12 mai 2011

Une Baleine dans le salon!

Roger Whittaker avait un éléphant sur son balcon, Richard Desjardins "un paquebot géant dans 'chamb'à coucher", et moi, et moi, et moi j'ai des baleines dans mon salon! Évidemment c'est (comme d'habitude, dit-elle) la faute d'Azur! Lorsque l'automne dernier, suite à une discussion vigoureuse, l'écran télé de Montpellier s'est retrouvé hors d'usage, il a bien fallu passer à la FNAC le remplacer. Et le malheur (?) a voulu que ce soit juste au moment où le magasin recevait ses premiers modèles 3D. "On est au 21e siècle, oui ou non?", qu'elle a dit... si bien que le lendemain après-midi, le livreur installait dans notre salon un superbe -- et coûteux, ça va sans dire -- SAMSUNG 3D 40 pouces (bon, 102cm si vous insistez) et deux paires de lunettes bizarroïdes. Le hic, bien sûr, c'est qu'étant des "early-early-early adopters", nous n'avions rien du tout à voir en trois dimensions. Ni film, ni vidéo, ni émission. À regarder trois fois de suite les démos "satellite virtuel autour de la planète Mercure", "survol Imax de la Seine à travers Paris" ou "le Grand Canyon vu par un vaisseau extra-terrestre" offerts par Numericable, un gars (et même une fille) finit par se tanner! Nous avons donc remisé les lunettes dans leur étui et nous sommes contentés de subir la bonne vieille télé 2D -- non sans nous demander parfois si "Des chiffres et des lettres" et "le Journal de 20 heures" ça serait pas plus trippant en 3D. On ne sait jamais. Jusqu'à la semaine dernière où, revisitant la FNAC pour de tout autres raisons, mon oeil s'est arrêté sur un étalage promotionnel qui clamait "Enfin les films 3D abordables - 30 euros chacun ou 5 pour 100 euros". L'ennui, c'est qu'avec la meilleure volonté du monde, impossible d'en trouver plus de deux et demi que nous aurions la moindre envie de regarder... à moins que notre goût pour les catastrophes planétaires et les bagarres sanglantes n'ait pas été déjà abondamment comblé par les actualités japonaises, haïtiennes, libyennes ou syriennes. Heureusement, juste à côté, une promotion plus modeste offrait trois tranches du monde sous-marin de Cousteau en coffret 3D pour la moitié du prix, ou presque. Tiens, pourquoi pas? Je me suis donc retrouvé l'heureux possesseur de "Merveilles des l'océan", "Le monde des requins" et "Baleines et dauphins". Les deux premiers ont quelque peu déçu, l'un par sa banalité de "zoli-zoli aquarium tropical", l'autre par sa dimension dramatico-théâtrale un peu charriée. Mais le troisième, ah! Si jamais vous avez rêvé de voir un splendide rorqual de 25 mètres s'ébattre entre le fauteuil col-de-cygne hérité de grand-maman et votre étagère de CD-DVD, vous frôlant au passage de ses gigantesques coups de nageoire, c'est exactement l'article qu'il vous faut.

06 mai 2011

Ottawa vu de Montpellier

Sauf pour l'obligation de se lever à 6h30 le matin, le retour vers Montpellier lundi dernier s'est fort bien passé. Il a fallu acheter une valise supplémentaire pour ramener l'épaule de "belotta" achetée à la Boqueria samedi, ainsi que la véritable cave à vins (madères, manzanilla et xérès de Cadix, cavas et coñacs de Barcelone) acquise en route. Heureusement, le changement de train, de l'express espagnol au TGV français qui n'utilisent pas les mêmes largeurs de voie, est d'une grande simplicité à la nouvelle gare de Figueres: on traverse simplement le quai pour passer d'un convoi à l'autre. À Montpellier, un taxi serviable et rigolard nous a amenés de la gare Saint-Roch à notre Résidence Les Palmiers -- les travaux de la Mairie et du tram ont sérieusement avancé, rendant la vie encore plus impossible aux automobilistes et difficile aux piétons. Depuis ce temps, rien de marquant: on a repris contact avec les vieux copains (les Chantefort, Dréan, la voisine paraplégique du rez-de-chaussée et le cycliste enragé du troisième), on s'est offert une ou deux bonnes bouffes (surprise!), et on a fini de finir enfin... les impôts 2010. Ce mardi, je me suis levé en pleine nuit pour regarder sur Radio-Canada (par Internet, impeccable) la soirée des élections canadiennes, qui commençait ici à 3h30, gracieuseté du décalage horaire. Azur me trouvait un peu fou, mais il faut dire que ça en valait la peine, vu les résultats. Nous voici enfin débarrassés de cette absurdité qu'était devenu le Bloc -- j'aurais aimé que ce soit moins brutal par courtoisie pour Gilles Duceppe, un chic type et le fils d'une de mes idoles de jeunesse, mais bon. La première chose qui me frappe, c'est que notre système électoral donne des résultats plutôt contradictoires: en votant plus à gauche, les Canadiens ont donné une majorité à un régime très à droite, et en jetant le Bloc indépendantiste à la poubelle, les Québécois se sont renforcés à Ottawa en prenant pratiquement le contrôle du NPD! On y reviendra...

27 avril 2011

Barcelone sous l'averse

(22 avril 2011) Malgré un vrai temps de Vendredi Saint (gris, froid et pluvieux), je laisse Azur à son cocooning et pars me balader en ville, profitant du calme relatif: tout, mais absolument tout est fermé ce matin, sauf une pharmacie et un café par-ci, par-là. À l'étage supérieur du bus "turistic", je me retrouve seul sous l'averse, à côté de deux pin-ups Italiennes solidement maquillées mais court-vêtues qui causent et rigolent sans arrêt tout en grelottant. Elles me jettent un regard spéculatif puis m'oublient le reste du trajet. Le long du front de mer (entièrement et plaisamment refait à l'occasion des Olympiques de '92), de puissantes vagues grises viennent s'écraser avec fracas sur les plages qui, il y a trois jours, étaient couvertes de baigneurs et de bronzeuses. On se croirait en Gaspésie aux grandes marées d'automne. Remontant l'Avinguda Diagonal, je me sens perdu: le vieux Poble Nou ex-industriel de béton en débâcle et de tôle rouillée que je connaissais est devenu un quartier commercial à la mode, où de jolis parcs semés de sculptures fantaisistes séparent de grands centres d'achats cossus aux boutiques dernier cri de pâtés résidentiels chics. Pepe Carvalho lui-même ne s'y reconnaîtrait pas. Même si tout le monde nous affirme que Barcelone est durement touchée par la crise économique espagnole, rien ici ne le laisse paraître. Je m'étais promis une visite plus détaillée de la Sagrada Familia que celle, en coup de vent, de l'an dernier; l'interminable queue de parapluies dégoulinants devant le kiosque d'entrée me fait changer d'idée. Je me contente d'un rapide coup d'oeil sur les tours et la façade à travers les arbres du parc voisin, avant de rentrer à l'hôtel après un détour à travers Gracia et l'Eixample. Après un lunch dans le quartier, comme le temps s'est amélioré, nous prenons une voiture avec chauffeur (africain) francophone pour nous promener dans des coins moins primairement touristiques. La traversée de Pedralbes pour visiter le fameux Monestir (bizarrement fermé le Vendredi Saint) nous fait côtoyer les somptueuses (et somptueusement gardées) résidences des familles Ben Ali et -- paraît-il mais c'est moins sûr -- Moubarak, sans compter le modeste palais du Prince Abdallah d'Arabie Saoudite. Une interminable montée en lacets sur les flancs du Tibidabo nous amène au sanctuaire de Sacré-Coeur, d'un rococo plutôt sympathique avec un intérieur aux mosaïques frappantes, sans compter un panorama qui, n'était la bruine et le brouillard, serait sans doute saisissant. À quelques centaines de mètres, discrètement isolé sur un piton, l'hôtel de grand luxe appartenant à un des fils Kadhafi. Ces gens-là n'ont pas de morale, mais faut avouer qu'ils ont du goût! Un crochet dans les quartiers plus populo de l'ouest (ouf!) nous permet de jeter un coup d'oeil sur ce temple du football mondial qu'est le Camp Nou. Je suis depuis toujours fasciné par l'histoire de ce stade et ce club qui sont la propriété exclusive de quelque 200 000 fans, dont la moitié à peine peuvent assister à chaque match. Le Barça, comme le nomment affectueusement toute la ville et la région, peut même se payer le luxe d'être la seule grande équipe au monde à n'avoir aucun commanditaire; au contraire, il paie chaque année un petit paquet de millions d'euros pour le droit d'afficher sur son maillot le logo... de l'UNICEF! Au moment où le chauffeur Moustapha veut nous ramener à l'hôtel, nous buttons sur une barricade policière à l'entrée de la Plaça de Catalunya. Les Ramblas, explique un agent, sont fermées pour cause de procession. Nous descendons donc à pied à travers la foule qui se presse sur le flanc ouest de la grande avenue. Par-dessus les têtes, nous apercevons les hautes cagoules noires des premiers pénitents du Vendredi Saint, dont la marche lente est ponctuée de roulements de tambour. La masse des spectateurs devenant vraiment trop dense, nous montons à notre chambre du Méridien qui, par chance, donne sur la Rambla. C'est de là que nous pouvons suivre le reste de la procession à travers les branches peu feuillues des platanes. Il y a d'abord un Christ tout noir portant une croix noire aussi, juché sur un char hyper-doré (porte-t-il sa croix pour Haïti?). Le suivent une dizaine d'autres cagoulés de noir, traînant chacun sa croix, puis un groupe de femmes en tenue de veuves castillanes (mantille de dentelle noire tombant depuis un haut peigne piqué dans la chevelure relevée). Enfin une dernière file de cagoules "de luxe" en velours vert sombre surmontant des tuniques crème bardées de médailles rutilantes, ce qui fait un étrange contraste avec le ton lugubre du reste.

19 avril 2011

Gastronomie catalane

Ça vous arrive, de faire une petite bêtise qui finit par s'avérer un gros plaisir? Hier midi, déambulant pour la première fois cette année sur Las Ramblas, j'ai ramassé dans un kiosque à journaux un petit 'Guia de restaurants 2011' format de poche. Juste ce qu'il faut pour un court séjour à Barcelone, pensais-je.
Ce qu'on peut se tromper. D'abord, c'est en catalan pur et dur. Deuxièmement, c'est fait strictement pour des gens du cru, qui savent au moins à quoi correspond une adresse comme "Mallorca, 202" sans indication de quartier. Cinq euros gaspillés, donc. Mais à force de feuilleter, je suis tombé sur le paragraphe presque lisible suivant:
"Casa Agusti, Bergara, 5.
"La cuina tradicional de Casa Agusti, amb uns canelons excel-lents o una cua de bou superlativa, es un balsam de velles époques en ple marasme turistic. Al costat de Plaça de Catalunya, enmig del bullici de la ciutat, és com un oasi que ens permetra tastar una cuina de primer nivell, molt ben servida, sense tenir la sensació que estem en un restaurant de tanta categoria." Compris?
J'ai cependant beau chercher sur la carte, la rue Bergara est introuvable... jusqu'à ce qu'il me vienne à l'esprit que pour Espagnols et Catalans, B et V c'est du pareil au même. Avec en plus l'indication "a costat de Plaça de Catalunya", je situe bientôt la rue Vergara juste au sommet des Ramblas, donc à cinq minutes de chez nous. Astucieux, non? On y va!
Au rez-de chaussée d'un immeuble fermé pour rénovations, il faut deviner que Casa Agusti est encore ouvert. La patronne, toute menue en tailleur crème et cheveux cendrés, nous reçoit dans un français délicieusement accentué et nous installe sur une banquette du bar à l'entrée: manzanilla ultra-seco pour moi, chinchon plus doux pour Azur, tranches de saucisson sec et de saucisse locale à l'ail entre les deux. Notre table sera prête dans une petite demi-heure.
Un garçon tiré à quatre épingles et à la barbiche géométrique nous fait alors pénétrer dans un autre siècle. Si les murs ont été quelque peu rafraîchis, les colonnes de fonte, le plafond de plâtre moulé, le plancher de marbre et les chaises cannées ne semblent pas avoir bougé d'un iota depuis que Franco a débarqué du Maroc au moment de l'ouverture en 1936. Il n'y a pas que la cuisine ici qui soit "tradicional".
Pourtant, le mot tradition doit bien avoir plus d'un sens, car rien, mais rien de ce qu'on nous a servi ensuite ne ressemblait à quoi que ce soit que nous connaissions. Comme amuse-gueules, de petites demi-pommes de terre avec la peau, passées au four couvertes de minces tranches d'ail. Un délice n'a pas besoin d'être savant ni compliqué.
L'entrée de Marie-José est une belle platée de poireaux arrosés d'huile d'olive avec une originale garniture de crevettes à l'ail. La mienne, une improbable et énorme salade de frisée avec anchois, morue juste dessalée et jambon en lanières, nappée de sauce aux tomates et poivrons. C'est avec un regret bien justifié que nous devons laisser le serveur repartir avec nos assiettes à moitié pleines.
Pendant que nous nous rinçons la bouche avec une gorgée d'un onctueux priorat 2006 presque noir, voici qu'arrivent nos plats. De mon côté, ressemblant de loin à un vol-au-vent, un petit jarret de porc désossé farci d'un hachis de fruits de mer et de petits légumes qu'imprègne la graisse aromatique du jarret. Seule consigne, se lécher les babines sans penser au cholestérol. Du côté d'Azur, un "millefeuilles" de lapin tendre bien désossé entre deux épaisseurs de peau croquante caramélisée, reposant sur une mousseline de patate douce.
Et pour finir, le bouquet: des figues fraîches confites dans l'alcool, sur un lit de crème fraîche bien épaisse saupoudrée de cannelle. Qui dit mieux? Et surtout, qui dit que la cuisine ibérique manque de finesse et de variété?
Pour ceux qui n'auraient pas eu l'oreille et l'oeil conditionnés aux caprices des langues d'oc par six ans de vie montpelliéraine, une traduction approximative de la description du guide: "La cuisine traditionnelle de Casa Agusti, avec des cannelloni excellents (aux fonds d'artichauts, notamment) ou une queue de boeuf superlative, est un baume du bon vieux temps sur le marasme touristique actuel. À côté de la Place de Catalogne, au milieu du bouillonnement urbain, c'est comme une oasis qui permet de goûter une cuisine de premier plan, très bien servie, sans la sensation (étouffante?) d'être dans un restaurant d'un tel niveau."
Amen.

L'Espagne méditerranéenne

Finie, la croisière! À l'aube ce matin, le Nieuw Amsterdam est venu accoster au Terminal de Cruzeiras de l'immense et besogneux port de Barcelone.

Après un petit déj vite expédié dans le brouhaha des départs par tranches ("Nous appelons maintenant ceux dont les bagages portent des étiquettes jaunes numéro 3 et grises numéro 1 et 2 à se présenter à la passerelle au niveau 2, passeport en main…"), nous profitons d'un hiatus dans la longue queue des 2000 partants pour nous glisser dehors où un porteur, heureusement costaud, récupère nos deux valises (étiquettes roses numéro 1) bien lestées et vient les déposer dans la voiture que l'hôtel avait envoyée à notre rencontre.
Un chauffeur quinquagénaire qui éprouve visiblement plaisir à retrouver son français, plutôt fluide, nous entraîne dans
un pittoresque discours à travers la lourde circulation du lundi matin et nous dépose à l'angle des Ramblas, à la porte du Méridien Barcelona. Mission accomplie.
Mais revenons au départ de Cadix, que nous avons quittée en pleine nuit jeudi puisque le trajet jusqu'à la prochaine escale était d'une soixantaine de milles à peine. En se traînant les pieds à treize noeuds, le grand paquebot a slalomé dans la grisaille du tout petit matin à travers les centaines d'autres navires attendant de franchir le détroit de Gibraltar pour s'amarrer tôt vendredi au centre du port de la vieille colonie militaire anglaise.
De l'excursion archi-touristique très "Yankee-oriented" à travers la ville et sur les flancs du célébrissime rocher, pas grand-chose à dire. Sans doute nos attentes étaient-elles trop grandes pour ce que l'endroit pouvait livrer? Le seul moment amusant a été le très British "three o'clock tea" pris à l'hôtel Caleta, repaire typique au point d'en être caricatural de vieilles anglaises riches venues se dorer au soleil méditerranéen sans quitter vraiment leur île.
Il faut dire que le thé, les scones et les mini-sandwichs qui allaient avec étaient excellents, le service impeccable. La couleur locale était assurée par trois singes qui cabriolaient complaisamment entre les arbres et les voitures du stationnement.
Samedi, par contraste, Carthagène nous a ménagé une belle surprise. C'est une ville moyenne dont nous avions à peine entendu parler, qui s'étale derrière son beau port affairé et bien protégé par une pointe et un grand môle. Elle gît aux pied d'un splendide "castillo" perché sur une hauteur vertigineuse, qu'un bizarre ascenseur cylindrique haut d'une douzaine d'étages au moins permet de gravir sans fatigue, mais non sans vertige, pour profiter d'un panorama exceptionnel.
Le château, sévère mais serti dans un beau jardin fleuri où se promènent des paons exhibitionnistes, avait été initié par les fondateurs carthaginois, agrandi par leurs vainqueurs romains puis adapté par leurs successeurs wisigoths, arabes et castillans.
En cours de route, les Maures ont d'ailleurs construit une autre forteresse tout aussi imposante sur une colline en face, et quelques seigneurs indépendants ont truffé de donjons toutes les autres éminences du coin, et il y en a! Sans compter de fort belles ruines romaines dans les zones moins accidentées.
(Paragraphes interdits de lecture pour ma nièce et quelques autres:) Sur le conseil de la dame de l'Office de tourisme portuaire, le chauffeur de taxi pur hispanophone qui nous a fait visiter la ville nous a déposés en fin de parcours à "La Marina", pimpant restaurant bleu et blanc du port de pêche, réputé pour la variété de ses façons d'apprêter la pieuvre.
Hélas, pas de "pulpo" dans la récolte du jour; il a fallu nous rabattre sur de tendres cigalas (grandes écrevisses de mer) et de charnus calamars "a la plancha", tous fort bons. Mais le clou du repas était dans l'entrée, une platée fumante d'incroyablement savoureuses petites coques nageant dans un bouillon où baignaient une abondance de tranches de gousses d'ail. À notre courte honte, nous devons avouer que nous en avons repris deux fois. Il n'aurait pas fallu que nous tombions sur un vampire après ça!
Détail rigolo, le restaurant élégant partage sa cuisine et une partie de son personnel avec la "Bodega Paco" voisine, brasserie populo qui, au milieu du vacarme des machines à sous et des relents de tabac (illégal mais toléré), sert les mêmes plats sur des nappes en papier à des tarifs nettement plus abordables.
Un co-voyageur, économiste canadien d'Ottawa (mais pas d'obédience thatcher-harpérienne, Dieu merci), nous a fortement déconseillé de prendre une des excursions "en coup de vent" qui, le lendemain, prétendaient nous faire voir Valence en un seul dimanche: "C'est une très grande et très belle ville que je connais bien et qui mérite mieux que ça", a-t-il prêché, nous recommandant de simplement prendre un taxi jusqu'à un des multiples bons restaurants offrant l'incontournable spécialité locale (la paëlla, oui oui oui, vous avez gagné une patte de crabe!).
Nous nous sommes donc pointés vers 13h30 dans l'impressionnante salle de Les Graelles, temple consacré à l'"arroz", comme on dit ici. Pas un chat à cette heure, sauf trois membres du personnel plongés dans un discussion si passionnante qu'ils ont pris un bon cinq minutes à nous apercevoir.
Comprenant enfin que nous étions des clients aussi affamés que sérieux, ils ont fini par nous installer à une belle grande table et nous servir deux xérès très pâles et plutôt secs. En entrée, nous avons sucé avec gourmandise des "pulpitos", minuscules pieuvres baignant dans une sauce assez épicée, qui s'avalent d'une seule bouchée. Puis vient le moment de vérité: l'"arroz con bogavante" ou riz au homard (le nom paëlla, nous a expliqué le maître d'hôtel, est réservé par les puristes à la "vraie" recette valencienne comportant une variété de fruits de mer, des pois verts et des morceaux de poulet ou d'agneau).
Ô surprise, la grande casserole noircie contient, au lieu de l'amoncellement varié auquel nous sommes habitués, seulement une couche assez mince de riz presque rouge à force d'être jaune et deux moitiés de homard, que le garçon décortique devant nous d'un geste expert. Devant notre air un peu dépité, il lève un doigt professoral: "Attendez d'avoir goûté." Et comme il a raison! Nous avions bien entendu dire que "la paëlla, c'est le riz qui la fait", sans avoir la moindre idée de ce que ça signifie. Maintenant, nous savons.
C'est presque comme si chaque grain de riz court, presque sphérique, avait été roulé dans le safran, cuit et sélectionné individuellement pour mettre en évidence la chair fine du homard. Jamais nous n'avions goûté pareille merveille (pardon à mon beau-frère Jean, qui fait pourtant une paëlla plus que respectable -- tiens, il faut l'emmener à Les Graelles un de ces jours, il va se délecter).
Et ce n'est pas tout. Une fois nos plats presque vides (et Azur ayant affirmé "J'en peux plus" avec un regret dans la voix), le maître d'hôtel surgit pour l'étape finale: avec une spatule, il gratte méticuleusement le fond de la casserole pour faire de petits tas du riz qui a collé au fond, qu'il dépose à l'écart du reste dans nos assiettes. Cela donne une sorte de pâte grumeleuse caramélisée d'un arôme et d'une saveur indescriptibles. Nous devons avoir l'air ridicule à pourchasser dans nos larges assiettes le moindre grain de ce délice des dieux!
Les cognacs espagnols pourtant de haut niveau (un Lepanto XO sec et un Carlos I Reserva plus fruité) qui mettent fin au festin sont presque un anti-climax. Au moment où nous nous levons de table, la salle commence à se remplir à l'heure plus "respectable" de quinze heures.