01 août 2009

Petits plaisirs d'Édimbourg

(17 juillet 2009) L'Apex Hotel de Waterloo Place, une fois que nous réussissons à le trouver après plusieurs tentatives, est une très agréable surprise. Je l'avais déniché sur Internet en désespoir de cause, tous les "bons" hôtels recommandés par les guides étant complets. Et malgré sa cote "quatre étoiles", le prix plutôt "deux étoiles" me faisait craindre le pire.
Pas du tout. Derrière une façade élégante début XIXe juste à côté d'un petit pont à arches à trente pas du coeur de la ville, c'est un "boutique hotel" récemment ouvert au décor moderne mêlé d'un peu d'ancien, équipé d'un très bon bar et d'un restaurant plus qu'acceptable. Notre chambre, qui donne hélas en partie sur un immeuble en rénovation qui nous cache une bonne partie de la vieille ville, est grande, jolie et très confortable. À tel point que dès mardi matin, après avoir goûté le somptueux petit déj à l'anglaise offert avec la chambre, je fonce à la réception prolonger de trois jours notre réservation!
Pour faire connaissance avec Édimbourg, dont nous savons que c'est une ville très étendue, nous prenons le classique bus touristique à deux étages, qui a notre étonnement prend à peine deux heures pour faire le tour de ce qu'il estime valoir la peine d'être vue. Après réflexion, nous comprenons que (a) certains des sites intéressants, comme Queen's Ferry et la chapelle de Rosslyn (rendue encore plus célèbre par Da Vinci Code) sont trop excentrés pour justifier le trajet et que (b) plusieurs autres sont dans des zones piétonnes (notamment The Castle, spectaculaire) dont le bus ne peut s'approcher.
Les deux premiers jours, nous circulons surtout dans la "Nouvelle ville" qui est un peu l'équivalent du Paris haussmanien: belles grandes avenues se croisant à angles droits, places carrées dont les grilles ouvrées protègent de jolis parcs urbains, immeubles bourgeois du milieu du XIXe abritant aujourd'hui des bureaux et des commerces, dont toutes les boutiques de luxe de la ville. Aux deux extrémités, les deux grands hôtels victoriens cinq étoiles, le Caledonia de pierre rouge vif au spectaculaire pignon et à l'entrée décorée d'une colonnade,
et le gris sombre Balmoral, à la façade ultra-sculptée surmontée d'une tour d'horloge si haute qu'elle sert de point de repère presque partout en ville.
La première chose qui nous frappe en circulant dans les rues est le type physique des Écossais: au moins la moitié de ceux et celles que nous croisons ont des têtes rondes rousses ou brunes, bien enfoncées sur des épaules massives et des corps compacts. La seconde est leur informalité assez bon enfant, qui tranche nettement avec le tempérament plus sec et plus formaliste des Anglais. La troisième, que ce côté presque bonasse peut s'effacer instantanément sous des poussées de colère aussi féroces qu'imprévisibles.
Recommandation commune de Michelin et du Routard (ce n'est pas si fréquent), l'Oloroso est un resto très Philippe Starck, juché sur le toit d'une des belles maisons de Castle Street. Deux qualités lui font pardonner son aspect vraiment trop tendance pour notre goût: une cuisine de produits locaux haussée au niveau de la véritable gastronomie, et une vue imprenable, de sa terrasse, sur une bonne partie du vieux quartier et notamment sur le Castle.

Les chics canassons d'York

(13 juillet 2009) Malgré la différence de langue et de climat, nous nous sentons presque chez nous à York. Comme Montpellier, c'est une ville de taille moyenne, fortement marquée par son université et jouissant d'un centre piétonnier agréable. On peut faire facilement à pied le tour de ses principaux attraits, en particulier le Minster, sa cathédrale et ancienne abbaye aux vitraux exceptionnels.
Peu de très haute restauration, mais comme à Montpellier aussi, un bon nombre de petits restaurants de bonne qualité à prix doux, ajustés à la bourse des étudiants. Plus un musée exceptionnel, celui de l'histoire des chemins de fer, situé derrière la très belle gare victorienne et son hôtel d'époque (le Royal York, what else?).
Samedi matin, nous sommes partis explorer, et avons immédiatement débouché sur une course de bateaux-dragons (curieusement semblables à ceux de Singapour il y a quatre ans!) qui se déroulait près d'un pont enjambant l'Ouse tout près de l'hôtel. Nous avons continué la balade à travers le vieux quartier du marché, jusqu'à un sympathique restaurant de fruits de mer, le Loch Fyne (délicieux flétan et truite).
Au mur, une affiche claironne la grande semaine locale de courses de pur-sang, qui se termine justement cet après-midi. Tiens, pourquoi pas? Un taxi nous amène à l'hippodrome situé aux portes de la ville, à travers un embouteillage monstrueux: le Racing Week, c'est clairement tout un événement pour York et sa région.
À notre grande surprise, une bonne moitié des amateurs de courses ont sorti leur tenue des grands jours: les femmes en robe de couleurs vives (parfois) à crinollines et coiffées (souvent) d'invraisemblables chapeaux à fleurs grands comme des parasols, les messieurs en complet gris-cravate, incluant l'occasionnel haut-de-forme. Moi qui croyais que ce genre de déguisement était une licence poétique que s'était offerte le réalisateur de "My Fair Lady", j'ai presque l'impression d'être sur le site du tournage.
D'ailleurs, impossible de pénétrer sans une "tenue correcte" dans les zones huppées de l'hippodrome: avec nos jeans-sandales, nous n'avons droit qu'à la tribune populaire, quel que soit le prix que nous sommes prêts à y mettre. Et même là, le nombre de complets et de robes-coquetel est étonnant, autant que la foule: il doit bien y avoir 20-25 000 personnes assemblées dans les divers enclos et tribunes.
Pas besoin de dire que dans les circonstances, l'intérêt est bien plus au parterre et dans les estrades que sur la piste même. D'autant plus que la multitude de stands de bookmakers affichant qui sur une ardoise ou un carton griffonné, qui sur un tableau lumineux dernier cri les cotes les plus alléchantes, ajoute à la couleur (et au bruit) du spectacle.
Pour la course principale, un Grand Prix doté d'une bourse de 150 000£, je décide de tenter ma chance et fais du shopping pour les meilleurs "odds" sur le No 4 (pigé au hasard, je n'y connais rien ici), qui oscille entre 10 et 15 pour 1. Je me décide enfin pour SportingBet, qui offre du 14 mais semble mieux équipé et plus sérieux que la plupart de ses rivaux. Après avoir écouté la façon dont les "punters" énoncent leurs paris, je m'avance avec assurance: "Ten each way on the four." Un rouquin en costume olive me tend aussitôt un coupon de caisse qui est mon billet.
Nous dénichons une place assise dans les marches de la grande estrade, le dos à une rampe d'escalier, nous relevant seulement au départ de l'épreuve. La piste est immense, si bien que la course d'un mille et deux furlongs démarre tout à l'autre bout, les chevaux ne nous paraissant guère plus gros que des souris derrière la barrière. Heureusement, le tableau d'affichage au milieu du champ se transforme en écran géant, offrant en gros plan les premières phases de la compétition.
Dans l'intervalle, les cotes ont évolué, mon No 4 étant désormais estimé à 25/1; j'aurais dû attendre. Pour l'instant, il se comporte pas mal, se tenant parmi les cinq ou six premiers. C'est seulement après le virage final, lorsque la quinzaine de concurrents se présentent sur le dernier droit (qui doit bien faire un kilomètre), que nous pouvons regarder notre argent courir "en direct".
Un instant, je crois avoir touché le gros lot: à 2-300 mètres de l'arrivée, le 4 s'est hissé en tête et semble vouloir tenir le coup. Faux espoir, le 2, grand favori, vient le coiffer au fil d'arrivée suivi du 6. Bof, je n'ai pas tout perdu, le pari placé me rembourse ma mise, plus le prix d'entrée.
Toutes ces émotions nous ont donné soif, nous arrivons à capturer une table dans la brasserie derrière les estrades, que nous finirons par partager avec trois dames à chapeaux qui engoutissent des quantités impressionnantes de saucisses-purée et de rosbif-Yorkshire pudding, sans compter des pints de bière locale.
Après deux autres épreuves moins excitantes (pour pouliches sur courte distance et pour novices de 3-4 ans plus ou moins estropiés), nous décidons de nous défiler avant la fin pour éviter la galopade vers les stationnements et les taxis.
Dimanche, nous complétons notre tour de ville et suivons une recommandation du routard, le restaurant Melton's, champion de la cuisine locale... et des portions gargantuesques. Ma tourte au steak et à la bière est aussi énorme que savoureuse, Azur hérite d'un foie de veau-bacon de très bon niveau. Pause à la terrasse d'une taverne au bord de l'Ouse, pour contempler les ébats des cygnes, oies et canards en sirotant un digestif.
L'hôtel nous a déniché un chauffeur aussi discret que compétent pour la dernière étape de notre trajet vers le nord. Nous faisons un détour vers la superbe petite ville de Dunham, antique et coquette, à la sortie de laquelle nous nous arrêtons pour bouffer dans un resto de bord d'autoroute, une des rares vraies déceptions du voyage: décor prétentieux, barman revêche, service inexistant, nourriture standard sans saveur. Fallait bien que ça arrive au moins une fois, pour justifier tous ces préjugés contre la cuisine anglaise!
Pour entrer en Écosse, nous quittons l'autoroute et zigzaguons par monts et par vaux à travers le joli parc des Lothians. Le temps se couvre au moment où nous franchissons le Mur d'Hadrien (une ruine à peine perceptible sous un vallonnement de gazon qui se perd à l'horizon vers l'ouest) et atteignons une borne de pierre symbolique qui marque "The Border" entre l'Angleterre et sa voisine du nord.
Graduellement, le paysage devient plus sauvage et plus tumultueux, avant de s'apaiser à l'approche de la capitale. Édimbourg est sous une pluie fine quand nous y entrons en fin de journée, tout paraît gris et sévère.

Dans l'Angleterre profonde

(10 juillet 2009) Avant de quitter Londres, nous avons voulu répéter une expérience qui nous avait bien réussi à Saint-Pétersbourg il y a deux ans, louer une voiture avec un guide individuel francophone. Malheureusement, la gentille dame allemande qu'on nous a envoyée non seulement parlait un français approximatif, mais encore était obsédée par les fastes de la monarchie (allusions multiples à Diana et inévitable relève de la garde à cheval devant Buckingham Palace) et ne faisait preuve d'aucune fantaisie.
Au lieu de nous conduire dans des lieux moins connus comme nous le lui demandions, elle s'est obstinée à reprendre le circuit classique déjà parcouru en bus touristique la semaine dernière. Les deux exceptions intéressantes ont résulté de requêtes précises et explicites de ma part: le joli cloître de l'Abbaye de Westminster -- où, coup de chance, défilait le célèbre choeur en soutanes rouges et surplis blancs --, puis sur la rive sud de la Tamise la reconstitution, exacte jusqu'au toit de chaume, du Globe Theatre de Shakespeare.
De retour à Marble Arch, ayant surmonté les tenaces préjugés d'Azur contre la cuisine indienne, je l'ai entraînée derrière notre hôtel, à la Porte de l'Inde, sans doute un de meilleurs restaurants du genre dans une ville qui en regorge pourtant. De fines entrées végétariennes ont ouvert la voie à un fabuleux homard, sauce au cari doux et légèrement fruité, couché sur un riz basmati presque impalpable. Dessert parfaitement assorti, simplement des quartiers de mangue fraîche dégoulinants de jus.
Après Londres, nous avions décidé de nous rendre en Écosse par le chemin des écoliers. Pas de train ni d'avion, mais des trajets en voiture interrompus par de plus ou moins longues escales à Bath, Shrewsbury, Carlisle et York, pour aboutir à Edimbourg en début de semaine prochaine.
Mardi matin, un second chauffeur-guide, hélas du même acabit que celle de la veille, est donc venu nous prendre pour nous emmener vers Bath. Andrew, un médecin à la retraite qui arrondit ses fins de mois en jouant les cicerones, parle un meilleur français que sa collègue, mais semble bien plus enclin à nous impressionner par ses hautes relations qu'à nous faire part de ses connaissances. Apprenant que nous habitions Montpellier, par exemple: "Oui, le Languedoc je connais bien, j'y ai passé des vacances comme invité de la comtesse de X dans son superbe château." Et ainsi de suite.
Après deux heures d'embouteillage et d'autoroute pour enfin sortir de Londres, nous sommes arrivés à l'incontournable Stonehenge sous une pluie fine mais persistante. La visite, passionnante, s'est donc déroulée sous un parapluie, mais il faut dire qu'un ciel chargé de sombres nuages ajoutait à l'attrait dramatique du site.
Ce fut ensuite la belle cathédrale de Salisbury, que nous découvrions tout en ayant l'impression paradoxale de bien la connaître grâce à la lecture et relecture du livre de Ken Follett sur les bâtisseurs du gothique, "Les Piliers de la terre".
Une promenade à travers la ville médiévale méticuleusement conservée s'est terminée au Haunch of Venison, une auberge du XVIe siècle toute de colombages, torchis et toits de bardeaux (et tables bancales), avec une jolie vue à travers les fenêtres à petits carreaux plombés sur le jardin foisonnant d'une église voisine. Menu typique de taverne anglaise, arrosé d'une bière tiède.
Notre guide a insisté pour un détour vers Wilton House, somptueuse résidence quadricentenaire des Earls of Pembroke (qu'il connaissait intimement, bien sûr, mais qui, heureusement pour lui peut-être, étaient absents ce jour-là) imprégnée de la mémoire de Shakespeare.
Il était six heures sonnantes quand nous sommes entrés dans Bath, toujours sous une petite pluie. L'Hôtel Queensberry répondait bien à nos attentes, à un détail près: formé d'une séquence de quatre hautes et étroites maisons georgiennes étagées sur une rue en pente raide, il ne possède qu'un seul ascenseur, mais une multitude de petits escaliers plus ou moins casse-cou pour relier les uns aux autres les étages décalés de chacune des résidences.
Pour atteindre notre chambre No 28, il fallait donc prendre l'ascenseur jusqu'au troisième, descendre un escalier et en remonter immédiatement un autre, bifurquer par un couloir étroit, regrimper trois marches, faire un virage en U pour enfin descendre d'un étage jusqu'à notre minuscule palier. Ouf.
Une fois rendus, cependant, la chambre était aussi vaste et confortable qu'élégante, mélange d'antiquités du début du XIXe et de modernisme de bon aloi, y compris dans une grande et fonctionnelle salle de bain.
Mercedi matin, nous avons replongé dans l'univers "Regency" de Georgette Heyer, si cher à maman, avec la visite des Assembly Rooms situées juste au bout de la rue de notre hôtel: salon octogonal à coupole, grande salle de bal au plafond vertigineux, tea-room luxueusement tapissée et card-room (ancien salon de jeux) transformée en café huppé. Le tout amplement orné de colonnes, frises et balustres dans le style peudo-grec cher à l'époque. À chaque tournant, on s'attendrait à croiser Beau Brummell, ou Lady Caroline Lamb suspendue au bras de Lord Byron!
Au sous-sol se trouve un curieux et intéressant musée du costume et de la mode, couvrant en gros de l'élizabéthain à la Guerre froide, avec l'accent sur les couturiers anglais mais sans oublier les grands noms parisiens (Chanel, Dior, Balenciaga). Azur a été fascinée, entre autres, par les vitrines sur l'évolution du sous-vêtement, traitées de façon assez ludique.
Elle en a aussi profité pour se faire une petite copine, qui s'amusait comme une folle à essayer des costumes d'époque!
Contournant le Circle, une charmante place (ronde bien sûr) entourée de 33 maisons aux façades incurvées à colonnades de la fin du XVIIIe, nous sommes descendus par la fameuse rue commerçante de Milson Street jusqu'au coeur du vieux Bath: l'abbaye du XIIIe, le Pump Room néo-classique des années 1760 et surtout les bains romains, conservés dans leur presque entièreté en un état admirable après bientôt 2000 ans, que nous avons longuement parcourus.
En soirée, nous avons eu la chance de tomber sur un jeune chauffeur de taxi imaginatif et passionné par sa ville, qui nous a entraînés hors des sentiers battus.
Il nous a d'abord fait grimper jusqu'à Alexandra Park, un bel espace vert au plus haut sommet de la cité, où nous sommes arrivés juste à temps pour contempler tout Bath baignant dans une chaude lumière de soleil couchant. Puis il nous a emmenés par de petites routes en lacets bordées de grandes résidences georgiennes et victoriennes jusqu'à la délicieuse petite église presque campagnarde de Saint Thomas à Becket, avec son cimetière-jardin envahi de fleurs folles.
C'est presque à regret que nous avons quitté Bath le lendemain. Décidés à éviter les erreurs des deux derniers jours, nous avions annulé l'entente avec la société snob qui devait nous fournir d'autres "guides bilingues" de haut vol et avions demandé à l'Hôtel Queensberry de nous trouver plutôt un simple chauffeur compétent avec une voiture confortable.
Mandat parfaitement rempli, le Marty rondelet, populo et jovial qui est venu nous prendre dans sa Mercedes grise jeudi matin nous a immédiatement mis à l'aise. Après avoir discuté de façon réaliste notre itinéraire du jour, il a décidé que nous avions bien le temps d'un détour par de petites routes embaumées vers Castlecombe, son village favori à l'orée des Cotswolds, "la" région typique de la campagne anglaise.
Vieille église pleine de charme, maisons basses de pierre coiffées d'ardoise, aux fenêtres gaîment fleuries, place publique grande comme un mouchoir de poche avec en son centre une mini-halle de marché semimillénaire, que demander de plus? Le thé pris sur un banc devant l'auberge locale a clôturé une heure de plaisir sans mélange.
Retour par le nord de Bath en contournant l'industrielle Bristol, jusqu'à l'estuaire de la Severn que nous franchissons par un long et très haut pont pour pénétrer au Pays de Galles. Traversée de Chepstow étalée au pied des restes de son château moyen-âgeux, en route vers les ruines archi-célèbres de Tintern Abbey.
Coup de chance et coup de coeur. Malgré la saison, le site est miraculeusement à sec de touristes, ce qui nous permet de plonger en toute quiétude dans le presque excessif romantisme d'un lieu qui a inspiré maint poète. En compagnie de Marty qui semble apprécier l'expérience autant que nous, longue flânerie sous les arcades romanes et gothiques à ciel ouvert, le long des pierres moussues du cloître presque entièrement détruit et dans le jardin avoisinant.
Parcours un peu trop bref de la médiévale Ludlow, aux célèbres maisons à colombages dont certaines perchent dangereusement leurs étages en porte-à-faux au-dessus des rues étroites.
Pour le lunch, nous faisons confiance au Michelin, qui nous guide hors de la ville, le long d'un chemin poussiéreux et tordu jusqu'à la cour d'une auberge bien jolie, mais apparemment déserte. Moment d'inquiétude. Contre toute apparence, le restaurant est encore ouvert à presque trois heures de l'après-midi. Portant bien son nom, "Stonemill at Rockfield", c'est un ancien moulin à blé reconverti avec grâce, la meule, sa roue de grosse pierre et son mécanisme de bois continuant à trôner en plein centre de la place, entourés de meubles rustiques mais confortables.
Seuls clients (avec le chauffeur, of course), nous avons droit à toutes les attentions d'un gentil rouquin passionné de produits locaux, qui nous aiguillonne vers des choix parfois inattendus mais toujours succulents. Un bon point pour Michelin.
The Mill, aux portes du minuscule hameau d'Alveley, non loin de Shrewsbury, est une trouvaille faite sur Internet, dans une liste des auberges anglaises de charme. Ce sera indubitablement le plus bel hôtel et la plus belle chambre de tout le voyage, même si nous y découvrirons à l'usage quelques vices cachés.
Cet autre ancien moulin, beaucoup plus abondamment rénové et agrandi que celui de ce midi, se prélasse sur deux niveaux au coeur d'un immense jardin, au bord d'une rivière sur laquelle une ancienne écluse a formé un bel étang bordé d'une pelouse impeccable semée de saules pleureurs, de peupliers et d'une abondance de rosiers de toutes couleurs.
La chambre, au premier étage avec vue sur l'étang (sans escaliers biscornus, cette fois), est en réalité une suite nuptiale tapissée de tissus à fleurs et dotée, en plus d'un canapé et de fauteuils victoriens assortis, d'un véritable lit à baldaquin à rideaux de velours. La salle de bain, pour ne pas être en reste, se targue d'une baignoire en coin avec jets d'eau pour hydro-massage. Le tout pour un prix à peine supérieur à celui d'un deux-étoiles parisien.
Après une virée dans le jardin via le pont qui enjambe l'écluse, nous nous installons pour la nuit -- et découvrons (a) que la moderne télé à écran plat ne donne accès à aucune chaîne française ou internationale, (b) que le magnifique lit à baldaquin n'est pas tout-à-fait assez grand pour notre confort et (c) que la baignoire apparemment immense ne l'est pas du tout et transforme mes jambes en bretzels pour peu que je veuille me tremper le bedon. On peut pas tout avoir, hein?
En contrepartie, le personnel fait assaut de gentillesse, le petit déjeûner servi dans la chambre est plantureux et délicieux, et notre chauffeur Marty (à qui nous avions avec plaisir redonné rendez-vous pour la prochaine étape) nous attend dans le hall en sirotant un thé et lisant le Times.
Nous nous arrêtons d'abord à Shrewsbury, patrie de Darwin (une des nouvelles idoles d'Azur!), centre-ville peuplé de vieilles maisons pleines de charme, et surtout de l'Abbaye Saint-Pierre et Saint-Paul, site des exploits médiévo-policiers d'un de mes détectives favoris, le frère Cadfael, que je visite avec délectation.
Après consultation du chauffeur et des divers guides (Vert, Routard, etc.), nous devons reconnaître que le long détour planifié par le Lake District et Carlisle nous compliquerait la vie et nous forcerait à foncer trop vite vers les étapes suivantes. Ce sera donc directement le parc national du Peak District jusqu'à York, où nous prolongerons d'une journée la halte prévue.
Cet itinéraire allégé nous permet de batifoler sur les petits chemins sauvages des Peaks, avec leurs troupeaux de moutons à face noire errant sur des flancs de montagnes quasi déserts, leurs murets de pierre se perdant dans l'infini de perspectives saisissantes, leurs hameaux vieillots étirés au long d'une rue unique.
Peck's Restaurant, à Bakewell, est une auberge de bord de route renipée à la moderne, mais avec un goût certain et un menu élégant et de qualité. Pratiquement l'antithèse du Stonemill d'hier, mais tout aussi bon.
Le clou de la journée -- et un des sommets de tout le voyage -- est Haddon Hall, château médiéval et renaissance admirablement conservé et rénové appartenant à une antique famille ducale dont le cadet, qui y habite, en a fait l'oeuvre de sa vie. Azur, rebutée par la longue montée jusqu'au portail monumental de l'ensemble juché sur une haute butte, décide de nous attendre à la première enceinte. Marty et moi montons jusqu'aux deux cours intérieures et y passons plus d'une heure, arpentant les successions de chambres et les jardins descendant en escalier jusqu'à la rivière voisine; nous sommes surtout enchantés par le sens du vécu qui se dégage de tout cela.
Non seulement les salles d'apparat, mais la cuisine, la boulangerie, le garde-manger, les pièces communes ont été rétablis dans leur état originel, on peut toucher du doigt la façon dont seigneurs, domestiques et corps de garde vivaient à l'époque. Émouvant.
Nous continuons à zigzaguer à travers les Peaks, encore plus sauvages dans leur partie nord truffée de grottes et de cavernes, en contraste frappant avec l'aspect hautement domestiqué des campagnes du sud et du centre du pays. Pour faire changement, nous avons choisi à York un hôtel d'affaires moderne et récemment relooké, le Park Inn, qui offre non seulement un confort tout azimut et un lit king-size, mais encore une vue magnifique sur la rivière Ouse et la vieille ville, du haut de son septième étage aux vastes fenêtres.

Un Wimbledon hors du commun

(6 juillet 2009) Marie-José a beau se plaindre que son idole Rafael "Vamos" Nadal lui ait fait faux bond au dernier moment, elle doit quand même admettre que nous avons eu droit à un Wimbledon exceptionnel. D'autant plus que grâce à l'échec d'Andy Murray en demi-finale vendredi (le malheur des uns...), nous avons pu assister en direct à une finale d'anthologie en cinq sets, 78 jeux et plus de 4h30 entre Roger Federer et Andy Roddick.
Pour les demi-finales hommes vendredi, nous avions décidé d'éviter l'incroyable bousculade annoncée sur la ligne Wimbledon du métro, et sommes partis une bonne heure d'avance en taxi. Nous avons bien fait, même si l'embouteillage routier tout aussi conséquent nous a sérieusement retardés; nous sommes arrivés au Gatsby Club à temps pour l'apéro. Celui-ci a été suivi d'un joli gaspacho puis d'un rôti d'agneau parfumé, tendre et fondant, arrosé d'un beau chateauneuf-du-pape. Fraises et champagne au dessert.
Autour de nous, le seul sujet de conversation était l'Écossais Andy Murray, numéro trois mondial et surtout premier joueur britannique à qui l'on accordait une chance sérieuse de se rendre en finale depuis quelque 70 ans. Il fallait être à Londres ces jours-ci pour se rendre compte à quel point la Murray-mania a dominé ce tournoi, de loin le plus emblématique du sport local et donc le plus apte à mettre l'orgueil britannique à fleur de peau.
Impossible d'allumer la télé, d'ouvrir un journal ou de lier conversation avec une serveuse de pub ou un chauffeur de taxi sans que le sujet vienne immédiatement sur le tapis: capable, pas capable? gagnera, gagnera pas? Le Times et le Guardian en ont fait l'objet de leur sondage quotidien (oui à 70-75 p.100), les experts de tout poil disséquaient ses chances, son jeu, ses qualités et ses faiblesses sous toutes les coutures.
Les magazines publiaient des entrevues où non seulement son entraîneur, mais sa maman et sa copine, une jolie rouquine à mi-chemin entre le mannequin flyé et l'étudiante terre-à-terre, révélaient leurs techniques pour le calmer, l'encourager, l'exciter et quoi d'autre. Même son chien y allait de quelques jappements pleins de sous-entendus.
Tous les Anglais (sans parler des Gallois et des Irlandais du nord -- et même du sud, qui sait?) se sentaient tout-à-coup écossais, les Écossais infiniment plus que les autres, bien sûr.
Les historiens épluchaient le passé en remontant jusqu'à la victoire de Fred Perry en '36, en passant par les faux espoirs suscités quatre fois dans la dernière décennie par Tim Henman. Tout le monde balayait du revers de la main les obstacles mineurs qui restaient sur la route de Murray, soit Andy Roddick et Roger Federer.
Quand nous avons gagné nos places sur le Central Court à 14h pile, la tension dans les gradins était à couper au couteau... même si le premier match des demi-finales mettait aux prises ces deux non-entités, Tommy Haas et Federer.
Pourtant, rien n'était encore joué entre eux, car l'Allemand Haas était venu à un cheveu d'éliminer le Suisse il y a un mois à Roland-Garros, remportant les deux premiers sets et tenant bien son bout dans les deux suivants avant de lâcher prise au cinquième. Ce vendredi-ci cependant, Federer avait clairement décidé de ne prendre aucun risque et montrait une forme exceptionnelle dès les premiers engagements, même si cela ne se traduisait pas immédiatement au score.
Comme la veille, le fait d'être sur place changeait sérieusement la perspective. Par la fenêtre grossissante de la télé, le champîon suisse paraît souvent indécis, nonchalant, peu intéressé. Mais vu en personne et en taille réelle, c'est une autre histoire: dès qu'il met le pied sur le terrain, il domine la scène et justifie le surnom de "Patron" que lui attribuent ses confrères joueurs professionnels. D'une moue, d'un sourire en coin, d'un haussement de sourcil ou d'un mouvement d'épaule à peine perceptible, il communique ses émotions et fait vibrer le public.
Après cinq ou six parties pourtant égales quant au pointage, il était clair pour tous (et notamment pour son adversaire) qu'il allait gagner, ce qu'il a pris tout son temps pour faire en trois sets serrés, mais verrouillés comme des cadenas de banque.
Dix minutes plus tard, devant un parterre qui retenait son souffle puis explosait en bravos (flegmatiques, les Anglais?), Andy Murray et Andy Roddick faisaient leur apparition. Chacun de leurs mouvements était accompagné d'un bourdonnement de commentaires dans les gradins, tout au long de la mise en place -- changement de filet, de personnel de balles -- et de la période de réchauffement.
C'est dans un silence presque physiquement palpable qu'a débuté le match. Pendant deux manches et demie, le suspense est demeuré complet, rien ne permettant de départager les concurrents.
Puis graduellement, on a senti que Murray ne trouvait pas de vraie solution au style amélioré et parfois mystifiant de l'Américain. Sans délaisser son incroyable service en boulets de canon, ce dernier se mettait de plus en plus à voler les armes de son adversaire, se déplaçant soudain vers le filet, variant la force et l'effet de ses frappes.
Lorsque Roddick a remporté assez clairement le troisième set, la messe était dite, sauf pour les inconditionnels de Murray. Même en jouant à son meilleur niveau, l'Écossais avait de plus en plus souvent le dessous, et à moins d'une peu probable baisse de régime de l'Américain, on ne voyait plus comment il pouvait encore l'emporter.
Le quatrième set, quoique chaudement disputé, n'était plus en réalité qu'une formalité. Et si l'on mettait de côté l'immense déception des partisans anglais, il posait même la question d'une victoire américaine en finale, tant Roddick montrait une souplesse et des qualités tactiques inédites jusqu'ici.
Comme la veille, nous nous sommes hâtés de gagner la tête de la file de taxis, où on nous a donné comme voisins un couple âgé de Néo-Zélandais et leur fils trentenaire... qui dormait littéralement debout, accroché tant bien que mal à une sangle au plafond du cab, occasionnellement secoué par sa maman qui craignait qu'il ne lâche prise et ne se fasse mal en tombant.
Le lendemain, comme nous n'avions pas de billets pour la finale féminine (un Xième duel "fraternel" entre Venus et Serena Williams, aisément remporté par cette dernière), nous sommes demeurés à Londres. L'avant-midi a été consacrée à une balade à pied dans Mayfair, le quartier aristocratique (Grosvenor, Berkeley Square, Pall Mall) que ma soeur Marie reconnaîtra facilement comme le décor habituel des romans "Regency" de l'auteur favori de notre maman, Georgette Heyer.
Nous avons abouti sur Regent Street, tout près de Picadilly, où une étroite petite rue nous a menés au Bentley's Oyster Bar, temple londonien très BCBG du poisson et des fruits de mer depuis bientôt un siècle. Bouquet de crevettes pour Azur, bisque de crabe pour moi, suivis d'un goûteux filet de plie de la Mer du Nord sur un lit de pommes écrasées et petits légumes. Et un sherry amontillado très sec au parfum de noisettes pour accompagner tout ça, une suggestion imprévue mais appropriée du sommelier.
Nous avions demandé aux responsables de la "Wimbledon Experience" de nous avertir si jamais il leur restait des billets pour la finale hommes (ou "gentlemen", comme on dit ici). Tant qu'Andy Murray demeurait en course, il n'en était pas question. Mais miraculeusement, au lendemain de sa défaite en demi-finale, on nous a annoncé qu'en y mettant le prix (je n'ose pas dire combien), ça redevenait possible.
C'est ainsi que, hier après-midi, nous avons eu droit à ce qui restera sans doute dans les annales de Wimbledon comme une des finales de tournoi sinon les meilleures, du moins les plus longues et les plus dramatiques. À classer quelque part entre l'interminable et presque miraculeux McEnroe-Borg des années '80 et le sublime Nadal-Federer de l'an dernier.
À notre arrivée sur le terrain, malgré que les estrades étaient encore pleines à craquer, l'atmosphère était plutôt calme. Rien de la tension de l'avant-veille, tant la déception de la défaite de Murray (disséquée ad absurdum par tous les commentateurs télé, radio et journaux depuis deux jours) demeurait présente aux esprits.
Le début de match a d'ailleurs été un peu trompeur, Federer semblant dominer la situation sans toutefois prendre les devants dans le score, comme il l'avait fait deux jours plus tôt contre Haas. On pouvait croire qu'il allait l'emporter non pas facilement, mais lentement et sûrement. Or un bref passage à vide de sa part en fin de premier set a permis à Roddick d'emballer la manche contre toute attente, faisant entrevoir l'émergence d'un véritable duel.
En deuxième, puis en troisième manche, le Suisse n'a jamais pu mettre en péril le service de l'Américain; mais il remportait le sien en retour, avec une régularité d'horloge, puis s'imposait au jeu décisif. Cependant la question commençait à se poser: pourrait-il gagner la finale sans jamais prendre le service de Roddick?
Question encore plus cruciale après que ce dernier a réussi à le surprendre par un second bris à la fin du quatrième, pour imposer la tenue d'un cinquième set qui, cette fois, ne pouvait se décider par un "tie break".
À 4-4 dans la manche finale, tout le monde attendait maintenant une défaillance de Federer qui aurait donné la victoire à son rival et l'aurait empêché de reconquérir le premier rang mondial. Roddick gagnait la plupart de ses services à zéro, Federer peinait pour conserver les siens.
À 8-8, les deux joueurs refusant obstinément de céder le moindre centimètre de terrain, il est devenu évident que nous nous trouvions soudain face à une "grande finale", digne de s'inscrire dans les annales.
À 10-10, j'ai soufflé à Azur (et au couple de voisins philippins à nos côtés): "Federer va finir par l'avoir." Il me paraissait en effet de plus en plus clair que le Suisse, comme il l'avait fait maintes fois dans le passé, s'était solidement ancré sur ses positions et se sentait de plus en plus à son aise dans une situation de tension extrême qui aurait fait basculer n'importe qui d'autre. Roddick paraissait usé jusqu'à la corde, ses yeux s'enfonçaient dans leurs orbites.
Mais il a fallu attendre 16-14 (un record) pour que l'Américain cède finalement à cette pression incroyable, perdant la main pour la première fois en 39 jeux de service. Chose remarquable, avant de célébrer comme l'aurait fait n'importe qui, Federer est allé trouver son rival malheureux, lui passant le bras autour des épaules pour le consoler tandis que le public, debout, les acclamait tous deux. La grande classe et une digne fin à un magnifique turnoi... malgré l'absence du No 1 et vainqueur de l'an dernier, Rafael Nadal, qui devait sans doute regarder ça chez lui à Majorque avec un peu d'amertume.

15 juillet 2009

Gatsby Club et tennis cérémonial

(3 juillet 2009) Jeudi matin, c'est maintenant ou jamais. La trousse d'information de Wimbledon nous commande de prendre le "tube", c'est-à-dire en argot londonien l'Underground ou métro. Après un sérieux débat sur l'opportunité de nous "crêter" pour notre intronisation au cérémonial du All-England Lawn Tennis and Cricket Club (AELTC), nous arrivons à un compromis qui nous paraît optimal: pantalon sport sombre et chemisier blanc décoré de dentelle de Bruges pour Azur, pantalon clair bien pressé, chemise sport ouverte et veste safari en lin écru pour Yves.
Nous descendons profondément sous terre à la station de Marble Arch pour prendre une rame vers Notting Hill et la correspondance vers Wimbledon. À Notting Hill, la cohue est indescriptible, mais nous arrivons quand même à nous insérer dans une rame bondée et surchauffée en direction sud.
Merci aux divinités du tennis, la ligne débouche rapidement à ciel ouvert et un souffle un peu plus frais pénètre par les évents pratiqués dans le haut des wagons. Débarquement en catastrophe à Southfields, où des préposés débordés nous dirigent vers la navette appropriée, direction Church Street, l'entrée principale du stade situé dans un grand parc en assez lointaine banlieue sud.
Le minibus nous dépose non pas sur le terrain même, mais face à une série de pavillons de toile aux façades de verre au tréfond d'un stationnement plutôt bling-bling (rien au-dessous d'une Bentley, d'une Lexus ou d'une modeste Mercedes allongée) de l'autre côté de la route. Bienvenue au Gatsby Club.
L'intérieur, une fois avalée la flûte de champagne ou de kir royal qu'on nous a presque imposée à l'entrée, est bien dans l'esprit du nom: murs, colonnades et balustrades "art nouveau" blanc cassé, décorés de nus stylisés et d'énormes bouquets blanc-vert-indigo (les couleurs du logo de Wimbledon).
Le personnel masculin est en tuxedo-noeud papillon genre années '20, les hôtesses en robes courtes semi-transparentes et bas de soie blanchâtres de garçonnes de la même période, coiffure bouclée semée de plumes d'autruche et maquillage noir profond et rouge sang à l'avenant. La nôtre, qui nous conduit cérémonieusement à notre table réservée, s'appelle "Milly, à votre service pour tout ce qu'il vous plaira tant que vous serez les hôtes du Gatsby Cub". J'ai une passagère envie de la prendre au mot, mais un regard féroce d'Azur m'en dissuade.
Une fois installés devant un plateau d'amuse-gueule et un seau argenté contenant une bouteille de Heidsieck Monopole, nous recevons la visite d'une autre hôtesse, plutôt style maîtresse d'école cette fois. Elle vient nous remettre nos billets pour la séance d'aujourd'hui... et des coupons permettant de récupérer des sacs à dos verts "Wimbledon" dont l'avenir immédiat montrera qu'ils sont loin d'être un luxe.
Un déjeûner excellent mais léger, arrosé d'un saint-amour tout juste frais, se termine à point pour nous permettre de traverser occuper nos sièges réservés à mi-hauteur dans les estrades du court central. Comme le premier jeu des demi-finales dames est déjà engagé, il nous faut attendre en file bien ordonnée à l'entrée de notre section, sous l'oeil vigilant d'un militaire prêté (ou loué?) pour l'occasion à l'organisation du tournoi.
Lorsque le vénérable "honorary steward" en blouson marine et panama qui contrôle les opérations donne enfin le signal, nous pénétrons dans le Saint des Saints du Central Court, nouvellement coiffé de son toit amovible -- actuellement rétracté, car il fait un temps splendide.
En grimpant à nos places, nous constatons de visu ce que la télé nous laissait deviner: tous les spectateurs ou presque sont habillés comme pour une garden-party huppée, femmes en pantalon-chemisier ou en robe, messieurs en pantalon clair et chemise sport ou même complet léger-cravate. On a bien fait de se "crêter".
Comme l'avait promis l'organisation, nous sommes très bien placés, à mi-hauteur des estrades du côté est (donc à l'ombre), vis-à-vis la ligne de service. Assez près pour bien détailler les joueuses, assez loin pour embrasser tout le jeu d'un coup d'oeil.
Le premier set du match Dementieva-Serena Williams vient de commencer, et la Russe en met plein les bras à l'Américaine. Celle-ci, qui se débat comme un beau diable, est plus mince et plus jolie en personne qu'au petit écran, elle fait moins "butch" et plus sympathique.
Autre différence avec un match vu à la télévision, en direct nous avons droit à tout le ballet bien réglé du personnel de terrain: juges de ligne, arbitre, superviseurs, coureurs de balles et préposés divers, chacun avec son uniforme spécifique et sa fonction détaillée comme du papier-musique.
À chaque changement de côté, une bonne partie de ce beau monde se déplace à la file indienne selon un rituel assez rigolo.
Deux préposés se hâtent de déployer des parasols bleus et verts au-dessus des sièges des joueuses. Lorsque vient le moment des balles neuves, ils se mettent à quatre pour en ouvrir deux boîtes qu'ils font inspecter par un superviseur et par l'arbitre avant de les faire rouler une à une le long des lignes vers les coureurs de balles.
Nous sommes gâtés pour ce premier match, qui dure trois longs et très bons sets. Dementieva gagne le premier, Serena sauve de justesse le second, puis semble en voie de perdre le dernier qu'elle finit par emporter in extremis.
Après deux heures et demie assis sur d'assez confortables mais quand même étroits sièges basculants, nous cédons à la tentante invitation d'un "four o'clock tea" au Gatsby Club. Sitôt revenus à notre table du pavillon, on nous sert d'autorité deux pimm's glacés accompagnés de biscuits et de petits fours. Suivent de fines tasses de thé léger et un plateau de sandwiches (mais oui, au concombre sur du pain sans croûte, comme dans les romans d'Agatha Christie). Et pour compléter, des bols de (superbes) fraises fraîches arrosées de crème et saupoudrées de sucre, avec l'obligatoire verre de champagne. Le tout au son d'un trio féminin de jazz pas mal du tout.
Inutile de dire que dans l'intervalle, le second match est bien engagé. Nous constatons sur une des télés dont le pavillon est parsemé que la No 1 Dinara Safina est en pleine déroute, face à Venus Williams. Le temps de retourner à nos places dans le stade, elle a perdu le premier set 6-1 et traîne 3-0 dans le second, après une quarantaine de minutes de jeu à peine. Déçus comme l'ensemble de spectateurs, nous assistons à la fin du massacre, la championne russe ne remportant même plus un seul jeu et perdant son dernier service à zéro.
Heureusement, on enchaîne presque immédiatement avec une bien meilleure demi-finale de double hommes jouée par le Canadien Daniel Nestor avec un partenaire d'Europe centrale, contre deux Américains dont James Blake. Ceux-ci gagnent assez difficilement le premier set et mènent brièvement dans le second, mais Nestor (qui jusque là jouait assez mal, sauvé par le brio de son compère) se ressaisit brusquement et renverse la situation de quelques coups brillants.
Après avoir regardé trois sets spectaculaires, nous décidons de rentrer sur Londres avant que la foule des spectateurs ne quitte massivement le stade. Déjà, il y a une queue interminable devant la station de taxis, à tel point que le répartiteur nous impose de partager une voiture avec un autre couple qui retourne aussi dans la capitale.
Nos compagnons de route sont des Sud-Africains d'âge moyen d'origine indienne, passionnés de tennis, qui sont venus spécialement à Londres pour Wimbledon et qui continuent ensuite sur New-York où ils ont des billets pour l'Open des USA. Pendant la bonne heure qu'il faut au taxi pour nous ramener en ville, nous parlons de tennis, de voyage et de bateau. Et un peu de politique sud-africaine, où le nouveau président Jacob Zuma ne semble pas rallier les opinions, en particulier des minorités.