19 janvier 2014

Aloha!

Mardi 14 janvier — Mardi midi dernier, le Restaurant nous a servi de loin notre meilleur repas à bord jusqu'ici. Avocat au crabe tendre comme du beurre frais en entrée, puis un fabuleux turbot délicatement poêlé, sauce au citron et aux fines herbes, sur un nid de risotto au mascarpone et petits pois. Avec un chassagne-montrachet délectable, que demander de plus? Bien, un tiramisu de légende en finale avec un verre de porto Taylor LBV 1998.
Mercredi soir, un autre coquetel huppé (complet veston de rigueur) réservé aux passagers qui effectuent le trajet complet de Los Angeles à Venise. Nous sommes peut-être une centaine, incluant un couple de francophones (Suisses?) et une gentille dame rondelette qui se rappelle de nous depuis la croisière en Norvège et autour de la Baltique il y a six ou sept ans. Et un autre couple floridien qui en est à sa quatrième croisière autour du monde! Honnêtement, je ne vois pas l'intérêt de cette répétition, ils ne doivent pas savoir quoi faire dans la vie... d'autant plus qu'ils n'ont pratiquement rien de vraiment original à raconter de tout ça.
L'apéro se prolonge en un fort bon souper à la Colonnade, où nous nous retrouvons encore une fois à la table de la charmante Sophie, en compagnie du rabbin de bord, sympathique et cultivé: il avait choisi de réciter, comme texte de réflexion sur notre début de croisière... un extrait de Saint-Exupéry.
Vendredi matin, terre! Je m'étais levé tôt dans l'espoir de voir apparaître à l'horizon la silhouette d'Hawaii. En vain: au lever du soleil la «Grande Île» qui a donné son nom à l'archipel était déjà bien visible devant nous.
J'ai eu juste le temps de réveiller Azur pour monter au bar du 10e assister à l'arrivée dans le port de Hilo, notre toute première escale depuis Los Angeles. L'approche est spectaculaire, la côte dominée par le cône brun stratifié de beige et de noir du volcan (endormi) Mauna Kea, plus de 4200 mètres au-dessus du niveau de la mer; c'est même, si on le mesure à partir de sa base sous-marine, la plus haute montagne du globe, dépassant l'Everest de plusieurs centaines de mètres. Son jumeau, le Mauna Loa, presque aussi élevé, est toujours actif de l'autre côté de l'île.
Celle-ci est assez grande (au moins le double de la superficie de la Guadeloupe mais le tiers de sa population), très accidentée et plutôt sauvage en-dehors de quelques grandes plantations jadis prospères mais aujourd'hui somnolentes. Elle a longtemps été la capitale de l'archipel, avant d'être supplantée par Oahu, plus petite mais jouissant du triple avantage d'être plus centrale, plus habitable et dotée d'un havre exceptionnel, Pearl Harbour. Cela n'empêche pas Hilo d'être demeuré un port commercial très actif.
Nous avons choisi une excursion au Parc national des volcans hawaiiens, dont la pièce maîtresse est l'immense caldera du volcan effondré Kilauea. Même si la prétention qu'il s'agit du seul volcan actif au monde qui se visite sans descendre de voiture est inexacte (la Soufrière de Sainte-Lucie aux Antilles est dans le même cas), c'est quand même un phénomène extraordinaire. Les trois plus belles étapes:
a) Le centre d'observation du cratère principal, une gigantesque cuvette ovale au fond de laquelle bouillonnent des étangs de lave liquide dont les reflets colorent de mandarine et d'orange les murailles de roc sombre qui l'entourent et les multiples fumerolles qui en émergent. À côté, le petit mais très pédagogique musée Jaggar montre et explique les spécifités des volcans hawaiiens «lents» — leurs éruptions durent généralement des mois, parfois des années et même des décennies; celle qui est en cours a débuté en 2004.
b) Une balade assez athlétique mais fascinante sur un champ de lave durcie noire ou brun roux, tantôt lisse comme une route bien pavée, tantôt déchiré de crevasses et hérissé de blocs aux bords coupants comme du verre et aux formes tarabiscotées. Ici et là, contre toute vraisemblance, parviennent à pousser de jolies fleurs roses et blanches aux feuilles d'un vert tendre, offrant avec la pierre sombre un contraste délcieux.
c) Une descente vertigineuse d'une trentaine de mètres (ayoye les vieux genoux) au fond d'une crevasse ornée d'immenses fougères arborescentes dont les troncs s'entrecroisent en complexes faisceaux. Un court sentier et une passerelle nous font pénétrer dans un «lava tube», un très curieux et tortueux tunnel de deux ou trois mètres de diamètre par plus de 200 mètres de long. Il s'agit en fait d'un artefact volcanique: pendant qu'une coulée de lave descend vers la mer en suivant un creux du terrain, la surface exposée à l'air se refroidit et durcit beaucoup plus vite que l'intérieur. Si bien que lorsque l'éruption prend fin, celui-ci continue de s'écouler, laissant derrière lui un boyau caverneux souvent assez vaste pour qu'on le parcoure à pied. Spectaculaire.
Seul aspect moins agréable de la journée, notre guide, un authentique Hawaiien chaleureux et passionné... mais intarissable. Pendant toute la partie du trajet effectuée en autocar, près de trois heures, il n'a pas cessé de jacter, ne nous donnant aucune chance de regarder tranquillement autour de nous ni même de digérer ce qu'il disait! J'enviais même ma compagne de ne pas comprendre l'anglais...
Samedi, une courte navigation nous a emmenés à Lahaina, sur l'île voisine de Maui. La vieille partie de l'ancien petit port baleinier éparpille ses maisons de couleurs vives décorées de «gingerbread» blanc autour d'un petit parc dont les arbres projettent et nouent dans tous les sens leurs troncs et leurs branches énormes et tordus, créant un décor fabuleux qu'on pourrait croire dû aux délires informatiques d'un Pixar local.
Sitôt à terre, on nous embarque sur un voilier catamaran d'une cinquantaine de pieds pour une excursion dans le lieu de rassemblement des baleines à bosse, jadis la source de richesse de l'île et maintenant une espèce protégée. Azur et moi retrouvons avec plaisir un environnement qui nous rappelle fort notre Bum chromé. D'autant plus sympa que les baleines abondent, par couples, par familles, par troupeaux, nous faisant à tour de rôle pendant une bonne heure leur spectacle de jets d'eau, de courses-poursuites, de sauts hors de l'eau et du puissant et sonore battement de leurs énormes queues. De retour au port, nous prenons un verre et une bouchée dans un bar-restaurant trop résolument pittoresque, pour un résultat assez décevant.
Dimanche et lundi, l'escale d'Honolulu est presque un anti-climax. Les excursions proposées ont un contenu touristique et promotionnel flagrant, ou (notamment toutes celles qui tournent autour de la Bataille de Pearl Harbour) visent directement nos co-voyageurs américains. Impossible aussi de trouver une voiture avec un chauffeur ou un guide francophone, ce qui aurait été notre meilleure chance de sortir des sentiers battus.
Nous nous contentons donc d'une ou deux balades en taxi à travers la ville, une métropole tropicale pimpante mais presque entièrement ultra-moderne, en particulier le quartier de la fameuse plage de Waikiki. Avec quelques arrêts pour effectuer des achats dans des centres commerciaux regorgeant de produits de luxe. La seule chose qui nous frappe vraiment est le caractère extraordinairement métissé de la population, qui paraît entièrement composée de minorités: polynésienne, américaine blanche et noire, japonaise, chinoise, vietnamienne, philippine, etc.
Du reste de l'île nous ne verrons rien... mais des passagers européens qui se sont tapé plusieurs des excursions touristiques nous diront que nous n'aurons pas raté grand-chose qu'on ne peut pas voir, souvent en plus authentique, dans le reste de l'archipel.
Mardi, la dernière escale hawaiienne nous a fait accoster à Kauai, «l'île jardin» extravagamment fleurie. Marie-José se sentant fatiguée des quatre jour précédents, je pars seul à bord d'une sorte de taxi-pays qui m'emmène traverser la petite ville principale de Lihue puis remonter la côte est jusqu'à l'embouchure de la jolie rivière Wailua. Au retour, je m'arrête à la plage de Kalapati, où j'ai enfin la chance de piquer une tête dans le Pacifique. L'eau est bonne, mais plus fraîche qu'aux Antilles, le sable aussi fin mais d'un jaune assez foncé.
Nous levons l'ancre en fin d'après-midi, pour mettre le cap au sud, vers l'équateur et Tahiti.

16 janvier 2014

Départ en douceur

Note: En haute mer, l'internet de bord est parfois capricieux, sinon absent. Donc, pas évident d'ajouter des photos, et pas toujours possible de publier au jour le jour...
Lundi le 6 janvier — N'ayant pas le goût de nous habiller chic «formal» hier midi (le code vestimentaire pour la journée), nous sommes allés luncher à la Colonnade, le resto-cafétéria du 8e, qui offrait un plutôt bon menu mexicain au buffet. Guacamole pas trop piquante, puis salade et poisson froid pour Azur, soupe aux fèves épicée, fajitas aux crevettes et chili con carne pour moi.
Première visite au Seabourn Square, le nouvel atrium-bibliothèque-café espresso-centre de services du 7e, pratique mais fort achalandé. Il fallait signaler la disparition inexplicable de l'iPad de madame, introuvable depuis la nuit dernière, et nous faire enseigner les arcanes de l'Internet de bord, fonctionnel mais lent et d'un coût pharamineux.
Puis nous sommes partis explorer les coins et recoins de notre nouvel habitat, avec un accent très inhabituel de notre part (oui-oui-oui) sur les bars et restos.
Le Sojourn est nettement plus grand que ses prédécesseurs (30 000 tonnes au lieu de 16 000, 450 passagers au lieu de 260, 11 étages plutôt que 8), mais le plan de base est le même, si bien que nous ne nous sentons pas trop perdus. Contrairement aux vieux Pride et Spirit, le «Observation Bar» perché au-dessus de la passerelle de pilotage n'est pas le coin le plus convivial, même s'il offre une vue magnifique sur la proue et la mer. Nous penchons donc en faveur du Club du 5e, plus intimiste et animé par un gentil duo chanteuse (OK)-guitariste (excellent).
En revanche, la piscine centrale à débordement est nettement plus tentante, ample et flanquée de deux immenses jaccuzzis. Quoique je me demande si à la longue je ne vais pas préférer celle, plus exiguë mais quasi secrète, du 5e à l'arrière.
Sympathique découverte en fin de journée, celle du Restaurant 2 (ils auraient quand même pu se forcer pour le nom) au centre du 8e étage. C'est une petite salle toute en longueur qui n'abrite qu'une quinzaine de tables et propose, le soir seulement, un menu-dégustation d'une dizaine de bouchées suprêmement gourmandes accompagnées des vins appropriés, préparées par un jeune chef écossais et servies par un personnel cosmopolite (roumain, italien, péruvien...) et dévoué. Pas pour une grosse faim, mais idéal pour calmer avec un flair gastronomique une petite fringale, en alternative aux cartes surabondantes des autres tables. Nous y reviendrons certainement, même si ça ne fonctionne — en principe — que sur réservation.
Ayant dormi fort tard ce matin (récupération oblige), nous avons fait l'impasse sur le déjeûner et nous sommes présentés au Restaurant principal vers 13h. La très grande salle fait penser, en plus «flashy», à celle de notre LUX Gouverneur de Montréal, mais le menu est un ou deux crans au-dessus. Apéros («Porto pour madame comme d'habitude?», après seulement deux jours, pas mal du tout pour le service), prosciutto et melon fondants, steak d'espadon avec un bon sauvignon, assiette de fromages tout-à-fait respectable. Nos voisins de table sont des Français de Nantes et du Pouliguen, ça fera des interlocuteurs pour Azur dans les prochaines semaines.
Suite de l'exploration, sans découverte notable — le casino est ouvert en principe dans l'après-midi, mais désert, la salle de jeux et cartes de même. Retour en cabine pour une sieste avant la réception de début de croisière. De toute façon, comme nous avons cinq jours entiers de mer avant la première escale, pas grand-chose d'autre à faire que de nous reposer!
Au coucher de soleil, rassemblement dans le «Grand Salon» du 6e, qui est en réalité un amphithéâtre, pour le coquetel «officiel» d'embarquement. Assez décevant, cet accueil bien plus formel que les méli-mélos plus chaleureux que nous avions vécus sur les «vieux» super-yachts de Seabourn. Tout le monde est habillé — robe du soir, tuxedo — et un peu coincé, chacun s'assoit de son côté sans beaucoup échanger, pour regarder un court spectacle (chanteuse de club modèle standard, couple de danseurs russes acrobatiques). Arrive le capitaine, Allemand ou Néerlandais, qui présente avec les blagues à l'Américaine d'usage les membres clefs de son équipe, puis exode ordonné vers la salle à dîner. Bof.
Comme prix de consolation, en notre absence la femme de chambre a regarni notre mini-bar selon nos désirs: éliminés les Pepsis et cie, place à des jus, des San Pellegrino, du Schweppes, un cognac Rémy Martin, un scotch Dewar's, un gin Bombay Sapphire... l'indispensable pour survivre quatre mois en mer, quoi!

07 janvier 2014

D'un palace à l'autre

Gros petit déjeûner vendredi à l'Oak Room du St. Francis: onctueuse omelette aux asperges et crabe Dungeness, sur le conseil de ma soeur Marie, à qui nous faisons ensuite nos adieux dans le lobby vers 13h20. Le porteur qui dépose nos bagages dans le taxi est un vénérable et humoristique chinois ex-communiste qui parle un français d'une impeccable élégance appris, nous dit-il, dans une université on ne peut plus Rouge de Pékin! Ça prend de tout pour faire une Californie.
Sécurité particulièrement chichiteuse à l'aéroport de San Francisco, puis embarquement facile. Mais nous décollons avec près d'une heure de retard, arrivée à 17h30 dans le crépuscule avancé à LAX. 
Seabourn nous a envoyé un comité d'accueil de trois personnes, avec limousine Lincoln noire. Azur va faire connaissance avec la vraie nature de Los Angeles, puisque l'aéroport est voisin du port des paquebots et l'hôtel à l'autre bout de la gigantesque diarrhée urbaine. Ça nous promet un bel aller-retour ce soir et demain dans l'embouteillage chronique. De surcroît, ma plus grosse valise est introuvable — celle qui bien sûr contient les pyjamas et trousses de toilette! —, nous ne la récupérerons qu'une fois à bord du paquebot.
Mais nos passeports canadiens nous attendent à l'arrivée, visas indiens inclus tel que promis, et en compensation pour nos ennuis, nous avons droit à la suite 302 du très somptueusement kitsch Beverly Wilshire. Un décor vraiment hollywoodien: deux salles de bain, lit immense, petit salon très design et trois baies vitrées donnant sur le patio. Sans compter une bouteille de Rémy Martin sur la crédence (y'a quelqu'un ici qui connaît les goûts d'Azur?). 
Excellent souper offert par Seabourn aux passagers qui sont enregistrés pour la totalité de la croisière. Toasts de caviar, choix de poisson grillé ou veau en sauce au vin. Notre table est présidée par une très jolie hôtesse, Sophie Tehrani, anglaise d'origine iranienne, dont nous découvrirons qu'elle est la directrice adointe des divertissements à bord du Sojourn. Nos voisins sont américains, allemands, autrichiens et canadiens de Victoria - tous d'âge respectable, une seule parlant un peu français.
Au matin, plantureux petit déjeûner auquel nous faisons honneur même si un peu "fripés" par l'absence de nécessaires de toilette. Pas de nouvelles du bagage manquant; en désespoir de cause je cours à la pharmacie la plus proche racheter les indispensables — brosses à dents, désodorisant, peignes, etc. — et immanquablement à mon retour à l'hôtel j'apprends que la valise a été retrouvée par United Airlines quelque part entre Frisco et L.A.
Un chauffeur russe avec un accent à couper au couteau nous emmène au port de Long Beach, où l'embarquement se fait tout en douceur. Le voisin de quai du Seabourn Sojourn est l'antique Queen Mary de la Cunard avec sa coque de plaques d'acier rivetées et ses trois hautes cheminées jaune et noir caractéristiques; il a apparemment été transformé en musée consacré à la Princesse Diana.
Agréable surprise, nous avons immédiatement accès à notre cabine. Et tous les bagages envoyés directement de Montréal ou apportés de San Francisco (sauf un, of course) nous y attendent. Notre logis pour les quatre prochains mois ne se compare pas à la suite bling-bling du Beverly Wilshire, mais il a quand même un petit quelque chose de palatial: c'est une sorte de "junior suite" avec un mini-salon séparé du grand lit par des rideaux opaques, une assez spacieuse véranda, une salle de bain de marbre avec douche et baignoire distinctes et un grand rangement pour les bagages. De quoi vivre quelques semaines sans s'arracher le nez!
Une fois rafraîchis — nous n'avions pas vu une brosse à dents depuis deux jours! —,  nous montons manger un repas assez correct à la cafétéria du huitième. Petite exploration des lieux (le Sojourn est deux fois plus grand que les autres bateaux de Seabourn que nous avons fréquentés), puis sieste jusqu'au party de départ autour de la piscine.
Au lieu de celui-ci, nous avons choisi d'assister à la sortie en mer depuis le "sky bar" tout en haut à l'avant. Très beau spectacle, avec les rives illuminées du port de Los Angelers qui défilent des deux côtés sous un croissant de lune typiquement tropical — les deux cornes vers le haut, comme sur les sculptures égyptiennes — dont le reflet nous précède sur les flots noir d'encre. Et tout-à-coup plus rien, la terre s'efface de notre vision et il n'y a plus que le sombre Pacifique à perte de vue. Jusqu'à Hawaii dans presque une semaine.

"I left my heart..." (air connu)

Le dimanche après Noël, nous nous mettons enfin en route, non sans quelque inquiétude, pour la Californie. Nos passeports canadiens étant toujours égarés dans les taillis administratifs de l'Inde, c'est déguisés en citoyens franco-européens — bonne chose, la double nationalité — que nous nous présentons à l'embarquement d'Air Canada.
Oups! Contrairement aux affirmations consulaires, il nous faut une sorte de visa appelé ESTA pour passer la frontière. Long formulaire électronique à remplir et coût modeste, passage carillonnant (à cause de mes genoux en acier chromé) dans les portails de sécurité, nous finissons par être en règle pour retrouver Marie et Jean devant la porte de l'avion.
Vol sans histoire et sans escale (quoique retardé d'une heure), il fait nuit noire quand le taxi nous dépose à l'entrée grandiloquente du Westin St. Francis, directement sur Union Square, en plein coeur de San Francisco. Nos chambres, aux 12e et 16e étages de la nouvelle tour du vieil hôtel emblématique, sont confortables mais n'offrent sur la ville qu'une vue assez décevante. Je préférais de loin celle du moins prétentieux Huntington de Nob Hill, où nous logions il y a quatre ans mais qui est aujourd'hui fermé pour rénovations.
Pour nous consoler, nous rejoignons nos compagnons au très animé Clock Bar du rez-de-chaussée, où des digestifs répétés (remarquable margarita astucieusement choisie par ma petite soeur) nous font veiller jusqu'à l'équivalent montréalais de quatre heures du matin. Vieux, un peu éméchés mais pas encore séniles!
Après un déjeûner tardif, nous mettons le nez dehors pour découvrir un temps fabuleux: plus de vingt degrés au grand soleil, sans le moindre soupçon de l'habituel brouillard hivernal san-franciscain. Assez bizarrement, une patinoire en plein air a été implantée au pied de l'arbre de Noël géant d'Union Square, sur laquelle se dépensent en efforts comiquement maladroits des famille visiblement peu expérimentées dans l'art de circuler sur lames d'acier. Mon beau-frère Jean, patineur émérite, a grand-peine à se retenir de pouffer de rire.
Lui et Marie décident de partir explorer à pied. Azur et moi, plus habitués à la ville (et plus paresseux, l'âge aidant), nous contentons de prendre un bus touristique à impériale, dont le beau temps rend l'usage parfaitement agréable. Le Civic Center rénové, Haight-Ashbury maintenant plutôt bon chic-bon genre, Pacific Heights, le Presidio, le pont Golden Gate — panorama à couper le souffle sur Alcatraz et la Baie, grâce au climat exceptionnel pour la saison — et retour par Lombard, Ghirardelli, Fisherman's Wharf et North Beach jusqu'au "Club de la Presse", près de Chinatown, où nous jetons un coup d'oeil aux journaux français de l'avant-veille par-dessus une bonne soupe à l'oignon.
Retour au quartier chinois pour un pantagruélique souper à quatre à l'"Oriental Pearl" sur Clay St. Amuse-gueule aussi délectables qu'originaux, soupe au Dungeness crab, succession de plats remarquables (pétoncles à l'ail, canard laqué, porc au gingembre, riz goûteux)... 
Nous avions prévu de nous retrouver mardi soir pour un mini-réveillon de la Saint-Sylvestre au champagne, mais les excès de la veille nous ont incités à la modération. 
C'est donc le midi du Jour de l'An même que nous nous sommes rejoints pour aller célébrer l'anniversaire de Marie dans ce qui allait s'affirmer comme le clou du séjour. Une miraculeuse inspiration m'avait pris de nous sortir de la ville en réservant dans un fameux restaurant de fruits de mer de Sausalito, Scoma's.
Trois quarts d'heure dans le taxi d'une charmante mexicaine nous ont amenés à travers le Golden Gate jusqu'au Waterfront de l'ancien port de pêche devenu villégiature cossue, où les parents de notre vieil ami défunt Jean-Marie Deschamps tenaient jadis un petit hôtel mythique, la Casa Madrona.
Scoma's est une modeste et pimpante maison de clapboard bleu et blanc entourée d'une jolie terrasse, juchée sur pilotis au-dessus des eaux de la Baie de San Francisco, sur laquelle ses larges fenêtres offrent une vue aussi sereine qu'admirable.
Après une courte attente au bar (la place est bondée, avec une sérieuse file d'attente sur le trottoir), nous héritons de LA table idéale tout derrière, spacieuse et faisant face aux baies vitrées donnant sur le plan d'eau azur peuplé de nonchalants voiliers blancs. Pendant que nous absorbons les merveilles du paysage, défile sur la nappe une procession de fruits de mer gastronomiques à l'Américaine: calamars sautés à l'ail et aux herbes, chowder au crabe, salade d'arugula, noix et mangue, puis feuilleté magnifique et succulent de crustacés, pâtes aux crevettes et pétoncles dans une sauce onctueuse au zinfandel, poisson grillé sauce aux agrumes. Avec deux bouteilles d'un bon champagne blanc de blancs américain, un enchantement. De retour à l'hôtel, un arrêt au bar pour cognac et chartreuse verte couronne une journée de rêve.
Jeudi, notre dernier jour à San Francisco nous a présenté une tout autre expérience, quoique fascinante aussi à sa façon. Nous prenons peu après midi un taxi avec Marie et Jean vers les fameuses murales populaires de la 24e rue, à l'extrémité du vieux quartier Mission. Le jeune chauffeur plutôt branché nous suggère une très bonne pizzeria en chemin. 
L'endroit, sur la 18e près de Valencia, ne paie pas de mine, intérieur exigu et chaises de plastique sur le trottoir, sans compter une file d'attente impressionnante. Il faut inscrire nos noms sur un tableau noir à l'entrée, dans l'ordre d'arrivée. Ensuite, ça prend trois-quarts d'heure pour nous retrouver assis, presque entassés, autour d'une table exiguë dehors, à deux pas d'une rue passante — exactement le contraire de l'expérience de la veille. 
Mais le personnel (patronne latino, jeune serveur noir barbu) est charmant, et la bouffe explique à elle seule la queue à la porte. Fabuleuse soupe crémeuse aux penne et fagioli, moules savoureuses pour Azur, deux pizzas — lard-arugula et fruits de mer-chorizo — délectables au pourtour très gonflé mais au fond très mince. Assez copieuses que nous avons décommandé la troisième. Le tout avec un splendide rouge italien des Pouilles recommandé par le serveur.
Un nouveau taxi nous emmène à la 24e rue, où nous parcourons quelques-unes des murales (effectivement fort originales) avant de déposer Jean et Marie, qui veulent faire le reste de la visite à pied. Retour somnolent à Union Square.
Vers 19h, Azur en a assez de la chambre d'hôtel, veut descendre prendre un digestif. Je la convaincs de plutôt monter jusqu'au Mark Hopkins sur Nob Hill, où le célèbre Top of the Mark du 19e étage offre une vue incomparable sur la nuit de Frisco... en plus de cocktails somptueux. Margarita pour moi, cognac Martell Blue Ribbon pour Marie-José, un précieux moment de détente et une bonne façon de conclure cette heureuse escale.

Tout le monde (presque) à bord

Du haut du "Sky Bar" au 10e étage du Seabourn Sojourn, rien d'autre à voir que la noire infinité du Pacifique nocturne, éclairée par un mince croissant de lune et par les trois vers de Heredia "Ou penchés à l'avant des blanches caravelles Ils regardaient monter dans un ciel ignoré Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles".
Comme aux Conquérants du poète, il nous aura fallu quelques péripéties pour en arriver là. Les réservations pour notre quasi-tour du monde en croisière de haut vol, de la Californie à Venise, étaient faites depuis l'été. Mais comme dans tous les grands projets (celui-ci ayant comme prétexte de marquer nos cinquante ans de vie ensemble), le diable était dans les détails.
Premier diablotin, le fait que la montée à bord se faisait à Los Angeles, LA métropole que quarante ans de pratique périodique m'avaient appris à détester cordialement. Pour le contourner, Azur a eu l'idée géniale de proposer que nous invitions ma soeur Marie (et son compagnon Jean) à célébrer sa sixième décennie en même temps que le Nouvel An à San Francisco, une de nos villes chouchous qu'eux ne connaissaient pas. De cette façon, nous pourrions vagabonder à loisir à Frisco, puis prendre une navette qui nous déposerait en une petite heure à quelques encablures de notre port d'embarquement. Sitôt dit, sitôt fait — sauf qu'en retour de courrier, Seabourn nous a avisés qu'il fallait nous présenter la veille du départ... à Beverly Hills, LA plus tape-à-l'oeil des dizaines de municipalités agressivement autoroutières qui forment le patchwork angelino. Eurk.
Deuxième diablotin, le valet porte-bagages. C'était aussi en apparence une formule magique, qui nous permettait d'expédier directement nos valises de Montréal à bord du paquebot, nous laissant la liberté de voyager tout légers de Dorval à Frisco puis à Los Angeles. Mais nous n'avions pas tenu compte de la paranoïa douanière américaine, selon laquelle aucun liquide, aucun article de toilette, aucun appareil électronique ne pouvait transiter de cette manière.
Il a donc fallu de longues et féroces négociations pour parvenir à inclure dans nos sacs mon CPAC (apnée du sommeil oblige) et surtout mon chevalet de peintre, mes pinceaux, toiles et acryliques chéries. L'agent de voyage qui gérait le dossier au nom de Seabourn a failli en crever de rire!
Mais le vrai Satan avait le rictus féroce de Krishna et résidait à la Haute Commission (ambassade) de l'Inde à Ottawa. C'est lui qui guettait au coin du bois, tel un tigre tapi dans un récit de Kipling, les malheureux qui devaient impérativement obtenir un visa pour les trois petites étapes dans son fabuleux pays. Embuscade d'autant plus efficace qu'à notre dernier passage en 2005, il n'avait même pas été question de visa, le passeport du Canada (membre du Commonwealth) suffisant amplement.
C'est donc une quinzaine avant Noël que nous nous sommes mis en catastrophe à remplir les moult formalités requises. Non seulement fallait-il plonger dans nos généalogies (nous avons été particulièrement créatifs quant à la date de naissance du grand-père maternel d'Azur), mais encore le seul fait de fournir des preuves de résidence à Montréal, où nous résidons à peine depuis cinquante ans, s'est avéré lourd de périls cachés. Imaginez que nos fournisseurs de services (Hydro, Bell, Vidéotron etc.) n'avaient pas ajusté leur facturation aux dernières exigences de Postes Canada, si bien que les adresses sur les pièces que nous avons fournies étaient irrecevables à New Delhi.
Par chance, le Mouvement Desjardins, lui, faisait preuve d'un admirable zèle citoyen et postier... à condition que nos amis indiens finissent par accepter qu'un rapport mensuel de Caisse Pop réponde à la définition de "compte de service public". L'esprit de Noël aidant sans doute, ils s'y sont résignés.
Dernière étape du safari à travers la jungle administrative indienne, les photos. Celles qui ornaient nos récents passeports français étaient inacceptables. Un second jeu pris en pleine tempête de neige devant un mur blanc de notre appartement s'est avéré (défense de rire) "trop ensoleillé". Il a fallu une véritable expédition chez un photographe de Place Versailles à travers une autre bordėe de neige l'avant-veille de Noël pour parvenir à satisfaire les exigences esthétiques de nos interlocuteurs.
Mais là, bien sûr, il était trop tard pour que nous recevions nos passeports dûment visés à temps pour le départ. C'est notre débrouillardise, combinée aux efforts admirablement désespérés d'Olga Birsa, l'agente de CIBT qui pilotait notre dossier, qui nous a offert in extremis une voie de sortie plutôt risquée. Pendant que nous prenions les mesures nécessaires pour entrer aux USA avec nos passeports français (pas si évident, à croire que Washington a échangé sa position près du Potomac pour le rivage de l'Indus), Olga bravait la tempête et le nonchaloir diplomatique qui engluaient la semaine entre Noël et le Nouvel An pour obtenir que les précieux visas nous soient transmis sur la Côte Ouest avant l'embarquement maintenant imminent.
Je laisse le suspense durer jusqu'au prochain chapitre...