23 mars 2012

Montréal voit rouge...

Juste comme nous nous préparons à une de nos migrations saisonnières -- vers Montpellier cette fois -- les évènements se précipitent après le calme d'un simulacre d'hiver montréalais (ni froid ni neige dont il vaille la peine de parler) qui se termine dans une véritable canicule. Hier soir, malgré un temps maussade et des averses, je pouvais confortablement lire allongé sur mon balcon jusque vers les 9 heures! Il faisait encore 20 degrés et plus.

Nous avions passé l'après-midi au centre-ville, englobés presque par accident mais non sans plaisir dans la manifestation monstre des étudiants contre la hausse des frais de scolarité. Il fallait avant midi nous rendre au Consulat français enregistrer nos procurations pour l'élection présidentielle du mois prochain. Une fois cela fait, nous avons décidé de rester manger dans le coin et avons déniché un excellent japonais, le Takara, dans le cours Mont-Royal (somptueux bento avec tempura et teriyaki pour Azur, riches sushis "Ran" pour moi).
À la sortie par la rue Peel, comme je m'y attendais un peu, nous sommes tombés au beau milieu de la tête de la manif, entourés de centaines de jeunes à la fois décidés et rigolards, tout costumés et peinturlurés de rouge vif. Nous avons réussi à nous frayer un chemin jusqu'au trottoir opposé -- en trichant, nous suivions une jeune femme qui poussait son bébé dans un landau à travers la foule comme un brise-glaces à travers la banquise!
Manquant de jus pour marcher avec les contestataires plutôt festifs, nous avons planifié de nous attabler chez Alexandre, la terrasse voisine plutôt "gauche caviar" du vieux-de-la-vieille Alain Creton, quand tout près de l'entrée une crinière rousse nous tombe dessus et se précipite dans les bras d'Azur. C'est ma nièce Geneviève, qui a son bureau juste en face et dont les bientôt 40 ans n'ont pas entamé la fougue de sa période estudiantine.
Alain, encore tout mince, en chemise rose, veille au grain en personne sur son trottoir; il nous trouve immédiatement une table juste en retrait de la rue, mais avec vue imprenable sur ce qui s'y passe. La nièce, qui n'a pas mangé, se commande une salade, nous des digestifs et nous nous installons pour voir la suite des choses.
Vers 13h40, le défilé se met véritablement en branle sous nos yeux. Nous avons un moment d'inquiétude, une douzaine de voitures bondées de flics sont stationnées un peu plus haut dans la rue; mais elles sont là seulement pour escorter les manifestants et leur ouvrir le chemin d'un parcours balisé d'avance à travers le coeur de la ville. De fait, tout se passera le plus paisiblement du monde, un exploit pour une marche d'environ 200 000 jeunes à travers un quartier d'affaires et de commerces en pleine heure de pointe!
Ils défilent devant nous par groupes et grappes, en rangs assez serrés une dizaine de front, sans interruption ni ralentissement pendant plus d'une heure trente. Ça fait du monde... et du beau monde: malgré les slogans agressifs scandés ou affichés, l'atmosphère est plutôt à la fête. Costumes fantaisistes, mannequins géants à la binette des cibles politiques, lancement et renvoi de ballons rouges, pancartes imaginatives, danses impromptues, échange de lazzis avec les badauds plutôt sympathiques sur les trottoirs...
Geneviève sort son téléphone et mitraille la rue de photos qu'elle transmet illico à ses copains par Facebook. Je n'ai pas pris d'appareil (j'aurais dû), mais je capte quand même quelques images avec l'iPad... jusqu'à ce que je décide de le transformer en pancarte.
J'écris sur l'écran, en gros caractères, un slogan improvisé, "Charest a voulu vous mettre dans la rue, VOUS Y ETES!", qu'Azur et moi brandissons à tour de rôle (dur pour nos vieux bras) vers les manifestants, dont bon nombre rigolent en levant le pouce... et nous prennent en photo à leur tour!
Il est bientôt 16h quand, après le passage des flics casqués à cheval qui ferment la marche, nous trouvons un taxi qui nous ramène tant bien que mal à domicile à travers les embarras de circulation et les rues barrées.
En soirée, la télé ne tarit pas d'images et de commentaires, étonnamment positifs, sur la manif. Le premier ministre Charest a beau réaffirmer sa détermination d'imposer une assez forte augmentation des frais de scolarité -- à mon avis, si les étudiants tiennent leur bout et gagnent l'appui de la population, ce qui est vraisemblable après ce coup d'éclat, il finira par reculer. Difficile de justifier une mesure qui frappe les jeunes en pleine période de ralentissement et de faiblesse des perspectives d'emploi pour eux. Pour leur faire payer nos conneries à nous?
Azur fait avec raison le parallèle avec les mouvements contestataires à travers le monde -- c'est la version québécoise des "indignados". On objecte que la grogne porte sur un sujet pointu et ne touche qu'un milieu, mais la même chose était vraie au départ partout ailleurs. La force des nouveaux mouvements populaires, c'est justement qu'ils ne partent pas d'une idéologie abstraite, mais de griefs spécifiques sur la base desquels se fait le rassemblement initial, qui peut (et doit) déboucher sur une vraie politisation élargie. Pas de doute que c'est rassurant et même réconfortant de voir cette génération qu'on disait amorphe et individualiste se réveiller et manifester une impressionnante, quoique brouillonne, solidarité! Le seul précédent comparable, à mon souvenir, est la dernière grande protestation à laquelle nous avions pris part contre la guerre (alors imminente) en Irak, en février 2003.
Le pont avec mon pamphlet "Refaire le monde" se fait tout naturellement, d'autant que le premier message que j'ai trouvé en rentrant à la maison est un commentaire élogieux et une offre d'aide pour trouver un éditeur de la part du vieux copain marxisant Jean Antonin Billard, qui fut à la belle époque l'inséparable de l'intellectuel "alternatif" par excellence, Patrick Straram.
Il y a deux semaines, nous avons passé une délicieuse demi-journée avec ma soeur Marie et Jean, en bonne partie à discuter du contenu de mon opuscule (le reste étant consacré, on s'en sera douté, à déguster un homard et autres crustacés). Sur le fond, nous étions en grande partie d'accord, mais eux avaient sur l'organisation du texte et l'importance relative des thèmes des remarques fort judicieuses. Elles m'ont incité à une relecture critique, qui a résulté en plusieurs changements: déplacement de quelques éléments, ajout de précisions et élimination de redites...
C'était d'autant plus utile que j'étais en train de terminer la version anglaise et que Paolo Sapio, le photographe de Barcelone qui m'a généreusement fourni la photo de page couverture, me dit qu'il a un copain intéressé à traduire le pamphlet en espagnol. Il est d'ailleurs question que nous allions les rencontrer bientôt du côté des Ramblas -- nous ne nous connaissons jusqu'ici que par Internet.
Mardi, j'ai abandonné Azur à son sort et j'ai pris le bus tout le long d'une rue Sherbrooke chaude et ensoleillée pour rencontrer à la SSJB le vieux copain ex-felquiste et toujours passionnément indépendantiste Gérard Pelletier. Il nage dans le bonheur, devenu adjoint au président de la Société Saint-Jean-Baptiste, organisme québécois pur laine s'il en est. "Hé, je suis enfin payé pour faire ce que j'aime et en quoi je crois! Qui dit mieux?"
Nous sommes allés bouffer au Buona Notte sur Saint-Laurent tout près: calamars tendres et goûteux, délicieuses pâtes au ragoût de canard. Longue discussion sur le nationalisme, le racisme -- c'était le lendemain du massacre des écoliers juifs à Toulouse -- et les mouvements de protestation à travers le monde. Et l'écologie: si les choses ne changent pas, craint-il, il n'y aura même plus d'espèce humaine dans deux générations.
Il est toujours fidèle à sa croyance dans les grands complots capitalistes pour dominer le monde, mais un peu moins catégorique que jadis, notamment sur le rôle des banquiers juifs... Il serait même plutôt d'accord avec mon hypothèse sur la fin prochaine de la mainmise de la haute bourgeoisie sur les leviers du pouvoir, pour cause d'incompétence et de cupidité stupide. J'ai promis de lui envoyer un exemplaire électronique de "Refaire le monde".
Après un passage obligé chez notre comptable pour lui laisser les derniers rapports bancaires (c'est déjà la saison des impôts ici), je me suis retrouvé au Café Cherrier où j'avais rendez-vous avec Piazza le ventriloque verbomoteur [;-)] . Impossible d'avoir une table en terrasse, elles étaient prises d'assaut. Dommage, car le défilé des mini-jupes et hot-pants sur Saint-Denis valait le coup d'oeil, surtout que le printemps officiel était encore pour demain.
François est dans une forme étonnante pour ses 80 ans ou presque. Après une petite demi-heure de tête-à-tête, nous sommes rejoints amicalement mais bruyamment par l'ex-confrère retraité de La Presse Daniel Marsolais, qui était en train de se quereller au bar (quoi de neuf?) avec un type en saharienne et chapeau de paille jaune vif.
Piazza et lui étaient présidents de leurs syndicats respectifs pendant la dure grève conjointe de sept mois de La Presse et de Montréal-Matin en 77-78. Pas souvent d'accord sur la marche à suivre, mais avec le temps, les différends s'estompent et les souvenirs communs tissent des liens. Comme j'étais aussi membre de l'équipe de négociation -- sous le doux surnom de "cendrier", je fumais comme trois cheminées -- , ça nous faisait un sacré lot de mémoires à partager, parfois dramatiques mais tout aussi souvent comiques: nous avons passé je ne sais plus combien de semaines cloîtrés dans un motel du centre-ouest, le Ramada Inn; nous y occupions les interminables temps morts des pourparlers avec les patrons à des jeux pas toujours innocents, qui se terminaient plus souvent qu'autrement en libations tardives à La Cour, rue Saint-Denis.
Marsolais, qui ressemble maintenant à l'ancien pape du "séparatisme" Pierre Bourgault, nous rappelle avec délectation le slogan favori de Piazza à l'époque, "On va sortir la winchestère!" et nous décrit le climat récent à "la Grosse Presse", particulièrement déprimant depuis un dernier conflit remporté haut la main par la direction. "Moi qui pensais que je ne voudrais jamais prendre ma retraite, conclut-il, j'étais soulagé quand c'est arrivé."
Au moment de nous quitter, comme ça se produit toujours au Cherrier, nous tombons sur de vieilles connaissances: l'ancien metteur en scène et directeur du TNM, Jean-Luc Bastien, puis un autre survivant de la grande époque, un fréquenteur passionné des discothèques dont j'oublie le nom.
La semaine dernière, autre rencontre aussi émouvante mais beaucoup plus dramatique. Kada Hechad, l'ami algérien que j'avais connu à Dakar au milieu des années 1980 puis revu à Alger avant qu'il vienne s'installer à Montréal trois ou quatre ans plus tard, est atteint d'un cancer diagnostiqué en retard. Il ne sait pas combien de temps il lui reste, mais son moral est d'acier et son point de vue aussi optimiste qu'il lui est possible. Je passe trois heures chez lui à boire du thé, échanger des souvenirs et discuter politique et philosophie, d'abord en présence de sa fille Myriam, puis avec sa femme Fadila, d'un extraordinaire courage elle aussi. Il trouve le tour de s'émerveiller de la qualité des soins qu'il reçoit et encore plus des manifestations de sympathie et d'entr'aide de ses collègues de travail et étudiants au collège, et des multiples amis qu'il s'est faits ici. Reviendrai-je à Montréal à temps pour le revoir?
Quelques jours plus tôt, nous avions été reçus à dîner par un autre couple d'expatriés, les Français Didier et Claudine, que nous avions connus jadis à l'ADFE (regroupement des Français de gauche vivant au Québec) et que nous venons de retrouver habitant la même rėsidence que nous. Avec au tour de la table un autre voisin hexagonal, le Breton Gaston, sa femme Marcelle, soeur de mon ex-confrère de SPEC-La Presse Rudel-Tessier, et notre vis-à-vis de palier suisse, Michel, la conversation a tôt fait de virer à la politique et, évidemment, à l'élection française du mois prochain.
Le consensus semble être que les électeurs ne veulent plus de Sarkozy et sont prêts à tout pour s'en débarrasser. Dieu merci, car il n'est pas facile de s'enthousiasmer pour son probable rival, François Hollande. Le candidat socialiste est d'une morne respectabilité, ses idées d'une trop prévisible social-démocratie, bien plus centre que gauche.
S'il n'y avait le tribun Jean-Luc Mélenchon du Parti de Gauche pour y mettre un peu de vie et brasser la cage euro-libérale dans laquelle les deux grands partis se sont enfermés, cette campagne serait d'un inexorable ennui. Personne ne voit Mélenchon en Président de la République, mais tant qu'il ne risque pas d'être présent au second tour du scrutin, la tentation de voter pour lui au premier tour est forte -- et je ne dis pas que je n'y céderai pas.
Mon frère Antoine avait organisé une belle fête de famille, en partie à notre intention, chez sa copine Lucie à Québec en février. Hélas, un petit problème de santé d'Azur nous a empêchés de nous y rendre -- dommage, car nous n'avons pas eu d'autre occasion de revoir "le frérot" avant son départ pour une grande croisière en Extrême-Orient tout ce mois ci. Il s'embarquait sur un navire de Costa (de tragique et récente mémoire), ce qui lui a bien sûr valu de notre part -- et d'autres aussi sans doute -- de malicieux conseils de prudence. Mais aux dernières nouvelles, tout se passait pour le mieux, sans naufrage, incendie ni panne de toilettes! Notre suggestion d'emporter avec lui un pot de chambre n'aura servi à rien...
Pour bien finir, une vue panoramique (j'espère que vous pourrez l'agrandir plein écran) de la ville, prise de notre balcon avec mon nouvel appareil Sony alpha-77, qui combine à une excellente qualité d'image une ribambelle d'innovations techniques plus ou moins gadgets que je viens de commencer à explorer. Un viseur électronique d'une extraordinaire précision et luminosité, d'abord, mais aussi un écran arrière capable de se contorsionner dans une fabuleuse variété de positions, une capacité vidéo haute-définition digne d'un vrai caméscope, enfin ce talent pour prendre et assembler à la volée des images panoramiques jusqu'à 180 degrés... et en 3D si vous avez le téléviseur ad hoc pour les afficher!
De quoi m'amuser les prochains jours à Montpellier...

06 janvier 2012

Noël sur le ponton

Nous étions rentrés au Marin, sans en être vraiment conscients, tout juste une semaine avant Noël, en pleins préparatifs du Réveillon.

Après avoir un peu tergiversé entre amener Janine au Diamant pour une fête typiquement familiale et antillaise (oui, mais chez qui?) ou descendre à Sainte-Anne, où la fidèle Sainte-Lucienne Henrietta nous invitait chez elle pour le Christmas Dinner, nous avons fini par accepter la proposition de nos voisins de quai les Chenuz, qui s'associaient avec d'autres résidents de la Marina pour célébrer le Réveillon à la belle étoile sur le ponton même, entre "gens de bateaux".
Florence et deux autres copines s'occupaient des courses et de la cuisine, tandis que Michel et les gars dressaient une grande table sur des tréteaux improvisés sous un grand parasol, le long de la Marie-Joseph, donc à trois pas du Bum chromé. L'un apportait une glacière, l'autre un grill pour la cuisson, et tout le monde payait sa part des frais. En plus de fournir le micro-ondes et un frigo, nous avons conscrit les parents et amis pour du boudin créole et un punch-coco (les Larcher), des petits pâtés épicés et un schrobb-maison (Raymond Marie et Ginette).
Cet apport imprévu d'apéritifs et d'amuse-gueules s'est avéré si abondant -- et si délicieux -- qu'il a fait bifurquer le réveillon prévu "à la française" en soirée créole, la quinzaine de convives ayant à peine l'appétit de goûter aux très bons oeufs mimosas, salades vertes, magrets de canard grillé et gratin dauphinois qui devaient suivre.
Si bien que lorsque les agapes ont pris fin vers les une heure du matin de Noël (nous étions quand même à table depuis 20h30), il restait amplement de quoi nourrir encore autant de monde! Nous nous sommes donc entendus pour remettre ça le soir suivant dans un "Party de restes" fort réussi. D'autant plus qu'après une série d'averses, le temps s'est mis au beau pour les deux soirées...
Nous en avons profité pour faire plus ample connaissance avec quelques voisins, notamment Frédo, la "dame à la pipe" dont le monocoque est notre vis-à-vis à babord, et Cloclo, une blonde rigolotte et rondelette qui s'est immédiatement liée d'amitié avec Azur. Le fait que le tiers des convives se prénommaient Michel ou Michèle a bien donné lieu à quelques quiproquos, mais bah! Un beau Noël, d'un style inédit pour nous et encore plus pour notre passagère.
Un famille allemande s'est inséré avec son modeste monocoque juste en face de notre coque tribord. Papa, maman et un petit lutin blond presque blanc dont la gaîté contagieuse et l'énergie sans bornes mettent en joie tout le voisinage. Qu'elle galope autour de ses parents quand ils sortent faire les courses, ou qu'elle se livre à des séances impromptues et quelque peu échevelées de danse-ponton, ou qu'elle poursuive un interminable bras-de-fer avec un hula-hoop blanc pailleté pour en maîtriser les gyrations.
Dans l'intervalle, j'ai eu le désagrément de subir une infection à la jambe, due à des piqûres de moustiques "grenadins" mal soignées. Lucien, le médecin de Raymond Marie, a eu beau me bombarder d'une demi-douzaine d'onguents, d'antibiotiques et de teinture d'iode, ma cheville gauche a doublé de volume et pris une belle teinte homard-bouilli, tandis que la droite sa marbrait de taches violacées entourant des cratères de pustules crevées. Pas très joli, et assez douloureux par moments.
Cela a quelque peu handicapé nos activités pour les derniers jours du séjour à bord de Janine, mais un projet au moins s'est réalisé. Le chauffeur Rodolf est venu nous cueillir au ponton tôt le lendemain de Noël pour nous emmener faire un grand tour de la Martinique. Les Trois-Îlets, domaine et musée de la Pagerie, panorama de Fort-de-France
du haut du vieil hôpital Clarac puis descente sur la Savane, la cathédrale et le Marché couvert, remontée de la Côte caraïbe jusqu'à Saint-Pierre, visite de la Distillerie Depaz (et petits achats), lunch créole savoureux au Bambou du Morne-Rouge sous une pluie diluvienne, qui par chance s'est arrêtée dès que nous avons repris la route.
L'après-midi s'est passée à suivre à petit train les méandres de la sauvage route du nord, avec son décor de ravines vertigineuses tapissées de vignes lianes, de bouquets de bambous et de fougères géantes, jusqu'à la pointe extrême de Grand-Rivière,
où la rencontre de l'Atlantique et de la Mer des Caraïbes provoque, même par temps calme, des houles spectaculaires qui viennent se fracasser sur un nouveau brise-lames géant que Janine a tenu à parcourir jusqu'au bout: pour une fois elle se sentait chez elle, le rude paysage marin ressemblant à sa Normandie natale.
Le lendemain soir, nous sommes allés la reconduire à l'avion, apparemment fort heureuse de son aventure nautique et tropicale... mais pas fâchée au fond, après trois semaines de vagabondage, de retourner à son train-train parisien.
Nos seuls visiteurs réguliers étaient maintenant les trois merles noirs qu'Azur nourrissait tous les matins de nos restes de pain, croissants, brioches, zakaris, etc. Chaque fois que je me réveillais et grimpais sur le skybridge pour le lever de sommeil, ils étaient perchés sur les garde-fous ou les mains courantes, l'oeil brillant et aiguisé.
Cela faisait un peu drôle, mercredi matin, de nous retrouver seuls à bord, Azur et moi, pour la première fois du séjour. Nous avions l'intention d'en profiter une dizaine de jours encore, mais trois circonstances nous ont fait changer d'idée. D'abord mes jambes infectées, dont la gauche surtout guérissait bien moins vite et moins bien que prévu, rendant pénible toute traversée du ponton pour aller à terre. Puis le fait qu'un des antibiotiques prescrits par le Dr Lucien m'avait mis la digestion à l'envers, m'obligeant à ne me nourrir que de bananes, de jus et d'eau pendant trois jours (même pas une goutte de rhum!) -- avec cependant un effet secondaire positif, j'y ai perdu 7-8 kilos que j'essaierai de ne pas reprendre. Enfin, depuis le lendemain de Noël, la connexion Internet de la Marina ne marchait plus, ce qui, en l'absence de télé et vu la rareté des journaux, nous coupait pratiquement du monde.
Comme il n'y a qu'un vol direct par semaine sur Montréal, nous nous sommes résignés à prendre le prochain, l'après-midi du Jour de l'An. Ce qui fait que depuis dimanche soir, nous avons réintégré notre douillet cocon du LUX Gouverneur…
Heureusement, la jambe va mieux!

24 décembre 2011

Une rentrée secouée (18 déc.)

Peu après mon bain de lever de soleil dans Saltwhistle Bay, c'était le départ de Mayreau pour la courte balade à travers les récifs et hauts-fonds jusqu'aux Tobago Cays. Ces mythiques îlots vert rutilant et blanc doré sont en effet incrustés dans un fer-à-cheval de rochers et de corail qui en rend la navigation périlleuse, mais qui en retour leur assure une zone de mer turquoise d'un calme plat même dans les plus brusques bourrasques. Par temps ensoleillé, ils sont l'attraction majeure des Grenadines et, pour Azur, "le paradis sur terre".

Ici encore, pas trop de monde au mouillage principal entre trois des îles, et seulement un nombre restreint de baigneurs et plongeurs sur la plus belle des plages, celle de Baradal qui s'avance en pointe étincelante
entre les rouleaux brisés par les coraux et l'eau calme à l'intérieur. Nous y passons deux bonnes heures à batifoler dans les vaguelettes sur fond de sable et d'herbes fines où sinuent entre nos jambes des bancs de petits poissons couleur d'acier luisant au dos teinté d'ambre. Hélas pas de tortues de mer aujourd'hui, à peine une ou deux caranques, ces grands bijoux argent et noir aux ailes d'anges.
Nous rentrons à Mayreau reprendre un mouillage plus près de l'entrée de la baie, où nous nous livrons à une débauche de langouste grillée sur barbecue, accompagnée d'un joli rosé espagnol oublié dans notre cave sans doute depuis l'arrivée des Canaries, mais encore vigoureux. Re-baignade (cette plage est une vraie drogue), sieste sur la trampoline et soirée bercée par "l'azur phosphorescent de la mer des Tropiques"...
Le lendemain matin, nous continuons vers le sud jusqu'à Union, la dernière des Grenadines de Saint-Vincent, qui a pour moi deux charmes à faire partager à Janine: son bar littéralement "les pieds dans l'eau", construit par un doux rasta sur un îlot artificiel fait de milliers de coquillages jetés au milieu de la rade par les pêcheurs pendant des décennies et où on n'aborde qu'en annexe ou water-taxi, et le délicieux et minuscule village de Clifton,
avec sa nonchalante petite place ombragée, entourée de bars, auberges et boutiques qui sont comme autant de pimpantes maisons de poupées de couleurs vives. Nous y passons deux heures à nous promener, à faire un peu de shopping au Captain Gourmet, cette épicerie fine incongrue tenue depuis toujours par une famille de Français atypiques et chaleureux, et à regarder les requins des sables se chauffer au soleil dans le bassin du yacht club de l'Anchorage.
Vers midi et demi, nous entreprenons la remontée vers le nord et la Martinique, avec comme première escale Canouan. C'est certainement celle des Grenadines que nous connaissons le moins, nos skippers passés Gérard et Will l'ayant en aversion, et Marco nous y ayant fait mouiller une seule fois à la nuit tombante pour en repartir à l'aube. L'abordant cette fois en milieu d'après-midi, nous sommes agréablement surpris par sa rade de Charlestown, élégante et plutôt calme, qui sert de cadre à un festin de "restes" de langoustes que Twiggy a cuisinées en fricassée nichée dans de savoureux spaghettis à l'huile et à l'ail, bien "al dente". Avec pour finir un dessert de mangues mûres.

Pas surprenant que le lever du lendemain vendredi soit quelque peu paresseux, et la baignade nonchalante. C'est seulement une fois le soleil haut dans le ciel que nous levons l'ancre vers Bequia, où doit se faire la "sortie" douanière du petit royaume enchanté des Grenadines. L'idée est de nous y arrêter seulement pour les formalités puis de remonter jusqu'à la côte sud de Saint-Vincent, qui offre le choix entre la petite mais douillette marina de Blue Lagoon et le quai aux ferries de la capitale Kingstown, moins agréable mais plus propice à un départ rapide samedi matin.
Mais à l'entrée dans la baie de Port Elizabeth, la faim nous inspire une halte au gentil restaurant qui nous avait bien rassasiés à la descente. Malgré l'accueil de la même pétillante serveuse et la qualité du repas, nous aurons à le regretter.
Car le dîner entraîne une sieste puis, tandis que le skipper débarque au village pour les formalités, une plongée le long de la belle et calme plage. Ensuite, plus question de se remettre en route, le temps ayant visiblement fraîchi et les abords de Blue Lagoon et de Kingstown n'étant pas des plus simples dans l'obscurité.
Dès que nous pointons les proues hors de l'Admiralty Bay au petit matin, nous nous trouvons face à un vent de nord franc de 25 noeuds, accompagné d'une houle croisée avec des creux de trois mètres venant du nord-ouest, de 2,50 m du nord. En quelques minutes, nous sommes secoués comme un panier de crabes, et après avoir vainement tournaillé pour trouver un angle d'attaque nous permettant de profiter un peu du seul vrai bon air de voile rencontré depuis une semaine, nous nous résignons à faire du moteur face au vent, atteignant péniblement les 4,5 noeuds de moyenne.
Le vent diminue, mais à peine, une fois le long de la côte de Saint-Vincent, mais la houle est demeurée aussi vicieuse. Twiggy tient généreusement compagnie aux deux femmes affalées sur la table du cockpit arrière, tandis que je seconde de mon mieux le skipper à la barre et aux manoeuvres sur le skybridge, récoltant quelques bons paquets d'embruns. Trois longues heures plus tard, cela empire encore en entrant dans le canal entre Saint-Vincent et Sainte-Lucie, dont nous n'atteignons la pointe sud que passé les seize heures.
À 17h, face aux Deux Pitons entre lesquels descend un tourbillon de soufflerie, il faut admettre que la seule solution logique est de continuer jusqu'au nord de l'île, où nous pouvons au moins compter vers 20h30 sur le refuge sûr et confortable de la moderne marina de Rodney Bay, dont l'entrée de nuit est facile. C'est sans compter sur un détail qui a son importance.
Rodney Bay est le point final de la course transatlantique de l'ARC, à laquelle participent chaque année depuis les Canaries près de 300 voiliers de tous types et de toutes tailles, la plupart manoeuvrés par des équipages amateurs sinon néophytes. Or, l'arrivée se fait justement cette semaine. Ce qui veut dire que la marina est déjà fortement encombrée et continue d'accueillir des bateaux, pas toujours bien barrés, jusqu'en pleine nuit.
Donc, au lieu d'entrer bien paisiblement dans un hâvre calme et accueillant, nous faisons partie d'une file pas très ordonnée de candidats parfois énervés aux rares places de ponton encore disponibles. Moris réussit adroitement à s'insérer vers 21h dans un des rares emplacements encore capables de recevoir un catamaran, et refuse d'en bouger malgré les gros yeux que lui fait le personnel du port. Ouf.
Au lever du jour, nous nous découvrons enveloppés d'un véritable carnaval de drapeaux, de pavillons et de bannières de toutes couleurs et toutes nationalités, entre lesquels palpitent de longues guirlandes de fanions décoratifs. Nos voisins immédiats sont suédois, irlandais, finnois et portugais, tous pressés de partager leurs aventures. Heureusement, comme nous avons vécu une expérience similaire il y a cinq ans, nous entrons aisément dans le jeu et pouvons compter sur des alliés pour résister à la demande polie mais ferme des surveillants de ponton pour que nous évacuions au plus tôt notre place de choix.
Moris a donc tout le temps d'aller remplir les formalités, tandis que Twiggy trouve dans une épicerie-boulangerie ouverte (c'est dimanche matin) de quoi fabriquer un solide petit déjeuner. C'est bien repus et sans nous presser que nous larguons enfin les amarres vers 10h30 pour une dernière étape, sans histoire, jusqu'à notre coin de ponton du Marin.

Un jus chez Basil's

Les primitives paillottes de Basil's, à côté du petit débarcadère de Mustique, sont paradoxalement le bar le plus célèbre et le plus authentiquement snob (et dieu sait qu'il n'en manque pas!) de toutes les Antilles. Debout au comptoir à façade de bambou fendu ou assis sur un tabouret ou une des banquettes communautaires des tables en bois
brut, vous pouvez vous trouver au coude-à-coude avec Elton John, la soeur de Carla Bruni-Sarkozy ou un des petits-fils de la Reine d'Angleterre, qui ont hérité du domaine de leur grand-tante Margaret. En toute simplicitė, bien sûr.Car rien n'est moins tape-à-l'oeil ou m'as-tu-vu que le repaire de milliardaires et de célébrités qu'est Mustique. Tout le contraire de sa rivale Saint-Barth, où le jet-set est aussi pressé de se faire voir que les masses bigarrées de touristes de le contempler ("Hé, je viens de voir Johnny -- ou Delon, ou Angelina Machin -- sortir de chez Yves Saint-Laurent!").
Ici, pas de débarquement massif de paquebots de croisière, pas de visites organisėes, pas de marina huppée. Tout juste un quai de services, un ponton pour les annexes, les pilotis sur lesquels est bâti Basil's, quelques boutiques (de l'eau, du pain, des fruits plutôt médiocres, mais aussi du champagne millésimé, du cognac hors d'âge, du caviar iranien, du foie gras frais de chez Hédiard et autres nécessités vitales pour les classes laborieuses) et une plage encombrée de barques de pêcheurs qui sont la meilleure source de langoustes et de conques de lambis de la région. Et face à la grève, quelques bouées à la disposition des plaisanciers qui comme nous sont assez fous pour payer le prix d'une bonne nuit d'hôtel parisien pour s'y amarrer.
Enfin, dans les petites anses du côté au vent et sur les collines, nichées dans la verdure ou sous les cocotiers qui ombragent le sable blanc, des résidences aussi luxueuses que discrètes, sur des terrains dont chacun vaut le prix d'un appartement avec jardin privé à Neuilly ou dans Mayfair. Mustique c'est, comme on dit au Québec, "la clâousse".
Comme c'est la première visite de Janine aux Grenadines -- et que nous avions une petite envie de langouste -- , nous sommes venus y passer une nuit après avoir effectué notre entrée dans l'archipel par la plus modeste Bequia, où nous avons mangé dimanche de l'excellent poulet épicé et des côtes levées dans un nouveau restaurant "les pieds dans l'eau", au bout de la belle plage qui borde la rive sud d'Admiralty Bay, et avons dormi confortablement à l'ancre avant de plonger dans l'eau propre et fraîche au petit-déjeuner puis de mettre la voile pour Mustique.
Il nous fallait aussi y faire le plein d'eau, car nos réservoirs étaient vides pour une raison mystérieuse: ou bien nous les avions mal remplis en partant, ou bien il y a une fuite quelque part, ou une pompe dysfonctionnelle... Le jeune préposé au service musticien nous a réglé ça dès notre arrivée avec promptitude, sourire... et autant d'élégance stylée qu'un butler de la Vieille Angleterre!
Puis le skipper et Twiggy ont entraîné Janine à terre à bord de l'annexe pour un premier contact avec le "paradis des milliardaires". Elle a eu droit à tout... c'est-à-dire à la plage des pêcheurs, à la tournée des quatre boutiques et à un jus tropical (ils sont vraiment très bons) chez Basil's, qui venait d'ouvrir pour la journée. Pendant ce temps, Moris négociait l'acquisition de cinq belles langoustes -- à consommer en route -- et de quelques kilos de chair de lambis, à rapporter en Martinique, où elle est presque introuvable. Il y a ajouté une douzaine de coulirous, ces cousins de notre éperlan qui sont délicieux frits.
Resté seul à bord avec Azur, je suis descendu nager aux alentours, dans une eau turquoise mais déjà chaude, échangeant quelques mots avec nos voisins de bouée, des sexagénaires Américains qui font une virée pépère en groupe dans les îles avec d'autres membres de leur yacht club floridien.
Au matin, après une nouvelle saucette et un déjeuner aux délicieux croissants de la boulangerie (française) de l'île, cap sur Mayreau qui est sans doute notre mouillage préféré dans les Grenadines et le voisin immédiat du "paradis sur terre" de Marie-José, les Tobago Cays.
Un vent de sud, presque de face, nous a empêchés de faire de la voile, mais nous sommes arrivés en début d'après-midi dans l'anse de Saltwhistle Bay, presque déserte... ce qui surprend à cette saison, habituellement touristique. Nous avons donc choisi un très bon emplacement, près de la plage et non loin du ponton, et j'ai plongé avec Moris tandis que Twiggy faisait frire les coulirous et gonfler du riz blanc. Avec des avocats bien mûrs comme entrée, cela faisait un délicieux et léger repas de "cuisine- pays", arrosé d'un coup de rouge.

Au matin, je dormais si bien que j'ai failli rater le lever de soleil. Je me suis jeté à l'eau juste à temps pour le regarder en nageant paresseusement faire son show habituel à travers la frange de cocotiers, tandis que les silhouettes de pélicans et de fous de bassan plongeaient à tour de rôle dans les rouleaux blanc et vieil or de l'autre côté de la barre de sable clair. Deux chiens fantômatiques mais amicaux m'ont accompagné dans une bonne marche le long de la grève.
(Cette page a été écrite il y a près de deux semaines, mais je n'avais pas d'accès Internet pour l'ajouter au blogue.)

12 décembre 2011

Retour au bercail

La brise tiède caresse mon dos nu. Juchė sur le skybridge du Bum chromé, je contemple la pleine lune couleur de barbe-à-papa qui s'estompe en s'enfonçant sous l'horizon saumoné à l'embouchure du mouillage de Wallilabou, au centre de Saint-Vincent. On n'est décidément plus à Paris.
Derrière moi, le décor bien particulier de la petite anse (qui a servi au tournage d'épisodes de "Pirates des Caraïbes") est encore plongé dans une semi-pénombre, le soleil levant dore tout juste les crêtes des collines environnantes. Pas un bruit sauf le chuintement des vagues sur la courte plage abrupte, tandis que je tape cette reprise du blogue sur mon iPad.
Avant de quitter la France mardi, nous sommes allés dimanche vivre une seconde soirée du Festival de cinéma de Janine Euvrard, à la fois plus conviviale et plus éprouvante. À notre arrivée rue Monsieur-le-Prince, Janine et Michel nous ont persuadés de sauter la séance de 18h et d'attendre celle de 20h30, clou de cette journée consacrée au cinéma iranien. Azur a plutôt choisi de rentrer à l'hôtel, voulant mėnager ses forces pour le long voyage du surlendemain.
Je me suis donc retrouvé seul avec Michel Euvrard à boire un verre (excellent) au "Père Louis", sympathique bar à vins voisin. Mais pas pour longtemps; quelques minutes plus tard Anne (la patronne du ciné) et Janine débarquaient avec... Azur, qui avait rebroussé chemin pour venir nous retrouver. Le temps de le dire, le reste de l'équipe nous rejoignait pour envahir la salle à dîner en contrebas: Frédo le photographe, l'animateur Dominique Vidal, Carole la co-programmatrice et deux ou trois autres, dont j'oublie noms et fonctions.
Bouffe moyenne mais chaleureusement partagée, discussion animée sur le déroulement de l'évènement, arguties sur le sens d'un même mot arabe au Maghreb et en Égypte, potins parisiens bien épicés...
Nous redescendons au tréfonds du cinéma vers une salle qui s'est tout-à-coup remplie. Et vers un film percutant mais parfois difficile à digérer: une combinaison de bandes dessinées, photos, vidéos floues ou tremblantes prises par des téléphones portables, témoignages oraux en arrière-plan ou projetés en blanc sur noir, courriels et twitters qui conjointement s'efforcent de donner une idée juste et complète des espoirs, atrocités et déceptions de la campagne électorale de 2009 à Téhéran, cet espèce de prologue de l'actuel soulèvement arabe.
Le plus dur pour Azur, c'est la longue scène où un garçon honnête, des plus ordinaire, assis simplement sur un banc de parc public, explique en détail, à sa cousine qui vient d'être libérée après des semaines de détention comme "provocatrice" (manifestante), comment il s'est retrouvé de l'autre côté de la barricade à matraquer, emprisonner et violer des gens comme elle, jusqu'à ce que l'assassinat gratuit de trois adolescents, commis au coin d'une rue sombre avec une bande d'autres "défenseurs de la Révolution islamique", l'écoeure suffisamment pour qu'il laisse tout tomber. Pour moi, le choc est plutôt de recevoir en plein visage les côtés violemment physiques et émotifs, parfois sanglants et macabres de ce phénomène sur lequel je réfléchissais dans l'abstrait et que nous appelons pudiquement le "Printemps arabe".
De toute façon, nous sommes assez secoués que nous n'avons pas la patience de rester pour le débat public qui suit, entre un savant historien du Moyen-Orient et un correspondant iranien d'un journal français de gauche, avec une journaliste du quotidien catho "La Croix" comme modératrice.
Lundi, dernier jour à Paris, nous tentons de joindre, avec plus ou moins de succès, les copains que nous avions promis de rencontrer mais que nous ne verrons pas faute de temps. Ce sont les Dubray et Frachon, Gérald et Paule, que nous avions connus ensemble à Aix mais qui vivent maintenant séparés en région parisienne (leur fils Julien, ironie du sort, a émigré à Montréal); Louis-B. Robitaille ex-correspondant de La Presse, qui vit entre Paris et Sète; et Marine Karbowski, la belle-fille peintre de Bernard Savonet.
Le personnel de l'hôtel aussi tient à nous faire ses adieux comme si nous étions de la famille. Le fils du proprio, "Monsieur Laurent", en particulier, nous entretient dans le bar pendant une bonne heure avant de nous permettre de grimper à la chambre finir nos bagages!
Au réveil, un taxi nous ramasse et nous emmène rue d'Anjou prendre Janine, puis à Orly au salon d'attente d'Air Caraïbes. Bon vol, nourriture agréable (malgré une crise aiguë d'indigestion de ma part) et vol pratiquement sans histoire qui nous dépose en fin d'après-midi au Lamentin. Là, nous ratons (comment? dans un aéroport grand comme ma poche?) les cousins Daniel et Charles, venus nous accueillir, mais pas le taxi Rodolfo qui nous descend avec une célérité inaccoutumée jusqu'à la Marina du Marin. Installation à bord, les voisins helvético-languedociens Michel et Florence, l'ami éternel Raymond Marie et le cousin Charles, qui a fini par nous rattraper, viennent célébrer ça dignement au rhum paille dans le cockpit arrière.
Depuis le dernier passage, il s'est ajouté à notre coin de Marina deux branches de pontons, foisonnantes de catas de plus en plus imposants.
. Ce qui vivait jadis au rythme d'un paisible village flottant sous un soleil tropical a pris des allures de banlieue en pleine croissance sous un ciel qui s'obstine à demeurer gris et pluvieux, depuis des semaines nous dit-on.

Une fois nos affaires bien casées et Janine un peu acclimatée à la vie à bord, nous faisons la connaissance mercredi matin du nouveau skipper, Moris, la quarantaine mince et athlétique, un visage un peu sėvère mais qui s'éclaire souvent d'un sourire qui le transforme en gamin. Il me paraît de bonne composition et sans prétentions, c'est bon signe pour un départ vers les Grenadines que nous voulons le plus hâtif possible.
Un peu plus tard arrivent notre femme de confiance, Henrietta, toujours aussi jeune -- quoique quatre ou cinq fois grand-mère -- et son fils Charles, dit Twiggy, qui nous accompagnera une fois de plus comme cuisinier et homme à tout faire. Pendant qu'ils se livrent au grand branle-bas de la préparation du Bum à une dizaine de jours en mer, nous allons avec notre passagère prendre un apéro au Mango Bay. Le patron hollandais nous accueille avec sa faconde habituelle et ce vieux vagabond de Pancho, qui a pris sa retraite de la vente d'agrès de pêche, vient prendre une bière avec nous.
De l'autre côté de la rue, l'increvable Lucille nous a réservé une table à Marin-Mouillage, car Azur a hâte de faire goûter à Janine la plus authentique cuisine locale. Au menu, coquille de lambis épicée et féroce d'avocat à la morue salée, suivis d'un abondant et goûteux poulet boucané accompagné de légumes-pays. Difficile de demander mieux.
Jeudi, il fait encore gris, mais on annonce mieux pour le lendemain. Ce sont donc les derniers préparatifs du départ: provisions "chez Annette", inventaire et vérification de tout l'équipement de bord et des instruments de navigation.
À mon habitude ici, je me lève avec la première lumière du jour vendredi et découvre un ciel déjà bleuté, semé de nuages floconneux prometteurs de beau temps et même d'un peu de vent. Nous levons l'ancre sitôt tout le monde à bord et les formalités remplies. Une fois la Pointe des Salines laissée à babord, une petite brise vient gonfler le génois pour nous pousser vers Sainte-Lucie sur une mer sans vagues... ce qui rassure notre amie Janine, dont c'est le premier jour de voile sous les Tropiques.
Les moteurs coupés, nous descendons à un modeste cinq noeuds jusqu'au charmant mouillage de Marigot Bay, dont nous voulons épater Janine. Nous nous y amarrons sans problème à une bouée libre en milieu d'après-midi, avant de partager un agréable repas que Twiggy est allé chercher dans un restaurant voisin. Un steel band joue dans un des bars-dancings derrière nous, mais ou bien il s'arrête très tôt, ou bien le son ne pénètre pas dans nos cabines, car nous dormons comme des bûches jusque bien après le lever du soleil.
Je pique une tête à l'eau en me levant sous un ciel presque sans nuages et nage jusqu'à la barre de sable qui ferme à moitié l'entrėe de la baie, où je cause quelques minutes avec les pilotes des taxis d'eau desservant les deux rives. Quand je remonte à bord, le déjeûner est prêt, tout le monde sur le pont. Moris et moi partons en annexe passer la douane, prendre des dollars EC (monnaie commune des Antilles anglaises) au guichet de la banque et faire quelques courses complémentaires.
C'est dans le calme plat que nous filons vers le sud, d'abord sous le vent de Sainte-Lucie puis celui de Saint-Vincent, jusqu'à l'étroite et profonde anse de Wallilabou et ses références ciné-flibustières.