10 novembre 2012

La fête à Lyon

J'ai volontairement omis du chapitre précédent ce qui a pourtant été le clou de notre actuel séjour en France: une expédition de quatre jours à Lyon pour célébrer nos deux anniversaires. D'autant plus agréable que malgré l'octobre généralement maussade et les sombres avertissements de la météo, nous avons eu droit à trois jours de beau temps doux...

Nous avons pris le TGV de Montpellier la veille de ma fête pour débarquer à la Part-Dieu en fin d'après-midi. Nous avions choisi au hasard sur Internet un petit hôtel en plein centre-ville, directement sur la Place Bellecour. Coup de chance! Le Royal Lyon est un véritable bijou plus que séculaire, rénové avec goût dans un style "cocon bourgeois" de l'entre-deux-guerres. Immense chambre bien insonorisée et coin salon confortable. Un bar feutré avec vue sur la place et élégante musique de cool jazz. Sans compter le restaurant, Côté Cuisine, qui est l'atelier-école de l'Institut Paul Bocuse: une gastronomie de haut niveau à prix doux, dans une ambiance sans prétention!
Le lendemain lundi, après nous être baladés un peu dans le quartier voisin de la Presqu'île, nous nous sommes dirigés vers le haut-lieu de notre séjour, le mythique restaurant de la Mère Brazier, repris depuis quatre ans par un chef bourré de talent (et d'ambition), Mathieu Viannay qui a déjà ramené dans ses chaudrons deux étoiles Michelin.
Ici, pas question d'ambiance relax. C'est le grand service avec tout son cérémonial: le maître d'hôtel vous accueille, une hôtesse vous place, le chef de bouche apporte le menu et prend les commandes, suivi du sommelier avec son album de centaines de bouteilles (accent mis sur le beaujolais et les côtes-du-rhone voisins) et ses astucieuses suggestions. Ensuite c'est le ballet des serveurs et serveuses: mise en bouche avec l'apéro, entrée froide, un profond crozes-hermitage débouché pour l'entrée chaude, enfin le chef de bouche qui rapplique avec un chariot sur lequel trône la cocotte en fonte dans laquelle mijote depuis cinq heures LA poularde de Bresse demi-deuil de près de deux kilos qui est la gloire de la maison.
Il lui faut un bon dix minutes pour découper savamment les deux poitrines couleur d'ivoire tacheté de gris ardoise (les lamelles de truffe glissées ici et là sous la peau translucide) qu'il dispose élégamment dans nos assiettes pour les napper d'une sauce à la crème truffée et parfumée du bouillon de cuisson. Nous arrivons à peine à déguster le tiers de nos gargantuesques portions que le garçon-chef revient avec le second service: les cuisses déjà cuites, tout juste sautées dans la graisse. Bonjour l'indigestion! Mais la seule odeur est un tel délice que nous ne pouvons résister à l'envie d'au moins y goûter.
Bien entendu, l'appétit nous est revenu malgré tout quand j'ai aperçu le pléthorique chariot de fromages, tandis qu'Azur se laissait séduire par un "Cube au Chocolat Jivara et Cœur Passion, Sorbet Cacao" qu'elle avait vu voguer quelques minutes plus tôt vers la table voisine.

Au moment de régler la note en sortant, j'ai eu le plaisir de fixer, par la porte entrouverte, Mathieu Viannay lui-même officiant dans sa cuisine, sans doute pour préparer le service du soir. Vous vous doutez qu'après tout ça, une sérieuse sieste s'imposait.
Les deux jours suivants, nous avons baguenaudé dans les quartiers de Lyon, une ville que nous connaissions peu et qui pourtant le mérite. Tantôt en minibus dans la Croix-Rousse, tantôt à pied le long des "traboules" et du Vieux-Lyon, tantôt en car panoramique sur les hauteurs de Fourvière, tantôt en tram dans la toute nouvelle Confluence, tantôt en taxi vers la Tête d'Or en soirėe.Mangeant à la fortune du pot ici dans une grande brasserie, là dans un bistrot à moules ou un des fameux "bouchons" à la cuisine canaille. Une fortune sans grand risque, dans une ville qui se prétend, non sans raison, "Capitale mondiale de la gastronomie".
Deux haltes archi-touristiques, mais incontournables: la Maison des canuts, ces ouvriers de la soie qui ont fait la richesse de la ville aux 18-19e siècles avant d'y semer la révolte... et les premières graines du syndicalisme français et européen; et un amusant "Petit musée du Guignol" consacré non seulement à ces poupées animées proprement lyonnaises, mais à toutes les formes de marionnettes de tous les coins du monde. Ça m'a rappellé le beau temps où j'écrivais pour ce genre de théâtre des "Mains de Croquemitaine" qui n'ont jamais été jouées... que par des comédiens à la télé!
Avant de reprendre le train jeudi, nous avons goûté la succulente et légère cuisine des élèves du maître Bocuse qui officiaient au restaurant de notre hôtel.
C'est à Montréal cet été que je m'étais remis au dessin et à la peinture.  D'abord quelques exercices de style pour me refaire la main, comme ces lys tigrés du jardin de la résidence dont j'ai tiré une stylisation "art nouveau" qui a paru faire grand plaisir à la voisine d'à côté, ou cette péniche parisienne pointilliste offerte à Saumart. Puis des efforts un peu plus ambitieux au pastel, dont une danseuse flamenco virevoltant sous les spots de la Vieille Casa des années 60.
J'ai poursuivi sur ma lancée peu après l'arrivée à Montpellier, encouragé par le temps maussade de cet automne atypique. Cette fois, l'inspiration m'est venue d'abord de souvenirs d'enfance à Québec, mais surtout à Trois-Pistoles. 
Vues des battures à marée basse, pêcheurs d'éperlan sur le "quai d'en-dedans" et surtout ces belles grosses goélettes pansues du Bas Saint-Laurent, dont les passages réguliers pour se charger du bois "de pulpe" qui alimenterait les moulins à papier de Québec rythmaient  l'été de notre village riverain. Me résonnent encore dans les oreilles, après soixante ans et plus, les cris des débardeurs manoeuvrant leurs crochets de fer et le vacarme étrangement musical (comme un xylophone viré fou) du déversement des billots directement des plate-formes des camions dans le ventre des bateaux, au milieu d'un nuage odorant et doré d'éclats d'écorce gavée de résine.
À Montpellier, nous avions déjà renoué avec nos voisins du dessous les Chantefort (dont la fille et la petite-fille habitent Montréal) et avec l'ami guitariste algérien Fethi, qui se produit tous les midis Place de la Comédie. Nous l'avons d'ailleurs entraîné à l'un des clous du Festival de la guitare annuel, le concert de l'exquis intrumentiste classique Aniello Desiderio.
Nous n'avons par contre pas eu la chance de revoir nos copains Mistouf et Yveline qui se retrouvent sans travail: la propriétaire de la résidence des Jardins Saint-Jaume, où ils cuisinaient avec plaisir et talent, s'est sentie forcée de fermer la salle à dîner-restaurant, faute de locataires dans l'immeuble. Quelle bêtise, alors que c'était la seule partie de son affaire qui marchait!
Et le Bum chromé? Il a eu une sortie fort réussie fin juillet en notre absence, à l'occasion du Tour de la Martinique des yoles rondes, pour lequel une entreprise locale l'avait nolisé. Il en est revenu en excellent état, nous disent nos complices martiniquais, et risque de reprendre la mer sans nous pendant la période des Fêtes. En effet, il est peu probable que nous nous rendions aux Antilles avant la fin de l'hiver, préférant rentrer à Montréal directement dans les prochaines semaines...

09 novembre 2012

La vie continue


À côté du politique, le quotidien poursuit son petit train-train de voyages, de rencontres, de retrouvailles et d'activités diverses (notamment gastronomiques!).
Ces dernières semaines, l'ami Dréan nous a entraînés dans deux virées gourmandes, comme pour nous faire regretter la dizaine de jours en Corse où il nous avait conviés au printemps, et où nous n'avions pas pu le suivre. La première sortie s'inscrivait sous le signe du poisson à Sète, où la Palangrotte -- de grande réputation -- fait face au principal canal qui traverse la ville en direction du vieux port. Huitres, soupe de poisson, supions sautés suivis d'une bourride de lotte ou d'un loup "a la plancha" arrosés d'un muscat sec (une merveille dont Jean-Pierre, qui croyait avoir tout goûté des vins de la région, découvrait l'existence) ont fait amplement honneur au renom de la maison.

Hier, la montée vers les garrigues d'Argelliers dans l'arrière pays, avec le copain chanteur Roland Bertier, nous a menés à une trouvaille encore plus fabuleuse.  Cachée au bout d'une petite route tordue et mal pavée, l'Auberge de Saugras occupe un ensemble d'antiques bâtiments de pierre dorée surplombant un ravin. Seule note contemporaine, une jolie piscine turquoise creusée en contrebas.
À l'étage, sept vastes chambres meublées à l'ancienne, la plupart avec balcon, invitent à la nonchalance. Au rez-de chaussée surplombant une terrasse ombragée et la petite falaise, les deux salles du restaurant, d'une convivialité bien campagnarde sous leurs arches et leurs poutres vernies. Au menu du jour, un boudin noir aux pommes qui était un pur délice (j'adore le boudin depuis toujours), suivi d'un suprême de volaille fondant nappé d'une sauce aux cèpes où nageaient aussi quelques rattes sautées au gras de canard. Azur, qui ne voulait pas suivre le mouvement, a hérité d'une foisonnante salade au cou de canard farci, puis d'une pintade rôtie avec haricots verts et ratatouille. Pour démontrer son expertise oenologique, notre hôte a sélectionné là-dessus un Mas Bruguière 2009 tout juste assez fruité. Au dessert, une énorme portion de mousse aux châtaignes avec sauce au chocolat noir... dont il n'est rien resté alors que tout le monde prétendait n'avoir plus faim. L'état d'euphorie qui s'ensuivit a même résisté à l'incontournable embouteillage du retour à Montpellier vers les cinq heures.
C'est en rentrant au Québec au début juin que nous avions eu la douleur d'apprendre la disparition d'un autre vieux copain, qui avait été un des phares de l'humour de la Révolution tranquille: Jean-Guy Moreau a été emporté brusquement le premier mai, tandis que nous célébrions la Fête du Travail boulevard Saint-Germain. Ce qui a été un dur moment pour nous a été un choc bien plus terrible pour plusieurs de nos amis -- les chansonniers Pierre Létourneau, Pierre Calvé, Claude Gauthier et le guitariste Michel Robidoux vivaient presque en symbiose avec lui depuis deux ans qu'ils avaient monté ensemble le spectacle des "Boîtes à chansons" qu'ils promenaient depuis avec un beau succès à travers le Québec. Robidoux, en particulier, en était comme assommé.
En nous réinstallant dans notre confortable appart du LUX Gouverneur, nous avons constaté que la fièvre estudiantine du printemps et la ferveur du "mouvement des casseroles" qui l'accompagnait avaient plutôt baissé, sans doute sous l'effet de la campagne électorale annoncée. D'ailleurs, la plupart de nos colocs retraités réagissaient de plus en plus mal à la vue du "carré rouge" emblématique, auquel ils étaient pourtant plutôt sympathiques il y a trois mois.  "Ça a trop duré", commentaient certains... comme si c'était la faute des manifestants!
La même chose était vraie de mon pamphlet "Refaire le monde" dont paradoxalement, à mesure que sa pertinence était confirmée par la suite des évènements, l'intérêt paraissait diminuer et pour les éditeurs et pour mes copains activistes. Normal, en quelque sorte: ce qui étaient à la mi-2011 des prédictions et des idées souvent à contre-courant devenaient, au cours de 2012, des évidences et des lapalissades.
Je persiste à croire que ma conclusion, sur la nécessité de repenser en profondeur non seulement l'économie mais surtout le système politique, demeure non seulement réaliste et proprement révolutionnaire, mais de plus en plus urgente.  Il suffit de mesurer l'essoufflement des mouvements d'indignés à court de solutions véritables ou leur récupération par diverses factions religieuses ou idéologiques, pour s'en convaincre. L'ennui, c'est que l'âge, l'absence d'appuis concrets et la dispersion des intérêts aidant, je suis moi-même de moins en moins motivé pour poursuivre ma démarche en ce sens.
Cela dit, il était difficile de déprimer au milieu d'un des plus beaux étés dont j'aie souvenance, du plaisir de renouer avec la jouissance physique de la peinture à l'acrylique et du dessin au pastel (notamment un souvenir  assez réussi de la vieille Assoç espagnole, offert à Lucia de Rubio), et entourés comme nous le sommes de voisins et amis chaleureux dont deux ont ressurgi après des décennies de silence.
Michel Lacombe, ancien confrère journaliste spirituel et quelque peu cynique, ex-mari de ma grande amie Monique Groulx, actuel compagnon de la chroniqueuse de La Presse Nathalie Petrowski et encore actif à Radio-Canada, m'a convié de but en blanc au Cherrier, sous prétexte de me soutirer des suggestions de logis et d'activités en Martinique où il planifiait des vacances avec Nathalie pour l'automne. En vérité, la conversation a vite dévié vers nos expériences passées du métier et surtout vers des anecdotes croustillantes, parfois scabreuses, sur nos multiples connaissances communes. Le tout agréablement arrosé comme il se devait.
Suzanne Valéry était comédienne, la meilleure amie d'une de mes amies quand je suis arrivé à Montréal au début des années 1960. En 63, elle tournait "La Vie heureuse de Léopold Z" avec mon bon copain de nuits blanches Guy L'Écuyer et le réalisateur Gilles Carle, dont c'était le premier film important... et dont elle était enceinte. Pendant quelques mois, elle a apporté son grain de folie comme colocataire dans mon vaste et quasi désert appartement de la rue Lincoln, avant que nous nous perdions de vue quand j'ai rencontré Azur.
Nous nous sommes croisés par hasard près d'un demi-siècle plus tard à la mort de Gilles, puis nous sommes retrouvés virtuellement peu après sur Facebook (ça sert quand même à quelque chose!). Soudain, à la fin août, elle m'appelle: "Yves Leclerc, qu'est-ce que tu deviens? Tu sais qu'on est presque voisins? On se voit quand?", exactement comme si nous nous étions parlé la semaine précédente. "On se voit tout de suite, il y a une épluchette de blé d'inde dans le jardin sous ma fenêtre, nous t'y attendons dans trois-quarts d'heure", réponds-je sur le même ton.
D'où de fort joyeuses retrouvailles autour des maïs bouillis badigeonnés de beurre (délicieux), hot-dogs grillés (moyens), bière en fût et vin au pichet typiques de ce genre de fête, avec Ingrid Saumart qui s'était jointe à nous dans l'intervalle. Encore une fois échange de savoureux souvenirs -- la plupart impubliables. Pour terminer un peu plus tard sur un digestif dans notre salon... avant que Suzanne nous quitte pour aller souper avec ses petits-enfants! On n'a plus les grands-mères qu'on avait.
Autre rappel de la belle époque, nous sommes allés une fin d'après-midi prendre un verre dans un des bars de la rue Crescent avec une copine de toujours, Nadia Fauteux. Assis sur la terrasse des Beaux Jeudis (un des rares survivants des années '60 avec son voisin le Sir Winston Pub) ,j'aperçois une plaque signalant que la ruelle voisine porte désormais un nom... celui de Nick Auf Der Maur, ancien joyeux luron des nuits montréalaises, journaliste puis personnage politique hors du commun sur la scène municipale. La première fois que tu vois une rue (même si ce n'est qu'un bout d'allée) porter le nom d'un copain de jeunesse, ça fait un assez curieux effet!

Dans l'intervalle, nous nous étions offert avec des voisins (les Lebarbé et Didier Calvet et Claudine, pour ne pas les nommer) une fiesta de homard préparée sur mesures dans la salle à dîner de l'immeuble par notre chef-maison Bruno Ferrès. Il nous avait choisi une collection de jolis bestiaux variant entre 1 1/4 et 1 1/2 livres, cuits au goût de chacun. Heureusement, dans cette résidence, personne n'est gourmand!

Radotages politiques...

Il y a longtemps que je n'avais laissé écouler autant de temps sans rafraîchir le blogue. Ce n'est pas qu'il ne se soit rien passé depuis la fin mai, je dirais presque au contraire. C'est plutôt un mélange de paresse, le manque d'images à partager (j'ai presque délaissé la photo ces derniers mois) et l'influence pernicieuse de Facebook, où je retrouve de plus en plus facilement et fréquemment les parents et les amis dans des discussions impromptues bien plus tentantes que l'écriture en solitaire.

Comme plusieurs autres fois, c'est la politique qui m'y ramène, et il va vous falloir un peu de patience pour traverser les presque six mois de radotage qui suivent. 
Parlons de la France d'abord, où nous nous prélassons ces jours-ci. Comme j'aurais dû m'y attendre, les Imprévisibles Gaulois s'avèrent vite insatisfaits de leur nouveau Président, après l'avoir élu sans grand enthousiasme. Que voulez-vous, ils voulaient en réalité un Mélenchon mais, faute d'audace, ils ont choisi un Hollande... et ils regrettent aujourd'hui qu'il ne soit pas le tribun de gauche flamboyant et audacieux qu'ils souhaitaient, dont ils avaient peut-être même besoin, et que ce brave François serait bien incapable d'être même s'il en avait envie. Il fait pourtant ce qu'il peut -- mais il est victime à la fois de son tempérament pépère et des attentes que malgré ses irritants le "style Sarkozy", brouillon mais hyperactif, avaient créées chez ses concitoyens.
En quatre élections sur deux continents ce dernier semestre, nous aurons eu la décourageante démonstration que la  politique est bien "l"art du possible" -- et rien de plus.
Après la présidentielle, nous avons vécu entre Montpellier et Paris les législatives françaises, qui ont simplement confirmé (par-delà un brouhaha médiatique excessif) le retour aux bonnes vieilles habitudes et l'emprise que les notables hexagonaux conservent sur le système. La plupart de ces braves gens se sont fait réélire sans grande difficulté (y compris la quasi-totalité des ministres sarkozyens) et se sont illico remis à se chamailler tant à gauche qu'à droite autant pour leur place dans leurs partis respectifs que pour le maintien de leurs privilèges, notamment  le "cumul des mandats" chez ceux de gauche. Sans la moindre préoccupation autre qu'oratoire pour la crise majeure que vivent leur pays et leur continent. Merdre, dirait le Père Ubu.
Traversant l'Atlantique, nous nous sommes retrouvés plongés dans la campagne électorale québécoise, où comme prévu la population s'est résignée à se débarrasser des Libéraux de Jean Charest pour les remplacer par des Péquistes sans grand attrait, il faut le dire. Résignation est bien le mot qui convient, quand on voit à quel point l'usure du pouvoir, les magouilles éhontées, la gestion atroce du dossier étudiant (qui a provoqué ce qui frôlait le soulèvement populaire) lui donnaient de causes pour expulser violemment et sans appel un régime épuisé et pourri... et à quel point le résultat a été serré et les sortants ont conservé une place privilégiée sur l'échiquier. 
Un peu comme en France, je soupçonne qu'une majorité de Québécois auraient au fond voulu une Françoise David résolument de gauche et qu'ils se sont contentés d'une Pauline Marois timidement social-démocrate... mais plus "respectable" en termes bourgeois. 
Ne me parlez pas du pseudo-libéral François Legault, je prévois (et j'espère de tout coeur) qu'il n 'aura été qu'un épiphénomène à la Mario Dumont. La seule chose valable qu'il ait apportée, c'est que son succès relatif aura confirmé une nouvelle polarisation gauche-droite de l'électorat qui s'était d'abord manifestée par la percée des Néo-démocrates à l'élection fédérale, et qui est légèrement renforcée par la pérennisation de la présence de Québec Solidaire à l'Assemblée nationale. Cette division avait jadis existé aux beaux jours du PQ, mais elle avait été occultée par l'omniprésence du clivage nationaliste et la dérive à droite des successeurs de René Lévesque.
Enfin, j'ai passé la dernière nuit de mardi à mercredi (décalage horaire oblige) rivé dans mon fauteuil à suivre, tantôt sur CNN, tantôt sur les chaînes françaises d'info continue, une élection américaine qui se sera révélée moins imprévisible et moins serrée qu'on ne l'aurait cru ces dernières semaines. Est-ce un moindre mal ou une bonne surprise? Il faudra attendre quelques mois pour être fixés, mais je penche vers la première hypothèse.
Qu'Obama ait été reporté au pouvoir ne peut qu'être un soulagement quand on constate la catastrophe qu'aurait été l'élection d'un Mitt Romney qui, s'il n'est pas le crypto-extrême-droitiste que beaucoup prétendent, est au mieux un ambitieux vaniteux sans autre idéologie que le pouvoir et sans le moindre projet pour sortir les USA de l'ornière... tout en menaçant de mettre maladroitement le feu à une planète éminemment combustible. À tout le moins, seront préservés les acquis du futur régime d'assurance-santé et d'une économie modestement tournée vers la création d'emplois -- ce dont l'Europe aurait immensément avantage à s'inspirer.
Mais pour le reste, que nous réserve le "nouvel Obama" ressuscité mercredi? Le même mélange de bonne volonté et de pusillanimité dont il a fait preuve depuis quatre ans, ou une fermeté dans l'intention que lui permettrait son statut de président non-rééligible? J'ai bien  peur que la combinaison de sa tendance au compromis, de la réélection d'une Chambre d'opposition en bonne partie contrôlée par des sectaires stupides et des pressions d'élus démocrates qui, eux, seront fortement motivés par la pensée de leur éventuelle réélection ne soit trop forte à la longue pour les bonnes intentions qu'il manifeste ces jours-ci.
Un dernier radotage politique, sur la Chine cette fois. Derrière les joutes de personnalités qui sont tout ce que la presse occidentale semble percevoir dans la tenue du 18e Congrès du Parti communiste, je vois deux tendances fortes s'y dessiner. 
La première est une réorientation de l'économie vers la consommation intérieure, qui fait d'autant plus preuve de sens commun que la Chine semble vouloir s'y atteler au moment où (contrairement aux puissances industrielles occidentales) elle en a clairement les moyens sans s'endetter. Si elle le fait, je soupçonne qu'elle deviendra encore plus vite que nous le croyons la première puissance mondiale, cette fois en tant que le plus grand marché de consommation plutôt que (ou en même temps que?) la plus grande machine de production.
La seconde tendance est un mouvement graduel et soigneusement réfléchi -- malgré des apparences un peu cahoteuses -- vers un style de démocratie qui pourrait bien être de plus en plus différent du nôtre. Le principal indice en est un début de lutte contre la corruption qui se ferait en commençant par le bas... ce qui devrait entraîner une modification des institutions dans le même sens. Une évolution qui est non seulement naturelle et prometteuse, mais qui permet au Parti de conserver pour un temps (disons une génération ou un peu plus) une mainmise sur le pouvoir central qui me paraît une nécessité si on veut éviter  de brusques désordres catastrophique pour le pays, le continent... et probablement le reste du monde aussi.
La suite à venir d'ici quelques heures?

20 mai 2012

Soirée d'élections

Nous voulions être à Paris pour y vivre le second tour de l'élection présidentielle ou, comme disait Azur, "pour aider Sarkozy à faire ses valises"! Mission doublement accomplie.
Une fois arrivés de Montpellier à notre hôtel habituel voisin du Trocadéro deux ou trois jours avant le Premier Mai, nous avons passé une bonne partie de la semaine précédant le grand soir à rassurer nos copains de gauche. Ils avaient une peur panique que l'hyperprésident ne sorte au dernier moment un hyperlapin de son chapeau. Je m'efforçais de les convaincre qu'une unanimité dans les sondages telle qu'on la constatait depuis plus d'un mois ne pouvait mentir, surtout que les gens sont beaucoup plus motivés à voter "contre" que "pour".
Or il était flagrant qu'une majorité de Français, et pas seulement socialistes, tenait absolument à se débarrasser de Nicolas Sarkozy. Heureusement d'ailleurs, car son adversaire François Hollande (pardon, M. le Président) ne soulevait pas le moindre enthousiasme même dans le "peuple de gauche", bien plus émoustillé par Jean-Luc Mélenchon du Front du même nom.
En même temps, j'étais distrait de la politique hexagonale par les perturbations que la grève étudiante prolongée et (en fin du compte) férocement réprimée provoquait au Québec. J'en avais des nouvelles pratiquement tous les jours via Facebook par ma soeur Marie, par le vieux copain ex-felquiste Jacques Lanctot et par un nouveau correspondant, Jean Barbe.
Pour la soirée d'élections du 6 mai, nous avions bien parlé d'aller célébrer ça au Fouquet's sur les Champs-Élysées, mais la raison a prévalu et nous nous sommes plutôt rendus, magnum de Laurent-Perrier à la main, à la charmante maisonnette blanche et bleue des Euvrard, blottie dans l'étroit et antique Passage de la Tour de Vanves, qui débouche sur l'Avenue du Maine en face de la très "bobo" rue Daguerre à Montparnasse. Nous y attendaient nos hôtes et leur locataire (iranienne?), auxquels s'est jointe une amie française charmante, mais irréductiblement et presque sectairement de gauche.
Avant même de quitter l'hôtel, je savais que Sarkozy était battu. Quoique la loi ait interdit la publication du résultat avant huit heures du soir, dès 6h05, les blogueurs se faisaient un malin plaisir d'annoncer sur Internet que les préparatifs de la grande manifestation de victoire prévue par la droite sur la Place de la Concorde venaient d'être contremandés. Alors que ceux des socialistes à la Bastille allaient bon train.
"On veut pas savoir!", m'a lancé Janine Euvrard en nous ouvrant la porte vers sept heures... mais à son air jubilant, je voyais bien qu'elle partageait déjà le secret de Polichinelle, claironné une heure plus tard par toutes les télévisions simultanément. Hollande allait gagner par 52% contre 48% -- de fait, ce devait plutôt être 51,6 contre 48,4... mais on n'allait pas gâcher notre plaisir pour quelques dixièmes de point.

Nous avons donc débouché le champagne, accompagné de hors-d'oeuvres grecs (feuilles de vigne, tarama, hummous, pâtisseries au miel, etc.) en écoutant la suite. Les seules surprises étaient le résultat plus serré que prédit, le style excessivement sobre adopté par le nouveau Président et l'élégance imprévue avec laquelle l'ancien a concédé sa défaite, offrant assez chaleureusement ses voeux de succès à son successeur et lançant un appel (que lui-même avait rendu nécessaire et qui risque hélas peu d'être entendu) à la réconciliation nationale.
Les télés rivalisaient de belles images de la liesse populaire autour du monument de La Bastille, couronnées par cette phrase magnifiquement spontanée d'un des jeunes fêtards: "Regardez, ici y'a des Blancs, des Noirs, des Beurs. Tout ce qu'y faut, quoi!" Quelle plus belle description de la France "métissée" défendue par la gauche contre les assauts conjugués de la droite et de l'extrême-droite?
Dans les studios, déjà, les commentateurs se répandaient en conjectures sur le nom du futur Premier Ministre, la composition du Cabinet, la garde-robe de la nouvelle Première Dame et les premiers gestes du Nouvel Éu. Et surtout sur l'éventuel résultat des élections législatives qui auront lieu dans six semaines.
Vers minuit, en ayant eu assez de ces supputations et ayant épuisé notre propre réservoir de commentaires et pronostics, nous sommes rentrés bien sagement rue Saint-Didier.
Bizarre bizarre, dans le bourgeois XVIe arrondissement, personne ne fêtait!

02 mai 2012

Un brin de muguet

Hier matin en me levant je suis allé au coin de la rue chercher pour Azur le traditionnel brin de muguet du Premier mai -- le comptoir de fleuriste improvisé était d'ailleurs la seule boutique ouverte dans ce Paris de la Fête du Travail où nous sommes arrivés depuis dimanche soir.
Il faisait un temps splendide, assez doux pour avoir envie de manger en terrasse… à condition de trouver une place dans un des rares restos ouverts. Nous sommes donc partis en bus assez tôt vers le début du boulevard Saint-Germain, en face de l'Institut du Monde arabe.
Malheureusement, un de nos marocains favoris, l'Atlas, était fermé. Mais ça nous permis de faire, juste de l'autre côté de la rue, une heureuse découverte qui s'ajoutera sans doute à notre "short list" de bonnes bouffes parigotes. Chez René est un troquet à l'ancienne, lambrissé de bois sombre couvert d'affiches vieillottes, avec même le panneau menant à la cave qui s'ouvre dans le flanc du bar-comptoir.
Évidemment, la terrasse était déjà prise d'assaut, mais le garçon nous a installés en-dedans à une bonne table d'où nous pouvions voir le boulevard où devait passer le défilé. Un bel os à moëlle pour moi, des asperges blanches toutes fraîches un peu croquantes sous leur sauce hollandaise pour Azur, puis un boeuf bourguignon onctueux, un confit de canard fondant sous une montagne de frites maison et un Grigny premier cru à prix très doux nous ont amplement consolés du couscous.

Constatant que nos voisins de table, un couple d'âge mûr, lorgnaient vers nos assiettes, nous avons vite lié conversation. Dorothy et Joe sont des californiens, lui d'origine irlandaise, elle espagnole, qui vivent à Oakland, face à San Francisco. C'est leur dernier jour à Paris, et ils ont voulu en profiter pour suivre un moment le défilé du Premier Mai (Joe est permanent syndical) qui doit passer devant nous pour aller se terminer à la Bastille.
Au moment du café et du dessert (fromages et doux monbazillac pour Dorothy et moi), nous déménageons sur la terrasse qui s'est enfin dégagée et où nous serons aux premières loges pour voir la "parade". Échange de cartes et d'adresses courriel, discussion sur la politique d'ici et là-bas -- nous sommes essentiellement d'accord aussi bien sur la relative déception qu'Obama a constituée pour les Américains de gauche que sur la quasi-certitude de la défaite de Sarkozy dimanche prochain.

Juste en face, une grande banderolle marque le stand d'un groupe de manifestants tunisiens -- un sympathique rappel que c'est grâce à eux qu'a pris naissance (ou du moins une vigueur nouvelle et remarquable) le mouvement des "indignés" et des occupations partout à travers le monde.
Comme nous terminons les digestifs, les premiers rangs du défilé apparaissent, surmontés d'un énorme ballon rouge barré du mot "solidaires". La foule est sans doute un peu plus homogène que d'habitude, car (courtoisie de M. Sarkozy et de Mme Le Pen), deux autres évènements rassemblent la droite (au Champ de Mars) et l'extrême-droite (à l'Opéra).

Ils sont quand même des dizaines de milliers, de tous les âges et de toutes les appartenances syndicales et partisanes de gauche, à s'avancer en rangs plus ou moins serrés sur toute la largeur du boulevard, dans une atmosphère qui tient autant de la kermesse que de la manif politique.

Dorothy et Joe nous quittent pour se joindre un moment aux marcheurs, tandis que nous trouvons refuge un peu plus loin dans un café où la plupart de nos voisins plus ou moins âgés arborent de rouges cocardes de la CGT, de la CFDT et du Parti de Gauche de Mélenchon. 
Mon téléphone sonne: ce sont Janine et Michel Euvrard qui viennent aux nouvelles; eux sont allés accompagner le début de la manif non loin de chez eux, Place Denfert-Rochereau.
Somme toute, une belle journée qui augure bien de ce bref séjour parisien.