec comme thème l'ordinateur comme bicyclette pour l'esprit). Du gâteau pour l'émission, jusqu'à ce que notre technicien du son, Osvaldo Montes (également compositeur de la musique de la série -- et des bandes sonores de films de Gilles Carle et Léa Pool) nous interrompe pour lui demander: "Le synthétiseur Kurzweil à l'entrée, on peut l'essayer?" - "Tu sais jouer, au moins?"
Une minute plus tard, nous voilà dans le hall, Osvaldo tanguant au clavier le long du mur, nous à la table de ping-pong qui occupait le centre de la pièce, en compagnie du "Frenchie de service", Jean-Louis Gassée (président d'Apple France), que Steve avait appelé sitôt qu'il m'avait su francophone. L'entrevue, oubliée. On l'a terminée un jour ou deux plus tard dans le décor plus formel du campus de Stanford...
Salut, Steve, tu étais un des grands innovateurs et surtout des principaux propagateurs de la révolution de l'information. Mieux encore, une preuve vivante que l'imagination et la passion peuvent vraiment refaire le monde.
Changement de registre. Hier soir, dernier débat à la télé de la campagne des "primaires" socialistes. Un niveau impressionnant de maîtrise des faits, d'éloquence et de courtoisie chez les six candidats, malgré quelques vifs échanges. À ma surprise, ça m'a obligé à changer d'avis sur au moins deux points.
Je ne croyais absolument pas à cette idée de "primaire nationale" pour choisir le candidat de la gauche à l'élection présidentielle du printemps prochain. Hé bien, c'est un indéniable succès à tous les niveaux.
Un, ça intéresse clairement les gens, dont j'aurais cru qu'ils en avaient soupé des chicanes politiques. Pas du tout, ils étaient cinq millions ou plus à suivre chacun des trois débats, et on les entendait les commenter en long et en large le lendemain dans le bus ou le tramway.
Deux, ça a permis aux socialistes -- et à la gauche en général -- d'occuper pendant un mois tout l'espace médiatique pour développer ses thèses et ses critiques du régime de droite, sans que ce dernier puisse contre-attaquer efficacement et sans que les groupes de pression, omniprésents aux USA dans les primaires, osent faire dévier le débat à leur profit.
Et trois, le climat de grande civilité dans lequel tout ça s'est déroulé a permis à chacun des concurrents de se montrer sous son meilleur jour, contrairement aux primaires américaines, où tous les coups sont permis et dont tous les participants sortent éreintés sinon démolis.
Ma deuxième volte-face s'est faite sur ma perception des candidats eux-mêmes. Au départ, j'étais sympathique au plus "gauchiste" du peloton, Arnaud Montebourg, et prêt à me rabattre sur François Hollande comme solution "utile" pour l'emporter au printemps. Après hier soir, j'en viens à la conclusion que si Président il doit y avoir, c'est la bagarreuse et réaliste Martine Aubry qui est la plus apte à occuper le poste. Au fil des échanges, il m'est apparu que Montebourg, tout sincère et intelligent qu'il soit, n'est pas prêt à faire face à la musique, et que Hollande soit n'a pas le "punch" nécessaire pour affronter Sarkozy, soit a manqué de jugement en faisant profil bas hier soir parce qu'il croyait la bataille gagnée d'avance. Il se pourrait bien qu'il en paie le prix.
De toute façon, ni Azur ni moi ne pourrons voter, car nous sommes inscrits sur les listes électorales françaises non ici à Montpellier, mais à Montréal...

02 octobre 2011

La France a (pour l'instant) un Sénat!

Un détail que j'oubliais hier dans l'émotion des retrouvailles: la France a découvert brusquement ce samedi 1er octobre qu'elle avait un Sénat. Et un Sénat qui peut être autre chose qu'un reliquat bizarre d'époques révolues, et qui même pourrait éventuellement servir à autre chose qu'à emmerder le peuple.
Comme, par exemple, à emmerder le Président de la République...
Cette découverte, comme tant de choses ici, a été à la fois purement fortuite et l'aboutissement d'un long processus tarabiscoté qui n'intéressait personne ou presque. C'est l'effet d'un de ces paradoxes hexagonaux qui me fascinent (et qui énervent suprêmement mon frère Antoine). Comment un pays aussi ancré dans les grands principes peut-il être en même temps soumis aux caprices de la mode, comment un pays si profondément enraciné dans une longue histoire dont les monuments lui crèvent partout les yeux peut-il vivre tellement dans l'excitation du moment présent qu'il en oublie des évènements majeurs de la semaine dernière?
Quoi qu'il en soit, il aura fallu pour cela qu'un impensable (pourtant d'une absolue logique) se produise, que le Sénat depuis toujours arrimé à droite bascule à gauche et qu'en conséquence un personnage quasi transparent dont le nom même était inconnu il y a huit jours, Jean-Pierre Bel, se trouve en situation de succéder à Nicolas Sarkozy comme chef de l'État. Tout à coup, les journaux et les chaînes de télé ne parlent plus que de ça, alors qu'hier encore elles ne mentionnaient le Sénat que dans les rubriques nécrologiques -- les Sénateurs ayant la charmante habitude de le demeurer jusqu'à leur mort -- ou en tant que voisin d'un parc magnifique et d'un musée remarquable (ceux du Luxembourg, bien sûr).
Mais en y pensant bien, ce Sénat, la France l'aura oublié dans huit jours, pour peu que DSK fasse de nouveau des siennes ou que l'équipe nationale oublie la honte des Tonga pour battre la Perfide Albion au rugby...

01 octobre 2011

Retrouvailles

Le retour à Montpellier est marqué d'un plaisir inattendu. Après trois ou quatre jours de cocooning, question de rattraper le décalage horaire, je cherche sur Internet un nouveau resto pour varier notre ordinaire et je tombe sur "les Jardins de Saint-Jaumes", cantine haut de gamme d'une résidence de charme pour retraités, dans un coin perdu du côté des Universités. Et surtout sur le nom du chef, Pascal Mathias dit "Mistouf". Un coup de fil me confirme qu'il s'agit bien de notre vieux complice gastronomique de l'Arboisie (mythique restaurant de "poisson sauvage" face à la Gare St-Roch), perdu de vue depuis au moins trois ans.
Le tram bleu nous dépose à côté du Stade Philippidès, d'où le GPS de mon iPhone nous fourvoie à l'autre bout de la rue du Faubourg St-Jaumes. Après un kilomètre de trop et deux interrogations de passants compatissants, nous arrivons devant un bel hôtel particulier niché dans un jardin clos. À peine avons-nous gravi les trois premières marches du porche que nous entendons une galopade accompagnée d'une voix reconnaissable entre toutes: "C'est pas vrai, mais c'est pas vrai! Bourricot!" Et cette espèce de gnome chauve au sourire plus large que sa trogne se pend à nos cous et nous entraîne à la cuisine, où sa femme Yveline -- qui n'a pas changé non plus -- s'affaire aux entrées et aux desserts.
Deux minutes plus tard, nous voici attablés à la jolie terrasse derrière la résidence, Azur avec un americano ("Tu vois, j'ai pas oublié comment tu les aimes"), moi une bouteille de pastis artisanal ("Tu te sers tant que tu veux, mon chéri"). Et presque aussitôt une mise en bouche de purée de pois mange-tout parfumés à l'orientale à côté de minuscules puces de mer sautées. Suivront évidemment la géniale entrée onctueuse de Mistouf qui lui avait valu dans le temps les honneurs du Gault & Millau, la "brandade de morue en robe cardinal", puis des saint-jacques demi-cuites et des encornets presque moëlleux avec un petit soufflé jardinier. Le bonheur.
Et sitôt les dernières clientes expédiées (deux charmantes locataires de la maison qui s'arrêtent un moment à notre table, curieuses comme des pies), Yveline et Mistouf viennent s'asseoir pour boucher les trous de trois années de séparation. Pendant que nous baguenaudions entre les Grenadines, le Danube, Miami et Barcelone, elle restait sur le front de mer de la Grande-Motte tandis que lui passait un an à Shanghaï. Oui, ils sont toujours aussi écolos et copains avec José Bové, oui, nous avons toujours le Bum chromé en Martinique (ils viendront peut-être nous y rejoindre à Noël), non, elle n'a pas cessé de fumer, oui, ils ont porté le deuil de l'ancien maire socialo-iconoclaste-grande gueule Georges Frêche qui était un habitué de l'Arboisie, etc.
La veille, comme les bonheurs ne viennent jamais seuls, nous avions retrouvé sur la Place de la Comédie notre guitariste de rue algéro-flamenco préféré, Fethi, toujours barbu, plus mince et dans une forme resplendissante. Ça s'est fêté autour d'une bonne crêpe aux endives sur une terrasse voisine. Et deux jours plus tôt, Place Jean-Jaurès, le Régis moustachu de la brasserie du même nom, après nous avoir servi deux splendides chaudrons de moules-frites (roquefort et ardennaises) s'était joint à nous au café pour vider une bouteille vert émeraude de verveine du Velay de sa cave personnelle.
Comment pourrions-nous ne pas aimer Montpellier?