11 avril 2014

Les Mystères de l'Inde...

Si Hong-Kong et Ho Chi Minh Ville nous ont impressionnés, comment qualifier le choc qu'a été une seule journée d'immersion dans le gigantesque maelstrom humain qu'est Mumbaï-Bombay? 
À la fois Paradis, Purgatoire et Enfer dantesques et artificiels, entassant ses 22 millions d'habitants sur une presqu'île tout en longueur, plus petite que Montréal et formée d'un semis d'anciennes îles si bien accolées que personne ne semble plus savoir où étaient leurs limites. Presque entièrement construite par les Anglais en partie pour eux-mêmes, mais principalement pour une population «indigène» importée autant du lointain Iran que des royaumes indiens limitrophes et de la Chine voisine-ennemie, dans un style qui mélange inextricablement (et avec une improbable harmonie) Occident et Orient.
À côté de luxuriants Jardins suspendus d'où l'oeil se perd sur un océan d'immeubles ultramodernes se dressent dans un isolement sacré les cinq «Tours du Silence» où, aujourd'hui encore, les Parsis zoroastriens déposent leurs morts pour que viennent les dévorer les dizaines de bruns vautours qui tournoient sans arrêt au-dessus des riches résidences du quartier riverain.
Ailleurs, au bout d'une ruelle si étroite que n'y passent que vélos et mobylettes, on est transporté de quelques siècles et de trois continents vers des pâtés de maisonnettes vivement colorées aux pignons ornés et aux escaliers extérieurs fantaisistes, tout droit sorties d'un bourg portugais du temps de Vasco de Gama ou de Camoëns. Au-dessus de leurs toits jaillissent sans discontinuité des bouquets de gratte-ciels étincelants.
Toute la journée, notre guide Dilshad, délicieuse et diserte musulmane en sari jaune et orange, nous a promenés d'un tel paradoxe à l'autre comme si tout ça était parfaitement naturel et obéissait à une logique interne ésotérique dont seuls les habitants de la mégapole indienne peuvent avoir la clef.
Devant le port se dresse la très rococo Porte de l'Inde, par où passaient jadis tous les voyageurs débarquant des voiliers puis des paquebots venus de tous les horizons. Juste en face, l'entrée de l'immense, élégant et luxueux Hôtel Taj Mahal est assiégée par un cortège de Rolls, Mercédès et autres Jaguars aux vitres desquelles toquent sans arrêt de petites mendiantes aux yeux noirs immenses, avec chacune un poupon d'un an ou deux solidement arrimé à l'épaule. 
Ce fut il y a quelques années le théâtre d'une spectaculaire et prolongée prise d'otages... au cours de laquelle, nous raconte Dilshad, les habitués du quartier continuaient leurs petits traffics sous les murs mêmes de l'hôtel quand ils n'entraient pas casser la croûte dans un des restaurants renommés, pendant que le reste du monde retenait son souffle devant les images dramatiques des manoeuvres de troupes d'élite pour libérer les touristes otages et neutraliser les terroristes qui les détenaient quelques étages au-dessus de leurs têtes!
Trois kilomètres plus loin, du haut d'un pont routier encombré, nos regards plongent sur l'impossible étendue d'un lavoir en plein air. Ici, tout le quartier vient jour après jour porter ses vêtements aux quelque 5000 lavandières qui se partagent les 1700 vasques de pierre — sans électricité — où, comme le faisaient il y a plus de cent ans les ancêtres qui leur ont légué ce métier et ce «privilège» héréditaires entre tous, elles battent sur la roche plate draps et chemises avant de les étendre par-dessus leurs têtes pour sécher au soleil et au vent.
Je pourrais continuer à l'infini, sautant du Palais de Justice dont les arcades néo-gothiques semblent danser dans un jardin tropical et des temples financiers bardés de marbre et de bronze aux marchés complètement anarchiques qui empiètent sur des rues déjà engorgées, au-dessus desquelles penchent dangereusement de hautes maisons de bois délabrées qui semblent ne tenir que par le miracle de périlleux échaufadages de perches de bambou attachées les une aux autres par des bouts de corde. En passant par la blanche majesté du mausolée de Hadji Ali, saint musulman dont le temple (fréquenté par les croyants de toutes les religions, précise Dilshad) n'est accessible qu'à marée basse car il est construit au large d'une rive entièrement occupée par des centaines de commerces hyper-achalandés par l'afflux des pélerins.
Le seul dénominateur commun de toutes ces invraisemblances est la vitalité irrépressible qu'on sent partout et chez tous. «Vous voyez ce vieux qui traîne dans la cohue automobile une charrette à bras chargée de sacs de riz et de légumes? demande Dilshad. Je le connais, il vient tous les jours faire ses livraisons des limites de la banlieue, à vingt kilomètres d'ici. Mais avant de le plaindre, il faut savoir qu'un de ses fils a déjà une camionnette vieille mais fonctionnelle, achetée avec l'argent de cette activité. Et je ne serais pas surprise que bientôt son petit-fils soit propriétaire d'une flotte de camions réfrigérés...»
Pour nous permettre de souffler un peu à mi-journée sans nous sortir du bain de magie de Mumbaï, elle nous avait emmenés luncher chez Trishna, qu'elle nous a décrit (sans vraiment exagérer) comme le meilleur restaurant de fruits de mer de la ville. Je soupçonne qu'elle avait préparé son coup: malgré l'afflux de gourmands qui se présentaient en même temps que nous à la porte de la salle élégante et plutôt intime dans une étroite rue proche du centre financier, nous nous sommes trouvés sans attendre assis à une table confortable, non loin des fourneaux. 
Je ne vais pas m'étendre (encore une fois? diront certains lecteurs de ma famille) sur les charmes et les surprises de la cuisine mangaloréenne pratiquée ici, mais de la soupe épaisse de fruits de mer en passant par des poissons au tandoori et deux variétés de crabe désossé (moyennement et plus épicé) enroulées dans du pain mince ou des galettes de riz vaporeuses, jusqu'à la glace au lait aux multiples parfums, tout était délicieux... et abondant. Comme la plupart des autres convives, Dilshad ne s'est pas gênée pour faire empiler nos savoureux restes dans l'équivalent local d'un «doggy bag» à l'intention de sa — nombreuse — famille.
Quand elle nous a enfin déposés à la gare maritime juste avant le coucher du soleil, nous étions épuisés mais ravis des images multiples et contradictoires qui nous tournaient dans la tête.
Cochin, notre première escale indienne trois jours plus tôt, c'était une tout autre histoire. Nous y étions passés il y a bientôt dix ans, alors que ce n'était qu'une petite ville somnolente apparemment entièrement concentrée sur les profits à tirer des paquebots de croisière. Ceux-ci venaient nombreux s'y amarrer, pour une raison qui nous paraissait inconnue et inconnaissable... à moins que ce ne fût pour offrir à leurs passagers un échantillon de ce qu'on a méchamment mais justement appelé le «tourisme de la misère». 
Je me souviens en particulier d'une visite au marché, où à travers une nuée de gamins aux mains tendues, nous avions été littéralement pourchassés pendant un solide quart d'heure par un pêcheur en guenilles qui tentait piteusement de nous fourguer à prix minime un gigantesque thon (au moins vingt livres) qu'il portait sur l'épaule. Et Marie-José avait été plus choquée encore par la vue d'une septuagénaire (au moins) en joli sari mauve qui balayait la rue poussiéreuse tandis que sa petite-fille (probablement) rançonnait les voyageurs émus par le tableau.
Autant dire que nous n'avions pas très envie d'y redébarquer. C'est donc du haut des ponts-promenades du Sojourn que nous avons pu constater que, si le centre «historique» avec ses deux ou trois monuments de l'ère portugaise n'avait pas changé, les alentours présentaient tous les signes du développement touristique à tout va. Routes et jetées en construction, hôtels-resorts tentaculaires, condos vacanciers poussant en hauteur comme des champignons sans souci du paysage... Raison de plus pour ne pas y remettre le nez.
Goa, deux jours plus tard par contre, nous a fait une tout autre impression. Mais c'est probablement parce que nous l'avons abordé et vu d'un autre oeil. Le Sojourn a accosté assez loin de la ville principale de Panjim (ou Panaji, selon la langue locale adoptée) qui est la troisième capitale successive de ce petit État de moins d'un million et demi d'habitants, autrefois le coeur de l'empire portugais des Indes orientales.
Au lieu de nous rendre en ville, ou dans une des nombreuses stations balnéaires qui envahissent graduellement les magnifiques plages de la côte, nous avons choisi de ne visiter que le site du Vieux Goa, la principale ville de l'ère portugaise qui avait succédé à Goa Velha, la forteresse précédément tenue par les occupants arabes du 15e siècle.
Un taxi assez petit mais confortable, dont le jeune chauffeur affichait son catholicisme par un chapelet bleu clair accroché au rétroviseur, nous a donc pris à la sortie du port de Vasco de Gama. Il nous a menés, d'abord sur une grand-route large et pavée puis sur d'étroits chemins poussiéreux, à travers un intérieur des terres sans la moindre prétention touristique. 
Après le premier choc d'une évidente pauvreté et d'équipements rudimentaires, nous nous sommes laissés charmer par une nature assez extraordinaire, luxuriante au-dessus de nos têtes (cocotiers, palmiers, arbres à pain, manguiers, figuiers...) et toute de terre rouge dénudée à nos pieds. Dans laquelle s'enchâssaient une multitude d'habitations pauvres ou riches, dont la caractéristique commune était d'être clairement habitées par des familles étendues. En effet, presque toutes comportaient un corps principal, souvent sur deux étages, sur les flancs ou autour duquel se greffaient deux, trois et jusqu'à une demi-douzaine de petits bâtiments annexes, parfois encore en cours de construction.
Après trois-quarts d'heure de ce qui aura été notre seul passage — insuffisant, mais fascinant tout de même — dans l'Inde rurale, nous avons débouché sur l'emplacement d'«Old Goa», un site du Patrimoine mondial de l'UNESCO qui le mérite amplement. À cause de la chaleur intense et par manque de temps, nous n'avons visité réellement que la superbe basilique rouge et brune du Bom Jesus avec ses spectaculaires plafonds de bois et son majestueux autel de bois doré. Pour le reste, nous nous sommes contentés d'admirer de l'extérieur la blanche cathédrale à la tour écroulée et son évêché et le couvent de Sao Cajetan, avec son église rappelant Saint-Pierre de Rome.
Mais le plus remarquable dans le Vieux Goa n'est pas ce qui s'y trouve, mais ce qui n'y est pas. À voir ces quelques ruines, magnifiques il est vrai, se dressant au milieu de terrains vagues bordés de loin par une petite bourgade consistant pour une bonne part en boutiques de souvenirs et bondieuseries, il est impossible d'admettre qu'on se trouve au centre de ce qui a été une des grandes cités coloniales du 16e au 18e siècles, rivalisant avec Lisbonne même et surpassant Rio de Janeiro!
Et le plus étonnant, c'est que Goa a pratiquement disparu sans jamais avoir été victime d'un séisme, incendie ou autre cataclysme. Elle a été, tout simplement, abandonnée graduellement et volontairement entre 1750 et 1850 par son presque quart de million d'habitants, écoeurés d'être décimés par les malarias, syphilis et autres choléras dus surtout à un environnement insalubre et à des habitudes sanitaires douteuses!
Voilà pour l'Inde, dont nous sommes bien conscients d'avoir à peine effleuré l'infinie et riche complexité. Nous sommes seulement un peu frustrés d'avoir raté le Taj Mahal. Mais l'excursion qui s'y rendait demandait trois jours, quatre vols en avion, deux changements d'hôtels et de multiples trajets en autocar à des heures impossibles. Il fallait de plus faire l'impasse sur Goa et nous contenter d'une demi-journée à Mumbaï. Après avoir longuement hésité, nous y avons renoncé.
La seule autre nouvelle digne de mention est que l'Inde représentait la dernière escale majeure de notre quasi-tour du monde. Cela fait qu'encore une fois, nous avons perdu près de la moitié de nos compagnons de route, qui ont été remplacés par un nombre comparable de nouveaux-venus. Dans notre petit «quartier» du cinquième pont avant, le changement n'est pas énorme, puisque près de la moitié de nos voisins font comme nous le trajet au complet, et que deux autres couples, montés à bord en Australie et à Hong-Kong, vont également jusqu'à Venise, où nous débarquerons tous dans trois semaines...

10 avril 2014

Parenthèse Québec

Ce n'est pas que j'en aie très envie, mais les tristes nouvelles électorales québécoises semblent avoir suspendu mes ardeurs pour le récit de voyage — j'ai l'impression que tant que je n'y aurai pas réagi, ma plume restera paralysée pour aborder les intéressantes péripéties des escales indiennes des tout derniers jours.
Disons d'abord que le résultat catastrophique était hélas prévisible. Une petite crête pas très explicable dans les sondages, sans véritable projet ni nécessité perçue, n'est jamais une bonne base pour déclencher un scrutin — mes souvenirs de vieux journaliste politique m'en fournissent trop d'exemples. Mme Marois aurait mieux fait de s'en tenir à son principe d'élection à date fixe.
Ajoutez à cela que le prétexte choisi, une «charte des valeurs québécoises» qui prêtait fortement à controverse, si bonnes qu'aient pu en être les intentions, était pour le moins risqué. Et Pauline Marois, pas mauvaise du tout comme première ministre, a démontré de si piètres qualités comme «campaigner» que la fois précédente, elle avait failli transformer en défaite serrée ce qui réunissait toutes les conditions d'une ample victoire.
Que le résultat soit catastrophique pour le Parti québécois va de soi, et pas seulement en termes de nombres. Son projet est de plus en plus embrouillé et s'avère de moins en moins convaincant, du moins tel que présenté, pour les nouvelles générations et les nouveaux venus.
Sa clientèle se trouve réduite à un dernier carré central qui lui offre peu de potentiel de croissance, sa droite ayant été avalée par la CAQ et sa gauche étant grugée petit à petit par Québec Solidaire... probablement sans espoir de retour. Elle est, de plus, vieillissante — alors que le parti avait jusqu'ici représenté la jeunesse et l'avenir —, son personnel dirigeant de même. La nature même de sa «cause» réclame un leader naturel et enthousiasmant, et si le PQ croit l'avoir trouvé en l'homme d'affaires Pierre-Karl Péladeau, ma conviction est qu'il s'enfoncera dans un cul-de-sac, peu importent les qualités (et les défauts) de l'homme.
Mais ce n'est pas le sort d'un parti qui m'attriste le plus. C'est le constat que les idées progressistes qui devraient convaincre et enflammer la masse populaire à qui elles profiteraient ne font plus recette. Est-ce dû à leur nature même (comme partout au monde ou presque, les débats politiques au Québec ont perdu tout contenu idéologique dans le bon sens du terme) ou au langage souvent académique et «codé» dans un vieux vocabulaire de gauche de ceux qui les défendent, en l'occurence les porte-drapeaux pourtant admirables sous d'autres aspects de Québec solidaire? Le fait que plus de gens déçus du PQ se soient laissé séduire par la rhétorique vide et simpliste mais prétendûment «moderne» d'un François Legault totalement anachronique parle de soi.
Je regrette aussi, bien sûr, le dur coup porté au projet de pays. Personne ne semble vouloir refaire la démonstration, pourtant relativement facile et plus nécessaire que jamais, que le seul avenir positif pour le Québec repose dans l'indépendance la plus complète possible face à l'alarmante dérive vers la droite passéiste néo-américaine du Canada de Stephen Harper.
De fait, je persiste à croire que, comme je l'écrivais il y a plus de vingt ans dans «Le Simple bon sens» et comme Amir Kadir a semblé le dire en campagne (sans être compris, bien sûr), la souveraineté du Québec et les inévitables tractations qui s'en suivraient avec le reste du pays sont ce qui pourrait arriver de mieux au Canada même: quelle qu'en soit l'issue, c'est la seule façon efficace de briser le carcan constitutionnel vétuste que nous a légué Pierre Elliot-Trudeau.
Face à ces désolants constats, y a-t-il un peu de positif à tirer de ce qui s'est passé ces jours-ci chez nous (et dans l'autre chez nous qu'est la France, au lendemain d'élections locales qui pourraient donner lieu à une analyse similaire où la relation France-Europe remplacerait celle de province-pays)? La réponse, curieusement, est que oui.
Comme le notait avec acuité sur Facebook l'ami Jean Carette, il se peut que ces tristes scrutins soient l'indice d'une nouvelle méfiance justifiée des électorats envers nos vieux schèmes politiques bourgeois élitistes. On peut alors les apparenter à l'avertissement un peu cryptique qu'avait été, il y a trois ans au Québec, le brutal remplacement d'un Bloc québécois désuet par un NPD entièrement imprévu. Et aux soudaines alternances droite-gauche et vice versa qu'on constate presque à chaque coup, dans l'ensemble des pays occidentaux, depuis la catastrophe économico-politique de 2007-2009.
Ces résultats ne sont pas, quoique veuillent le prétendre les commentateurs établis, «accidentels». Ils ont comme élément commun frappant que les renversements d'allégeance sont brusques et dépassent de loin, statistiquement, ceux qu'on constatait dans tous les mêmes électorats depuis des décennies. Comme si les masses de citoyens sentaient instinctivement qu'aucune des cliques politiques en présence n'avait ni perception claire ni solution appropriée pour les crises que nous traversons. Mais puisqu'on ne leur offre aucun mécanisme alternatif pour y faire face, ils doivent se rabattre sur de simples changements de personnel dont ils devinent confusément qu'ils ne changeront rien au fond.
Si c'est le cas, on peut espérer (ou craindre?) dans le moyen et long terme que ces mouvements de portes tournantes ou de chaises musicales ne soient que le prélude à des bouleversements politiques autrement plus profonds, comparables à ceux de l'ère des Révolutions de la fin du 18e siècle au début du 20e. Avec l'émergence d'un nouveau mode de fonctionnement entre le peuple et le pouvoir dont nous n'avons même pas encore l'intuition.
Vous pourrez bien m'accuser de jouer les Cassandre... et vous n'aurez pas tout à fait tort. Mais ma défense est que, comme Cassandre, je ne fais pas exprès pour prévoir sinon le pire, du moins le plus dramatique: en vieillissant, on dirait que ma vision s'aiguise sur le long terme. Et n'oubliez pas que les prévisions de Cassandre avaient la fâcheuse habitude de se réaliser.
Malheureusement ou pas, je ne m'attends pas à vivre assez longtemps pour savoir si moi aussi, j'avais raison...


05 avril 2014

Piano, piano, Colombo

Les mondanités et la célébration de nos cinquante ans de vie ensemble se sont poursuivies (et terminées?) hier soir par un dîner assez romantique au Restaurant chic du quatrième. Depuis plusieurs jours, j'avais comploté avec le maître d' français Barthélémy pour qu'il nous concocte un menu autour d'un plat que Marie-José adore, le foie de veau rosé au vinaigre de framboises. Curieusement, aucune des tables du bord ne sert jamais d'abats. Ni tripoux ni andouillette ni boudin noir bien sûr, mais pas même un rognon-moutarde ou un foie poêlé (avec du bacon, à la limite).
J'ai eu enfin gain de cause hier, et comme le style vestimentaire du jour était «elegant casual», nous nous sommes quelque peu déguisés: pantalon de velours noir et chemisier vaporeux à paillettes (acquis à Honolulu) d'une part, complet tropical écru (taillé sur mesures lors du passage à Hong-Kong) et chemise sport crêpée noire (achetée le jour même au Sri Lanka) de l'autre. Ça faisait contraste avec le négligé «fifties» de la veille.
Nous avons d'abord souligné au kir royal avec un peu de nostalgie, du haut de l'Observation Bar du 10e, le départ de Colombo dans un coucher de soleil rouge sang et gris fer. En nous offrant ses félicitations, le vieux Tom a blagué que «de toute façon, c'est le deuxième cinquantenaire qui est le meilleur!». On verra bien. Puis nous sommes descendus au Club du 5e pour un intermède musical du sympathique duo MoJo. Azur a eu droit à «la Mer» de Trenet en demande spéciale... en anglais, of course! De là au restaurant, où le pianiste Dimitri devait venir nous rejoindre — il ne s'est jamais montré, ce qui ne nous a pas chagrinés outre mesure dans les circonstances.
Après un consommé de queue de boeuf et une microscopique mais délicieuse poitrine de caille sautée au vin liquoreux, est venu le plat principal, arrosé d'un assez subtil sangiovese toscan. Le chef avait ajouté quelques framboises fraîches à la sauce au vinaigre, et accompagné le foie un rien trop cuit d'un gratin dauphinois et de haricots verts on ne peut plus classiques. Bon résultat, mais pas le meilleur en toute honnêteté: le foie de veau épais poêlé sur purée à l'ail à la Parisienne de Vagenende, boul. Saint-Germain près de l'Odéon, demeure dans une classe à part.
La veille au soir, j'étais allé seul voir un des bons concerts du voyage, celui de la pianiste vietnamienne Van Anh. Elle jouait d'abord en solo la Grande polonaise et un des nocturnes moins connus de Chopin, puis du Tchaikovsky et du Rachmaninoff. Ensuite, avec le concours du mini-orchestre de bord, quelques pièces plus récentes, dont une de ses compositions et une variation de je ne sais qui sur, assez bizarrement, «Sous le ciel de Paris». Cette jeune femme a une belle sensibilité et surtout des mains incroyables, longues et puissantes dans leur élégante souplesse. Un écran géant à côté de la scène les montrait constamment en gros plan, fascinant.
Le concert terminé, j'ai retrouvé par hasard Van Anh, simple, vive et amusante, se détendant avec le groupe des musiciens au bar du 5e, que nous avons fermé vers les une heure et quelque du matin. Après avoir causé de tout et de rien, de son Saïgon ancestral qu'elle chérit (même si elle est née et a grandi en Australie), de Venise qu'elle adore, de ses projets d'un mini-orchestre de chambre et, bien sûr, de la musique sous toutes ses coutures. Une excellente fin de soirée.
Cela ne m'a pas empêché hier matin de me lever assez tôt pour voir l'arrivée à Colombo, Sri Lanka, une ville dont j'avais toujours rêvé — et qui ne m'a pas déçu.
Nous avons pris un bus d'excursion qui nous a promenés pendant plus de deux heures dans divers coins d'une métropole de taille moyenne (3/4 de million d'habitants, 2,3 millions avec la périphérie) mais animée et chaleureuse. Avant d'aborder les beaux quartiers historiques et gouvernementaux, le guide Dilib a eu la bonne idée de nous faire faire le tour du voisinage du port, populaire et grouillant, puis de l'immense marché en plein air aux odeurs, couleurs et bruits variés et puissants.
Le contraste avec le bord de mer aux vertes pelouses et les grandes avenues monumentales tracées par les colonisateurs anglais n'en a été que plus frappant. La longue guerre civile avec la minorité tamile n'a laissé que peu de traces physiques; la dernière, un haut mur qui entourait la plus grande partie du magnifique parc central, a été abattue récemment, un symbole de la paix et de la liberté de mouvement retrouvées que, d'après notre guide, même les Tamouls très nombreux dans la ville ont accueilli avec soulagement.
Le régime socialiste assez bienveillant mais fortement népotiste (des cliques familiales s'y succèdent au pouvoir sans interruption depuis six décennies) a préservé les temples et stupas traditionnels du bouddhisme dominant aussi bien que les élégants immeubles publics de style colonial victorien laissés par les Britanniques. Il y a ajouté sa bonne part de grands blocs administratifs, parfois inspirés d'un plat soviétisme, mais avec ici et là une note gracieuse fournie par une décoration sculptée de plantes et d'animaux mythiques.
Il s'attache maintenant à récupérer, avec l'aide d'entrepreneurs privés, les vestiges plus rares et plus anciens des occupants portugais et hollandais des 16e au 18e siècles, notamment un bel hôpital à colonnes de brique brune aux toits de tuile rouge qui renaîtra comme galerie de boutiques à la mode.
Il a surtout laissé vivre de beaux et vastes espaces verts qui trouent agréablement un tissu urbain assez dense, aidé en cela par une multitude de plans d'eau, de rivières et de canaux. Un nouveau quartier commercial d'immeubles largement vitrés où percent quelques gratte-ciel d'une hauteur raisonnable ajoute une touche de modernité qui, pour l'instant, est plutôt la bienvenue.
La circulation est assez dense, même s'il y a peu d'automobiles et bien moins de motos que, par exemple, à Bangkok et surtout Ho Chi Minh Ville. Ici, ce sont les camions, les autobus vieillissants et surtout les myriades de taxis tuks-tuks à deux places qui créent l'encombrement. À travers cela, dans une lourde et humide chaleur, foncent allégrement des piétons de tous les âges et des deux sexes en costumes bien colorés. Les femmes y sont aussi nombreuses, et aussi entreprenantes, que les hommes — l'héritage des visionnaires lois sur l'égalité adoptées dès les années cinquante par la première ministre Bandaranaike est encore vivace.
«Aïwa bo'wan», nous remercie en joignant courtoisement les mains en fin de trajet le souriant Dilib. Mais c'est certainement à nous de le remercier. Je ne sais si c'est le tempérament local ou sa personnalité propre, mais le mélange d'érudition teintée d'humour parfois critique, de disponibilité (il parcourait régulièrement l'allée centrale du bus pour répondre aux questions individuelles) et, plus rare encore, de discrétion (il avait le merveilleux talent de se taire quand il n'avait rien à dire) en fait un des tout meilleurs guides rencontrés — et trop souvent subis — au long de la croisière.
«Aïwa bo'wan, Dilib.»
Petit p.s. martiniquais: «Colombo» est aussi le nom d'un plat antillais traditionnel, un cari assez épicé (de porc, de mouton ou de cabrit — chevreau) dans lequel intervient délicieusement la mangue verte. Devinez d'où vient le nom? Assez improbablement d'ici même, amené par les «koulies», les travailleurs cinghalais et tamouls importés par les planteurs martiniquais pour remplacer dans les champs de canne les noirs libérés de l'esclavage après 1848.

03 avril 2014

La Fête à bord et à tribord

Trois jours de suite en pleine mer. Les premières fois que ça se produit, on dit «Ouf!» et on en profite pour récupérer. Mais après trois mois de cette routine (ou lorsqu'on est plein de jeunesse et d'énergie), ça finit par lasser et les équipages de paquebots doivent se creuser la tête pour tenir occupés leurs centaines, parfois leurs milliers, de passagers devenus turbulents. Ce qui me donne l'occasion de glisser un mot sur certains aspects du style de vie à bord.
Hier soir sur le Seabourn Sojourn, la Directrice de croisière Jan et ses adjointes Sophie et Heather avaient choisi, pour passer le temps, d'organiser une soirée sur le thème des «Rocking Fifties», d'Elvis Presley et Little Richard jusqu'à (en débordant un peu) les Supremes et les Beatles...
Le buffet de La Colonnade avait été transformé, par l'addition de rubans chromés et de papier-crêpe pourpre et vert virulent judicieusement positionnés, en un diner de l'après-guerre. Une soixantaine d'invités triés sur le volet y prenaient place devant des menus inscrits sur d'anciens albums vinyle réimprimés à leur nom. On débutait donc la soirée en dégustant des ice cream sodas aux fraises ou au chocolat accompagnés de cheesies, de pelures de patate gratinées et autres ailes de poulet frites, le tout servi par un personnel déguisé en jeans au bas replié et t-shirt (avec l'inévitable paquet de cigarettes troussé dans le haut de la manche). Suivaient soit des chili dogs ou des hamburgers michigan-frites, soit un pain de viande sauce brune «façon maman» ou des spare ribs dégoulinants de sucre caramélisé, pour terminer avec un banana split ou un sundae à la guimauve. Rien que de très bon pour l'embonpoint!
La «cream de la cream», dont nous étions (ben voyons!), sortait ensuite se mêler au bas peuple déjà attroupé autour de la piscine centrale dont un bout était transformé en scène de spectacle. Le mini-orchestre autour de notre copain pianiste Dimitri et de la corpulente et talentueuse saxophoniste avait déjà commencé à chauffer la salle sur des airs de Bill Haley et cie.
Un nombre étonnant de passagers s'étaient costumés pour l'occasion: tatouages sur les biceps, pedal-pushers, pantalons toréador et même deux ou trois crinolines. Assez, en tout cas, pour que la sauce se mette à prendre dès que la chanteuse Elise et ses congénères Roy, Leanne et autres ont pris le micro pour des «covers» assez réussis de «Heartbreak Hotel», «Let's Twist Again», «Johnnie Be Good», «Little Susie», «Blue Suede Shoes»...
En quelques secondes, négligeant les oscillations pourtant perceptibles que la vague imprimait au plancher de danse, les mémés enveloppées et les papys déplumés se sont mués en teenagers infatigables, virevoltant dans un jive retrouvé par miracle (ou réappris lors des cours donnés le matin par le capitaine Dexter en personne). Après un hoquet d'hésitation, les plus jeunes, quadras et quinquas, se sont pris au jeu et sont entrés dans la ronde, suivant le serpent ondulant mené autour de la piscine par la rousse grand-mère Sandy.
Azur elle-même a oublié instantanément sa canne et son équilibre précaire pour céder aux sollicitations du Don Juan de service à demi chauve Marv, puis au lieu de se rasseoir, est venue m'arracher à mon fauteuil (et, plus grave, à mon Remy Martin) pour un danser-collé sur «Love Me Tender» ou autre chef-d'oeuvre similaire du pop sirupeux. De là à enchaîner sur «La Bamba» puis «Don't Be Cruel», il n'y avait qu'une stépette, aisément franchie...
Il était minuit passé quand nous avons regagné tant bien que mal notre cabine. Et ce matin... disons qu'un lendemain de la vieille n'était pas totalement imprévisible — surtout que la soirée avait débuté au champagne, faisant double emploi comme célébration de nos Noces d'Or!

01 avril 2014

Aux trois-quarts du chemin...

Mine de rien, les trois-quarts du voyage sont accomplis... et sans le faire exprès, nous commençons à regarder derrière autant que devant. «La femme qui va débarquer à Venise n'est pas tout à fait la même qui s'est embarquée à Los Angeles», philosophait hier Azur, parlant pour nous deux.
Bien sûr, ce n'est pas fini, mais depuis Singapour samedi dernier, nous nous retrouvons plus ou moins en terrain connu. Les escales ne sont pas toutes les mêmes, mais nous avions déjà fait en gros la même route en sens inverse (Alexandrie à Singapour) il y a neuf ans, et la partie méditerranéenne (Turquie à Venise) deux ans plus tôt.
D'ailleurs, la journée à Singapour a bien marqué ce virage. Au lieu de tout découvrir, nous avions tendance à remarquer les seuls changements survenus: un audacieux téléférique vers l'île redéveloppée de Sendosa par-dessus le port, et surtout ces cinq immenses nouveaux gratte-ciels sur la rive, aux armatures visibles et aux corps déformés comme s'ils avaient été tordus par les jeux d'un géant espiègle.
Comme à Hong-Kong, la gare maritime est en réalité un immense centre commercial, peut-être un peu moins somptueux. Le manque de repères facilement visibles est sûrement voulu, pour inciter le touriste nouvellement arrivé à se perdre parmi les centaines de boutiques de Harbour Front One et de Vivo. Singapour demeure, et ne s'en cache pas, le «shopping mall» de l'Asie comme Hong-Kong en est le guichet bancaire.
Nous avons constaté, dans la matinée consacrée à l'activité locale par excellence, que les prix ont cependant grimpé et se rapprochent de plus en plus de ce qu'on paierait en Europe ou aux USA pour les mêmes produits. Les marchands, eux, demeurent à la fois beaucoup plus attentionnés et plus accrocheurs que leurs confrères occidentaux. Au lieu de chercher un restaurant typique en ville comme nous en avions l'intention, nous sommes rentrés manger à bord comme de sages petits passagers de croisière...
Dans l'après-midi, je suis reparti seul chercher quelques gadgets (dont ces foutues cartouches d'imprimante dont je découvre qu'elles n'existent qu'en Amérique du Nord!) et j'en ai profité pour me balader dans l'ancien quartier «colonial» autour de la blanche cathédrale anglicane et de notre ancien hôtel Raffles; l'ensemble conserve le même charme à la fois animé et détendu. L'incontournable Poste de pompiers principal ultra-victorien demeure aussi amusant, même si je me rends compte cette fois-ci qu'il ressemble comme un frère à ceux, récemment rénovés, du Vieux-Montréal.
Le fleuve qui serpente à travers le sud de la ville est toujours bordé à l'embouchure des mêmes monuments très «british», et plus haut du village de pêcheurs reconverti en quartier branché de bars, bistrots et terrasses. Les anciennes boutiques aux prix cassés ont pris du chic et de l'embonpoint... leurs prix de même.
Avant l'arrivée, nous étions déçus de ne rester ici qu'une journée (nous y avions jadis passé une semaine mémorable), mais quand est venue au crépuscule l'heure du départ, nous en avons été presque soulagés. C'est donc sans un soupçon de regret que nous avons pu jouir du spectacle unique d'un flamboyant coucher de soleil sur l'immense port.
Le seul regret, de fait, aura été de laisser à Singapour plus de la moitié de nos co-voyageurs... qui sont remplacés par presque autant de figures inconnues. Un autre signe de notre changement d'attitude est le fait qu'au lieu de chercher activement à faire de nouvelles connaissances, nous tendons à nous rabattre sur les «survivants» des escales précédentes, en particulier ceux qui, comme le vieux Tom, nos voisins les Norman et le couple suisse Esther et François, s'étaient embarqués avec nous en Californie.
Le lendemain soir, sympathique concert du baryton gallois Andrew Stewart-Lloyd, qui mélange habilement arias d'opéra, opérette, comédie musicale américaine et airs de son pays. Nous avions fait connaissance la semaine dernière dans la piscine, dont nous étions alors les seuls occupants. C'est une sorte de géant bon vivant à la Falstaff, qui me dépasse d'une bonne demi-tête... et d'au moins deux trous de ceinture!
Il a fait le gros de sa carrière dans le circuit classique traditionnel, mais depuis quelques mois il se reconvertit dans le créneau peut-être moins glorieux, mais moins contraignant, des spectacles de croisière. «Après des décennies d'ascèse et de perpétuelle tension, m'a-t-il expliqué, j'avais envie de vivre un peu pour moi... et de choisir ce que je chante, au lieu de subir les diktats de directeurs d'opéras et de chefs presque tous capricieux. La vie à bord me plaît. Et je découvre que j'ai un talent d'amuseur et de raconteur que j'ignorais et qui est fort utile dans ce nouveau rôle...»
De Phuket hier, rien à dire puisque nous sommes restés à bord soigner notre digestion mise à mal par une attaque légère de gastro — une épidémie qui sévit à bord, mais dont nous avons heureusement évité le pire: notre copain musicien Dimitri, lui, a passé trois jours au lit! 
De toute façon, il n'est pas évident que nous serions descendus rendre hommage à ce temple du tourisme semi-chic; l'île a 350 000 habitants... et accueille plus de cinquante millions de visiteurs par an. Elle pouvait sûrement se passer de notre apport. Notre Sojourn n'était d'ailleurs qu'un des cinq ou six paquebots de croisière (tous sauf un plus gros que nous) à y faire escale la même journée.
Cap sur le Sri Lanka et Colombo dans trois jours, après la célébration (modeste) demain de notre cinquantenaire de vie commune!