02 mai 2010

Fête du Travail… et fête tout court

Après une semaine assez ennuyeuse à tout remettre en ordre, à réparer les petits défauts découverts sur le Bum pendant les trois semaines de mer et à compléter les chiffres d'impôts liés au bateau pour le comptable de Montréal, nous avons décidé que nous avions bien droit à une gâterie. De taille. Ça a pris la forme d'un délicieux lunch chez Brédas qui, comme à la même époque l'an dernier, a ouvert ses portes spécialement pour nous et notre dizaine d'invités, de marque cela va sans dire. Cette fois, nous avons amené surtout nos copains et voisins du Marin: Michel et Florence de la "Marie-Joseph", le monocoque qui nous fait face sur le ponton, Philippe, le fana de jazz (et de rhum - il m'a offert en plus d'une série de disques locaux un curieux et bon Fajou blanc de la Guadeloupe) qui entre ses loisirs gère l'occupation des pontons pour la Marina, Pancho qui tient la boutique du Marin-Pêcheur, vieil ami et complice de notre ami disparu Jean-Marie Deschamps, plus deux couples de revenants de l'année dernière, Raymond Marie et sa Ginette, et Léna et son Jean-Yves québécois. Saluez, tout le monde!
Cette table on ne peut plus conviviale (pour ne pas dire bruyante) a eu droit à un menu dessiné sur mesures, dont la pièce de résistance était un mignon de porc aux légumes pays dont personne n'a laissé une seule miette, même après une débauche de foie gras avec ignames et bananes jaunes en entrée! Léna, experte en la matière, avait choisi un joli blanc semi-liquoreux de Tariquet pour démarrer, puis un chateauneuf-du-pape au-dessus de tout reproche. Et je ne parle même pas du chaud-froid en dessert, arrosé d'un rhum Saint-Étienne hors d'âge!
Pendant ce temps, la conversation roulait sur tous les sujets possibles, de Georges Frêche (Florence est originaire de Montpellier) aux indépendantistes antillais (Raymond en est), en passant par les aventures de voyage, les incidents de voile et de pêche, les ports et les marinas des pires aux meilleurs, les souvenirs des passages de Deschamps en Martinique (plusieurs du groupe l'avaient connu) et inévitablement le manger et le boire. Lorsque le groupe s'est dispersé peu avant le crépuscule, la moitié de la bande est redescendue vers Le François où se tenait une soirée de guitare jazz pour laquelle notre afficionado attitré nous avait réservé des places.
Celles-ci comprenaient non seulement les prestations d'une bonne demi-douzaine de formations éclectiques, mais également le bar ouvert et de gigantesques marmites odorantes de paella et de saucisses aux haricots épicés.
Parmi les combos à noter, deux bons guitaristes et surtout un virtuose de l'orgue Hammond, José Privat, qui faisait swinguer toutes les formations auxquelles il participait. Nous avons retrouvé là un vieux copain, Jacky, qui a passé plusieurs années à Montréal, en particulier avec notre amie africaine Monique, emportée par le cancer dans la fleur de l'âge. À part ça, pas grand-chose à signaler ces derniers jours… Ah oui, une redécouverte sympa: le resto de bord de mer Chez Filin, installé sur la très jolie plage de l'Anse Figuier, parfait pour un bain de mer suivi d'un fameux poisson grillé. Et la patronne Ghislaine a des liens de parenté avec Azur, ce qui ne gâte rien. Prochaine étape, Montpellier jeudi prochain… et la suite du blogue ira sans doute au début juin, lorsque nous serons à Paris pour Roland-Garros. Vamos!!!

01 mai 2010

Régatte de voiliers classiques

(22 avril 2010) «Jonas dans la baleine disait: "J'voudrais ben m'en aller"», la comptine idiote qui me trottait dans la tête au départ des Saintes m'a incité à surnommer Jonas le magnifique cachalot qui nous attendait patiemment juste après la Passe du Sud, avant-hier au coucher de soleil.

C'est à la suite d'un assez vif débat sur la durée du voyage et l'opportunité de retrouver le plus vite possible notre port d'attache que j'ai insisté pour que nous nous mettions en route à cette heure inhabituelle, afin de rallier en une seule étape de nuit le Marin, sans effectuer l'escale habituelle à la Dominique.
Pourtant, le second arrêt à Antigua a été un succès. La descente de Barbuda samedi dernier, pluvieuse au début, s'est faite plutôt rapidement et le choix de Marc de contourner Antigua par l'est (la "Côte au vent") a
été amplement justifié par une bonne brise qui nous a amenés en milieu d'après-midi dans la baie d'English Harbour, que nous avions choisie de préférence à Falmouth par crainte -- justifiée -- que cette dernière ne soit hyper-achalandée à l'occasion des régattes du week-end.
Le petit port-musée (déjà décrit) était lui aussi plutôt occupé, mais nous avons quand même trouvé à nous loger au ponton du carénage, où nous devions effectuer des vérifications et peut-être des réparations à l'annexe et au guindeau (treuil motorisé de l'ancre principale).
Pendant qu'un technicien triturait le moteur du guindeau dans son atelier voisin et qu'un mécanicien en faisait autant de l'annexe le long du quai le lendemain matin, nous sommes partis au large contempler un spectacle unique: une cinquantaine de voiliers "classiques" démarraient juste à la sortie du port pour se disputer une course de vingt milles en quatre "bords" entre deux bouées.
Ils se divisaient en cinq classes, dont les deux plus étonnantes étaient les "grands classiques" à coques de bois ou de fer et deux ou trois mats à gréements traditionnels, certains datant des années 1940, et les "esprit de la tradition", immenses bateaux modernes mais conçus et construits dans la lignée des yachts classiques.
Certains portaient jusqu'à une douzaine de voiles, manoeuvrées par des équipages de vingt à trente-cinq marins.
Le virage face au vent autour de la bouée "de terre" et l'empannage vent derrière autour de la bouée "du large" étaient de véritables ballets durant à peine quelques secondes, mais orchestrés avec une extraordinaire précision. Nous avons passé trois bonnes heures à suivre les péripéties de la course, au milieu d'une flottille d'autres amateurs, dont un étonnant deux-mats à voiles rouges gréé en jonque chinoise. Quel spectacle!
De retour au ponton, pendant que nous dégustions à bord un lunch concocté par Twiggy, nous nous sommes trouvés aux premières loges d'un gracieux défilé des participants, qui venaient effectuer un tour d'honneur dans la baie d'English Harbour sitôt leur course terminée. Nous y avons reconnu plusieurs de nos anciens voisins de quai lors de notre précédente escale à Antigua.
Le clou du spectacle était un joli yacht rose, manoeuvré par une dizaine de naïades en bikini... Très hollywoodien!
En fin de journée, le technicien (prénommé curieusement "Mandela") est venu réinstaller le guindeau rafistolé, si bien que nous avons pu nous remettre en route pour la Guadeloupe dès lundi matin. Pendant la première heure de la traversée, nous avons d'ailleurs eu l'occasion d'admirer le premier "bord" de la dernière régatte du week-end, mettant aux prises plusieurs des mêmes voiliers que la veille, mais sur un parcours différent.
Nous avons passé une nuit peu mouvementée au mouillage de Deshaies, puis sommes descendus, en grande partie à moteur et par calme plat, jusqu'aux Saintes, où nous avons découvert (a) que notre réservoir d'eau était vide et (b) que la réparation du guindeau n'avait pas tenu. Par bonheur, le quai des marins-pêcheurs du bourg de Terre-de-Haut, normalement réservé aux professionnels, nous a accueillis et ravitaillés.
C'est à ce moment que, constatant que nous n'avions plus de guindeau (donc des possibilités de mouillage bien réduites) et que de plus Azur commençait à être très fatiguée et impatiente du voyage, j'ai décidé d'imposer un retour immédiat "à la maison" au lieu des trois étapes prévues initialement. Une fois le premier choc passé, et calmées les inquiétudes face à la navigation de nuit, la bonne humeur est revenue et le goût de l'aventure nous a repris.
C'est sous l'éclairage dramatique d'un gros soleil rouge frôlant l'horizon que nous avons franchi la passe menant des derniers îlets des Saintes vers la Dominique, distante d'une quinzaine de milles. Tout-à-coup j'entends Marc crier: "Attention, épave devant!" qu'il corrige aussitôt par "Baleine! Baleine!"
L'apparence première de Jonas était en effet un peu ambiguë: une sorte de longue barre noire luisante flottant au ras de l'eau, juste au travers de notre route. Ce pouvait aussi bien être un grand canot renversé qu'une grosse pièce de bois détrempée. Il fallait quelques secondes pour constater que c'était vivant et que ça se déplaçait, lentement, par ses propres moyens.
Marc réduit les moteurs et nous nous arrêtons à peut-être 25 mètres du monstre, dont le dos arrondi et strié, avec son moignon d'aileron caractéristique, dépasse la longueur du Bum chromé. Si on ajoute la queue, actuellement invisible, le tout doit bien faire dans les 17-18 mètres, sinon plus! Belle bête.
Pendant une dizaine de minutes, nous en faisons le tour à vitesse réduite: on a l'impression qu'il nous observe lui aussi, ou bien qu'il pose pour la photo! Deux ou trois fois il lance des jets de vapeur vers l'avant, et puis il fait le dos rond et plonge comme au ralenti. La dernière vue que nous laisse notre ami Jonas est son énorme queue battant l'air, teintée des couleurs du soleil couchant.

22 avril 2010

Les Antilles snob du nord

(16 avril 2010) La remontée vers Statia avait débuté tout doucement le long de la côte sud-ouest de St. Kitts -- que nous avions visitée et trouvée sans grand intérêt il y a deux ou trois ans. Mais à mi-chemin de l'île, nous nous sentons brusquement soulevés par un fort vent de côté soufflant en rafales de 25, parfois 30 noeuds. Il y a tellement d'air que même en prenant un ris (raccourcissant les voiles), nous filons bientôt à plus de neuf noeuds, d'autant plus que la côte proche nous protège de toute houle importante.
C'est donc au bout d'à peine plus de trois heures, au lieu des cinq prévues, que nous contournons la dernière pointe sud de Statia pour mettre l'ancre devant le cimetière de la "capitale", Oranjestad. Celle-ci est à peine plus qu'une grosse bourgade nettement stratifiée en deux niveaux, le port et la haute-ville, reliés par deux côtes dont la plus abrupte a gardé le nom évocateur de "Slave Hill".
Tandis que nous préparons un repas à bord, Marc s'acquitte des formalités et revient nous informer qu'il n'y a pas grand-chose d'intéressant à voir à terre… et que Statia est une des rares îles des Antilles sans une seule plage digne de ce nom. Prometteur!
Comme de plus le mouillage est assez agité, c'est sans grand regret que nous hissons les voiles le lendemain matin pour piquer vers le nord et Saint-Martin. Le long trajet, en bonne partie contre le vent et mouillé de quelques averses, est tout de même assez rapide pour que dès 16 heures, nous contournions la "pointe aux Oiseaux" qui cache la baie de Marigot, capitale de la partie française de l'île (l'autre partie étant néerlandaise).
Bravo, qu'on se dit, on aura tout le temps de pénétrer de jour dans la curieuse et un peu déroutante mais confortable marina circulaire de Port Louis. Tu parles, Charles! Un vent de tête de 25 noeuds et une houle courte et hachée nous accueillent à l'entrée de la baie et ne nous lâchent plus, les moteurs nous traînant à guère plus de trois noeuds. Il faut donc une grande heure pour enfin pénétrer à l'abri du brise-lame en demi-lune, où nous découvrons que les pontons sont fort achalandés, notamment d'une vingtaine au moins de grands motor-yachts.
La place était presque vide la dernière fois, mais il faut dire que la marina venait alors d'ouvrir et n'avait même pas terminé ses aménagements.
Entre-temps, la capitainerie a fermé ses portes pour la nuit et plus personne n'est là pour nous accueillir et nous guider dans ce qui est déjà le crépuscule. Tant bien que mal, nous dénichons une place à quai. Un ou deux voisins compatissants (dont un jeune couple de Brésiliens) nous aident à nous amarrer convenablement le dos au ponton, dans un espace plutôt restreint. Une planche trouvée sur le quai nous sert de passerelle pour débarquer et aller manger un repas bien mérité dans un resto du centre-ville voisin.
Au matin, en nous inscrivant au bureau, nous découvrons que notre zone d'amarrage est consacrée aux bateaux américains, et donc que le voltage, les formats des prises de courant et des prises d'eau ne correspondent pas aux nôtres. Il faudra toute une journée pour que nous soyons enfin alimentés correctement. Et l'accès Internet, acheté à prix d'or -- il était gratuit jadis --, ne fonctionnera jamais à une vitesse acceptable.
Enfin, une vraie passerelle pliante de débarquement, gentiment signalée par un skipper, nous est refusée par la direction de la marina: "C'est une propriété privée, qui appartient à un autre bateau! Nous allons vous en fournir une autre." Avec un sourire un peu gêné, le préposé aux services nous revient une heure plus tard… avec la même passerelle. Mais cette fois c'est OK, puisqu'il s'agit d'un prêt "officiel". Allez donc comprendre la logique saint-martinoise.
La seconde journée au ponton est entrecoupée d'une belle série d'averses, qui perturbent sérieusement notre programme de shopping (quoi faire d'autre à Saint-Martin?) et de visite. Nous louons quand même une voiture pour descendre faire les courses dans un centre commercial "frontalier" solidement stocké, puis remonter luncher à "la Main à la Pâte", agréable et bon restaurant de bord de quai tenu par le plus hexagonal des Français. Vingt pas plus loin, Azur a le bonheur de trouver un marchand de journaux correctement fourni en publications françaises.
C'est donc le lendemain que nous partons en milieu de matinée pour une tournée dans le nord de l'île, creusé de jolies baies auxquelles leur vocation intensément touristique n'a quand même pas enlevé leur beauté, parfois à couper le souffle.
La balade, qui nous fait traverser au moins quatre fois la frontière franco-hollandaise zigzagante et toute virtuelle, se termine par un repas sans façon dans une recommandation du Routard, Ô Plongeoir, tout près de l'entrée de la marina.
Vu la date où nous sommes, la température plus ou moins clémente et une certaine fatigue avouée par Marie-José, nous jugeons préférable de renoncer à poursuivre vers les Îles Vierges, ce qui demanderait une semaine supplémentaire, et surtout au moins une très longue étape d'une centaine de milles, partiellement de nuit. À la place, nous en profiterons pour voir deux îles que nous ne connaissons pas, et nous arrêter de nouveau à Antigua au moment des Classic Regattas dont nous avions vu les impressionnants préparatifs la semaine dernière.
Jeudi midi, nous faisons donc escale à Saint-Barth, la plus huppée et une des plus petites des Antilles françaises. À l'entrée du port, assez encombré, nous sommes fascinés par une curieuse bête, moitié goélette, moitié multicoques. Nous apprendrons que le "Pilar Rossi" est la douce folie du coureur automobile Nelson Piquet, qui a transformé graduellement ce qui était un motor-yacht de 39 mètres en un super-voilier hybride de 64 mètres!
La chauffeure de taxi qui nous fait visiter s'empresse de nous pointer d'abord les centres commerciaux les plus cossus, puis les boutiques de luxe (Dior, Armani…) et enfin la résidence de Noureyev et celle de Johnny Hallyday, qu'elle prétend même apercevoir à la terrasse d'un café. Azur s'abstient de lui signaler que d'après le Paris-Match acheté la veille, le grand copain de Sarkozy est actuellement hospitalisé, en Algérie semble-t-il. Mais quoi? Il y en a bien qui voient encore Elvis déambuler dans les rues de Vegas!
Ce soir, dodo très hâtif, car il faut lever l'ancre au point du jour si nous voulons arriver avant la nuit à notre prochain étape, Barbuda. La première partie du trajet consiste à contourner le nord de Saint-Barth, ce que nous faisons par un vent de face combiné avec une houle très creusée. Heureusement, dès que nous mettons le cap vers le sud-est, la vitesse grimpe de quatre à huit noeuds, ne faiblissant que lorsque nous croisons des grains, assez fréquents.
Barbuda est une grande île coralienne, donc plate et sans le moindre relief (son "sommet" n'atteint pas les 60 mètres) mais bordée de magnifiques et interminables plages blanches, parfois même roses. Une bonne partie de l'intérieur est occupée par un immense lagon où vivent de multiples espèces d'oiseaux et d'animaux aquatiques. Le seul village, Codrington, dépasse à peine les 1200 habitants et n'offre même pas un port digne de ce nom.
Nous jetons l'ancre à l'extrême sud le long de Cocoa Point, le seul endroit relativement à l'abri de la brise de nord-est, qui n'a pas molli. Un mouillage "sauvage" s'il en est: avec trois autres bateaux, nous avons pour nous seuls une plage blonde longue d'une dizaine de kilomètres, que nous nous promettons de mettre à profit au matin.
Hélas, nous nous réveillons sous un ciel chargé de nuages sombres qui commencent à nous crever au-dessus de la tête dès le petit déjeuner. La baignade anticipée prend plutôt des airs de douche! Dans ces conditions, aussi bien lever les voiles et descendre illico vers Antigua, où un bon vent nous pousse de toute façon.

12 avril 2010

Charmes d'Antigua, retour à Nevis

(10 avril 2010) Ayant cédé à la tentation d'un succulent déjeuner de brioches au raisin et de pommes-cannelle marie-galantoises, nous avons démarré un peu plus tard que prévu le lundi de Pâques. Par chance, le vent a fraîchi un peu soufflant du nord-est, ce qui nous offre une agréable mais pas très rapide traversée vers les Saintes. En approchant de la Passe Est, nous nous rendons compte qu'une escale à Terre-de-Haut (avec l'irrésistible baignade sous le Pain de Sucre) nous fera arriver au mouillage de Deshaies en pleine nuit.

Sagement, mais avec regret, nous changeons de cap, longeant la pittoresque rive nord des Saintes… où nous retrouvons en ordre serré de marche la régatte partie hier matin de Saint-Louis de Marie-Galante, qui contourne maintenant la côte ouest du petit archipel. Vers midi, nous atteignons l'extrémité sud de la Guadeloupe, le blanc phare de Vieux-Fort.
À notre surprise ravie, au large de Basseterre le vent vire à un atypique 15 noeuds du nord-ouest, ce qui nous permet de remonter à la voile, à bonne vitesse, tout le long de la côte "sous le vent". À l'arrivée vers 15h30, Twiggy nous a concocté un savoureux "ti-nain pis la morue", le plat martiniquais archi-traditionnel à base de morue dessalée et de bananes-plaintain écrasées dans la sauce avec un peu d'huile d'olive.
Mauvaises nouvelles de la météo mardi matin: un fort vent de nord (20-25 noeuds) s'est élevé pendant la nuit, accompagné d'une houle croisée nord-est avec des creux de pas loin de trois mètres. Cela augure plutôt mal pour une traversée jusqu'à Antigua en direction franc nord, pour laquelle nous comptions sur l'habituel alizé venant de l'est.
Effectivement, nous y rattrapons tout le mauvais temps que nous n'avions pas eu dans le Canal de la Dominique et vers Marie-Galante les jours précédents. Mer grise forte et hachée, ciel bouché, navigation pénible, quoique assez rapide, principalement au moteur avec un vent de face tourbillonnant. Pas question de cuisiner dans ces conditions, nous nous contentons d'un pique-nique minimal, pris sur le pouce dans le cockpit.
À l'arrivée en milieu d'après-midi dans le port de Falmouth Bay, changement complet d'atmosphère. On nous guide aimablement vers un ponton de luxe, où nous avons l'air du vilain petit canard, entourés que nous sommes d'une quinzaine de voiliers géants (25 à 60 mètres!) et rutilants, bichonnés avec soin par des équipages en uniforme impeccable. Il se trouve que nous sommes tombés au beau milieu de la semaine préparatoire à la grande régatte des "classics", rendez-vous annuel de milliardaires fanatiques de la voile venus de tous les coins du monde.
Notre plus proche voisin, un 40-mètres à la coque rouge vif, aux ponts et cabine de bois clair avec abondantes garnitures de chrome, porte le joli nom d'"Aphrodite". Tout un programme. Je lui préfère encore le "Ranger", un peu plus petit mais élégamment élancé, avec ses superstructures traditionnelles de chêne verni.
Affamés, nous nous mettons en quête d'un resto encore ouvert à quatre heures de l'après-midi. Heather Francis, la plantureuse et chaleureuse patronne du Bar B's Club tout proche, vient de fermer sa cuisine mais, voyant nos mines dépitées, accepte de l'entrebâiller pour nous servir. Menu typique des îles anglaises, savoureusement interprété: entrées de crevettes à l'ail, cari de poulet, côtes levées aigres-douces, grillade de thon avec sauce, frites ou riz et gratin de fruits-pays. Nous en sortons avec une envie de revenir.
Au matin, tandis que Marc s'occuper des formalités et donne un coup de main à Twiggy pour mettre de l'ordre à bord, nous invoquons nos privilèges de propriétaires d'un âge certain (dixit Azur) pour sauter dans un taxi qui nous emmène à une très belle baignade sur une des multiples plages proprettes et bien abritées de la côte sud-ouest. Un bar "les pieds dans l'eau" offre des planter's punchs percutants et une conversation agréable avec des visiteurs américains, passagers d'un bateau de croisière géant.
Au retour, Moody le taxi insiste pour nous faire voir une des plus grandioses vues de l'île, du haut d'un morne surplombant English Harbour, avant de nous déposer au Catherine's Cafe, où le couple de patrons français nous chouchoute à travers un excellent lunch pris sur une terrasse face au vieux port pittoresque.
Pendant que madame fait la sieste, Marc, Twiggy et moi passons l'après-midi sur le ponton, à admirer nos gigantesques voisins… et leurs jolies équipières!
Mercredi matin, excursion à pied jusqu'à English Harbour, l'ancien port de l'amiral Nelson durant les guerres napoléoniennes. Il avait été laissé à l'abandon pendant un siècle, et vient d'être restauré dans sa splendeur originelle par des officiers de marine britanniques fanas d'histoire -- de fait, les travaux ne sont pas finis, une partie de l'intendance et les logements des officiers sont encore en ruines.
La visite commence par un café à la terrasse de l'Admiral's Inn, auberge (aujourd'hui de luxe) datant de 1784, qui offre une très jolie vue sur l'étroite baie en forme de S où se niche le port-musée et sur l'espace peuplé de colonnes où étaient réparées et mises à sécher les voiles énormes des trois-mâts de l'époque. Un peu plus loin se trouvent l'atelier de menuiserie de marine, l'entrepôt des mâts, la corderie, la résidence du gouverneur militaire (transformée en mini-musée maritime), enfin les grands entrepôts devenus un bar et resto populaire, face à la petite forteresse qui défendait l'entrée de la baie. Malgré la saveur très touristique, l'ensemble donne une bonne idée de la façon dont fonctionnait un port militaire d'il y a deux cents ans, et dont vivaient ses habitants.
Nous nous rendons ensuite à la capitale, St. John's, animée mais sans charme particulier, dont nous revenons tout de suite pour retrouver nos équipiers face à la marina chez la copine Heather, dont nous faisons de nouveau honneur à la cuisine.
Le lendemain, départ assez tardif par un vent de nord-est un peu trop direct vers la petite île de Nevis (Nievés) dont nous avions gardé un très bon souvenir; le problème, c'est qu'un cata comme le nôtre n'est pas fait pour voguer vent arrière. Malgré une bôme solidement arrimée à babord par Marc, les voiles s'obstinent à empanner (changer de bord) sans avertissement, imprimant au bateau des chocs souvent imprévus. C'est sans doute là que notre échelle de bain a effectué sa plongée finale!
Une fois rendus en fin de journée, nous nous apercevons que le moteur de l'annexe nous fait faux-bond. Du mouillage où nous sommes, impossible de rentrer à terre remplir les formalités, nous nous contentons d'observer du skybridge le spectacle, toujours aussi fascinant, de la pêche des pélicans qui sont une quinzaine à plonger, en groupe ou à tour de rôle, à deux ou trois cent mètres de nous vers le fond de l'anse de Charlestown.
Au matin, nous obtenons la permission d'accoster au quai des navettes qui transportent passagers et marchandises d'île en île, pour visiter douane et immigration et dénicher un mécanicien capable de convaincre le moteur d'annexe de reprendre du service. Nous en profitons pour mettre pied à terre et renouer connaissance avec cette agréable petite ville, calme et colorée, et flâner sur l'embarcadère joliment aménagé.
Malchance, le policier qui s'occupe des passeports et visas est parti en balade, et ne sera pas de retour avant lundi. Heureusement, un douanier compatissant décide de se transformer en officier d'immigration et vient nous trouver à bord pour compléter les formalités, pendant qu'un mécano tout aussi sympa s'occupe de l'annexe. Mais il est bien midi lorsque tout ça est terminé, et nous devons admettre que remonter directement vers St-Barth ou St-Martin nous fera arriver en pleine obscurité dans une rade que le skipper ne connaît pas. La prudence nous dicte donc un assez long détour vers Statia (Saint-Eustache), une petite île hollandaise que personne de nous n'a jamais visitée.

09 avril 2010

Au rythme paisible de Marie-Galante

(5 avril 2010) Notre 46e anniversaire de vie commune s'est passé tout en douceur, au rythme presque primitif de Marie-Galante. C'est le hasard de la météo qui nous a enfin conduits ici: depuis le temps que nous venons du côté de la Guadeloupe, d'abord en avion et depuis quatre ans en bateau, nous n'avions jamais trouvé le tour d'explorer cette île voisine, aussi paisiblement charmante que négligée.

Sitôt que nous avons quitté le confort luxueux de l'hôtel Bakoua pour celui, bien différent, du Bum chromé
samedi veille des Rameaux, nous avons fermement décidé d'abord que nous prenions la mer aussitôt que possible, et deuxièmement que nous tenterions d'explorer le plus possible des recoins de la Caraïbe où nous n'étions jamais allés. Dont, bien entendu, Marie-Galante.
Comme il fallait s'y attendre, il y avait quelques anicroches techniques à régler avant le départ: un lecteur de cartes partiellement analphabète, un téléphone satellite aux abonnés absents, une pompe de douche un peu pompette, une chasse d'eau ne sachant pas chasser… Sans compter tous les copains à saluer au passage: Pancho du Marin Pêcheur, Nicole et Gaston du Marin-Mouillage, Léna et Jean-Yves des Trois-Îlets, nos Suisses-Montpelliérains voisins de ponton Florence et Michel, l'incontournable et toujours charmant Raymond Marie…
Une fois terminé le défilé des informaticiens, électroniciens, électriciens, mécaniciens et autres plombiers indispensables à nos futurs confort et sécurité, nous en étions au Jeudi Saint, après avoir raté la traditionnelle Procession des Rameaux. Et pour cause: de rameaux, y en avait point, de rameaux, y'en avait guère, la sécheresse des deux derniers mois ayant calciné toutes les feuilles de palmier habituellement réservées à cet usage sacré.
Dans l'intervalle, nous avons retrouvé avec plaisir notre skipper de l'an dernier, le rasta Marco, et (pure paresse) avons décidé de lui adjoindre pour le prochain périple une hôtesse-cuisinière. À défaut de celle-ci, introuvable dans les délais, nous avons déniché un hôte-cuisinier volontaire
en la personne de Charles, dit Twiggy, le filiforme fils de la fidèle Henrietta qui veille avec un soin jaloux sur l'entretien du Bum depuis maintenant trois ans.
C'est donc à quatre que nous avons mis le cap sur Saint-Pierre, après une courte escale à Sainte-Anne pour nettoyer les coques. Cela nous a permis de tester l'efficacité de l'antifouling "Métaleau" à base de cuivre appliqué à grands frais en octobre dernier. Premier constat: tel que prédit par ses critiques, ce système n'empêche pas les herbes et autres bestioles de prendre domicile le long des carènes. Mais comme elles n'arrivent pas à s'y fixer solidement, il suffit d'un bon coup de brosse ou de torchon pour les déloger, tel qu'annoncé par ses promoteurs. Après une petite heure de boulot, les coques sont comme neuves.
Une remontée un peu tardive mais sans histoire nous a menés au mouillage, agréable mais plutôt encombré surtout pour une arrivée de nuit, de Saint-Pierre. Juste au moment, d'ailleurs, où les cloches prenaient bruyamment leur envol pour Rome depuis le double clocher de l'ancienne cathédrale des Antilles, un des rares monuments épargnés par l'éruption de la Montagne Pelée de 1902.
Au matin du Vendredi Saint, c'est tout juste si nous avons trouvé une boulangerie ouverte pour les besoins du petit-déj.: croissants corrects, savoureuses "pommes-cannelle", brioches au chocolat. Le tout parfumé de marmelade de citron vert, de gelée de fruit de la passion… et de très bon beurre d'arachide qu'il nous restait d'achats effectués dans les Grenadines en août dernier. Il faut dire qu'avoir un véritable maître d'hôtel pour nous mettre le couvert et desservir ensuite, en la personne de Twiggy, était un plaisir aussi addictif qu'imprévu. Et, petit bonheur supplémentaire, la Montagne Pelée était pour une fois visible dans toute sa splendeur, dégagée des nuages qui en masquent toujours le sommet.
Sitôt dépassée la pointe nord de la Martinique, nous nous préparons à affronter le redoutable Canal de la Dominique, terreur des navigateurs… Penses-tu! Quatre heures à ronronner au moteur sur une mer plate comme une nappe de restaurant londonien et sous un ciel sans nuages, ni le moindre souffle de vent. Pouah!
Trois heures (tout aussi plates) plus tard, nous jetons l'ancre dans la Baie de Portsmouth, au nord de la Dominique. Baignade au soleil couchant dans l'eau chaude et propre d'une belle plage de sable noir, au milieu de bandes de diablotins noirauds et rigolards venus en famille profiter du congé pascal. En soirée, débute dans un bar voisin un concert rap-calypso-reggae-steelband dont les décibels syncopés ne traversent pas les cloisons de notre cabine. Fort heureusement: lorsque je me lève et grimpe prendre l'air sur le skybridge peu après six heures du matin, la fête bat toujours son plein!
À la sortie du mouillage, après avoir éludé les inévitables et obstinés "boat-boys" vendeurs de pain, de fruits et d'excursions, nous retrouvons la même absence d'air et de vague que la veille… ce qui pour une fois fait bien notre affaire: habituellement, il faut galérer face au vent et à une forte houle pour gagner Marie-Galante en direction nord-est (exactement celle d'où soufflent les Alizés prévalents dans la région). Cette fois, la traversée d'une vingtaine de milles est une partie de plaisir, et il n'est pas encore midi que nous sommes ancrés au port de Grand-Bourg, principale commune de l'île.
Celle-ci, qui ressemble à une galette bien ronde et bien plate d'une dizaine de kilomètres de diamètre, est largement ignorée par les touristes, qui n'y viennent que par petits groupes et pour quelques heures à bord de bateaux-traversiers basés en Guadeloupe. Ses quelques milliers d'habitants se répartissent en trois villages et quelques hameaux, la plupart en bord de mer, et vivent principalement de la pêche, de l'agriculture et de la canne (deux rhumeries réputées, Bielle et Père Labat). Une seul hôtel digne de ce nom, quelques pensions à saveur gentiment familiale et une douzaine de restos de plage servant la cuisine locale complètent le tableau. Pas même un marchand de souvenirs en vue!
Un taxi trouvé sur la place nous emmène à l'entrée d'une jolie plage où ne s'ébattent que deux couples d'"étrangers", aussi reconnaissables que des cachets d'aspirine dans une boîte de Glosettes, parmi une quinzaine de familles locales. Une délicieuse trempette dans une eau d'azur sur fond de sable blanc derrière une barrière de corail est suivie d'un lunch abondant mais sans grande originalité au Touloulou, pourtant vanté par les guides comme une des meilleures tables de l'île. Ben quoi, on ne peut pas tout avoir!
Marco et Twiggy ont découvert par la bouche de notre rondelette et sympathique serveuse que le Touloulou, qui fait aussi discothèque, organise pour la nuit prochaine une torride (???) nuitée pascale. Évidemment, ils projettent de venir y terminer leur journée. Hélas pour eux, un accident routier mortel (rarissime ici) précisément sur la route à emprunter vient perturber la soirée et fait avorter cet alléchant programme.
Au matin de Pâques, nous voulons louer une voiture ou un taxi pour explorer le tour et l'intérieur de Marie-Galante. Mais nous nous y sommes pris trop tard, toutes les bagnoles à louer sont réservées et le seul taxi que nous connaissons est (a) à l'église toute la matinée pour la grand-messe de Pâques, et (b) dans un dîner de famille jusqu'en milieu d'après-midi. Après quoi, pas sûr qu'il pourra souffler dans le ballon…
On fait quoi, alors, pour notre anniversaire? On met les voiles. D'abord jusqu'à la baie voisine de Saint-Louis, totalement encombrée de voiliers de toutes formes et de toutes tailles. Nous venons en effet de tomber pile sur le démarrage de la course-régatte annuelle vers les Saintes.
Marco trouve un coin propice où jeter l'ancre directement en vue de la bouée de départ; nous y passons une heure et demie fascinante à regarder les manoeuvres de positionnement des diverses catégories de partants, depuis les grands voiliers de croisière jusqu'aux minuscules mais véloces Hobie Cats et autres mini-catamarans de sport.
Une fois l'excitation retombée, nous continuons vers le nord jusqu'à l'Anse Canot, superbe plage blanche et calme où s'éparpillent quelques dizaines de familles locales (pas de touristes ici, on vous l'a déjà dit). Une baignade nonchalante nous rapproche d'un petit groupe formé d'Albert, un Guadeloupéen d'origine indienne installé ici depuis deux ans, de sa fillette d'une dizaine d'années et de sa copine "métro" Hélène, résidente de ce qu'elle appelle "le paradis de Marie-Galante" depuis quinze ans.
Une demi-heure plus tard, nous sommes tous assis dans le sable sous un bouquet de raisiniers sauvages, à disputer une féroce partie de dominos en avalant (avec circonspection) un punch du rhum local, qui titre pas moins de 59 degrés! Une seconde baignade nous rafraîchit suffisamment pour reprendre la route vers notre abri de Grand-Bourg, où nous nous contentons d'un repas improvisé à bord du Bum.
Malgré un nouveau concert qui démarre peu après le coucher de soleil en plein centre de Grand-Bourg, nous nous couchons tôt en prévision d'une assez longue journée de mer demain: longer toute la côte de la Guadeloupe après un détour du côté des Saintes.