31 mars 2013

Un blogue du genou

Ceux qui me retrouvent de temps à autre sur Facebook auront sûrement compris pourquoi je n'ai rien ajouté au blogue depuis janvier. D'une part, pas plus que je n'aime entendre les autres me raconter en long et en large leurs petits ennuis de santé, je n'ai le goût d'étaler les miens devant vos yeux et vos oreilles. Et d'autre part, ces "petits ennuis" ont été assez gros cette fois pour monopoliser tout mon temps et mon attention, aux dépens de mes activités habituelles... et au point que je n'ai pratiquement rien d'autre à relater pour le dernier mois et demi. Mais bon, puisqu'il le faut (âmes sensibles s'abstenir, certains passages qui suivent sont plus ou moins ragoûtants)...
C'est une chose qui me pendait au nez depuis des mois, sinon des années: mes genoux, auxquels j'ai beaucoup demandé au cours des décennies, étaient en train de me lâcher, pour cause d'arthrose avancée. D'après les derniers rayons-X pris en France à l'automne, le droit n'avait plus du tout de cartilage dans l'articulation, les os frottant directement l'un sur l'autre. Et le gauche allait bientôt en arriver au même point. Douloureux et de plus en plus handicapant.
Les trois médecins consultés avaient le même diagnostic: pas d'autre solution que l'opération, l'unique choix qu'il me restait étant de me faire charcuter un côté après l'autre dans un délai d'un an, ou les deux en même temps — beaucoup plus pénible, m'a-t-on prévenu. Mais dans ce cas du moins, je serais débarrassé du problème une fois pour toutes.
Serrant les dents, je suis donc entré dans une clinique de Laval un dimanche soir de la mi-février... pour me retrouver le lendemain matin sur une civière en route vers la salle d'opération. On m'a proprement anesthésié le bas du tronc et les jambes... mais lorsque le temps est venu de m'envoyer également le reste dans les vaps, on s'est rendu compte que je souffrais d'une "apnée du sommeil" qui risquait de me faire cesser de respirer à tout moment. 
Donc, malgré une piqûre pour atténuer au moins l'acuité de mes perceptions, c'est conscient que j'ai dû subir mes trois heures et quelque sur le billard... avec pour bruits de fond estompés mais reconnaissables une scie électrique me débitant les os des deux jambes... puis les coups de maillet de l'insertion des prothèses. Heureusement, un voile pudiquement tendu à 50 cm de mon nez m'empêchait de voir tout ça en direct. Pas trop rigolo quand même, ça vient encore de temps à autre hanter mes rêves.
Je suis sorti de là une semaine plus tard avec de splendides cicatrices aux deux genoux: 32 agrafes métalliques de chaque côté offraient une étroite parenté visuelle avec ces gros zippers dont on ornait il y a quelques années les jeans à la mode. Et invisible mais bien présente dessous chaque zipper, une jolie charnière en acier chromé bordée de coussins de teflon (ou quelque chose y ressemblant). Ce n'est pas une blague, j'ai même droit à une carte plastifiée prévenant les préposés à la sécurité de tous les aéroports de la planète que si je déclenche les sonneries de leurs détecteurs de métal, ce n'est pas que je sois un dangeureux terroriste, seulement un miraculé de la science!
De retour à la maison, ne me restait plus qu'à réapprendre à me servir de mes jambes. Je me retrouvais à peu près dans l'état d'un bébé de huit mois s'efforçant de se tenir debout, cramponné aux doigts de papa-maman. Sauf que lui, au moins, peut se déplacer à quatre pattes, une gymnastique qui m'est strictement interdite.
Heureusement, une volubile et maternelle physiothérapeute du CLSC (clinique médico-sociale publique, pour les non-québécois) s'est pointée le lendemain pour s'assurer que l'appartement avait bien été préparé pour ma convalescence: tous les tapis (même les superbes persans du vivoir qu'Azur aime tant) roulés dans un coin, une "chaise d'aisance" coiffant le bol de toilettes et un banc de douche enjambant la baignoire. Sans compter l'indispensable marchette (ambulateur, pour les lecteurs hexagonaux). Et surtout pour me fournir un cahier d'exercices de rééducation à effectuer deux fois par jour – dont trois fois par semaine sous sa direction. Ben oui, il fallait tout réapprendre, en commençant par faire bouger les orteils jusqu'à monter et descendre les escaliers, en passant par les flexions, les extensions, les exercices d'équilibre et de résistance, se lever et s'asseoir du lit, d'un fauteuil, d'une chaise (dur-dur), enfin marcher dans le salon puis dans le couloir, avec et sans marchette.
Pour faire une longue histoire courte, disons que j'en suis à une phase avancée de la rééducation, pas loin d'une véritable autonomie de mouvement. Les inexistants genoux me font encore un peu mal, je ne peux me balader dans l'immeuble sans marchette et n'ai pas encore l'autorisation de mettre le nez dehors, mais je suis déjà loin des averses de déprime qui me tombaient dessus les deux premières semaines en constatant qu'il me fallait de l'aide pour accomplir les gestes les plus quotidiens — par exemple me lever du lit, enfiler une paire de chaussettes ou me faire un café!
Dans quelques jours, la chère Julie du CLSC va passer la main, me confiant à la kinésiologue de service dont le rôle sera de rebâtir ma résistance et mon tonus musculaire. En principe, j'aurai retrouvé tous mes moyens quelque part en mai, bon pour soit la Martinique, soit Montpellier.
Et Azur dans tout ça? Sauf pour de rares éruptions d'énervement, elle a été d'une patience indestructible, endurant mes crises de mauvaise humeur, offrant un soutien moral indéfectible, m'aidant partout où c'était possible et me poussant à me débrouiller quand ce ne l'était pas...
Mais je sens bien qu'autant et plus que moi, elle a hâte que se termine ce curieux – et somme toute pas très drôle – épisode de notre vie commune.

22 janvier 2013

Obama et son discours

Disons dès le départ qu'il y a un bout de temps que je n'avais entendu un discours aussi élégant, aussi «écrit»… et même bien écrit, étonnamment structuré et littéraire surtout dans la bouche d'un politicien américain. Peut-être un peu rhétoricien, dans le sens formel du terme, mais à ce titre, mieux vaut un peu trop que pas assez — ce à quoi ses compatriotes nous ont tant habitués.

L'émotion était moins perceptible à la surface qu'il y a quatre ans, plus maîtrisée et plus intellectuelle, mais elle était présente sous une autre forme: celle d'une détermination inhabituelle chez lui, d'une passion ouvertement exprimée de vouloir réaliser le programme plus progressiste pour lequel il est clairement convaincu que la majorité des Américains l'ont élu puis réélu.
Belles paroles en l'air? Je ne pense pas. Obama ne parviendra sans doute pas à tout faire ce qu'il a énoncé. Une part de sa stratégie consiste certainement à prétendre au plus pour s'assurer d'avoir le moins. Mais son «body language» devant le Capitole était encore plus éloquent que ses mots, une fermeté «les dents serrées», presque agressive, qui signifiait: «Mes adversaires peuvent avoir leurs convictions et leurs principes, j'ai aussi les miens qui les valent bien et que je suis sûr qu'une forte proportion de mes compatriotes partagent».
À cela s'ajoute l'absence complète d'allusions, si fréquentes dans le passé, à la nécessité ou même au désir de collaboration et de compromis avec l'opposition. L'intention d'unifier le pays dans un projet commun demeure, mais il n'est plus question de faire la moitié (ou plus) du chemin vers une position plus centriste: si consensus il doit y avoir ce sera désormais autour de ses propres idées, de son propre agenda. Élu Président pour les quatre prochaines années, mais libéré de la nécessité de protéger ses arrières et de manoeuvrer pour se préparer à une hypothétique réélection, il ne veut surtout pas se retrouver otage du programme des plus conservateurs des Républicains, comme ce fut trop souvent le cas au cours de son premier mandat.
Pour parvenir à ses fins, la méthode qu'il choisit est claire: non pas une poursuite des négociations en coulisse avec les vieux renards de la classe politique (dans un camp comme dans l'autre d'ailleurs), mais l'utilisation du «bully pulpit», de la tribune «fonceuse» que sa fonction et la tradition américaine lui accordent. Il compte qu'elle sera renforcée par la pression qu'il invite ses partisans à exercer sur leurs élus, en particulier les nouveaux-venus conservateurs arrivés à Washington ces trois dernières années, moins expérimentés et probablement plus vulnérables. Il appelle presque explicitement les citoyens à ne pas compter sur la bonne volonté ou la conscience civique des politiciens, mais à forcer ces derniers à écouter leur voix plutôt que celles des idéologues et des intérêts particuliers auxquels ils sont trop souvent inféodés.
Quel succès aura-t-il? Les obstacles sont nombreux, évidents, qu'il est aisé d'imaginer infranchissables. Mais Barack Obama possède aussi des atouts, dont certains circonstanciels, qui lui facilitent la tâche. L'impact de l'ouragan Sandy sur la région de New-York vient souligner tragiquement le phénomène nié par beaucoup de ses adversaires du changement climatique, en même temps qu'il met en évidence la nécessité pour l'État d'avoir des moyens autres que «minimalistes» pour réagir à de telles catastrophes; le massacre des écoliers de Newtown relance à point nommé le débat sur le contrôle des armes à feu, mettant les conservateurs et le puissant lobby de la NRA sur la défensive; la reprise économique et la baisse du chômage, quoique modestes, semblent valider son approche (très) modérément volontariste à l'économie; les récents affrontements sur le «mur fiscal» et les hausses d'impôts, dont il est considéré vainqueur, ont semé la bisbille dans le camp adverse et miné la crédibilité de la faction extrême qui ne voit d'autre priorité que la réduction à tout prix de la dette publique, du déficit et des impôts; ils risquent aussi d'avoir  pour effet de réduire l'importance et l'urgence de cet objectif pour le citoyen moyen. Il est vraisemblable que l'impact du nouveau système d'assurance-maladie qui entre en vigueur l'an prochain sera plutôt positif, le rendant plus populaire et décrédibilisant ses critiques dans des couches de la population et des régions qui ne lui sont pas acquises.
Je vois d'autre part quelques tendances de fond qui peuvent jouer en sa faveur. L'audace même de son discours (et les réactions violentes qu'il a déjà commencé à provoquer) peut plaire à une population qui a toujours aimé que ses leaders aient un caractère tranché et une posture «épique», même à contre-courant: Lincoln, Kennedy, Reagan... La nouveauté, dans le paysage politique depuis près de deux générations, de l'adoption sans excuses ni faux-fuyants d'une position idéologique «libérale» de gauche ( du moins pour le contexte américain) va certainement relancer la ferveur activiste de nombreux déçus parmi ses partisans de 2008, et pourrait bien attiser une curiosité non dénuée de sympathie chez bien des «centristes» habitués à n'entendre tonner haut et fort que les arguments de la droite, comme si aucune autre voie n'était acceptable au pays.
Le côté studieux, appliqué, intellectuel du Président qui a sûrement nui à son image depuis quatre ans, lui donnant un apparence de froideur et de détachement vis-à-vis des problèmes du pays et du peuple, pourrait bien tourner en sa faveur à la longue. En premier lieu, il a énormément appris «sur le tas» quant au fonctionnement de Washington et à la manipulation du pouvoir. La forme et le contenu du discours de lundi montrent que l'Obama aguerri, sans doute un peu désabusé de 2013 est loin du débutant naïf et idéaliste de 2009, d'autant plus que son caractère réfléchi, plutôt introspectif, l'aura aidé à rationaliser et à structurer l'expérience acquise. Et non seulement sait-il mieux sur quels boutons appuyer, sur quels leviers tirer pour obtenir des résultats, mais sa vision même des objectifs souhaitables s'est précisée et concrétisée, tout en conservant une dimension du long terme à laquelle les Américains, pris entre des gens d'affaires préoccupés seulement du prochain trimestre et des politiciens dont l'horizon est d'au maximum deux ans – la prochaine élection – ne sont plus habitués. Pour Obama, parler comme il le fait fréquemment en termes du monde où vivront «nos enfants et petits-enfants» est plus qu'une figure de style... et j'ose penser qu'avec le temps, ses concitoyens le comprendront et l'apprécieront.
Si j'ai raison, le discours d'inauguration du lundi 21 janvier 2013 marquera un point d'inflexion dans l'histoire politique américaine peut-être moins spectaculaire, mais aussi significatif que l'élection du 4 novembre 2008.

29 décembre 2012

Bonjour l'hiver!

Pas grand-chose d'autre à raconter du séjour à Paris, sauf deux agréables découvertes, juste en face de la Gare Saint-Lazare. Le Marco Polo n'a d'italien que le nom. C'est l'archétype du grand bistrot parisien à voyageurs, toujours rempli, bruyant, pressé et brouillon, avec l'offre la plus classique: choucroute, bavette et entrecôte, saucisses grillées aux lentilles, mais le tout irréprochable... Son voisin est une autre histoire: Mollard est une brasserie de fruits de mer datant de la Belle époque, qui vient d'être remise à neuf dans son style originel, absolument spectaculaire -- et délicieux en plus, des belons et bulots à l'île flottante, en passant par la sole meunière et les gambas cardinal.

Aussi, lors d'une balade en bus du côté des Invalides, rencontre d'un jeune couple de Gabonais dont la jeune femme a une des plus belles têtes d'Africaine que j'aie vues depuis longtemps, et que je ne puis me retenir de partager avec vous.
Le retour à Montréal s'est effectué comme un charme même si nous n'étions pas enchantés de devoir prendre l'avion le 24 décembre – rien de disponible avant. Il fallait bien sûr nous lever à l'heure des poules (en pleine nuit, même) car notre vol décollait avant onze heures; heureusement l'hôtel nous a servi un petit déj abrégé mais soigné et, contrairement à mes craintes, pas d'embouteillage sur les périphériques et l'autoroute.
Air France a aménagé à l'aéroport Charles-de-Gaulle une "voie express" pour ses passagers les plus choyés: non seulement une priorité à l'enregistrement, mais des raccourcis au contrôle des passeports et à la sécurité. Et un immense salon confortable près de la zone d'embarquement, desservi par un personnel non seulement empressé, mais presque jovial – à cause des Fêtes?
Même la veille de Noël, l'avion était rempli... mais à notre surprise ravie, pas de file d'attente à l'immigration à Dorval, puis un nouveau système automatisé (rapide) pour le passeport et le formulaire de douanes et moins de dix minutes d'attente au carrousel à bagages. Trois-quarts d'heure à peine après l'atterrissage, nous débarquions devant la maison en début d'après-midi.
Après dix jours du gris humide de Paris, ça faisait un peu bizarre de trouver une bonne couche de neige – déjà sale! – et un froid sec et piquant, mais ensoleillé et pas désagréable du tout. Ajoutez à cela le plaisir de retrouver de bons voisins et notre cocon confortable. Pour cause de décalage horaire, la célébration de Noël est réduite à sa plus simple expression: une bonne nuit de sommeil suivie d'un repas de Fête acheté au marché de Saint-Germain-des-Prés et amené dans les bagages: foie gras d'oie et confit de canard artisanal avec asperges vertes, enfin roquefort onctueux coiffés d'un superbe champagne blanc de noir d'une petite maison de l'Aude.
Nous avons à peine eu le temps de récupérer un peu du voyage que l'hiver nous est rentré dedans jeudi, avec une splendide tempête: vents tourbillonnants, 40 cm de neige aveuglante qui cachait même complètement le Stade olympique pourtant voisin. Et ce matin, bonheur: en ouvrant les rideaux, nous sommes inondés d'un soleil conquérant qui fait scintiller l'épais manteau de neige autour des blocs gris et rouges et sur les toits plats des immeubles, jusqu'au Mont-Royal dans le lointain.
«Tu vois comme on a bien fait de revenir maintenant», commente Azur.
Peu après midi, nous descendons appeler un taxi pour nous rendre à l'autre bout de la ville, à la fête que donnent le cousin Claude Aubin et Cécile. Le chauffeur marocain nous fait la conversation sans répit, tout en se fourvoyant sur une avenue encore peu déblayée où la circulation se fait à pas de tortue. À ce rythme, Dieu sait quand nous arriverons chez nos hôtes.
C'est après deux heures que nous débouchons enfin dans la petite rue presque totalement engorgée de neige et de voitures en panne où se trouve leur jolie maison de style tudor: colombages sombres et torchis blanc sous des toits en pente aiguë. Ils nous attendent avec un peu d'impatience, l'heure de passer à table longtemps dépassée. Nous y retrouvons, outre mon frère Antoine et sa compagne Lucie, deux couples d'universitaires et un autre d'enseignants originaires du Lac Saint-Jean comme Cécile.
Celle-ci, qui sait recevoir et adore ça, a préparé deux gargantuesques tourtières de sa région, farcies de lièvre et de volaille en plus des viandes et légumes habituels. Plus quelques savoureux pâtés de porc et boeuf et trois salades. Impossible de ne pas s'empiffrer à l'excès, avec accompagnement d'un bon brouilly, d'un prosecco très fin et d'un vigoureux blanc californien ou australien.
Pour le fromage et le dessert, nous passons au lumineux jardin d'hiver que Claude a fait construire dans sa cour arrière, au coeur d'un magique décor d'allées, de buissons et d'arbustes enneigés. C'est là qu'au milieu d'un faisceau entrecroisé de conversations (voyages, cinéma, littérature, musique, souvenirs communs du personnage hors du commun qu'était notre ami Lucien Gagnon), Azur insiste pour se faire prendre en photo, juste comme le soleil disparaît...

20 décembre 2012

Petit blogue de fin du monde

 Ah, c'est compliqué, Paris! On voulait réserver pour le grand show de l'Apocalypse du 21, mais on s'y est pris trop tard, y'avait plus de places à vendre même à la billetterie de dernière minute de la Place des Ternes. La fin du monde se passera donc de nous. Alors, si vous ne nous retrouvez pas demain soir au Jugement dernier, vous saurez au moins pourquoi! (Et gardez-nous une place au bar, dit Azur)
 Le retour de Barcelone à Montpellier il y a déjà trois semaines s'est bien passé, surtout que la fin du séjour a été embellie par cette fameuse visite à la Sagrada Familia que je me promettais depuis toujours. La basilique est maintenant très avancée (fin des travaux dans une quinzaine d'années à peine, dit-on) et l'intérieur, que je n'avais vu qu'à l'état de chantier il y a des décennies, tient toutes les promesses de l'extérieur.

 Les trois voûtes sont d'une hauteur et d'une envolée à couper le souffle, les gigantesques colonnes ont un caractère végétal très gaudien, la décoration avec ses statuaires de trois genres bien distincts -- primitif médiéval, cubiste et moderniste catalan --, ses céramiques et ses splendides vitraux se combine avec une surprenante réussite au thème néo-gothique de l'architecture...
 En l'absence d'Azur qui, en prenant de l'âge, apprécie un peu moins les hauteurs, je me suis tapé la grimpette (en ascenseur presque tout le long) dans une des tours de la façade, y compris les derniers mètres à pied dans un étroit escalier en colimaçon qui rappelle ceux de Notre-Dame de Paris. Dur-dur pour les vieilles jambes, mais la vue d'une des passerelles d'arc-boutant à 65 mètres d'altitude en valait la peine. D'un côté l'élan des tours, le jet des arches et les plans sinueux des toits écaillés, de l'autre la perspective à vol d'oiseau de Barcelone étalée entre le Tibidabo et la mer.
 La veille du départ, je suis allé faire ma petite tournée habituelle au marché de la Boqueria, à cinq minutes de l'hôtel. Pas tout à fait aussi spectaculaire que la dernière fois (c'était la Semaine sainte), mais l'animation du début des emplettes de Noël valait le coup d'oeil. J'ai vertueusement résisté à l'envie de rapporter un des superbes "jamons de bellota" qui se balançaient partout au-dessus de nos têtes et me suis consolé avec quelques tranches translucides de lomo (soc de porc fumé, un délice!) et une fiole de conyac Lepanto XO -- non, vous n'y goûterez pas cette fois-ci, il reste dans notre réserve spéciale à Montpellier.
 Débarquement au crépuscule, deux jours plus tard que prévu, à la Gare St-Roch dans un froid quasi hivernal; heureusement Ingrid avait eu la bonne idée de laisser tourner le chauffage de l'appartement à mi-régime. Un p'tit coup de réchauffant, et nous étions comme chez nous! La belle surprise de notre retour a été les retrouvailles avec les bons amis Mistouf et Yvelyne Mathias, ex-restaurateurs de haut vol à l'Arboisie devenus chômeurs (temporaires).
Nous avions gardé le contact par courriel et Facebook, mais nous ne nous étions pas vus sauf en coup de vent il y a un an à la fin d'un lunch avec les voisins Chantefort. Cette fois-ci ils avaient tout leur temps, leur seule occupation majeure étant de suivre des cours de "réinsertion au travail" -- en informatique et comptabilité, c'est ça qui va améliorer la finesse de leur fameuse sauce au beurre blanc! Mais le moral est bon, et je les soupçonne un peu d'en profiter pour reprendre leur souffle, après quinze années et plus d'efforts soutenus pour tenir à bout de bras un restaurant hors-norme.
 Quoi qu'il en soit, après nous être retrouvés aux Trois-Grâces, Place de la Comédie où nous avons aussi croisé notre guitariste préféré Fethi, nous avons pu nous offrir le luxe de nous installer pour une belle et longue bouffe au Pescator, Place du Nombre d'or. Tout y a passé: souvenirs communs, jongleries philosophiques, élucubrations politiques, anecdotes journalistiques et culinaires... Au café, les jeunes patrons du restaurant, connaissant la réputation de Mistouf, sont venus se joindre à nous autour de deux bouteilles de fort bon "rhum traffiqué", et la conversation a nettement dévié "métier". Il faisait presque nuit quand nous sommes ressortis prendre le tram vers la maison.
 Ne restait plus qu'à faire nos adieux aux voisins du dessous et aux patrons de la brasserie en face (cuisine fortement améliorée et tables remplies depuis la venue d'un nouveau jeune chef), puis jeter quelques effets dans deux petites valises pour Paris et Montréal.
 Demain, si la planète est toujours là, nous rejoignons les vieux amis montparnassiens Janine et Michel Euvrard autour d'un joyeux couscous!

30 novembre 2012

Retour aux Ramblas

C'était une décision à brûle-pourpoint. Quand ma nièce Geneviève nous a annoncé sur Facebook à quelques jours d'avis qu'elle passait le week-end suivant à Barcelone, nous nous sommes regardés: "Et si on y allait aussi?" 

C'est comme ça que jeudi dernier, nous nous sommes retrouvés à bord d'un TGV pour Figueres, d'où un express espagnol nous a déposés en gare de Sants après un peu moins de quatre heures d'un voyage sans histoire. Il n'y a plus de Pyrénées, comme aurait dit Louis XIV... seulement quelques rampes et tunnels! Déçus l'an dernier par un Méridien-Barcelone relooké à la Philippe Starck (chic mais inconfortable), mais voulant retrouver l'ambiance unique des Ramblas et du Barri Gotic, nous avons choisi juste de l'autre côté de la rue le moins prestigieux mais élégant Montecarlo, à la façade "art nouveau" rappelant la fantaisie de Gaudi.

Bingo! L'intérieur est en grande partie dans le même style et notre "suite junior" est un véritable appartement de 60 m2 avec grande chambre, joli salon et immense salle de bain-douche massage-jaccuzzi pour deux! Le tout pour moins cher qu'une chambre "standard" au Méridien.
Comme un bonheur ne vient jamais seul, vendredi matin, en descendant déjeûner, je trouve à la réception la carte de visite de Paolo Sapio, le photographe italo-espagnol qui m'avait si généreusement fourni la photo-couverture de "Refaire le monde" sans que nous nous soyons jamais rencontrés. Il propose de venir me voir le lendemain soir. Oui, bien sûr.
Le midi, en cherchant à retrouver le chemin du Casa Agusti, le super resto de cuisine traditionnelle que nous avions découvert lors d'un précédent sėjour, nous nous butons sur une manif petite mais animée face à l'Universitat: "Banquiers et politiciens au service des citoyens" réclame une grande banderolle. Tu parles... tant que Rajoy et sa droite néolib demeurent au pouvoir? Faut pas rêver!
Au restaurant, la patronne francophile nous reçoit comme de vieux amis, nous sert un fino et un moscatel avec des olives noires parfumées à l'ail puis nous installe dans sa salle aux saveurs des années 40-50. Jamon jabugo, poireaux aux crevettes en entrée. Je continue avec une goûteuse saucisse botifarra-haricots blancs, mais Azur choisit encore mieux, la paëlla parellada maison dont les viandes et fruits de mer sont décortiqués et intimement mariés au riz brun. Avec un Jardins del Priorat 2008 au-dessus de tout soupçon, c'est le beau-frère Jean, roi incontesté de la paëlla du Plateau Mont-Royal, qui serait impressionné.
En soirée, quelques tapas et une balade en taxi à travers la ville illuminée: vieux quartiers, rénovations le long du port et dans Poble Nou, Gracia et Tibidabo. À part quelques chantiers visiblement laissés à l'abandon et une affluence un peu plus faible dans les quartiers "chauds", peu de traces d'une crise économique et sociale pourtant certaine et profonde.
Samedi, il fait plutôt beau et nous renouons avec la faune des Ramblas et du Raval voisin. En particulier avec Julivert Meu, café-resto étudiant d'une petite rue bien entortillėe où chacun fabrique à son goût le "pan amb tomaquet" pour accompagner une offre aussi large qu'économique de charcuteries, salades, tortillas et autres tapas. Plus bière, cidre et gros rouge de la région. Avec au dessert d'originales et savoureuses figues à l'armagnac.
Retour à l'hôtel pour rencontrer au bar Paolo Sapio, un grand type mince, velu et volubile dans la trentaine. Nous arrivons assez bien à communiquer dans une sorte de sabir à base d'anglais du Latium mâtiné d'espagnol et de français. Lui-même italien, il vit la plupart du temps dans la Rioja voisine avec sa compagne chanteuse, Silvia, et leurs jeunes enfants. Passionné par les mouvements sociaux et politiques, il suit depuis le début les "indignados" de Madrid et Barcelone dont il a abondamment illustré les péripéties sur Internet.
Il filme avec son appareil compact quelques minutes d'interview sur "Refaire le monde" et mes divagations plus ou moins pertinentes sur les évènements récents, qu'il compte mettre sur le Web. Curieusement, je le trouve plus informé et disert sur la  situation en Espagne que sur celle de son pays d'origine... qui est pourtant loin d'être sans intérêt.
Dimanche matin bien tranquille. Nous attendons la nièce Geneviève, qui débarque avec deux collègues (ou ex-collègues? pas clair) juste à temps pour l'apéro. Ils admirent comme il se doit l'Hotel Montecarlo et notre géniale suite "junior", puis partent de leur côté tandis que nous entraînons Gen vers la calle Vergara (ou carrer Bergara, c'est selon) où nous lui faisons nouer connaissance avec les délices de Casa Agusti — joli mousseux "cava" et re-paëlla parellada, notamment.
Malgré une pressante invitation à nous accompagner en soirée au Palau de la Musica voisin, elle nous quitte au crépuscule: elle est ici pour travailler, elle vient de prendre charge de l'organisation des congrès et conférences pour une association médicale internationale qui l'a expédiée de Milan à Madrid à Barcelone pour choisir le site d'un prochain évènement majeur.
C'est donc tout seuls comme deux grands qu'à la nuit tombée nous traversons les étroites allées du Barri Gotic pour le décor échevelé mais fonctionnel du Palais de la musique catalane et les fastes d'un Gran Gala Flamenco qui porte fort bien son nom...