23 mars 2011

Sainte-Lucie et Grenadines

(21 mars 2011) L'averse (tropicale, bien sûr) de ce lundi après-midi a rafraîchi et éclairci le temps, nous incitant à sortir iPad et Mac portable sur la table du cockpit. Ils remplacent le cabaret à rhum autour duquel nous venions de rassembler le cousin Daniel et l'ami Raymond, accourus nous souhaiter la bienvenue et prendre livraison des divers lambis et langoustes rapportés pour eux par Azur.
Nous sommes rentrés hier soir d'une semaine aux Grenadines (tous les jours soleil, plages dorées, mer turquoise, vent tiède dans les voiles et langouste ou daurade fraîchement pêchée au menu, arrosée de rhums aux parfums variés selon les îles, la routine, quoi!). Mais pratiquement sans Internet, on ne peut pas tout avoir.
Nous devions quitter la Martinique à bord du Bum chromé le surlendemain du Mercredi des Cendres, mais le retard du skipper à rentrer de Sainte-Lucie nous a repoussés d'une journée, combiné au fait que nous n'avions pas trouvé de remplacement adéquat à notre moteur d'annexe moribond; le lendemain, pluie diluvienne et vents tourbillonnants (non, il ne fait pas toujours soleil aux Antilles) nous ont renvoyés au dimanche, ce qui a permis de trouver un joli hos-bord 6 CV-4 temps Yamaha au capot tout blanc. Par contre, les étagères des épiceries marinoises étaient tristement dégarnies: ni miel, ni mayonnaise, ni citron vert (un comble!), ni lait frais, ni pâtisseries locales, peu de choix de café, etc.
Nous avons quand même mis le cap au large dimanche vers midi, profitant d'un vent d'est assez favorable qui nous a déposés à la marina de Rodney Bay, au nord de Sainte-Lucie, vers les 16 heures. Le port de plaisance, encore en construction lors de notre dernier passage il y a un an et demi, a maintenant fière allure et accueille une jolie collection de grands yachts en plus de deux ou trois cents voiliers de passage.
Pendant que le nouveau skipper Will allait accomplir les formalités de douane et d'immigration, je réservais une table dans un café voisin où toute l'équipe est venue me rejoindre pour un lunch tardif et simple, mais plutôt bon.
Lundi matin, Azur dans son rôle de "la patronne" a décidé qu'elle avait besoin de récupérer et que la journée était donc proclamée "Fêt'Nèg'" -- c'est-à-dire congé pour tous les esclaves, elle comprise! Will et notre cuisinier-homme à tout faire Charles (dit Twiggy vu sa corpulence) en ont profité pour aller faire un tour dans la capitale, Castries, d'où ils sont revenus en début d'après-midi avec le gros de ce qui nous manquait de provisions.
Nous avions envisagé de rencontrer ce soir-là Shirley, la veuve de notre vieil ami guadeloupéen Robert Belaye, et l'ancien de la Vieille Casa Jean-Marie Vatinelle (dit Vati), qui habitent tous deux Sainte-Lucie, mais ça sera pour un autre jour…
Mardi, départ un peu tardif, ce qui nous incite à faire étape à l'une de nos escales préférées, la petite baie nichée entre les Deux Pitons, à l'extrémité sud de l'île, au lieu de continuer jusqu'à Saint-Vincent comme prévu. Je suis vivement partisan d'une grimpette (en taxi) jusqu'à Dasheene, le spectaculaire et délicieux restaurant qui surplombe la baie, mais un coup d'oeil aux vagues qui font danser l'annexe au pied d'une des jupes du cata suscite chez Azur une opposition virulente qui emporte le morceau. Repas à bord.
Assez tôt le lendemain, ayant expédié un abondant petit déj préparé par Twiggy (un cérémonial affreusement bourgeois auquel on pourrait vite prendre goût), nous levons l'ancre vers les Grenadines. Nous avons décidé de contourner entièrement Saint-Vincent, une île que notre capitaine a clairement prise en grippe après un léger accrochage avec des pirates armés de coutelas il y a quelques années. Comme nous y avions déjà fait escale à plusieurs reprises et en avions même fait le tour complet en voiture au moins une fois, nous n'y perdons pas grand-chose.
Atteinte au milieu de l'après-midi, Admiralty Bay, havre principal de la petite île de Bequia (prononcé "Bèkoué" comme tout le monde le sait) et porte d'entrée des Grenadines, est modérément encombrée. Un "boat-boy" nous attache sur une bouée au sud-ouest du gros bourg, puis revient nous prendre, cette fois sous son déguisement de "water-taxi", pour nous amener au restaurant Robby's, l'actuelle "eatery" à la mode. Dans l'intervalle, j'ai réussi à piquer une tête à l'eau à partir d'une des jupes, ma première vraie baignade depuis le départ. Triple hourrah!
Mercredi matin, à ma grande déception, nous ne trouvons que quatre ou cinq modestes langoustes à vendre sur le port. Or, Azur en a promis à gauche et à droite à la Martinique, et le skipper se joint à la frénésie d'achats. Cela nous obligera donc à faire l'assez long détour vers Mustique, île des milliardaires (et d'Elton John) et quartier-général des pêcheurs de crustacés, au lieu de filer tout droit vers mon mouillage chou-chou de Mayreau. Comme je m'y attendais, la recherche et la négociation serrée d'au moins vingt livres de "omars", comme on les appelle aux Antilles, consomme la plus grande partie de trois heures, et ce n'est qu'en milieu d'après-midi que nous pénétrons dans une Saltwhistle Bay (Mayreau) déjà quelque peu encombrée.
Heureusement, Will déniche un ou deux copains équipiers sur des catas déjà en place, qui l'aident à nous trouver un ancrage à la fois calme et assez près de la très jolie plage bordée de cocotiers. Dix minutes plus tard, j'ai déjà plongé dans l'eau turquoise et tiède sur fond de sable blanc, juste le temps de me bâtir un appétit pour le dîner de langoustes et pâtes à l'ail que Twiggy et Azur nous ont comploté.
Re-baignade dès l'aube, mais je suis privé de mon spectacle favori, celui des pélicans plongeant comme des torpilles dans l'eau turquoise rendue presque rose-orangé par le lever de soleil qui se réfléchit sur les vaguelettes de l'autre côté de la barre de sable. Les pélicans sont partis ailleurs nidifier, m'explique le garçon qui prépare les petits-déjeûners au bar rustique caché sous les palmiers.
Après une bonne heure à me laisser flotter dans l'eau tiède, je remonte à bord pour le café et nous appareillons pour la petite virée obligatoire aux Tobago Cays, ce refuge marin paradisiaque composé de cinq minuscules îlets ceinturés d'un fer-à-cheval de récifs coralliens qui créent une extraordinaire zone où l'eau vert d'émeraude est lisse comme un miroir, alors que juste au-dessus souffle une bonne brise. Mais il y a trop de monde pour que nous soyons vraiment tentés d'y rester. "Trois p'tits tours et puis s'en vont", comme dit la chanson. À peine le temps d'apercevoir une tortue.
Le vent de nord-est nous oblige à naviguer au près serré pour remonter vers Bequia. Heureusement, sa force nous permet quand même de filer à sept noeuds et plus, pour jeter l'ancre de nouveau à Admiralty Bay avant le coucher du soleil. Les deux jours suivants, nous remontons par petites étapes vers le nord, sans grands incidents autres que quelques bonnes averses et un charmant ballet d'une quinzaine de petits dauphins café au lait-chocolat dont l'un, véritable acrobate, sautait dans les airs au moins trois fois aussi haut que sa taille, pour le seul plaisir de nous impressionner.
Dimanche au soleil couchant, le ponton du Marin nous attendait, mais seulement pour se faire désirer: un sacré vent de terre nous repoussait au large (et vers la coque des voiliers voisins, fallait faire gaffe), ça nous a pris presque une demi-heure -- et des crampes dans les bras à force de tirer sur les amarres -- pour enfin nous mettre à quai. Ah, la dure vie des pauvres marins!
Ce matin lundi, nous avons découvert avec stupéfaction et par WiFi que la planète n'avait pas cessé de tourner en notre absence: Kadhafi se fait (enfin) bousculer à son tour par quelques Rafales, grâce aux cantonales Sarkozy risque d'être à la retraite bien avant ses 67 ans, Marine Le Pen triomphe sur un air de Guéant -- un peu vite selon moi --, et le "bi-partisme effectif" de la politique française en prend sérieusement pour son rhume! Quant au Japon, tout en compatissant, je suis d'accord avec mon ami Piazza qu'il va retomber sur ses (courtes) pattes, mais notre projet d'aller y passer quelques semaines en touristes d'ici un an est reporté sine die... Enfin, le Québec, si j'en juge par les descriptions des copains, est plongé dans sa sloche printanière annuelle. Et mon beau-frère Jean a franchi en notre absence, mais non sans compagnie, le cap des soixante ans!

09 mars 2011

Mercredi des Cendres marinois

 À six heures et quelque du matin, alors que j'écris ceci par un temps frisquet (pour la Martinique) au lever du soleil, la Fête du Mardi Gras est à peine terminée que celle du Mercredi des Cendres a commencé. Le long de la mer face au marché du Marin, un DJ fait rouler les tambours pour les survivants du Carnaval, costumés de blanc et noir, qui dansent les pieds nus dans le sable d'une discothèque improvisée: "En pyjama, lévé en pyjama"…
Je ne les vois pas, mais je les imagine facilement, entendant le grondement des grosses caisses et le cri des trompettes flotter à travers la baie jusqu'à notre ponton, figé dans le calme de l'aube… Personne ni rien qui bouge autour de nous, ici la trève du Carnaval, c'est sacré!
Revenons à Montréal, où les derniers jours ont été occupés par les préparatifs de départ (banque, comptable pour les impôts, retenue du courrier, bagages…) et interrompus par deux belles fêtes.
Il y a eu d'abord de délicieux homards chez Milos, partagés avec la nièce Geneviève, son copain Yves "Number Two" et l'oncle Jean-Luc Bastien, un vieux-vieux copain des années 60 retrouvé à notre pendaison de la crémaillère, avec qui nous avons échangé des tonnes de souvenirs surtout en revenant à la maison prendre le digestif.
Deux jours plus tard, c'est avec le cousin Claude Aubin et sa Cécile que nous sommes allés déguster un brillant dîner gastronomique proposé au restaurant Nuances du Casino par la chef parisienne Olympe Versini, charmante, qui est venue nous faire la causette à la table. Sept petits services de dégustation, aussi raffinés et savoureux les uns que les autres, en particulier de célestes ravioles de crabe à la vanille et de petites tranches de cerf de Boileau rôti, tendres comme de la guimauve et présentées comme des sushis…
Puis, tandis que Cécile et Claude partaient de leur côté pour le Mexique, nous nous sommes envolés vers la Martinique, via la Guadeloupe. Une longue et épuisante journée dont nous nous sommes bien remis à bord du Bum chromé, qui nous attendait (enfin, presque) au ponton 6 de la Marina du Marin.
Presque? C'est-à-dire que pendant notre absence, on a prolongé le ponton dans deux directions, si bien qu'au lieu de nous retrouver seuls au bout de notre quai comme jadis, nous sommes désormais entourés de voisins, catamarans aussi bien que monocoques.
Le couple Suisse-Montpellié- rain de la Marie-Josèphe, Michel et Florence, plutôt en forme, est désormais en diagonale, c'est la "dame à la pipe" (dont le mari, gravement malade depuis longtemps, a finalement dû être hospitalisé) qui nous fait face à babord.
À tribord, il y a deux couples martiniquais sympa qui partagent le motor-boat "Majesté", et derrière nous une énorme vedette garde-côte (rachetée par un particulier, invisible jusqu'ici), un gentil Hollandais dont le petit sloop impressionne par son excellent état et son pimpant malgré ses cinquante ans d'âge, enfin un couple de retraités polonais de Gdynia, un peu froids, mais qui se dégèlent progressivement. L'environnement typique de ce "village transitoire" qu'est toujours une marina.
Il y a aussi l'envahissement saisonnier des grands yachts qui mouillent parmi nous en attendant de s'embarquer à bord des énormes transbordeurs qui les transporteront pour l'été vers Majorque, Valence ou Cannes. Il y a justement un superbe brick d'acier qui balance ses deux vertigineux mats à vergues au-dessus du ponton voisin du nôtre.
Changement de personnel sur le Bum. Xavier, un technicien de maintenance (qui a travaillé ici avec le Charlevoisien Jean-Seb) a pris en charge l'entretien et les petites réparations -- à cinq ans, un bateau comme le nôtre traverse une phase critique où un tas de détails doivent être revus -- et Will, un skipper quadragénaire souriant, a pris le relais à la barre du rasta Marco, qui nous avait quitté pour tenter sa chance en France. Il reste bien sûr le trio de base, le cousin Daniel aux finances, la Sainte-Lucienne Henrietta au ménage et surtout le vieil ami Raymond (qui, Dieu merci, a pris du mieux sur ses 80 ans) à la supervision.
Clairement, les gens qui avaient loué le bateau pour les Fêtes n'y connaissaient rien en catas (ils avaient pourtant un skipper accrédité), ils ont fait pas mal de dommages: crevé un hublot, raclé la coque sur un quai, perdu ou cassé des pièces d'équipement. Heureusement, tout a été réparé ou remplacé pour notre arrivée.
Avant notre retour, nous songions sérieusement à mettre le bateau en vente cette année; au départ de Montréal, la décision était presque prise. Et puis la lente magie de la vie a bord nous reprend, et il n'en est plus question: "Peut-être l'année prochaine, ou l'année après, ou…", temporise Azur -- qui s'est remise à lancer des invitations pour nos prochains séjours. Bon signe. M'est avis qu'à moins d'accident, la saga du Bum chromé est loin de sa fin. D'autant plus que nous mettons samedi le cap sur les Grenadines, "paradis sur terre" et sur mer d'Azur!
Nous renouons peu à peu avec les copains du bord de mer: Lucille et Nicole au Marin Mouillage, la Mauricienne Julia à l'Indigo, le patron néerlandais du Mango Bay, les frères Jean-Joseph au bureau de la Marina qui vient de déménager dans un centre commercial tout neuf, presque face à notre ponton. Pancho, le vieux pote de Jean-Marie Deschamps, a fini par fermer sa "boutique du Marin-Pêcheur", il y a un bout de temps qu'il en parlait. Va falloir aller le dénicher au Diamant, où il habite près de la Dizac.
Dimanche, justement, Azur tenait à aller saluer sa grand-mère au cimetière de son village natal. Pendant qu'elle faisait la causette à ses morts, je suis descendu affronter les fameuses vagues de la Plage du Diamant -- qui cette fois ont eu le meilleur sur moi. Clairement, j'avais perdu la main, et juste comme je me préparais à franchir la barre des brisants pour me retrouver en eau calme, il y en a une énorme (enfin, deux bons mètres de haut) qui a surgi juste à point pour me soulever et me rouler comme une bouteille vide et me faire avaler une bonne tasse d'eau salée. La baignade n'a pas duré bien longtemps.
Hier après-midi vers 16h30, je suis parti seul comme un grand voir le "vidé", le défilé dansé du Mardi-Gras local, qui descendait du bourg pour suivre le bord de mer. Évidemment, dans un village comme le Marin, ça n'a pas le grandiose quasi professionnel de Fort-de-France ou de Basse-Terre (en Guadeloupe, où nous l'avions vécu avec les Larcher), mais la couleur locale compense amplement.
Face au marché couvert, une foule toute costumée de rouge et noir buvait rhum et bière en dégustant des acras (trop salés, pas assez de piment) et du boudin créole, en attendant l'arrivée du cortège.
Les enfants grimés ou masqués couraient et grimpaient partout, les ados en shorts et bas résille dansaient avec vigueur au son de la discothèque qui s'installait sous un auvent. Une demi-douzaine de "djab" cornus faisaient pétarader une vieille mini-Morris décorée de noir et de flammes, sans portières ni toit, tout le long du parcours.
Les vibrations graves des tambours ont signalé l'arrivée du défilé, composé simplement d'un camion portant musiciens et sono, précédé et suivi d'une foule de danseurs costumés, souvent les hommes en femmes et parfois vice-versa, à laquelle une bonne partie des spectateurs se sont joints avec enthousiasme.
Le tout s'est éloigné dans un joyeux vacarme le long de la mer vers la sortie du bourg, tandis que je suivais quelques familles qui rentraient tout doucement chez elles et des jeunes qui, lassés de courir mais non de danser, revenaient zouker à la discothèque face au marché.
Il est huit heures comme je finis ceci… et la musique vient tout juste de s'arrêter: le fantôme de Mardi Gras cède définitivement la place à la réalité du Mercredi des Cendres…

14 février 2011

Le printemps arabe vu de la neige québécoise

14 février 2011 (Saint-Valentin) - Je reprends le blogue, le temps d'une révolution… ou de plusieurs!
C'est une impression curieuse, d'être juchés au sommet de notre espèce de tour d'ivoire de rentiers montréalais, de regarder dehors la tempête de neige (voir photos), et de tourner
le regard vers l'écran de télé où, sous le soleil et dans la poussière, les Égyptiens fêtent le départ de Moubarak, où les Algériens lancent timidement un mouvement dont on ne sait où il pourra se rendre, et où les femmes italiennes prennent Berlusconi par surprise à un endroit (entre les jambes, pour ne pas le préciser) où il ne pouvait voir venir le coup.
Il y a bien sûr là-dedans un peu du "Quam dulce dum in alto" de Lucrèce: se sentir bien au chaud chez soi quand sur le monde souffle la tempête, c'est un plaisir pervers mais très humain. Mais il y a aussi l'inverse, la frustration de ne pas y être, de ne pas sentir sur sa peau la bourrasque de l'Histoire; me reviennent forcément des souvenirs presque physiques du Washington de Watergate en 1974, de l'Espagne aux derniers jours de Franco en 1975, de l'Algérie dangereusement bouillonnante de 1988-1993…
Je regarde mon ex-collègue Jean-François Lépine derrière son micro Place Tahrir, et je l'envie. D'autant que la dernière fois que nous nous étions parlé, c'était justement à son départ pour Alger dans les années 1990, quand il me demandait des suggestions et des trucs, à moi qui en arrivais.
Il était donc presque inévitable que ça me redonne envie d'écrire sur le sujet et surtout de reprendre le fil de la réflexion que je n'ai jamais complètement abandonnée après la publication de ma "Démocratie cul-de-sac", justement terminée dans une chambre d'hôtel surplombant le boulevard Franz Fanon et la Grande Poste d'Alger, en juillet 1993.
Forcément, j'avais eu une sérieuse baisse de régime après l'échec des enivrantes manifestations du début 2003, où nous avons marché parmi des millions d'autres contre la guerre en Irak. La retraite, les voyages, le bateau, le nid douillet de Montpellier m'ont détourné sur d'agréables chemins de traverse.
Mais quelque part, les idées politiques et sociales continuaient à se développer, à s'entrechoquer parfois, en particulier à l'occasion de la récente crise économique. J'ai renoué des conversations sur ce thème d'abord avec Azur, puis avec quelques vieux amis comme moi passionnés de la suite du monde (Janine Euvrard à Paris, Serge Legagneur et quelques autres à Montréal), à mesure que les choses bougeaient à Tunis, Le Caire, Téhéran et Sanaa. Ça s'est mis à déborder sur Facebook, en une série de courts mais revigorants échanges.
Finalement, dans la nuit d'hier, je n'ai pu y tenir et j'ai commencé pour moi-même d'abord un texte de réflexion un peu brouillon, que j'ai fini par expédier à une courte liste de parents et d'amis dont j'apprécie l'intelligence et la sensibilité. Et puis j'ai décidé d'élargir, en inscrivant ce texte (et un autre qui l'a immédiatement suivi) sur le blogue:
--- Sans carte ni boussole ---
La Tunisie aura été une charnière dans l'histoire "après l'Histoire" (revoir Fukuyama et rire un peu). C'est le point de départ, l'étincelle improbable d'une série de révolutions populaires sans idéologie définie, sans encadrement structuré qui pourrait s'étendre à toute la planète. Un mouvement rendu possible par les nouveaux outils des technologies de l'information: Internet et téléphonie cellulaire permettent la création rapide de communautés virtuelles sans base matérielle et l'échange instantané et pratiquement irrépressible de courts messages.
La vague révolutionnaire surgit donc de manière virale à partir d'initiateurs inconnus, sans passé politique, mais dont l'ingénuité technique leur permet d'assembler "sur le tas" des noyaux d'animateurs bénévoles. Ceux-ci font boule de neige en quelques jours à peine, en fusionnant à chaud les insatisfactions et les demandes de segments importants mais négligés des populations: diplômés sans emploi en Tunisie, réprimés politico-économiques en Égypte, dissidents laïcs en Iran, femmes moralistes en Italie...
Le phénomène prend au dépourvu non seulement les régimes autoritaires sclérosés, mais l'ensemble des élites traditionnelles, y compris les oppositions laïques et religieuses. Cela, d'autant plus qu'il survient dans un vide incommensurable de la pensée et des orientations politico-économiques. Le socialisme s'est déconsidéré en ne parvenant pas à se renouveler au lendemain de la chute du soviétisme, entraînant au contraire les "partis des travailleurs" dans d'indignes luttes de chapelles et d'ambitions personnelles. Le capitalisme a montré ses lacunes dans les crises financières et économiques de 2000-2001 et 2007-2009; sa "compagne de route" la démocratie bourgeoise à l'Occidentale a révélé sa vraie nature d'esclave des possédants en prenant parti contre les citoyens et pour les banquiers et les agioteurs à cette occasion. Les mouvements verts et altermondialistes ont des visions sympathiques, mais trop parcellaires et trop "anti" pour prétendre prendre le relais.
Où allons-nous mantenant? La question était intéressante mais théorique jusqu'en décembre dernier. Elle devient d'une urgence cruciale devant ces révolutions bien réelles et dramatiquement justifiées qui vont vite s'avérer en manque d'orientation et d'armature intellectuelle.
Les idées mènent le monde? Si c'est le cas, face à tous les espoirs que suscite le mouvement actuel, il faut avouer que notre monde se retrouve sans leader, sans carte ni boussole!
-- Sans carte ni boussole bis --
J'ai reçu un message détaillé de François Piazza qui m'a inspiré en retour une série de précisions et d'additions à ma réflexion précédente:
a) C'est vrai que ce sont des révolutions urbaines, mais ne le sont-elles pas toutes? La Bastille n'était pas à Bécon-les-Bruyères que je sache, ni le Potemkine ancré dans un port de pêche de la Mer Noire! De fait, le Caire, Alexandrie et Suez avec leurs banlieues représentent plus du tiers de la population égyptienne, bien plus que les villes américaines en 1776, les françaises en 1789 ou les russes en 1917. En revanche, je ne connais pas une jacquerie paysanne qui ait renversé un État bien établi.
b) Si je me fie à mes souvenirs du Sénégal et à ce que Kada Hechchad me dit de l'Algérie d'aujourd'hui, le cellulaire est loin d'être un phénomène purement bourgeois. Au Sénégal, au moins un gamin dépenaillé sur deux en avait un… qu'il finançait en vendant des puces ou du temps d'antenne! Et Kada me dit qu'en Algérie, tous les étudiants ont leur portable… et beaucoup de ménages urbains et presque toutes les fermes le leur, puisque c'est plus facile à obtenir qu'une ligne fixe. Quant à l'Internet, j'ai été abasourdi il y a deux ans de constater dans le Saloum que des villages de 2-3000 habitants (sans un seul bourgeois à cinquante km à la ronde) avaient leur Cybercafé… qui était une des seules baraques électrifiées du coin!
c) Tout pays qui bloque le Net et le cellulaire plus que quelques jours se condamne à une stagnation économique insupportable à très court terme, sans compter les pressions internationales pour que ça cesse. Par exemple, si le Maroc coupe le Net à Essaouira (Mogador), le marché du port ferme le jour même et le poisson pourrit sur place! Quant au filtrage sélectif, un État techniquement avancé comme la Chine semble pouvoir le faire... mais ce n'est pas le cas de tous, il s'en faut.
d) Contrairement aux révolutions nationalistes et socialistes du passé, qui proposaient somme toute un modèle unique qui s'est souvent avéré un lit de Procuste pour des pays très différents, celles-ci sont des actions "sur-mesures" à géométrie variable, ce qui est un avantage gigantesque en termes de mobilisation sur le coup… et un danger tout aussi considérable quant aux suites prévisibles, comme la Tunisie est hélas en train de le démontrer. Est-il possible à un soulèvement de tirer avantage de cette flexibilité sans en être ensuite victime?
Ce dernier élément, auquel j'avais fait brièvement allusion dans ma première analyse, mérite clairement qu'on s'y intéresse plus en profondeur… en tenant compte notamment des diversités extérieures et intérieures des sociétés. Au fond, "la Syrie" vue comme un bloc, c'est probablement tout aussi trompeur que "le monde Arabe" ou "l'Occident" (je pense notamment au simplisme du "Choc des civilisations" d'Huntingdon). Je compte poursuivre cette réflexion, et si quiconque a des idées à offrir sur le sujet, je ne demande pas mieux!

10 janvier 2011

Une Crémaillère mémorable

(10 janvier 2011) Je recommence par la fin. Par cette journée d'hier, toute en mode mineur, en une sorte de lente et paresseuse et flottante "déconstruction" du jour précédent. J'"haïs" ce terme, mais c'est le seul qui sonne juste pour qualifier l'état dans lequel Azur et moi nous sommes trouvés au lendemain de la fabuleuse charge émotionnelle qu'a été pour nous la pendaison de la crémaillère samedi.
Nous nous sommes levés peu avant midi, avec la nette impression de sortir d'un trop beau rêve (avons-nous même pris un café? est-ce qu'on a mangé quelque chose? me rappelle pas). Et les coups de téléphone et les courriels de nos invités de la veille n'ont cessé, tout le reste de ce dimanche, d'entretenir cette illusion. Tout le monde voulait nous remercier, alors qu'au fond c'est nous qui leur devions une énorme reconnaissance. Tout simplement, comme dit Azur, "parce que c'est les invités qui font le party"!
Pourtant, tout avait été improvisé au dernier jour ou presque. Depuis des mois, nous avions bien la vague intention de marquer le tournant de l'année par une petite fête de famille célébrant notre installation dans le nouveau logis montréalais. C'est à Paris, presque à la mi-décembre, qu'a surgi l'idée d'y associer quelques vieux amis. Rentrés à Montréal, en faisant la liste de ceux que nous avions le goût de voir, petit à petit nous nous sommes rendu compte que nous serions si nombreux que faire ça dans l'appartement même était irréaliste. Donc, au lendemain de Noël, il a fallu trouver un local approprié et quelqu'un pour nous aider à organiser le tout. Ce que nous avons fait dans les tout derniers jours. Certains des invités n'ont été contactés que la veille…
Ce que ça a donné, c'est une des belles fêtes que nous ayons vécues, un de ces moments où se suspend le cours normal des choses pour créer une bulle d'intemporelle amitié toute chaude et toute douillette que rien ne vient percer. Vous vous rendez compte que pendant les huit heures et quelque que ça a duré, pas un téléphone cellulaire n'a sonné?
Donc, samedi vers midi et demi, sont arrivés ma nièce Geneviève et son copain Yves Prairie (dit "Yves Number Two" depuis une fameuse croisière dans les Grenadines sur le Bum chromé), que nous avions conscrits pour nous donner un coup de main à la réception des invités.
Ceux-ci ont vite suivi, et dès 13h15, notre salon se remplissait d'un monde quelque peu bruyant qui célébrait de chaudes retrouvailles (parfois après des décennies).
Une demi-heure plus tard, nous étions une trentaine qui éclusaient joyeusement, "qui s'esclaffaient qui parlaient haut" tous en même temps (nos parents et amis ne sont pas précisément de timides violettes) dans une pièce surchauffée, surchargée de tous les bouquets de fleurs offerts à Azur : il était temps de déménager.
Mais ce court passage dans l'appartement avait joué son rôle, celui de créer un climat d'informalité qui allait se prolonger si agréablement dans le décor plus impersonnel du "penthouse" de la Résidence, réservé pour l'occasion. Celui-ci consiste en deux salles, la salle à dîner d'un côté, de l'autre un salon cossu transformé en bar où le chef Bruno Ferrès et son fils Alex nous offraient le prolongement de l'apéritif, en particulier un kir à la blanquette de Limoux qui a entretenu l'atmosphère festive et décontractée déjà initiée quatre étages plus bas. Les (presque) derniers invités s'y sont pointés, le beau poète et ami d'enfance Yves Préfontaine et sa compagne Louise, et ma soeur Marie qui avait eu la splendide idée de retourner chez elle quérir sa guitare.
C'est seulement vers 15 heures qu'Azur et Geneviève ont entraîné la masse du groupe loin du bar vers le buffet pour lequel nous nous sommes répartis, au hasard d'affinités pas toujours électives, entre les cinq tables dressées par le chef-traiteur.
Le menu, pas compliqué mais fin et savoureux, a vite attiré tout le monde vers la table de service où officiait notre maître-queux (dont la "Table de Bruno" fait nos délices presque tous les jours au LUX Gouverneur). Crudités et charcuteries en entrée, filet mignon glacé débité en tranches ou filet de saumon en sauce comme plat principal, suivis d'un très bon plateau de fromages, d'une fondante bûche et d'un étalage de pâtisseries. Avec pour arroser tout ça un choix de brouilly, bourgogne passe-toutgrain, petit bordeaux, saint-véran ou re-blanquette. Plus, évidemment, du thé pour Denise Boucher!
C'est au moment du fromage (merci le chaumes!) que le climat est devenu encore plus magique, quand Marie a mis son instrument entre les mains de Michel Robidoux. Le guitariste chouchou de Charlebois, Ferland et bien d'autres a d'abord passé la main au charmant et charmeur Pierre Létourneau, qui a mis les larmes aux yeux à plusieurs en reprenant (souvent avec choeur impromptu) ses "Colombes", "Tous les jours de la semaine" et une ou deux plus récentes. Puis tout le monde a chanté avec Robidoux l'enjôleur "Petit roi" qu'il avait composé il y a quarante ans (chut!) pour Jean-Pierre Ferland : "Dans mon coeur et dedans ma tête il y avait autrefois…"
Michel a ensuite entamé la mélodie de l'unique chanson que nous avions concoctée ensemble, dans le jardin de Létourneau il y a quelques années, "Je ne veux plus partir". Comme il avait des blancs de mémoire sur les paroles, j'ai récité celles-ci pendant qu'il jouait.
Ce qui a donné à quelqu'un l'idée géniale de demander -- ou plutôt de commander -- au parfois modeste Yves Préfontaine de lire un de ses poèmes tiré d'Être-Aimer-Tuer, "Cadences", sur un fond sonore de Robidoux improvisant en sourdine. Instant exceptionnel et silence religieux.
Denise Boucher a suivi dans le même esprit (pendant qu'Alex, imperceptible de discrétion, faisait circuler les digestifs) avec un de ses beaux poèmes de Grandeur nature, "Prière d'envoyer des fleurs". Je me doutais bien que notre toujours suave Haïtien Serge Legagneur ne voudrait pas prendre la parole, mais François Piazza aurait pu suivre avec un texte de L'Identité, si un sursaut de timidité (!) ne l'en avait empêché. Si bien que le graphiste-typographe Robert Myre, qui avait eu l'inspiration d'apporter le catalogue (que nous avions fait ensemble il y a une quinzaine d'années) de l'expo de la collection de Papa Pedro (Rubio) à l'Inspecteur épingle, me l'a mis dans les mains pour que je puisse clore cette phase de la fête en lisant mon "Salut Pépine" que nous y avions inséré à la mémoire du cher et fantasque José Barrio.
Marie a ensuite repris sa guitare et, avec entre autres mon frère Antoine, Azur et la femme du cousin Claude, Cécile -- qui avait également été dans sa jeunesse l'amie d'un de nos autres grands disparus Lucien Gagnon --, s'est mise à rejouer et chanter nos communs favoris de la chanson française et québécoise: Vigneault, Ferré, Beau Dommage, Ferrat, etc. Et Brassens, bordel!
Pendant ce temps, les conversations se renouaient aux autres tables, notamment entre Préfontaine, jadis indépendantiste militant au RIN, et l'aîné de mes cousins, Claude Aubin, ouvertement fédéraliste et pourtant nommé président de l'Office de la Langue française par le premier ministre René Lévesque. Savoureux.
Peu à peu, quelques invités ont commencé à quitter, tandis que d'autres (Guy Lalonde, alias "Tabarnak-de-Tabarnak" selon Azur, ancien technicien virtuose du son dans l'équipe de Guy Latraverse et parfait compagnon de virées mémorables) allaient fumer sur le toit voisin. Il faudrait parler de tous les autres qui sont venus apporter leur contribution à cette fabuleuse journée : la belle et rieuse Monique Dussault, graveure et éditeur d'art, l'ancien réalisateur de Radio-Canada Jean-Pierre Sénécal, célèbre autant pour sa passion des DS Citroën que pour ses "fêtes dans l'île", mon neveu Vincent, curieusement effacé pour un comédien et très tôt parti, ma chère ex-collègue Ingrid Saumart, passée jadis du monde des spectacles dans Spec aux pages de La Presse consacrées, disait-elle, à "la guenille" (officiellement "Cahier de la mode"), mon ancien associé Vallier Lapierre, lui aussi atypiquement discret, notre ami commun, ancien felquiste et toujours passionné de multimédia Gérard Pelletier… J'en oublie sans doute.
C'est en redescendant à l'appartement avec le dernier "noyau dur" de la fête (nous étions quand même une fière dizaine) pour le coup de l'étrier, que nous avons eu une dernière belle surprise : la tardive apparition de Louisette Dussault, la "Souris-verte" d'enfantine mémoire (sans compter combien d'autres beaux rôles), qui arrivait d'aller visiter ses petits-enfants mais n'avait pas voulu rater au moins la fin de la journée.
Suivie de près par Jean-Luc Bastien, oncle d'Yves Number Two, qui fut régisseur du TNM quand Azur y jouait "le Soulier de satin" et "les Sorcières de Salem", puis metteur en scène de "Les Fées ont soif" de Denise Boucher ! Leur présence a redonné à la soirée un bel élan final, célébré en embrassades, chauds échanges de souvenirs… et quelques libations.
Salut, les copains!

17 novembre 2010

Gris retour à Paris

(15 novembre 2010) Dimanche dernier, départ pour Paris sur TGV Thalys. Cavalcade à travers la gare et ses escaliers vétustes, bagages à la traîne -- Azur trouve un manutentionnaire secourable pour nous fournir un coup de main très bienvenu. Train très confortable, presque vide, mais repas froid et léger. Paysage ultra-plat : dunes hollandaises, plaine interminable belge et flamande, presque jusqu'aux portes de Paris. Gare du Nord, la file d'attente pour les taxis est inexistante, en vingt minutes nous sommes au Trocadéro devant notre hôtel habituel. Brève sortie dans un troquet du coin pour une soupe à l'oignon. Lundi, début d'une semaine de cocooning éhonté, encouragée par un temps froid et pluvieux presque sans interruption. Pendant qu'Azur va chez le coiffeur mardi, j'en profite pour une balade en métro et du lèche-vitrine informatique à Montgallet. On se retrouve au Bar à huîtres du boul. Beaumarchais pour une orgie de coquillages et de poisson. Après discussion, nous décidons de ne pas nous rendre comme prévu en Martinique en fin de semaine, mais de rentrer directement à Montréal, pour cause surtout de lassitude physique et mentale. En contrepartie, nous resterons plusieurs jours de plus à flâner à Paris. Vendredi, choucroute décevante aux Tramways de l'Est, face à la gare du même nom; le resto, un de nos vieux favoris, a changé de propriétaire. Ça nous apprendra. Très bonnes pâtes à l'ail sous une montagne de parmesan dans un Italien du quartier Victor Hugo dimanche. Nous ne manquons pas grand-chose en ratant la finale de l'Open de tennis de Bercy, où Soderling bat facilement un Monfils épuisé par ses exploits de la semaine passée. En soirée, la télé est entièrement monopolisée par un ballet de personnalités folkloriquement hexagonal: le remaniement ministériel attendu depuis au moins cinq mois. Pas de grande surprise, pourtant, Sarkozy reconduit à contre-coeur Fillon comme premier ministre. Il y a bien le départ grognon de M. Écologie, Jean-Louis Borloo qui, frustré de ne pas avoir la place d'honneur, s'est brusquement rappelé qu'il n'est pas de droite mais du centre. Et le retour annoncé de l'ancien premier ministre Juppé, qui était en pénitence pour avoir été pris les doigts dans le tiroir-caisse il y a quelques années. La fin de l'"ouverture à gauche" sarkozyste est confirmée... elle était prédite depuis au moins le début de l'année. On en revient à un régime de droite pure et dure. Vivement Montréal, d'où vous parviendra sans doute la suite du blogue dans quelques semaines... ou quelques mois!