28 mars 2014

La langue de Chaplin, la Divine Foutaise et les bâtards d'Emmanuelle

Je ne vais pas vous ennuyer avec le récit d'un pique-nique hyper-chromé sur la plage de Ko Kut. Suffit de dire que ça a débuté par un orage à tout casser et une pluie diluvienne pour se terminer sous un soleil soudain par la dégustation les pieds (et le derrière) dans l'eau, à partir de planches de surf, de caviar sur mini-toasts, avec champagne évidemment. On se sentait tout de suite dans le royaume d'Emmanuelle...
Le lendemain mardi matin, bien trop tôt au goût d'Azur, en route du gigantesque port de Laem Chabang vers Bangkok et ses merveilles, à bord d'un car de tourisme heureusement confortable: deux heures et quart de trajet, dans la poussière d'abord, les embouteillages ensuite. On nous dépose dans un centre commercial tout neuf, où trouver un taxi qui parle une des langues que nous connaissons (du français au créole, en passant par l'anglais et, à la limite, l'espagnol) relève de l'exploit. 
Celui auquel nous finissons par nous résoudre baragouine et comprend exactement cinq mots de la langue de Shakespeare: «Please, thank-you, yes, no, stop». Pour le reste, son anglais est celui de Charlie Chaplin. Pas idéal pour visiter une ville inconnue où toutes les plaques de rue sont dans un alphabet aussi gracieux qu'indéchiffrable. Mais les deux candidats précédents étaient, en plus, analphabètes!
Il va donc nous trimballer tant bien que mal pendant près de trois heures dans des embarras de circulation à côté desquels Hong Kong et Ho Chi Minh Ville étaient de la petite bière. Je lui marque sur la carte les cinq repères majeurs qui nous intéressent. Il lève la main gauche, les cinq doigts écartés: «No!». Il replie trois doigts, laissant le pouce et l'index dressés: «Yes». Puis il déplie à moitié le majeur, cherche le mot et, comme «peut-être/maybe» dépasse les vastes frontières de ses talents de linguiste, le remplace par une mimique expressive à la Charlot.
Il fonce alors vers le centre historique Rattanakosin, à une vitesse telle que la moindre paraplégique en chaise roulante nous aurait laissés sur place. Nous aurons quand même le temps, en réduisant les sorties de voiture au minimum, de jeter un coup d'oeil rapide au palais royal, au temple du Bouddha d'émeraude, au fabuleux Wat Pho, au Grand Bouddha de Yodfa sur les rives charmeuses du fleuve Chao Phraya.
Se frayant un chemin entre les omniprésents et imprévisibles taxis-triporteurs (les bien-nommés tuks-tuks), le chauffeur parvient à nous offrir une vision fugitive du secteur plus ancien de Thonburi et du turbulent quartier chinois, avant de nous ramener vers 14 heures à notre point de départ de la Central World Plaza. Une escapade frustrante mais instructive, qui nous aura au moins permis de deviner les remarquables richesses d'une métropole qui mérite bien plus qu'une demi-journée de visite. Faudra repasser.
Enfin, face aux aléas de nous relancer dans le tohu-bohu automobile pour atteindre un des bons restaurants que j'avais repérés dans le guide, nous nous résignons à prendre un lunch (absolument gargantuesque et étonnamment bon) dans la cantine chic d'un hôtel voisin. En attendant le car qui nous ramènera au paquebot, en deux heures et demie cette fois, je croise le vieil ami Tom que le récit de nos tribulations fait ricaner d'un amusement bien légitime...
Mercredi, autre départ matinal, cette fois pour le Sanctuaire de la Vérité et Pattaya. La route est moins longue, beaucoup plus pittoresque, et la destination pour le moins surprenante. Le Temple, ou sanctuaire, de la Vérité est un de ces monuments à la pure folie humaine dont le délire s'élève à un tel niveau qu'on ne peut que les admirer inconditionnellement — la Sagrada Familia de Gaudi est l'autre exemple qui me vient à l'esprit. J'aurais bien dû me douter, cependant, que toute construction coiffée des mots  «temple» et «vérité» ne pouvait être qu'un monument à la foutaise majuscule!
C'est un homme d'affaires d'origine chinoise, enrichi entre les deux guerres, qui a racheté en 1941 l'emplacement et les ruines d'un temple ancien qu'il a entrepris de reconstruire à ses frais avec les matériaux et techniques d'époque. Presque trois générations plus tard, nous contemplons donc avec stupéfaction un «work in progress» fort avancé, immense échafaudage de plus de cent mètres de haut qui supporte des milliers de personnages et d'animaux fabuleux sculptés dans cinq variétés (et couleurs) différentes de bois précieux. Le tout réalisé sans un seul clou ni vis, entièrement au moyen de chevilles de bois dur et d'assemblages par tenons et mortaises... Le miracle, le vrai, c'est que ça tient debout.
Comme nous l'explique d'un ton pénétré la guide qui nous promène pendant plus d'une heure autour et à l'intérieur de cette merveille, la thématique est celle d'une glorification de la «vérité» de toute religion sur la base des «Sept Créateurs» qui sont le Père, la Mère, le Soleil, la Lune, la Terre... mais vous voyez le topo, j'avoue que j'ai cessé d'écouter ce charabia bien avant la fin! Pour m'abîmer dans la réflexion que c'est une des caractéristiques les plus incompréhensibles de l'esprit humain que la quasi-totalité des grandes oeuvres d'art sont le produit direct des superstitions religieuses parfois les plus absurdes (grecques, taoistes, indoues, bouddhistes, incas, mayas, juives, chrétiennes, musulmanes...). Le reste étant dû essentiellement à la concupiscence charnelle — il doit bien avoir un lien logique là-dedans; Marcuse, où es-tu quand j'ai besoin de toi?
La concupiscence, nous avons aussi pu contempler son «temple de la vérité» au retour vers le bateau. Au milieu de la monstruosité touristique qu'est Pattaya (de modeste village de pêcheurs à station balnéaire et mecque «gay» et sexy de deux millions d'habitants en une génération et des poussières), un bar de danseuses-contact arbore une demi-douzaine de représentations hyperréalistes de femmes nues grandeur nature dont les aréoles sont couvertes de pastilles fluo avec la subtile invitation: «Entrez décoller nos pastilles»! Une façade sur cinq promet les délices du «massage thaïlandais authentique sans complexes», une autre sur vingt invite à la «franche rencontre» des Lady Boys, l'institution qui (face au tollé mondial soulevé par le tourisme pédophile) fait maintenant  la gloire du lieu: les prostitué(e)s transsexuel(le)s. Emmanuelle, tu ne serais pas trop fière de tes petits-enfants.
Somme toute, je préfère à cette indubitable réalité les faussetés du Sanctuaire de la Vérité.

25 mars 2014

99 1/2 !

C'est un monsieur d'un âge respectable (même pour moi) que nous croisions sans cesse trottinant derrière sa marchette dans toutes les coursives du Sojourn. Nous nous saluions courtoisement sans plus depuis deux mois, jusqu'à ce que l'autre soir, en regardant du haut de l'Observation Bar notre départ de Ho Chi Minh Ville, nous en soyons venus à lier conversation.
Il est plein de remarques judicieuses sur les dernières villes traversées, notamment Hong Kong et l'ex-Saïgon, et de conseils qui me paraissent avisés (et souvent humoristiques) sur les prochaines escales, Bangkok et Singapour. Les échanges dévient sur les moeurs et les mentalités des populations, en particulier de la Chine et du Vietnam où, me dit-il, il est fréquemment venu par affaires depuis les années soixante. Toujours pertinents, souvent sagaces. Il parle cinq langues mais pas le français, possède quatre passeports, est Anglais d'origine, habite Berlin, connaît peu Paris mais adore Barcelone où il a même failli s'installer.
Ça doit faire une bonne demi-heure que nous discutons à bâtons rompus quand une dame s'approche: «Et alors, Tom, cette fête?» - «Super, tout le monde a été avec moi d'une gentillesse, presque tous ceux qui font le Tour du Monde y étaient, en plus du capitaine et de la plupart des officiers...»
Tout-à-coup, j'«allume»! Depuis une semaine, un carton d'invitation à la célébration «des 99 ans 1/2 de l'ami Tom» traînait sur notre table; nous l'avions négligé, ignorant qui était Tom et peu enclins à ces évènements servant souvent à boucher des trous pendant les journées de pleine mer... 
Hé bien, je venais de faire connaissance avec Tom, et j'en étais bouche bée. Non seulement ne fait-il pas son âge physiquement, mais il est d'une vivacité d'esprit remarquable, d'une mémoire quasi infaillible, et surtout d'un naturel affable, jamais à se plaindre, toujours à voir le bon côté des choses. Et il aura cent ans cet automne!
Cette rencontre a encore accru le plaisir inattendu que m'a apporté Ho Chi Minh Ville (Saïgon), où nous venons de passer deux bonnes journées. La première à parcourir la ville dans tous les sens en compagnie du chauffeur Lam et de la guide Maï, francophone, catholique et d'un savoir encyclopédique sur son sujet préféré.
À la demande d'Azur, et contrairement à ce que proposaient les excursions très yankees offertes par Seabourn, nous mettions l'accent sur le passé «français» de l'ex-capitale du Sud, zigzaguant à la recherche des vestiges, monuments et édifices de l'ère  indochinoise. Autant dans les grandes avenues que dans les ruelles étroites, au milieu du flux incroyable et quand même assez discipliné des mobylettes, scooters et motos qui ont remplacé les anciens vélos et qui dépassent pas vingt ou trente fois au moins le nombre des voitures. «Il y en a plus de cinq millions en ville, précise Maï, presque un pour chaque adulte... Et les deux-tiers ont été achetés depuis moins de cinq ans.»
Outre l'ancienne Mairie devenue «Siège du Comité des citoyens», nous passons voir les grands hôtels mythiques, le Continental, le Majestic, le Rex, l'ancien Palais du Gouverneur-général maintenant Musée de la Réunification, le Théâtre municipal et surtout la Maison du Dragon, superbement située sur les rives mêmes du Mékong et transformée en un fascinant Musée de Ho Chi Minh (l'homme, pas la ville). 
J'y passe une bonne heure avec Maï, visiblement admiratrice de «l'oncle Ho», alternant avec délectation entre les documents et photos historiques, les pures pièces de propagande quasi caricaturales et les touchants souvenirs humains: des articles de toilette utilisés par Ho quand il gagnait sa vie comme garçon de café pour payer ses études à Paris, son sac et son bol de riz de guerillero des années 40, sa machine à écrire portative et ses stylos préférés, les objets symboliques qu'on a enterrés avec lui selon une coutume ancestrale...
En cours de route, nous visitons aussi une pagode moderne dite «du petit véhicule» (une seule statue du Bouddha) et une bientôt tricentenaire (Giac Lam) du «grand véhicule» (trois Bouddhas représentant le passé, le présent et l'avenir), l'immense marché de Ben Thanh, les rues achalandées, multicolores du quartier chinois de Cholon...
Mais ce qui est le plus frappant, au-delà des lieux et des monuments, c'est le dynamisme industrieux de la population et surtout son increvable optimisme, qui nous paraît paradoxal, vu la pauvreté encore apparente du pays et la morosité omniprésente à laquelle la crise nous a habitués en Occident. La moitié des Vietnamiens n'a pas trente ans, n'a donc jamais connu la guerre, et comme dit notre jeune chauffeur Lam, «vit bien mieux qu'il y a dix ans et sait que ça ira encore mieux dans dix ans».
Symbole de cette modernité nouvelle et enthousiaste (empreinte d'un certain capitalisme, toléré sinon encouragé par un régime toujours communiste), la tour Bitexco dresse ses 68 étages bombés et étincelants près du fleuve, en plein centre-ville. La visite de son «Skydeck» entièrement vitré du 49e, qui offre de loin la meilleure vue sur l'ensemble de Ho Chi Minh Ville, marque la fin de notre tournée.
Un seul regret, nous en sommes rentrés si fatigués que nous avons raté en soirée, à l'Opéra de Saïgon, la représentation du spectacle musical «My Village», dont nos co-passagers nous ont fait un éloge unanime: une vision pas du tout folklorique mais moderne et enlevée de la vie quotidienne dans un village des collines... 
Le lendemain, nous nous sommes offert un remarquable gueuleton dans un des meilleurs restaurants de la ville, Hoi Ân, spécialisé dans la (très) fine cuisine de Hué, l'ancienne ville impériale. Traversant un élégant décor tout de teck sombre verni, on nous a installés à une table ronde dans une alcove ensoleillée donnant directement sur une rue assez calme, mais animée en face par une série de boutiques et d'étals de trottoir typiques. Velouté de potiron et de homard, incroyables rouleaux de printemps aux petites moules, délicieux canard laqué et poisson au gingembre et à la citronelle. 
Sans compter l'addition, un phénomène en soi: c'est certainement la première et très probablement la seule fois de ma vie que je paie cinq millions (ou presque) pour un repas! En dongs, remarquez, ce qui au taux actuel représente un peu plus de deux cents dollars US...

21 mars 2014

Court-métrage comique à la sauce Danang

Si notre premier contact avec le Vietnam tenait du cinéma poétique, le second était plus proche de la comédie grinçante (à l'Américaine, puisque dotée d'un «happy end»).
Nous avons accosté mercredi au port extérieur de Danang — ou Da Nang, tous les lieux ici semblent avoir deux ou trois orthographes — avec un petit retard, encore aggravé par le zèle méticuleux des douaniers. Rien de grave pour nous, puisque nous n'avions pas d'horaire fixe pour la journée.
Il était donc près de onze heures quand nous sommes descendus faire tamponner nos visas. Avant même d'atteindre la guérite des fonctionnaires en uniforme guindé vert et rouge, nous étions agressés par un chauffeur collant qui insistait pour nous proposer son taxi dans un anglais chancelant. Nous avions beau ne lui répondre qu'en français, il continuait à tournoyer autour de nous comme un moustique singulièrement énervant.
À peine nous en étions-nous débarrassés qu'un des gardes de la barrière menant aux navettes vers la ville (assez éloignée) prenait le relais pour nous proposer avec insistance les services d'un autre taxi doublé de son cousin qui «espique feurench very vell you see you see» et qui va nous emmener visiter la ville voisine, bien plus intéressante, de Hoi An. Comme j'ai eu le malheur de l'écouter, s'en est suivie une série de conversations cellulaires incompréhensibles avec un ou plusieurs interlocuteurs inconnus (ou fictifs?) à l'issue de laquelle «hi no can come but you tèk taksi to tâoun onli ten dolla yes?». Évidemment pas, d'une part ça sent l'arnaque à dix pas, et de l'autre juste devant nous s'ouvre un confortable autocar qui fait la même chose gratis... et sans emm... personne!
Vingt minutes plus tard, en mettant le pied sur la place centrale (sans le moindre attrait) de Danang, ça recommence, avec les pédaleurs de rickshaw cette fois. Ils sont au moins quatre, chacun apparemment doté d'un ou deux rabatteurs, à s'accrocher à nous pour nous vendre à rabais un service dont nous ne voulons pas: nous faire faire le tour de la ville. Un autre type quitte le comptoir «officiel» (presque certainement une autre arnaque) de bienvenue pour nous dire «Ne les écoutez pas, je vous appelle un taxi.» Ouf!
Une minute plus tard, un taxi tout vert muni d'un compteur surgit comme par miracle... et notre nouvel ami s'installe à côté de lui et fait mine de lui traduire l'adresse que je lui donne, d'une agence de voyage recommandée par le tourisme officiel. Sachant que ce n'est pas loin, je suis un peu étonné de nous voir parcourir une grande avenue qui enjambe un pont dans la direction d'où nous venions. Mais c'est seulement après une dizaine de minutes, rendus dans un secteur industriel poussiéreux, qu'Azur s'insurge: «Ça n'a aucun sens, tu m'avais dit que c'était tout près!»
Je redonne au copain de moins en moins copain l'adresse précise... et il me répond: «Oui, mais ce temple-là est fermé, je vous amène en voir un autre encore plus beau.» Je lui répète deux fois d'abord gentiment, puis un peu moins, qu'on s'est mal compris, qu'il n'est pas question de visiter quelque monument que ce soit et que nous allons à une agence de voyage, point à la ligne. De mauvaise grâce, le chauffeur revient sur ses pas... et nous dépose sur la rue que je lui ai indiquée, mais devant une pagode magnifique — et clairement fermée.
«Vous voyez bien!» a-t-il le culot de nous lancer. De peine et de misère, je l'oblige à nous ramener deux coins de rue derrière, où se trouve notre agence. Je lui remets la somme convenue au départ, mais là le chauffeur proteste en montrant avec véhémence son compteur qui, bien sûr, marque un montant bien plus élevé; ils nous ont baladés à travers toute la ville pendant vingt minutes. Le ton monte: «Vous prenez ça et pas un sou de plus, compris?»
Heureusement, le jeune préposé de l'agence met le nez dehors de son bureau, comprend d'un coup d'oeil la situation et prononce les mots magiques «Call Police...», ce qui clôt le débat. Une fois à l'intérieur, dernière mauvaise nouvelle: le chauffeur-guide francophone sur lequel nous comptions s'est lassé d'attendre et a pris d'autres clients... et aucun autre n'est disponible.
Nous faisons une croix sur la balade à Hoi An, aussi bien que sur une visite de Danang dont nous avons bien vu qu'elle est pratiquement sans intérêt, et nous allons demander au garçon de l'agence, clairement plus fiable, de nous appeler un taxi pour retourner à bord, quand il nous propose de plutôt nous attarder en ville pour déjeûner. Avec tout ça, il est bientôt 13 heures et, la faim et la gourmandise aidant, ma foi...
Le restaurant où il nous envoie, Apsara, est superbe, une grande villa de style indou derrière un portique orné, dans un jardin fleuri. Et la cuisine, un amalgame imprévu d'indien et de vietnamien, est à la hauteur du décor. Rouleaux aux crevettes croquants et presque noirs, onctueuse soupe au crabe et à l'aileron de requin, seiche très légèrement pannée et frite en tranches fines, et le comble, un riz aux fruits de mer parfumé au curry servi dans une énorme noix de coco évidée qui lui transmet sa saveur fruitée. C'est le «happy end» annoncé. Enfin, pas tout à fait, même si le dernier taxi qui nous ramène au paquebot est d'une gentillesse et d'une honnêteté exemplaires.
Comme il nous dépose à la barrière extérieure du port, un autre bon larron nous fonce dessus: «Madame, you no valk à pied jusque bateau, no? Onli fai dolla we conduck you, yes?» J'ai beau faire non de la tête, Marie-José lui a déjà tendu un billet (seulement 10000 dongs, heureusement) qu'il a prestement hâpé avant de disparaître. Nous comprenons vite pourquoi. Sitôt la barrière franchie, un petit véhicule jaune et vert à banquettes nous attend, sur lequel il est inscrit «PASSENGER SHUTTLE TO SHIP —FREE SERVICE»!

18 mars 2014

Le Vietnam selon Fellini?

Le temps frais qui nous avait surpris à Hong-Kong nous pousuit jusqu'au nord du Vietnam deux jours plus tard. Quand je mets le nez sur mon balcon vers les sept heures du matin lundi, c'est pour être pénétré jusqu'aux os par un air frisquet, mouillé d'un brouillard assez dense derrière lequel glissent presque sans bruit des silhouettes de sampans, de jonques aux mâts dénudés et de cargos poussifs.
Notre paquebot est un des trois qui font la queue pour se trouver un ancrage confortable face au peu ragoûtant port charbonnier de Ha Long. Dans notre dos on devine, plutôt qu'on ne les voit, les formes fantasques des rochers de la baie d'Along.
Un déjeûner avalé en vitesse nous réchauffe un peu, après quoi nous sommes assemblés en docile troupeau pour être répartis entre la demi-douzaine de chalands vétustes (outrageusement qualifiés de «jonques») qui vont nous emmener faire un tour dans la célèbre baie.
Pour leur rendre justice, les bateaux, qui prennent chacun une trentaine de passagers, sont d'une propreté remarquable et d'un surprenant confort intérieur malgré leurs superstructures en partie rouillées, en partie pourries. Ce qui n'a rien d'étonnant — notre «Au Lac 25» date certainement d'avant Dien Bien Phu et je préfère ne pas savoir à combien de couches de peinture superposées il doit sa blancheur.
Comme ses congénères, il prend sous un régime pépère la direction du sud-est, sur une mer aussi calme qu'envahie de détritus divers, au milieu d'un encombrement de barques de pêche, de bateaux d'excursion de tous les âges et de toutes les formes et de longues barges basses transportant le plus souvent des montagnes de charbon recouvertes de bâches, destinées sans doute à la Chine ou à d'autres voisins.
Après une demi-heure, juste comme nous commençons à nous agacer de cette balade sans attraits dans un décor inexistant, notre vénérable moteur diesel baisse de régime: sa pétarade se mue en un murmure hoqueteux et nous nous engageons dans une des multiples passes qui donnent accès à l'invraisemblable labyrinthe des îles.
Le brouillard ne s'est pas levé, au contraire il traîne avec persistance au ras des flots, sous un ciel de la même teinte blanchâtre que l'eau qui le réflète. «Dommage qu'il ne fasse pas plus beau», pensons-nous d'abord... et bien à tort.
En effet, dès que nous nous retrouvons enveloppés dans les silhouettes fantômatiques des près de deux mille minuscules îlets que contient la baie, cette grisaille prend un extraordinaire relief, créant une atmosphère surréelle plus proche du cinéma fantastique que des réalités quotidiennes. Entre le parc de «la Belle et la Bête» de Cocteau et la plage de «Juliette des Esprits» de Fellini. Une impression encore renforcée, assez curieusement, par l'improbable procession d'une douzaine de «jonques» semblables à la nôtre qui serpentent lentement entre les parois verticales des rochers dans un chassé-croisé onirique apparemment sans fin.
On croirait qu'après une quinzaine de détours entre des centaines de formes tourmentées mais toutes apparentées, on pourrait en avoir assez. Mais la répétition même d'expériences visuelles similaires mais jamais identiques a un effet hypnotique qui interdit l'ennui; j'ai l'impression qu'elle nous met dans une sorte d'état de transe fascinée. Les passagers, la plupart sortis avec leur appareil-photo sur le pont avant ou grimpés sur le toit-terrasse devant le poste de pilotage, ne se parlent qu'à mi-voix, comme dans une cathédrale en ruines...
À cela s'ajoute l'absence presque totale de couleur. À travers le filtre du brouillard, le vert foncé des végétations est devenu gris sombre sur le gris plus clair de la roche dont les rares strates jaunes ou rouille sont elles-même neutralisées. Les seules taches vives, bleues, rouges et orange, sont fournies par les rares rappels à la réalité que constituent de minuscules villages flottants de pêcheurs, parfois amarrés à l'une des îles, parfois ancrés en plein milieu d'une passe.
Nous continuons à errer pendant deux bonnes heures dans une espèce d'heureuse hébétude entrecoupée des minuscules tasses de thé vert que nous distribue parfois l'équipage. Lorsque finalement nous ressortons du labyrinthe pour reprendre la mer libre vers le paquebot, on sent un grand soupir collectif, comme si tout au long nous avions retenu notre souffle!

17 mars 2014

Vénale et généreuse...

Aimer Hong-Kong, c'est comme tomber en amour avec une prostituée à la fois généreuse et vénale. Cette ville est attachante non pas malgré son commercialisme sans vergogne et sa luxueuse futilité, mais paradoxalement à cause d'eux.
Impossible de résister au charme trouble de cet amoncellement humain (7,5 millions d'habitants) d'autant plus spectaculaire qu'il se festonne en centaines de tours d'habitations, de commerce et d'affaires de trente à cent vingt étages, impossiblement accorchées aux flancs de collines abruptes autour d'un port encombré aux embranchements complexes et omniprésents, sous lesquels serpentent des kilomètres de tunnels autoroutiers. Et qu'il s'interrompt soudain pour laisser un étroit espace vital à un parc vert et fleuri, à un temple anachronique aux portes rouge sang d'où flotte un parfum d'encens, à une plage soigneusement peignée où s'ébattent des volées d'enfants, à un village ancien aux pierres craquelées et aux encorbellements absurdes idolâtrement préservés.
Sans trop le savoir, nous avions choisi probablement la meilleure formule, sinon la plus économique (!!!), pour faire connaissance avec Hong-Kong. Sitôt après le petit déjeûner vendredi, une confortable berline Mercedes noire et nickelée est venue nous cueillir à la sortie d'une gare maritime de Kowloon dont les rampes de débarquement sont habilement dissimulées derrière des dizaines de boutiques rutilantes de Van Cleef et Arpels, Longchamp, Jaeger LeCoultre et autres Giorgio Armani. Le chauffeur Ma Go ne parle ni français ni anglais, mais son compagnon, notre guide Sylvain (aussi asiatique que son nom ne l'est pas), a passé vingt ans de sa vie à Paris avant de revenir dans sa ville natale pour les beaux yeux d'une jeune Chinoise.
Le choix de la voiture même, quoique involontaire, n'était pas innocent. À mesure que la journée progressait, nous allions nous rendre compte que l'infini respect des locaux pour les signes extérieurs de richesse allait nous permettre de couper à travers des embouteillages et de pénétrer et de stationner dans des endroits auxquels n'auraient pas eu accès de simples mortels. Les Bums chromés, c'est nous autres!
Première étape, Victoria Peak. Sortant du mince à-plat de la rive nord de l'île même de Hong-Kong, une série de rampes acrobatiques et de lacets grimpe au flanc de la montagne encore verte, autrefois le quartier de résidence exclusif des riches colons anglais qui ont littéralement créé la ville au XIXe et pendant la première moitié du XXe siècles. C'est maintenant le fief des riches Chinois qui leur ont succédé... et aussi le point de vue incomparable d'où voir l'ensemble de l'ex-colonie. 
Un belvédère exubérant surplombe d'une part les voies du légendaire Peak Tram et de l'autre des volées de marches vertigineuses. Un grand tableau d'orientation prétend indiquer les principaux repères de l'île et de ses deux satellites de la terre ferme, Kowloon et les Nouveaux Territoires, mais je constate vite qu'il y manque plusieurs édifices majeurs. «Normal, commente Sylvain, la photo date d'il y a presque deux ans!»
Re-plongée dans la circulation urbaine pour traverser Central, le quartier financier par excellence, les marchés bousculés et odorants de Sheung Wan, les cafés et les galeries intello de Soho et le secteur «chaud» (maintenant plutôt boboïsé — dit-on) de Wan Chai.
Nous repartons, vers le sud, cette fois... et nous retrouvons soudain en pleine nature, comme si l'intense concentration urbaine derrière nous n'existait pas. Le port  d'Aberdeen offre ses fameux restaurants flottants sur son calme plan d'eau, où voisinent yachts luxueux et modestes bateaux de pêche comme échappés d'une autre époque. Des plages bien entretenues que longe une belle promenade sont presque désertes en ce matin de semaine.
Retour vers le nord par la côte est, avec un arrêt dans un marché populo (trois T-shirts, deux écharpes et deux sacs à main garantis contrefaits), et un long tunnel qui repasse sous le port vers Kowloon, où nous prenons des apéros exotiques au fabuleux bar de l'Intercontinental, dont le mur de verre haut de trois étages et large d'un coin de rue offre une vue à couper le souffle sur l'Île de Hong–Kong en face.
Contraste choc avec le restaurant au décor de bonbonnière férocement locale (nous y sommes les seuls non-Chinois sur une centaine de tables) où Sylvain a choisi de nous emmener déguster quelques dim sum et des vermicelles au porc en guise de lunch — il faut ménager, à grand-peine, notre appétit pour le souper gastronomique qui vient.
L'après-midi est aussi varié, prenant en sandwich une trépidante virée dans le délire commercial de Sham Tsui Po entre deux escales historiques et culturelles. D'abord, un paisible temple taoïste des Nouveaux Territoires, où nous nous joignons à des centaines de fidèles venus brûler de l'encens pour obtenir des dieux qu'ils exaucent leurs voeux les plus chers; je puis vous dire tout de suite que ça ne marche pas, mon voeu, de dénicher ici les introuvables cartouches d'encre couleur qui correspondent à l'imprimante Canon acquise il y a quelques semaines à Honolulu, sera cruellement déçu!
Après l'épuisante et vaine chasse aux cartouches dans un labyrinthe informatique multi-étagé de Kowloon, nous revenons dans les Nouveaux Territoires pour ce qui sera un des clous de la journée: un adorable village ancien fortifié, préservé on ne sait comment de l'époque où, il y a cinq cents ans et plus, Hong Kong était LE repaire de pirates et de trafiquants d'opium de la Mer de Chine. Il a été récupéré des pushers et drogués qui l'occupaient ces dernières décennies et transformé en un pimpant musée consacré au mode de vie populaire de jadis; le parc central, autour d'une petite pagode au charme discret, est traversé par une passerelle couverte qui zigzague au milieu d'arbres superbes et de statues stylisées, visiblement récentes, des animaux du zodiaque chinois.
À la suite de quoi Sylvain et Ma Go nous déposent à l'Ocean Terminal, à quelques pas (et quelques milliers de consommateurs frénétiques) de notre paquebot.
Azur s'écroule sur le lit en rentrant à la cabine. C'est certainement la journée la plus fatiguante qu'elle a connue depuis Tahiti et sa douloureuse chûte sur la tête. C'est donc à regret que j'irai seul ce soir au second «Special Event» où nous nous étions inscrits pour la croisière, un dîner gastronomique agrémenté d'un spectacle folklorique et d'un son-et-lumières dans un des restaurants les plus huppés de Hong Kong.
Après la très belle expérience de Bali, mes attentes étaient grandes... et elles ne seront pas réellement satisfaites. Le restaurant est situé dans un immeuble tout de marbre et de verre du quartier même où nous sommes accostés. Il est de la plus grande élégance et le service au-delà de tout reproche, mais la cuisine, quoique raffinée, est sans véritable surprise, simplement comparable aux meilleurs restos chinois que nous avons fréquentés à Montréal, San Francisco ou Paris.
Quant au spectacle, il est tout tape-à-l'oeil et clinquant, sans rien du charme imprévu et convivial des danseurs de Bali... et le son-et-lumières, assez grandiose il est vrai, est loin de la sophistication de ce que nous avons vu en France, notamment à Lyon. Azur peut se consoler en disant qu'elle n'a rien raté qu'elle ne pourrait voir ou goûter ailleurs.
Le samedi midi, après l'avoir déposée chez la coiffeuse du très bon Spa du Seabourn Sojourn, je ressors dans la foule encore plus dense du centre commercial hyper-bling-bling qu'est la gare maritime, et je repars en taxi vers un autre souk informatique que celui d'hier — puis un autre, puis un autre —, toujours en quête du saint-graal made in Canon. 
Je ne le trouverai pas, bien sûr (ce qu'on m'a fourgué, heureusement pas cher, est incompatible malgré les serments du vendeur), mais la balade seul, sans la «comfort blanket» d'un guide possédant la langue et les coutumes, est en soi une aventure qui me permet de me frotter bien plus directement avec le pire et le meilleur de Hong-Kong. Et qui me conforte dans le sentiment étonnamment favorable qu'elle m'inspire. Rien à regretter.