26 août 2008

14 aout 2008

Mardi matin, les incontournables tractations avec les boat-boys qui assiégeaient les rares bateaux au mouillage n'ont rien donné: nous avions ce qu'il nous fallait comme provisions, et eux n'avaient rien des deux choses qui seules nous intéressaient: langouste (pas la saison) ou poisson et fruits de mer (trop tôt dans la journée).
Il était quand même pas loin de dix heures quand nous avons levé l'ancre pour longer la falaise de Bequia, où s'incrustent une des curiosités antillaises les plus déjantées, les maisons troglodytes construites par un excentrique amériain il y a une cinquantaine d'années. A suivi une vigoureuse discussion sur les mérites comparés d'un arrêt à Mustique (question de prendre un pot au célèbre Basil's -- un must pour un amateur de bars comme moi) et d'une descente directe soit sur Mayreau, soit sur les Tobago Cays.
C'est cette dernière option qui l'a emporté, grâce à une puissante alliance entre Gérard (pour raisons de facilité de navigation et d'horaire) et Azur (sobriété oblige). Nous avons donc mis le cap sur la pointe ouest de Canouan, derrière laquelle se nichent les archi-populaires mais toujours fabuleuses Cays.
Nous y sommes arrivés peu avant quinze heures. Une douzaine de voiliers, dont une bonne moitié de catas, y mouillaient, nombre très modeste pour l'endroit. Immédiatement, nous avons sorti masques, tubes et palmes et abaissé l'échelle de plongée.
 Il n'y avait personne d'autre dans la zone délimitée par des bouées et réservée aux baigneurs, si bien que les tortues de mer, parfois sauvages, y folâtraient librement. Nous en avons vu une bonne douzaine de toutes les tailles, dont quatre à la fois rencontrées par Yves et Geneviève à mi-chemin du récif coralien en forme de fer-à-cheval qui ceinture et protège les quatre îlets qui constituent les Cays. Ceci, sans compter une foule d'étoiles de mer, plusieurs bancs de petits poissons brillants et de majestueuses carangues argentées aux extrémités noires qui, sans vergogne, venaient nous frôler les mollets.
Pendant ce temps, Gérard mettait à l'eau l'annexe, dans laquelle il amenait Azur et Pauline à la superbe plage de sable blanc qui prolonge une des îles. Pas d'iguanes cette fois, mais nous avons constaté un curieux phénomène: du côté atlantique, l'eau était nettement plus chaude (au moins quatre ou cinq degrés) que du côté caraïbe, pourtant distant d'à peine une dizaine de mètres.
De retour à bord, Gérard a allumé son barbecue (un vrai! pas question pour le Bum de ces simili au gaz propane) pour y griller une gargantuesque pièce de boeuf: au moins trois kilos, que nous regardions en nous disant qu'on n'en viendrait jamais à bout. Hé bé, la voile et la plongée doivent sérieusement aiguiser l'appétit, puisque une heure plus tard, il n'en restait que deux bouts d'os et quelques lisières de gras. Pommes de terre vapeur et joli bordeaux fourni par nos invités avaient aussi disparu dans la foulée. Lorsque nous avons jeté les restes comestibles par-dessus bord, c'était rigolo et fascinant à la fois de voir l'espèce de ballet-bataille rangée entre mouettes au-dessus de l'eau et poissons au-dessous pour se les approprier.
Au lever de soleil, magnifique, autre coup de plongée dans une eau un peu fraîche mais d'une transparence incroyable. Sitôt après le café (Yves Number Two -- même Pauline l'appelle maintenant comme ça -- a trouvé le tour de faire cracher un excellent cappucino à notre mini-espresso), vingt minutes de navigation nous amènent à Mayreau, un de nos lieux favoris de tout l'archipel. 
Comme dit Azur, s'il y avait un paradis terrestre, il serait probablement ici. Un super bar-restaurant de pierre et de paillottes niché sous des bouquets de cocotiers, du sable blanc et fin comme une belle farine qui se prolonge sous la quille en étendues d'un vert turquoise inimitable, le tout serti entre deux récifs coralliens où vagabondent des poissons et molluques de toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Quelques pélicans qui planent et plongent et remontent avec un éclat palpitant en-travers de leur énorme bec.
Et à peine une demi-douzaine d'autres voiliers, dont un cousin germain: un cata Leopard 46 battant pavillon canadien, mais portant sur le hauban la même combinaison que nous: fleurdelisé québécois et tête-de-mort et tibias croisés sur fond noir. C'est un couple d'ex-québécois qui font du charter à partir de Sainte-Lucie; ils ont actuellemment à bord une jeune famille de Terrebonne qui en est à ses premières vacances antillaises et qui n'en croit pas ses yeux, sa bouche et ses oreilles. Je passe un bon vingt minutes à causer avec eux en flottant comme un bouchon devant leur jupe tribord.
Parallèlement, Gérard est parti avec Pauline à bord du canot d'un rasta barbu à grande tuque multicolore avec qui il est à tu et à toi. Paraît que c'est le prince du lambi; ça se vérifie une heure plus tard quand il les redépose avec un gros sac contenant une charge de kilos de ce savoureux coquillage. Ne reste qu'à déménager le tout dans une glacière ad hoc, qu'un autre canot-rasta viendra bientôt remplir de glaçons.
Mais ce midi, le menu est plutôt genre barracuda-lentilles brunes, élaboré autour du poisson que "nous" (enfin, on se comprend) avions pêché avant-hier en descendant de Sainte-Lucie.
Un dernier plongeon, dont nous émergeons à grand regret pour entreprendre le voyage de retour vers la Martinique. En effet, plutôt que de partir tôt ce matin pour remonter en deux journées coupées par une nuit au mouillage, nous avons décidé de prolonger le plus possible le séjour aux Grenadines, puis d'effectuer tout le trajet d'un seul coup, en naviguant de nuit une bonne partie du chemin.
Mais lorsque nous sortons de la petite baie de Mayreau pour nous diriger vers le nord, surprise: la mer est calme comme un lac, sans un souffle de vent. De fait, nous ferons tout le voyage, près de 18 heures, à moteur, sans même un frémissement véritable dans les voiles. "Jamais vu ça", avoue Gérard qui a pourtant suivi cette route des dizaines de fois depuis plus de vingt ans.
Voyons le bon côté de la chose: les inévitables veilles de nuit, qui nous inquiétaient un peu (Geneviève et Yves, quoique habitués au bateau, n'ont jamais navigué dans cette région et moi seulement une fois ou deux), deviennent alors une sinécure. Pour sustenter les veilleurs, Gérard nous a préparé sa fameuse quiche aux lardons, ainsi que deux ou trois grosses bouteilles de thé froid.
Pour éviter que le trajet soit trop ennuyeux, le dieu Neptune nous envoie quelques visiteurs: une grande tortue de mer qui vient nous fixer de son oeil curieux à quelques mètres à peine, puis un ballet de dauphins bruns qui nous accompagnent en présentant leur habituel spectacle de sauts groupés et synchronisés, enfin, plus rare, un petit troupeau de grands dolichocéphales gris sombre qui, contrairement à leur habitude, viennent s'ébattre tout près de notre étrave tribord pendant plusieurs minutes avant de s'éloigner à la nuit tombante.
Azur et moi nous couchons tôt, car je dois prendre le quart vers une heure du matin, après Yves et Geneviève. Lorsque je les relève peu avant Soufrière, Gérard, qui somnolait avec Pauline dans le cockpit, vient me tenir compagnie un bout, rejoint vers les trois heures par Azur qui s'est aussi réveillée. C'est au lever du jour que je retourne dormir, au moment où nous abordons le passage entre Sainte-Lucie et Martinique.
Lorsque je remonte sur le pont, vers les huit heures, nous venons de doubler la Pointe Dunkerque et pénétrons dans le cul-de-sac du Marin, où la Marina nous attend.

12 aout 2008

Il était 9h30 dimanche matin quand nous avons finalement décollé du ponton pour pointer vers le sud et Sainte-Lucie. Tel que prévu, Gérard emmenait avec lui sa fille Pauline, qui en est à ses derniers jours de vacances en Martinique avant de rentrer chez sa mère en France.
Contrairement aux prévisions pusillanimes de la météo, nous avons senti en doublant la Pointe des Salines que nous allions avoir du vent. Effectivement, toute la descente sur Sainte-Lucie s'est faite sous grand-voile et génois à 8 noeuds ou presque, avec une brise de nord-est qui descendait rarement sous les 18 noeuds. 
Tout le monde était juché sur le skybridge, Geneviève bombardait de questions Gérard qui répondait toujours avec patience, souvent avec plaisir: il adore qu'on s'intéresse à la mer, à la voile et à son métier.
Yves (qui a rapidement acquis le sobriquet de "Yves Number Two" pour nous distinguer) était plutôt fasciné par l'électronique de bord, et c'est donc surtout moi qui étais la cible de ses interrogations: lecteur de cartes numériques, radar, radios VHF et ondes courtes, téléphone Iridium, accès Internet par radio et par satellite, ordinateur de bord, sondeur, anémomètre, etc. tout y a passé.
 Étant donné le bon air qui soufflait même rendus sous le vent de la côte sainte-lucienne, nous avons décidé de descendre le plus loin possible et de mouiller à l'extrême-sud de l'île, afin d'atteindre les Grenadines dès lundi. Mais en arrivant en vue des Deux Pitons, nous n'avons pu résister à la tentation d'un des sites les plus spectaculaires des Petites Antilles.
Gérard s'est donc activé sur la VHF et le cellulaire jusqu'à réveiller son copain Johnson, "boat-boy" émérite, qui faisait la sieste. Il nous a donné rendez-vous au petit mais délicieux mouillage entre les Pitons, où il nous a attachés à une bouée avant de nous prendre à son bord en route vers la petite ville voisine de Soufrière.
Je ne reviendrai pas sur les charmes somnolents de celle-ci, ni sur la spectaculaire excursion à l'intérieur du volcan qui la domine, puisque nous avons déjà vécu ça l'an dernier.
Mais Geneviève, Yves et Pauline, qui en étaient à leur première expérience, ont été bluffés par le bain de soufre où s'ébattaient une bande de gamins locaux (pas de touristes à cette saison) et la promenade le long des fumerolles et des flaques de lave. Pauline a même rempli une bouteille d'eau grise de soufre pour épater ses copines et son institutrice de retour à Frontignan.
Johnson nous avait déniché un gigantesque taxi capable d'accueillir une quinzaine de personnes, dont le chauffeur James nous a ensuite déposés à l'entrée de Dasheen's, le remarquable restaurant de l'auberge de luxe Ladera, située exactement à mi-chemin entre les deux Pitons. Ceux dont c'était le premier passage ici ont goûté avec délices au "Ladera Punch", une concoction originale à base de thé de citronelle, rhum et jus tropicaux, encore meilleure quand on la boit face au splendide coucher de soleil qui s'étale juste derrière les vertigineux sommets dont les bases plongent directement dans la mer à nos pieds.
James et son super-taxi sont venus nous récupérer après un très bon souper pour redescendre, par une cahoteuse route à flanc de montagne, jusqu'à la plage privée sur laquelle nous attendait Johnson. Entre-temps, le vent de terre habituel à cet endroit s'était entièrement calmé, et nous avons eu calme plat pour la première nuit au mouillage.
Heureusement, dès que nous sommes sortis de la zone des Pitons tôt lundi matin, le vent a repris, d'abord modeste plus de plus en plus ferme, pour nous accorder une seconde excellente journée de voile à travers le Canal de Saint-Vincent puis le long de cette île.
En cours de route, nous avons bien sûr pointé à nos passagers le site du tournage de "Pirates des Caraïbes", puis la forteresse Saint George qui domine la capitale Kingstown (et qui ressemble comme une soeur à la Citadelle de Québec). Nous avons amplement eu le temps de nous rendre dans la rade de Bequia avant la tombée du jour, pour une rapide mais rafraîchissante baignade avant un bon repas.
Comme la douane était fermée depuis longtemps, ce n'est qu'au matin que Gérard, accompagné de Geneviève et d'Yves, s'est rendu à terre accomplir les formalités et faire un petit marché de pain, fruits et légumes frais.

10 aout 2008

Raymond Marie est passé nous voir jeudi en fin d'après-midi, prendre un punch à bord. Pour nous remercier d'avoir embarqué une partie de sa famille pendant le Tour des Yoles, il nous a apporté de beaux gros avocats verts de son jardin. 
Les avocats antillais n'ont rien à voir avec les petites boules noires fripées et rabougries qu'on vend sous ce nom en Europe et en Amérique du Nord. Ce sont de belles grosses poires dodues à la peau luisante d'un vert intense, parfois tavelé d'un peu de jaune. Losqu'ils sont bien mûrs, la chair a la couleur et la texture du beurre frais, et un parfum bien plus suave et plus marqué que ceux que nous connaissons. 
Le début de la semaine avait été consacré à récupérer un peu d'énergie du mouvement perpétuel du Tour des Yoles. Henrietta la Sainte-Lucienne est venue deux fois compléter un grand ménage du bateau en compagnie de Gérard, qui lavait tout l'extérieur à la grande eau. Il fallait aussi réparer le frigo dont la porte fermait mal, revisser quelques vis et boulons, remplacer une valve de la pompe à eau, etc.
Une autre onde tropicale a apporté sa charge d'averses courtes mais violentes; on annonce une tempête en début de formation au large du Cap-Vert, mais il y a peu de risque qu'elle touche la Martinique si jamais elle se transforme en cyclone en traversant l'Atlantique.
La nièce Geneviève et son copain Yves ont débarqué samedi après-midi de l'avion de Guadeloupe, en provenance de Montréal.
Nous sommes allés avec Gérard les prendre à l'aéroport, ils ont été frappés de plein fouet par la chaleur (autour de 35° ces jours-ci), d'autant plus que, nous ont-ils dit, le Québec connaît un été affreux, frais et pluvieux. Ils sont donc blancs comme des yogourts, faudra leur donner un peu de couleurs! 
Yves, que nous n'avions rencontré qu'une fois brièvement pendant la Nuit blanche de Montréal, est un prof de l'UQAM dans la quarantaine, barbu et légèrement grisonnant. Sympathique mais pas très loquace.
Geneviève, une rouquine dans la petite trentaine dont le soleil fait fleurir les taches de rousseur sur une peau de lait, s'occupe d'organisation de congrès; mais surtout elle a un voilier sur le Lac des Deux-Montagnes au Québec; elle avait fait se premières armes nautiques comme hôtesse et équipière sur un charter en Australie il y a une quinzaine d'années. On voit qu'ils ont l'expérience du bateau, leurs bagages se composent de sacs à dos et sacs de sport pliants qui ne prendront pas de place à bord.
En les ramenant sur le Bum chromé, nous nous sommes arrêtés Chez Annette compléter les provisions: comme ils n'ont qu'une semaine de vacances et que leur objectif est de faire le plus de voile possible, nous avons décidé de lever l'ancre dès le matin dimanche vers Sainte-Lucie et les Grenadines. Gérard a donc pris avec lui tous les passeports et les papiers du bateau, pour pouvoir passer à la douane officialiser notre départ dimanche dès l'ouverture du bureau situé dans la galerie de boutiques de la Marina.

07 août 2008

4 aout 2008

Charles et son neveu, le fils du sénateur de la Martinique Serge Larcher, devaient se joindre à nous pour l'étape Sainte-Anne-Le François, mais la circulation entre le Diamant et le Marin vendredi matin était si difficile qu'ils y ont renoncé.
Nous partons tôt du ponton afin d'aller rejoindre la flotte au large de Sainte-Anne... pour découvrir que le départ a été retardé d'une heure. Tant pis, on en profitera pour prolonger un petit-déjeuner expédié en vitesse, et pour plonger dans l'eau déjà chaude de l'Anse Caritan. 
Cette avant-dernière étape du Tour des yoles contourne l'extrémité sud-est de l'île par la Pointe des Salines, l'Îlet Cabrit et la spectaculaire et redoutable Table du Diable (photo) aux récifs en dents de scie, pour remonter ensuite la Côte atlantique très venteuse jusqu'aux îlets et à la plage du François. C'est une des plus longues, des plus variées et des plus difficiles journées de toute la course, d'autant plus que la fatigue commence à gagner les équipages et rend les manoeuvres moins précises.

Notre favorite Brasserie Lorraine, gagnante de la veille, commence très bien la journée mais rate un bord après l'Îlet Cabrit et se retrouve reléguée à plusieurs minutes des meneurs. UFR-Siapoc, la seule yole qui a encore une chance sérieuse de rattraper la meneuse Mirsa, tente de pousser celle-ci à l'erreur, en vain. Elle ne lui reprendra guère qu'une minute ou deux à l'arrivée, laissant Joseph Cottrell, désormais peu menaçant, l'emporter par une marge assez étroite.
Outre sa difficulté, l'étape du François est caractérisée par un des plus beaux et des plus populaires mouillages de toute la Martinique, les Fonds-blancs (dont j'ai déjà parlé) également surnommés "la Baignoire de Joséphine". 
Ce samedi après-midi, ceux-ci sont rapidement transformés en une gigantesque disco flottante, entre les plates-formes mouvantes de laquelle circulent sans arrêt les scooters de mer et les annexes remplies de candidats zoukeurs, au grand dam des pauvres baigneurs qui se tiennent vaille que vaille à l'abri de leurs propres bateaux pour éviter de se faire assommer. La fête se prolongeant tard dans la soirée, nous sommes même forcés d'aller jeter l'ancre un peu plus loin pour pouvoir dormir.
Au lever du jour, après un rapide petit-déj de zakaris et marmelade de citron-vert, nous partons nous ancrer dans le fond de la Baie du François pour y récupérer nos passagers du jour. Comme il s'agit de l'étape finale du Tour -- et que c'est dimanche --, tout le monde veut en être. Gérard doit donc faire plusieurs fois la navette entre le Bum et un embarcadère surchargé, d'où il extrait tour-à-tour le cousin Daniel avec sa fille Armelle et son petit-fils Johann, sa propre famille (son frère Jean-Philippe, Mathilde et Pauline), Miguel avec sa copine Marion et sa fille, enfin Chantal et Virginie qui fournissent le repas, un savoureux couscous précédé d'accras, de boudin et de féroce.
Nathalie nous sert de figure de proue!
C'est la première fois depuis que nous en avons pris possession que le Bum chromé transporte une quinzaine de personnes, dont deux gamins remuants. Nous nous sentons un peu envahis et désorientés au départ, mais il s'avère bientôt que les dimensions spacieuses du cata et la division des espaces extérieurs en trois zones bien distinctes: cockpit, skybridge et banquette avant, rendent cela tout-à-fait vivable (pour une journée, s'entend; je ne nous vois pas traverser de nouveau l'océan avec un tel équipage!).
Cette manche "atlantique" ultime a un aspect curieux et plutôt frustrant: pendant presque la moitié de la journée, nous allons perdre les yoles de vue tandis qu'elles font la course au fond de la Baie du Robert, dont l'embouchure est bloquée par plusieurs petites îles et dans laquelle il nous est impossible de pénétrer.
Il faut donc nous fier à la radio pour suivre le déroulement des événements, en particulier l'extraordinaire numéro réussi par la malchanceuse Rosette, qui par la faute de ses deux chavirements précédents est écartée du podium final, mais qui se venge et fait la preuve de ses hautes qualités en emportant brillamment la dernière étape. Pendant ce temps, les quatre meneurs se marquent deux par deux: Mirsa et UFR pour la première place, Joseph Cottrell et Brasserie Lorraine pour la troisième. Dans les deux cas, l'écart entre les deux yoles est d'une dizaine de minutes. 
C'est UFR qui vient le plus près de réussir l'exploit, reprenant environ sept minutes de son retard... mais ce n'est pas suffisant. Mirsa 
est proclamée grand vainqueur du Tour des yoles 2008, suivie d'UFR, de Cottrell et de Lorraine. 
Pour Mirsa, dont l'équipage est jeune, c'est un exploit inespéré et imprévu: bien peu d'experts lui accordaient des chances de victoire cette année. Pour Brasserie Lorraine, qui devait courir avec une "vieille" yole (la nouvelle n'étant pas prête à temps) et qui n'était que 9e l'an dernier, c'est aussi une grande réussite.
Par contre, pour UFR, vainqueur des deux précédentes éditions et grand favori au départ, la deuxième place est une déception. Mais les plus déçus sont certainement les équipiers de Joseph Cottrell, deux fois deuxièmes précédemment... et qui ont été clairement les meilleurs sur la plupart des étapes, une seule erreur leur ayant coûté une victoire finale qu'ils auraient bien méritée.
Pendant que la fête ultime du Tour 2008 se met en branle dans la Baie de Trinité, nous débarquons la plupart de nos passagers, qui regagneront leur domicile en voiture à travers un embouteillage monstre. Hélas, Gérard apprend par la même occasion que des voyous ont défoncé sa précieuse 4X4 que son frère avait garée derrière le bourg. Ont disparu un téléphone mobile, la radio de bord, des cartes bancaires et divers documents, sans compter des vitres cassées et une carrosserie abîmée.
Après un rapide passage au poste de police (qui le renvoie chez les gendarmes du Marin), il revient à bord en masquant tant bien que mal une humeur massacrante, et nous décidons de rentrer "à la maison" immédiatement, malgré l'heure tardive.
Le plus gros de la navigation vers le Marin se déroule donc à la belle étoile, avec un bon vent de nord-est et un ciel dégagé qui en font un enchantement. Tandis que les autres passagers font la causette en bas dans le cockpit, Azur, Pauline et moi tenons compagnie au skipper juchés sur le skybridge, bercés par la houle plus longue de l'Atlantique et par une brise encore très douce, au son du concerto de guitare de Rodrigo. Quelle plus belle façon pourrions-nous trouver de couronner une semaine extraordinaire?

2 aout 2008

Comme la distance entre Fort-de-France et Anses-d'Arlet est trop faible pour former une étape complète, les organisateurs lui ont ajouté un détour vers le Lamentin, au fond de la Baie de Fort-de-France, et une boucle autour du Rocher du Diamant, quelques milles plus bas.
Pour la première fois, nous sommes ancrés assez près de la ligne de départ pour assister aux derniers préparatifs. Pendant que Gérard part avec l'annexe récupérer Miguel, le fils de Raymond Marie qui nous accompagne aujourd'hui avec sa fille, nous regardons les équipiers et les suiveurs s'activer autour des yoles, en vérifier l'état, déplier les voiles, pousser les barques à l'eau, y planter les mats, etc. 
Il faut dire que chaque yole est accompagnée pendant la course d'un "canot suiveur" motorisé qui transporte des équipements de rechange et repêche les équipiers tombés à l'eau (fréquent). Ses occupants font partie de l'équipe et prennent part aux préparatifs.
Une demi-heure avant le départ, nous partons nous placer au centre de la Baie, pour avoir une bonne vue sur la première partie de la course du jour. La première heure ressemble aux journées précédentes, quelques yoles de tête luttant de très près pour la première position. Encore une fois, des grains fréquents accompagnés de pluie compliquent la navigation.
Après la Pointe-du-Bout, deux incidents changent profondément la situation: en premier lieu, Joseph Cottrell, qui menait depuis le début de la semaine, chavire et perd un bonne demi-heure à écoper et à se remettre en route, d'autant plus qu'elle a fait l'erreur de vouloir repartir trop vite avec une trop grande voile.
Deuxièmement, Mirsa, qui jusqu'ici était troisième au classement général, parvient à échapper au peloton. Elle double en solitaire le Rocher du Diamant et remonte franchir la bouée d'arrivée des Anses-d'Arlet avec près d'un quart d'heure d'avance sur tout le reste. Une performance spectaculaire qui modifie la donne. Désormais, plutôt qu'un peloton de tête étroitement groupé dont les membres se surveillent avec une certaine prudence, il y a un favori clair après lequel tous les autres devront courir en prenant tous les risques... et en espérant qu'il fera une erreur à son tour.
Pour marquer l'événement, je déniche sur mon iPod un vieux succès de Nino Ferrer, "Satané Mirza", que nous faisons jouer à tue-tête sur la sono du Bum, au grand étonnement des voisins...
Nous allons jeter l'ancre à Grande-Anse, un mouillage plus vaste et mieux protégé que l'Anse-d'Arlet proprement dite. Là, après un bon repas à bord, Raphaëlle nous quitte malgré nos objurgations: elle doit recevoir des invités vendredi, et comme toute bonne Antillaise, tient absolument à ce que sa maison soit impeccable et tous les préparatifs réglés au petit poil avant qu'ils arrivent. Impossible de la faire changer d'idée.
Miguel et sa fille débarquent eux aussi, promettant de se joindre à nous dimanche pour l'étape finale. Avec seulement Charles à bord, nous nous sentons tout seuls!
La quatrième étape reprend une partie du parcours d'hier, des Anses-d'Arlet au Rocher du Diamant, et se termine par une régatte à trois bouées dans la Baie du Diamant. Joseph Cottrell se débat comme un beau diable pour rattraper son retard, mais c'est une autre yole, Rosette, qui anime le gros de la course... avant de chavirer misérablement (elle avait fait la même chose la veille) et de se retrouver reléguée loin derrière au classement cumulatif.
Cette fois encore, plusieurs grains menacent sans vraiment nous tremper. Une fois la passe du Rocher franchie, Gérard a rapidement positionné le Bum chromé le long de la mangrove devant la crique de la Cherry, d'où nous pouvons suivre l'ensemble des péripéties. Sitôt les premières yoles arrivées à la bouée finale sur la plage du Diamant, nous nous hâtons de trouver une bon mouillage à l'embouchure de la crique, en face du Novotel Diamond Rock. Juste à temps d'ailleurs, car nous sommes suivis de peu par les trois-quarts de la flotte des spectateurs, dont plusieurs n'arrivent pas à trouver place et doivent repartir vers des mouillages moins avantageux.
C'est au tour de Charles de nous quitter: il n'a que quelques kilomètres à faire pour rentrer chez lui, au-dessus du bourg du Diamant. Dès le matin suivant, il est remplacé par plusieurs membres de la famille de Gérard, dont sa maman Mathilde qui arrive avec un plantureux colombo de poulet pour le lunch, et par la nièce de Raymond Marie, Chantal, et sa copine Virginie. S'y ajoute une invitée surprise, Nathalie, jeune amie française de Gérard, qui devait nous accompagner pour une seule journée mais qui finira par faire le reste du Tour à bord.
L'étape d'aujourd'hui, presque en ligne droite à travers le front sud de la Martinique, prend la forme d'un long bras de régatte classique où les concurrents jouent au chat et à la souris, sans prendre d'avantage décisif. C'est finalement l'outsider marinois, Brasserie Lorraine, qui en profite pour se donner une légère avance qu'elle conserve de justesse sur Joseph Cottrell à l'arrivée sur la plage de sainte-Anne. Comme il s'agit d'un favori local (elle est basée au village voisin), cette victoire est bruyamment célébrée sur le front de mer et sur la flotte spectatrice -- le Bum chromé ne cédant pas sa place, chargé qu'il est de Marinois bon teint!
Plutôt que de mouiller au large de Sainte-Anne, nous décidons de rentrer au bercail de la Marina  du Marin toute proche, histoire de faire un tour sur le plancher des vaches, de renouveler les provisions, de remplir les réservoirs d'eau presque vide et de recharger les batteries.