27 avril 2014

Rhodes, sans Colosse ni Cousteau

Nous étions passés par ici il y a bientôt onze ans, à bord d'un paquebot beaucoup moins luxueux mais bien mieux nommé (le «Azur», bien sûr). Nous comptions parmi nos compagnons de route le médecin de bord (maintenant retraité) des expéditions du Commandant Cousteau, chaleureux méridional d'Aubagne plein de bonne humeur et d'anecdotes que ponctuait d'un rire claironnant sa compagne marseillaise. 
Nous nous voyions presque tous les jours, mangions et buvions ensemble et partagions bon nombre d'excursions à terre. Pas étonnant, dans ces conditions, que nous ayons été charmés par Rhodes, dont nos jambes plus jeunes avaient arpenté avec enthousiasme en leur compagnie la Vieille Ville crénelée et montueuse aux pavés inégaux. J'avais même écrit dans la lancée un poème évoquant le passé tumultueux de l'île et son célèbre colosse de bronze... sous la forme d'un sonnet classique, que j'ai égaré depuis.
Nous étions en conséquence un peu inquiets de retrouver Rhodes débarrassée des brumes flatteuses du souvenir et sans doute fortement touchée par la crise qui secoue la Grèce, particulièrement en ses régions les plus touristiques. Il n'y avait pas de quoi s'en faire. Rhodes «est toujours dans Rhodes» et n'a pas perdu un atome de son charme somnolent en cette magnifique journée juste tiède de la toute fin de son arrière-saison. 
Les vendeurs sont certes là, de bibelots peinturlurés par des Africains, de bronzes grecs antiques certifiés indonésiens, de nappes et napperons brodés à la machine, etc. mais elles et ils vous abordent avec une sorte de discrétion un peu paresseuse, quand ils ne vous laissent pas carrément venir. Il a fallu que je tâte une à une la moitié au moins des souples ou rêches éponges naturelles brunes et dorées d'un étal déserté de la promenade du port pour qu'un jeune femme en grande conversation avec une copine sur un banc voisin se lève et s'approche: «Ça vous intéresse? Les grandes sont à huit euros, les moyennes à deux... (elle jauge mon sac à dos un peu déglingué) euh, trois pour dix euros.» J'achète, évidemment.
En quittant le paquebot, nous avons été interpellés en français teinté de belge par un chauffeur de taxi. «Vous allez en ville?» Paul est effectivement né à Bruxelles d'un père grec qui a fini par ramener sa famille ici et qui vit toujours à près de 80 ans dans un village du sud de l'île, «pêchant chassant pis dansant» comme le Caillou-la-Pierre de Vigneault. Il allait nous promener jovialement pendant plus d'une heure dans la nouvelle (mais jolie) ville de Rhodes et sa périphérie — la Vieille Ville, piétonne et motocyclée, lui est interdite.
Après qu'il nous ait déposés, nous avons commencé par nous perdre non sans plaisir dans les ruelles souvent anonymes voisines de la Porte de Saladin. Mais désespérant de retrouver la taverne renommée de fruits de mer Romios, dont nous avions gardé si bonne mémoire, nous nous sommes bêtement rabattus sur le plus pimpant des restos rencontrés au coin d'une place. Erreur «touristique» par excellence. D'une terrasse aux trois-quarts vide, on nous a placés à la table sans doute la plus venteuse, on nous a servi des ouzos sur glaçon (au singulier) mesurés au microlitre et on nous a proposé une rondelette «cigala» (langouste grecque) de plus d'un kilo pour un prix que n'aurait pas dédaigné le plus chic des écaillers de Paris.
Comme nous hésitions, le garçon est revenu, l'air navré: «Je m'excuse, celle-là vient d'être vendue à une autre table. Mais j'en ai une autre un peu plus grosse... et un peu plus chère?» — «Combien?» — “Seulement 25 euros de plus...» Nous avons mangé du poisson grillé.
Si Azur a bientôt décidé de rentrer à bord digérer son coûteux mais assez correct repas, il en fallait plus pour me décourager. J'ai passé deux bonnes heures à tournicoter dans les dédales du pittoresque quartier juif, autour de la mosquée turque, près de l'église et des rues presque secrètes du voisinage arménien, tous ces vestiges remarquablement vivants d'un passé aussi long qu'hétéroclite et violent. 
Je suis revenu monter la rue «Ippotôn» que longent les sept médiévales auberges (une par pays d'origine) des antiques Chevaliers de Rhodes jusqu'à la place ensoleillée où se dresse la façade du magnifique Château des Grands-Maîtres de l'ordre, que j'avais jadis parcouru d'un bout à l'autre. Je suis repassé devant la venelle de bijoutiers où j'avais acheté pour Azur le premier vrai bijou que je lui offrais au lendemain de ma retraite, une élégante et minimale parure ciselée d'or et de platine — qu'elle n'a que bien rarement portée avant d'en casser récemment le collier.
Et comme la première fois, je suis remonté à bord en me disant qu'une seule journée ici, ça ne suffit pas, qu'il faut absolument que nous revenions un jour y passer au moins deux semaines de vacances.... Oui, mais quand?

26 avril 2014

Détour à Jérusalem

Pâques sur le Canal de Suez a été marqué par un repas qui est devenu une tradition à bord: le Galley Market, un luxueux buffet «de restes» proposant en principe tout ce que contient le garde-manger du navire à la veille de l'arrivée dans un point majeur de ravitaillement. Les entrées froides, amuse-gueule et desserts sont étalés à profusion sur de longues tables à travers la grande salle du restaurant principal, alors que tous les plats chauds sont offerts directement dans les cuisines derrière, où les passagers sont libres de circuler, assiette en main, se servant à même les casseroles, poêlons et marmites. L'atmosphère est festive et les choix beaucoup plus variés que sur les menus habituels. 
Ce dimanche-ci, par exemple, nous avons eu droit à des mezze de pois chiches, d'aubergines et d'herbes hachées en même temps qu'à une mousse de foie truffé, à un bon jabugo espagnol accompagné de cantaloupe juteuse et à un joli plateau de fruits de mer — moules, pinces de crabe, queues de langouste, petites coques, tronçons de pieuvre — suivis entre autres d'un porcelet rôti à la broche avec gratin dauphinois ou choucroute et surtout de délicieux crabes sans carapace en tempura avec nouilles transparentes ou grosses frites belges. Sans compter une trentaine au moins de desserts de toutes sortes et, ô merveille, un livarot bien mûr, coulant et puant à souhait («Ça sentait trop fort, on n'a pas osé le proposer au menu», avoue le chef) dont je me suis délecté en me fichant bien des regards torves aux tables voisines.
De quoi nous faire patienter à travers Port Saïd et l'extrémité orientale de la Méditerranée, en attendant l'arrivée à Ashdod mardi matin. De là, des cars bondés ont transporté la quasi-totalité des voyageurs vers Jérusalem. 
On a beau être prévenu par les photos et la littérature, la vue de la campagne israélienne verdoyante est un choc après les passages désertiques en Péninsule arabique et en Jordanie et le long des rives égyptiennes généralement dénudées. En même temps, on ne peut s'empêcher de remarquer le caractère superficiel de toute cette verdure. Les champs sont trop exactement carrés, les bosquets sont plantés selon un schème trop bien calculé, l'irrigation est omniprésente, la roche et le sable affleurent à la moindre occasion. On a l'impression qu'il suffirait d'un accident humain ou d'une modeste catastrophe naturelle pour mettre à mal cette savante écologie et permettre au désert de reprendre ses droits.
Ce sentiment est encore plus marqué quand on se trouve soudain devant le site spectaculaire de Jérusalem, dont les murailles patinées et les blocs de maisons et d'immeubles de pierre dorée caressés de soleil et encadrés d'arbres verts semblent prendre d'assaut un troupeau compact de collines plus ou moins escarpées, clairement issues d'un sol nu et aride. Et malgré ses prétentions sécuritaires, la laide cloison de béton surmontée de barbelés qui serpente capricieusement à travers le paysage pour diviser les secteurs juifs et arabes ne fait rien pour rassurer.
C'est mon voisin californien Alex qui a trouvé la meilleure formule pour ramasser ce que je ressens: «Jérusalem, et Israël en général, c'est un monument tragique à ce que la passion religieuse peut faire de plus extraordinaire... et de plus atroce.» D'un côté les sols pierreux transformés par un effort défiant la raison en jardins, forêts, vergers et pimpants villages fleuris; de l'autre la palpable paranoïa nourrie de haine et de méfiance sectaire qui, au hasard d'un changement de quartier et d'alphabet, d'un détail de costume ou de comportement, pourrit soudain l'atmosphère qui, un moment plus tôt, semblait paisible.
Ce porte-à-faux schizophrène, nous en sommes directement victimes aujourd'hui même: pendant que le rutilant car de tourisme nous balade à travers les splendeurs historiques ou modernes de la métropole des trois grandes religions monothéistes, notre chère amie Janine Euvrard, juive mais vigoureusement pro-palestinienne, vit une toute autre réalité de l'autre côté du «Mur de la Honte» chez sa copine Carole à Ramallah, pourtant distante de quelques kilomètres à peine. Et ni elle, arrivée directement de France en Palestine, ni nous, entrés par un port israélien, ne pourrons traverser la frontière (pourtant officieuse) pour nous retrouver! Il nous faudra attendre Paris dans un mois ou deux...
L'Israélienne grisonnante qui est notre guide fait un peu maîtresse d'école en nous récitant des chapelets de faits instructifs et positifs mais plutôt secs. Cependant, ici et là, son discours laisse percer une angoisse d'une tout autre nature. «Notre prospérité, dit-elle à un moment, est belle à voir, mais artificielle et fragile. Elle vient en bonne partie de l'étranger et n'est réelle que pour une partie de la population; le reste, surtout les jeunes, ont de la difficulté à vivre et sont bien conscients que ça ne pourra pas continuer éternellement comme ceci, toujours en bordure d'un précipice.» Et un peu plus tard, comme une voyageuse l'interroge sur les fameuses «colonies» implantées de force dans des zones qui devraient être palestiniennes: «C'est évident pour la majorité de la population qu'il faudra bien en venir à un accommodement vivable à long terme avec nos voisins arabes, que ce soit par deux États séparés ou autrement (mais comment?). Et que pour y arriver, il devra y avoir des concessions, donc ne pas créer des barrières et des obstacles irréversibles. En même temps, les gouvernants que cette même population persiste à réélire semblent vouloir tout faire pour figer la situation et empêcher le moindre rapprochement. Et je pense que ça doit être pareil dans l'autre camp...»
Un constat troublant, qui ne peut pourtant effacer l'admiration qu'on est contraint de ressentir devant le spectacle d'un pays qui ne cesse de se construire à la force du poignet. Paradoxalement, les chantiers et travaux qu'on voit partout, les grouillements de grues, de bulldozers, de camions chargés de matériaux, au lieu de l'enlaidir, confèrent au décor une vigueur opiniâtre qui est d'une étrange mais véritable beauté.
Somme toute, même bien trop court — nous ferons demain l'impasse sur Haïfa, trop épuisés par la longue tournée d'aujourd'hui—, ce passage imprévu en Israël «valait le détour».


25 avril 2014

Revivre Petra

«Revenir d'exil comporte des risques Comme remettre une aiguille dans un vieux disque», chantait Richard Desjardins... et c'est exactement l'état d'esprit dans lequel nous étions à la veille d'un retour très attendu, et un peu craint, à Petra. 
Tout avait pourtant bien commencé à l'entrée de la Mer Rouge. Nous avons doublé la pointe d'Aden et traversé le détroit de Bab El Mandeb juste au coucher d'un soleil splendidement rouge à l'ouest sur une mer toute calme. Et comme je me tournais pour redescendre du pont du 10e à notre cabine, j'ai aperçu à l'Orient juste en face, sur la côte tout juste perceptible du Yémen, un spectacle encore plus glorieux: un lever de la pleine lune immense, parfaitement ronde et orangée qui se détachait tout doucement des collines violettes au-dessus de dunes jaunes sombres tachetées de végétation olive. Je n'ai pu m'empêcher de coller aussitôt la photo sur un message Facebook, en même temps que j'en faisais un croquis rapide en vue d'un tableau à venir.
Après deux longues journées à remonter la Mer Rouge au milieu d'un flux ininterrompu de cargos et navires de toutes tailles et de toutes provenances, nous sommes arrivés au port d'Aqaba, seul débouché maritime de la Jordanie, au fond du golfe du même nom. Sitôt débarqués, un car climatisé nous a emmenés pendant deux heures sur la longue et spectaculaire Route du désert, qui serpente dans un grandiose panorama de montagnes déchiquetées rouges et noires, entre lesquelles se glissent des langues de sable caillouteux ocre.
L'ancien village de Wadi Moussa, porte d'entrée vers le site archéologique de Petra, s'est transformé depuis notre premier passage il y a neuf ans en une ville-champignon touristique qui a bien du mal à préserver un peu de son charme somnolent. 
Nous rappelant le long et difficile chemin en pente qui descend au défilé du Sib, nous avons attendu patiemment qu'on nous trouve une carriole plutôt inconfortable, qui nous a brinquebalés au rythme d'un canasson lymphatique jusqu'à l'antique cité troglodyte en cahotant sur des pavés inégaux, entre les murailles tourmentées du long et étroit défilé aux teintes délirantes, du jaune vif au violet en passant par tous les orange et rouges imaginables.
En débouchant sur la place du Khasnah, nous nous sommes trouvés non pas dans l'impressionnant espace lumineux de notre souvenir, mais au milieu d'un véritable bazar où les étals de camelote plus ou moins artisanale se juxtaposaient aux chameaux accroupis et aux troupeaux d'ânes sellés attendant les promeneurs, dans un brouhaha de milliers de touristes bigarrés se prenant les uns les autres en photo dans des poses figées et répétitives.
Azur, découragée (et secouée par la demi-heure en carriole), s'est assise sur un banc voisin, refusant d'aller plus loin. J'ai décidé de poursuivre tout de même, malgré le vacarme et la chaleur, parcourant à pied la dénivellation assez raide au moins jusqu'au théâtre romain et aux tombeaux royaux un kilomètre en contrebas.
En cours de route, s'est produite dans mon esprit une espèce de transmutation, où j'ai soudain perçu touristes et brocanteurs non pas comme des intrus agaçants, mais comme une réincarnation des Nabatéens, les habitants originaux de la cité. Au lieu d'une ruine bien conservée, celle-ci est redevenue pour moi une ville vivante, parcourue et animée par la foule de commerçants et de chalands volubiles qui devaient constituer sa population il y a deux mille ans! Je les voyais entrer et sortir des temples et habitations creusés dans les rochers aux couleurs fantasques, dans une joyeuse bousculade rendue d'autant plus sympathique que je les habillais (sans doute bien à tort) des pittoresques djellabas et burnous rayés dont affublait ses personnages le dessinateur et peintre écossais de l'ère victorienne David Roberts, de qui je venais d'acheter un recueil de gravures dans le souk à l'entrée. 
Une illusion qui m'a tout à coup rendu la visite non plus pénible, mais enchantée, entièrement différente de notre première expérience il y a bientôt dix ans. Même d'occasionnelles rencontres avec d'autres passagers ou membres d'équipage du Sojourn n'ont pas vraiment troublé ce surprenant rêve éveillé, qui s'est poursuivi pendant une bonne heure, notamment tout au long du marchandage d'un poignard damascène au manche incrusté d'os de chameau, jusqu'à ma remontée vers la place du Khasnah (le merveilleux Trésor aux élégantes colonnes et frontispices rose orangé), oú m'attendait patiemment Azur.
En revenant sur Aqaba en autocar après un lunch banal au chic Mövenpick Hotel du village, nous nous sommes arrêtés à un belvédère-cum-boutique de souvenirs où l'on nous a servi champagne et caviar; heureusement, il suffisait de tourner le dos aux étalages pour contempler la stupéfiante plongée dans une vaste vallée désertique et ombreuse qui s'étendait jusqu'à un cirque de montagnes à l'horizon.
Le lendemain, nous avons repris la navigation sur la Mer rouge pour pénétrer enfin dans le Canal de Suez, en route vers la Méditerranée et la dernière étape majeure de notre périple. À notre grand étonnement, nous nous sommes retrouvés charmés, comme si c'était la première fois, par le décor d'interminables dunes scintillantes de soleil, parsemées de petits ports animés, dont nous n'avions pas gardé le souvenir. Ici et là des postes de garde aux sentinelles armées et des amas de ferraille noircie tordue en des formes fantastiques rappelaient que ce Désert du Sinaï avait été, il n'y a pas si longtemps, un immense et sanglant champ de bataille entre Israéliens et Égyptiens. Derrière nous, de minuscules barques de pêche aux flancs criards semblaient s'amuser à danser sur les vagues produites par les sillages entrecroisés des nombreux navires qui montaient et descendaient le canal à la queue leu-leu.
Petite déception... et consolation certaine: contrairement à ce qui était prévu au départ, nous ne ferons pas escale en Égypte, où la situation politique est jugée trop explosive pour notre sécurité, mais effectuerons plutôt un détour vers Israël. Ce qui veut dire des escales à Ashdod (le port de Jérusalem) et Haïfa, que nous ne connaissions pas.

23 avril 2014

Souvenirs quasi somaliens

Les cinq jours en mer se sont déroulés sans incidents, en bonne partie par calme plat. Nous avons longé le sud de la Péninsule arabique, contourné la pointe d'Aden puis remonté la Mer rouge le long de l'Égypte puis de la Jordanie. Nous étions accompagnés par quatre gardes armés à bord, convoyés une partie de la route par des vaisseaux de guerre et surveillés du haut du ciel par un ou deux hélicoptères de combat. Nous ne souhaitions certainement pas de mauvaises rencontres, mais après ce qui nous était arrivé la dernière fois que nous étions passés dans les parages, la question devait se poser.
Pour ceux qui ne nous suivaient pas à l'époque, j'entr'ouvre la page des souvenirs. C'était à l'aube du 5 novembre 2005. Nous dormions encore sur le Seabourn Spirit, qui naviguait au large du Yémen, en route vers Mombasa, Kenya. Soudain, à 5h45, le système de PA du bateau claironne un message en anglais qu'Azur, première éveillée, ne comprend évidemment pas. Elle me pousse du coude, se lève et tire les rideaux de notre hublot panoramique: «Leclerc, viens voir, il y a un drôle de petit bateau qui nous suit de près!»
Drôle, en effet. À pas plus de 200 mètres de notre flanc, c'est un canot de 7-8 mètres poussé par un puissant hors-bord et transportant cinq hommes en jeans, plusieurs le torse nu, le visage à découvert. Un qui pilote, un qui communique avec un talkie-walkie, un qui tient une kalashnikov sur sa hanche, un qui dresse une perche au bout de laquelle est attaché un grappin, et un dernier qui pointe sur nous ce qui ressemble fort à un lance-grenade chargé.
Je me dépêche de prendre une photo (ratée!) puis suggère: «Je pense qu'on ferait mieux de fermer les rideaux...», quelques secondes avant que nous entendions un «boom!» puissant et sentions la coque du navire vibrer juste au-dessus de nous. Une grenade, sans doute.
Le haut-parleur de bord s'active de nouveau: «Ici votre capitaine, nous sommes serrés de près par trois embarcations inconnues qui semblent avoir des intentions hostiles. Tous les passagers doivent se préparer à quitter leurs cabines, les membres d'équipage doivent suivre les consignes de sécurité d'urgence.»
En moins d'une dizaine de minutes, les quelque 180 passagers à moitié endormis sont convoyés vers la grande salle à dîner du 3e et invités à s'asseoir sur le sol, loin des fenêtres, tandis qu'à l'extérieur on entend des crépitements intermittents de mitraille. Des membres d'équipage, courbés en deux, distribuent du thé et du café et s'efforcent de calmer les rares crises de panique qui se manifestent.
Toutes les dix minutes environ, le capitaine Sven Erik Pedersen, un quinquagénaire norvégien barbu et flegmatique) reprend le micro pour nous informer calmement et précisément du déroulement des événements, contribuant fortement à réduire la tension et à prévenir toute hystérie. Nous apprendrons plus tard qu'il a vécu tout l'épisode nu-pieds, en pyjamas, et que pendant qu'il parlait, la passerelle où il se trouvait était la cible de tirs nourris — heureusement mal ajustés — de fusils-mitrailleurs.
Comme il n'y a aucune arme à bord, les officiers se servent des lances d'incendie et de l'assourdissante corne de brume pour décourager les pirates de nous aborder, tandis que le capitaine fait zigzaguer le paquebot en piquant droit au large, créant une forte houle qui déstabilise les petites embarcations. Son calcul, astucieux, est que les hors-bord sont plus rapides que nous, mais n'ont qu'une réserve limitée de carburant. Quant à leur base d'opérations, un vieux cargo, il est nettement plus lent. Donc, s'il peut les tenir à l'écart tout en s'éloignant de la côte, ils devront bien finir par lâcher prise sous peine de tomber en panne sèche.
C'est ce qui se produit après un peu plus d'une heure, les assaillants rebroussent chemin et nous pouvons remonter à nos cabines tandis que le Spirit poursuit sa route non plus vers Mombasa (où nous n'irons jamais), mais vers les Seychelles où nous passerons une semaine de farniente éhonté à attendre que le navire soit réparé.
Il y avait dans la coque trois ou quatre trous de la grosseur d'un poing, dont un dans le mur d'une cabine (heureusement inoccupée) au-dessus de la nôtre, et l'Observation Bar vitré du dernier étage était totalement saccagé par des salves de mitraillette — les tireurs l'avaient sans doute pris pour le poste de pilotage, situé juste au-dessous...
La nouvelle a fait la «une» de tous les journaux et télévisions du monde: c'était la première fois dans l'ère moderne que des pirates tentaient de prendre à l'abordage un navire de passagers. Dès le lendemain, nous étions inondés d'appels et de courriels de parents et de copains, tous voulant savoir comment nous étions, et bon nombre nous suppliant de rentrer illico au bercail. Mais il n'en était pas question, les fatalistes que nous sommes n'ayant pas été plus affectés que ça par l'aventure — et la suite voisine de celle jadis occupée par son idole Ava Gardner attendait Azur pour une semaine de luxe et volupté au justement célèbre Raffles Hotel de Singapour à la fin de la croisière. Y'a pas un pirate, somalien ou autre, qui allait l'empêcher de vivre ça!

14 avril 2014

Aux confins de l'Arabie

Faire escale à Oman, c'est effleurer un monde particulier, quasi lunaire, où les réalités quotidiennes n'ont que bien peu en commun avec les nôtres. Celui de la Péninsule arabique dont il constitue la rive méridionale, au-delà de l'immense et quasi infranchissable «Quartier vide» désertique qu'il partage avec ses voisins saoudiens et yéménites.
Le quai de béton sans trace de vie où nous accostons à Salalah, deuxième ville et premier port du pays, est d'une blancheur aveuglante sous un soleil matinal déjà brûlant et éclatant, et parcouru de tourbillons de poussière à mi-chemin entre tornade saharienne et poudrerie hivernale québécoise. Arrivent peu à peu, pour saisir et fixer nos amarres, des ouvriers en combinaisons orange d'une seule pièce qui ont des airs de scaphandres spatiaux, d'autant que plusieurs d'entre eux ont le visage voilé d'un foulard sombre et les yeux couverts de lunettes noires.
Une caravane bigarrée d'autocars hauts sur pattes surgit pour nous attendre à quelques pas de l'échelle de coupée, avec un guide en burnous clair et bonnet cylindrique plat à l'attention devant chaque véhicule. Le nôtre, qui doit avoir la cinquantaine, se présente: Rachid, ancien travailleur du désert recyclé dans le tourisme, heureux époux en secondes noces d'une quadragénaire Russe convertie à l'Islam... et rencontrée sur l'Internet!
Nous traversons rapidement la périphérie de la ville portuaire plate et blanche pour suivre une autoroute peu fréquentée qui serpente entre des collines brûlées en route vers, apparemment, nulle part. Ici et là quelques bâtiments isolés puis, immanquablement, l'exclamation jaillit un peu partout dans le car: «Regardez! Des chameaux!» tandis que s'arment les appareils-photo. Rachid se met à rire: «Ne vous en faites pas, si vous ratez ceux-là, vous en verrez bien d'autres.»
La route se termine effectivement nulle part: sur un rond-point devant le promontoire ocre qui barre le bout d'une interminable et large plage de sable doré où viennent mourir de longues vagues d'un bleu-vert photogénique aux crêtes immaculées. À notre droite, des dizaines de petits pavillons de tissu plastique luisant, visiblement inoccupés. À gauche, sur la rive même, un café aux airs de blockhaus dont la vaste terrasse n'abrite que quatre ou cinq clients. Sur semaine, explique le guide, il n'y a généralement personne ici, sauf en juillet et août, quand les Arabes des pays voisins viennent y chercher un relatif refuge contre les chaleurs infernales (50 degrés, parfois plus) de l'intérieur.
La plupart de nos compagnons de voyage grimpent la rampe qui ceinture la falaise jusqu'à des «trous de souffleur» dont la marée montante fait jaillir des panaches d'écume. Quelques-uns d'entre nous, qui avons vu ce spectacle ailleurs (aux Antilles, à Hawaii, en Australie...), nous contentons d'un thé à la menthe à la terrasse.
Après l'inévitable pause-photo, nous repartons en serpentant dans les creux des collines, qui deviennent bientôt des monts escarpés et dénudés, entre lesquels s'enfoncent des ravins souvent désertiques sous un ciel d'un bleu implacable. Pour plusieurs, c'est le premier contact avec la dure et prenante majesté du désert. Pour moi, c'est une heureuse replongée dans les souvenirs de la route des oasis marocaines et du Grand Sud algérien de Tamanrasset.
Au bout de trois-quarts d'heure de montée, nous arrivons à notre seconde étape: la montagne de plus de 800 mètres que couronne le Tombeau de Job, millénaire pélerinage fréquenté aussi bien par les Juifs (sauf les Israéliens, interdits d'entrée en Oman) et les Chrétiens que par les Musulmans. Derrière une sobre petite mosquée, le site est d'une belle simplicité. Un édicule cubique couvert de tuiles bleutées mais sans ornements, flanqué d'une petite cour, protège une dalle enfoncée dans le sol et recouverte d'un tapis vert brodé d'or. À l'entrée s'alignent les douzaines de paires de chaussures des visiteurs.
Dans le jardin de la mosquée et le stationnement attenant, flânent une demi-douzaine de chameaux minces et élégants, qui viennent curieusement mais amicalement renifler les touristes en train de rembarquer.
Tandis que nous redescendons vers Salalah, Rachid nous instruit sur l'étrange sort des chameaux omanis — qui sont en fait des dromadaires. Il en existe trois espèces, les roux les plus communs que nous croisons partout, les «chameaux de course» d'un prix stratosphérique qui sont élevés spécialement à grands frais pour leur vitesse, et les noirs, plus grands et plus endurants mais en voie de disparition, qui étaient les montures traditionnelles des guerriers des tribus du désert.
«Les chameaux, poursuit-il, ne sont pas des animaux sauvages mais appartiennent tous à un propriétaire spécifique, comme les chevaux. Chaque famille en a au moins un, souvent plusieurs. Ce sont des bêtes extraordinaires, d'une résistance et d'une frugalité légendaires, qui ont été pendant des siècles et des siècles un élément essentiel de la vie des Arabes surtout nomades. Ils étaient montures, bêtes de trait, bêtes de charge, guides dans le désert. Leur chair nous nourrit, leur lait nous abreuve et nous réconforte. Même leurs excréments peuvent servir de combustible.
«Le drame, c'est qu'ils ont de moins en moins place dans nos existences modernes, sédentaires, équipées de résidences urbaines, d'automobiles et de camions, alimentées de supermarchés et d'importations. Nous n'avons plus d'espace où les garder... et les jeunes générations ne veulent rien savoir de les élever, de les nourrir, de les brosser et de les entretenir. Si bien que nous sommes obligés de les abattre par milliers...»
Entre-temps, le car est arrivé à notre prochaine destination, le souk à l'encens. Celui-ci, secrété par des arbustes poussant à l'état sauvage dans les collines du voisinage, a longtemps été à l'origine de la légendaire prospérité d'Oman. Il était vendu littéralement à prix d'or pendant des millénaires à des acheteurs d'Égypte, de Mésopotamie, d'Israël (la Reine de Saba chérie par Salomon était prétendûment de la région), puis d'Inde, de Chine, de Grèce, de Rome et de Byzance. À la fois parfum, cosmétique et médicament, il jouait un rôle important dans les cérémonies de maintes religions — dont l'Église catholique de notre enfance.
Maintenant produit dans plusieurs régions du monde et supplanté ici par d'autres industries (gaz naturel, pétrole...), il continue de faire vivre quelques centaines de commerçants installés entre le centre-ville et le port dans un souk modernisé, mais dont la tradition veut qu'il soit toujours à l'endroit même où se déroulait le même négoce il y a trois mille ans!
Pendant que nous revenons à travers la circulation beaucoup plus dense vers notre navire, Rachid complète son topo sur l'Oman d'hier et d'aujourd'hui. C'est un royaume héréditaire relativement paternaliste et prospère, où la présence d'un Parlement élu et d'un système de sécurité assez généreux semble assurer une paix sociale plutôt stable: éducation gratuite jusqu'à l'université, régime de santé universel, retraite à 60 ans pour tous ceux qui ont travaillé au moins quinze ans... mais pas d'assurance-chômage et une justice sévère et expéditive.
Les femmes ont plus de droits que dans la plupart des pays voisins (notamment ceux de conduire une voiture et de sortir seules), mais les traditions et les règles religieuses maintiennent dans les structures familiales et sociales un tribalisme anachronique et patriarcal. Les familles étendues partagent un même toit (ce dont témoigne la taille considérable des habitations, même chez les gens modestes), les fils adultes étant pratiquement forcés de demeurer chez leurs parents même une fois mariés et pères à leur tour, tandis que les filles, à leur mariage, échangent leur famille pour celle de leur mari.
C'est presque avec soulagement que nous quittons cet univers particulier et assez rigide pour le confort et le laisser-aller américains du Seabourn Sojourn. Nous y passerons les cinq prochains jours en haute mer jusqu'au fond de la Mer Rouge et du Golfe d'Aqaba, où nous comptons bien revoir les antiques merveilles de Petra.