Je devais avoir cinq ou six ans. Nous habitions à Québec un modeste rez-de-chaussée rue des Franciscains, entre le Chemin Sainte-Foy et la falaise qui dévalait sur le quartier Saint-Sauveur.
Je revois la scène aussi clairement que si c'était hier. Un dimanche après-midi d'hiver, le grand-oncle Benjamin Michaud a débarqué dans notre salon, portant d'un côté un projecteur de cinéma et de l'autre quelques bobines de film dans leurs boîtes plates de fer-blanc. En grand brouhaha, avec l'aide de papa, il a monté et branché son équipement à un bout de la pièce, tandis que maman tendait un drap blanc sur le mur opposé. Le temps de fermer les rideaux et de nous installer confortablement, et la magie a débuté.
L'oncle Ben était le parrain de ma mère et l'oncle du futur cardinal Maurice Roy. C'était un original, un de ces personnages hors-normes qui émergeaient parfois de la médiocrité dorée de la bourgeoisie québécoise de la haute-ville. Dans la cinquantaine avancée, il s'était mis en tête non seulement de faire le tour du monde (en paquebot, bien sûr), mais de filmer en 16 mm noir et blanc son aventure — à une époque où le cinéma d'amateurs existait à peine. Et c'est le résultat de cette folle entreprise qu'il venait partager avec nous.
Deux courtes scènes me restent vives en mémoire d'une projection qui a pu durer une heure à peine. La première est un travelling cahoteux mais d'une beauté époustouflante le long des Alyscamps d'Arles. La seconde, un dramatique bûcher funéraire en Inde où l'on voyait en silhouette deux ou trois hommes se saisir d'une femme, la veuve du défunt sans doute, et la jeter dans les flammes. Je pense que ces images sont une des sources majeures de ma fascination pour le monde et de mes propensions vagabondes.
Elles sont certainement la cause de ce que dès mon premier séjour en France, il m'a fallu me rendre à Arles et refaire avec Marie-José le trajet de l'oncle Ben dans l'antique cimetière romain. Et voici qu'avec bientôt trois générations de retard, je me prépare à effectuer le reste de son périple.
C'est notre façon de marquer nos cinquante ans de vie commune, dont nous avons fixé un peu arbitrairement le début au premier avril 1964, la première nuit qu'Azur est venue passer dans mon bordélique mais délicieux appartement de la rue Lincoln, derrière le vieux Forum de Montréal.
Donc, après avoir célébré à San Francisco le Jour de l'An 2014 avec le beau-frère Jean et ma «petite» soeur Marie (qui fête en même temps ou presque ses 60 ans), nous filons trois jours plus tard à Los Angeles nous embarquer sur le Seabourn Sojourn, un mini-paquebot de luxe qui nous déposera le premier mai à Venise après avoir parcouru le Pacifique, l'Océan Indien, le Golfe Persique, la Mer Rouge, le Canal de Suez et l'Adriatique. Avec des escale dans une cinquantaine de ports de plus de vingt pays...
Si le destin le veut, bien sûr. Mais pratiquement tous les détails sont réglés: nos médecins respectifs nous donnent le feu vert, les réservations sont faites, les nouveaux bagages achetés — y compris un joli chevalet de peintre de campagne en bois clair que le service de livraison de Seabourn n'a accepté de prendre en charge qu'après une belle bataille. Les valises d'Azur sont en fibre au motif écossais jaune et rouge, les miennes en semi-rigide gris argent et violet presque fluo; fi de l'élégance discrète, comme ça nous n'aurons aucune difficulté à les repérer parmi les zillions de sacs d'un noir ultra-chic qui encombreront les carrousels d'aéroport!
Le dernier obstacle à franchir est l'obtention in extremis d'un visa pour l'Inde, une procédure tarabiscotée encore plus compliquée pour devoir être gérée à distance à Ottawa, à travers deux intermédiaires. Bof. On finira bien par trouver des photos qui leur conviendront (ils en ont déjà refusé deux jeux, dont le second était parfaitement approprié).
Je vous épargne les détails du parcours, vous en prendrez bien connaissance en suivant l'évolution du blogue quand nous serons rendus à bord!
15 décembre 2013
Sur les pas de l'oncle Ben
23 novembre 2013
Temps de rentrer!
Il est vraiment temps de rentrer à Montréal.
Nous sommes assis ce soir dans le cockpit obscur du Bum chromé, sirotant notre dernier digestif avant le départ demain midi. Entendant le buzz quasi subliminal d'un moustique, je tends la main vers le briquet à barbecue... et au lieu d'allumer le lampion à la citronelle à ma gauche, je plonge l'étincelle dans le verre de rhum vieux (Depaz XO) à ma droite, qui se pare aussitôt d'une jolie corolle de flammèches bleues.
Azur éclate de rire... et quelques secondes plus tard se trompe de main et de récipient, s'empare du lampion anti-moustiques que j'ai fini par allumer... et le porte à ses lèvres!
Vraiment temps de rentrer...
20 novembre 2013
Tour de l'île (sans Yôles et sans Félix)
Un autre séjour en Martinique prend bientôt fin, dans l'habituel mélange de nostalgie (Dis, quand reviendrons-nous?) et d'anticipation complaisante de retrouver notre cocon montréalais... et même le froid et la neige, au fond.
Nous en avons profité pour faire une solide réserve de soleil, de chaleur et d'air marin, pour mettre de l'ordre et réparer quelques déficiences à bord du Bum Chromé, pour renouer avec voisins de ponton, amis et parents, pour qu'Azur effectue son incontournable pélerinage sur la tombe de sa grand-mère au Diamant...
Le clou de ce passage reste notre semaine de balade en mer qui, cette fois, n'aura pas mis le cap sur les autres Antilles, mais se sera contentée de faire le tour de "notre" île (salut Félix) au rythme le plus nonchalant possible. Nous avions déjà fait ce périple (même à deux reprises), mais à la cadence trépidante du Tour des Yôles, au milieu d'une flotille carnavalesque de centaines de bateaux de toutes tailles et de toutes sortes, surchargés de passagers-spectateurs aussi fêtards qu'enthousiastes.
Cette fois, nous avons pris le large presque en catimini par un calme mardi matin, avec le précieux Twiggy comme homme à tout faire et le taciturne Moris Dogué comme skipper. En contournant la Pointe des Salines vers la Table du Diable, nous nous sommes rendu compte qu'il y avait à peine dix noeuds de vent de nord-est, assez pour sortir les voiles mais pas pour couper les moteurs. Et juste la houle qu'il fallait pour nous bercer agréablement.
En milieu d'après-midi, nous sommes entrés dans la Baie du François et avons constaté avec une stupéfaction ravie que nous étions tout fins seuls sur le fabuleux mouillage des Fonds blancs. Nous avons donc choisi le meilleur ancrage imaginable, face à l'ovale turquoise éclatante de la "Baignoire de Joséphine", à l'abri de la falaise de l'îlet voisin. Plongée de la jupe tribord juste avant le coucher du soleil, puis re-baignade le lendemain dans la matinée, l'eau chaude et transparente à mi-poitrine et le verre de ti'punch à la main, comme le veut la tradition.
Il était bien près de midi quand nous avons repris la route vers le nord, entre la pointe du Robert et cette quintessence de l'île déserte (trois cocotiers bien détachés piqués sur un banc de sable d'or blanc scintillant!) qu'est le Loup-garou. Même petite brise de trois-quarts avant par tribord que la veille, jusqu'à la presqu'île de la Caravelle, derrière laquelle se niche Tartane. À quinze heures, nous jetions l'ancre face à l'École de pêche, au fond d'une baie bien abritée. Un tour à terre dans le joli bourg riverain de Trinité pour acheter de quoi manger jusqu'au lendemain, puis une soirée de farniente à bord sous les étoiles.
Jeudi, comme rien ne pressait et qu'il n'y avait toujours pas de vent, nous avons décidé de passer une autre nuit sur place. À côté du débarcadère, nous sommes tombés sur le même chauffeur de taxi qui, il y a cinq ou six ans, nous avait emmenés au Manoir Saint-Aubin avant de revenir nous prendre pour visiter le Nord de l'île. Eric, toujours tiré à quatre épingles et féru de jazz antillais, s'est fait un plaisir de nous piloter jusqu'à ce qui est sans doute le meilleur resto traditionnel de la région.
Vendredi matin, nous avons déjeûné peu aprè le lever du soleil, l'étape du jour étant la plus longue de tout le périple: de Trinité sur la Côte atlantique à Saint-Pierre sur le Versant caraïbe, après avoir doublé l'extrémité nord de la Martinique. Chose peu fréquente, la mer était presque au calme plat quand nous avons atteint le petit port de pêche isolé de Grand-Rivière, habituellement assailli de fortes houles et festonné de gerbes d'écume spectaculaires. Nous avons même pu nous payer le luxe de flâner à l'entrée du havre, défendu par un sévère brise-lames de rochers cyclopéens.

Samedi matin, la relativement courte descente à moteur vers la Baie de Fort-de-France s'est faite en douceur. Marie-José a pu admirer à sassiété les charmants villages de la Côte caraïbe, Le Carbet, Bellefontaine, Case-Pilote et Schoelcher, qu'elle ne se rappelait pas avoir vus du large depuis des décennies. Nous en avons même profité, en arrivant sur le front de mer de la capitale, pour longer le rivage de la Levée — où accostaient jadis les paquebots — et les murailles du Fort Saint-Louis, antique défense du port, avant de piquer au large avec cette fois une bonne brise arrière jusqu'à la Pointe du Bout, de l'autre côté de la baie.
Impossible de toucher les amis Léna et Jean-Yves, qui habitent une maison haut-perchée au-dessus de l'Anse-à-l'Âne voisine (de toute façon, nous les avions vus la semaine précédente), si bien que le repas prévu avec eux s'est réduit à un casse-croûte à quatre dans le cockpit.
Après une splendide saucette dimanche matin sur la plage de sable doré de la Pointe, nous avons doucettement levé l'ancre pour ce qui s'annonçait une étape sans histoire jusqu'au Diamant. Tu parles!
Dès que nous avons dépassé Petite-Anse, juste avant la pointe du Morne Larcher, nous avons été assaillis par des bourrasques franc-est de 25 à 30 noeuds, soit directement face à notre cap prévu vers le bourg du Diamant et le mouillage de la Chéry. Et comme si ça ne suffisait pas, s'y ajoutait une forte houle croisée venue du sud, qui nous faisait rouler et taper violemment dans la vague plus courte du vent d'est, aspergeant le poste de pilotage surélevé de copieux embruns parfois mêlés de rafales de pluie.
Azur, généralement à l'épreuve des éléments, est descendue se réfugier dans le cockpit, tandis que Moris essayait bravement, mais en vain, d'accoster au nouveau quai face à l'église. C'est seulement quand une solide aussière a pété comme une vulgaire ficelle, cinglant bruyamment la coque babord, qu'il a renoncé et repris le large vers l'anse plus hospitalière de la Chéry, deux milles plus loin.
Là nous attendait le cousin Charles Larcher, qui avait assisté de la rive à notre tentative d'accostage au village. Nous nous sommes entassés tant bien que mal dans sa camionnette jusqu'à Diamant-les-Bains, l'hôtel de charme du bourg, où nous avons retrouvé sa femme Raphaëlle pour un très bon dîner de famille dominical.
Après qu'Azur a sacrifié à la tradition d'allumer deux bougies sur la tombe de sa grand-maman dans le cimetière tout blanc de la Dizac, nous sommes rentrés à la Chéry, où nous avons eu droit à une nuit quelque peu secouée, mais moins désagréable que nous ne le craignions: le reste du vent de la veille, quoique filtré par la végétation de la rive, maintenait le Bum Chromé dans une orientation est-ouest, tandis que la houle persistante du sud parvenait à se frayer un chemin jusqu'au fond de l'anse, faisant rouler le bateau bord sur bord... Un mouvement inhabituel et plutôt inconfortable pour un catamaran.
Les mêmes conditions ont persisté le lendemain, rendant assez chaotique notre dernière et courte étape vers le Marin, marquée en plus par des grains brefs mais violents qui nous ont trempés jusqu'aux os. Une consolation: avant de revenir à quai, nous avons mouillé une petite mais délicieuse heure à la réserve marine de la Pointe Borgnesse, où la baignade sur fond de sable blanc était agrémentée d'un ballet multicolore d'étoiles de mer, crabes saccadés et poissons chatoyants.
Je temine ceci dans le petit matin de la Marina du Marin, face à un lever du soleil qui inonde le skybridge, assaisonné d'un léger souffle d'alizé. À moins d'imprévu, la suite vous parviendra du climat fort différent de la fin d'automne à Montréal.
15 novembre 2013
Veille de la Toussaint (31 octobre)
Demain la Toussaint, Jour des Morts en Martinique. Tout le monde se retrouvera au cimetière, décorant de fleurs et illuminant de lampions colorés des tombeaux familiaux ayant souvent des airs de gâteaux de fête montés en graine. Nous devrions partir tôt le matin avec le cousin Daniel pour le Diamant, où le champ des morts longe une immense plage bordée de déferlantes dont les crêtes d'un blanc explosif tranchent sur un ressac turquoise...
C'est la deuxième fois que nous venons ici à cette saison. Il y a cinq ou six ans, Azur et moi avions célébré ça avec la belle-soeur Évelyne, plaçant des bougies sur les tombes de sa mère Elya juste derrière la vieille église du Marin, et de leur père à toutes deux, René Manuel, dans le cimetière à demi écroulé en bord de falaise du bourg voisin de Sainte-Anne.
Le surlendemain était venu nous retrouver à bord du Bum chromé notre ami guadeloupéen Robert Belaye, dont nous ignorions que c'était hélas la dernière fois que nous le verrions.
Ça va faire une semaine que nous sommes arrivés de Paris, où le séjour d'une semaine a pris une tournure vigoureusement gourmande. Il y a eu pour commencer une onctueuse blanquette de veau à l'ancienne dans l'intimité du tout petit Restaurant Saint-Didier, presque en face de notre hôtel, et pour conclure avec nos amis Hervé Fuyet et Janine Euvrard un extraordinaire exercice de style autour des coquilles saint-jacques (potage, feuilleté ou ravioles, poêlée au risotto) dans le cérémonial immuable et les immenses espaces chargés d'histoire de la Coupole, à Montparnasse.
Entre les deux, une monstrueuse mais succulente sole meunière précédée d'huîtres et de bulots à la brasserie La Lorraine de la place des Ternes, plus l'inévitable et tout aussi plantureuse choucroute classique au riesling du Terminus Nord.
Enfin, tel que promis, Marie-José m'a offert mon repas d'anniversaire sous les deux étoiles du Relais Louis XIII, dans une extraordinaire maison du XVIe siècle perdue entre la Place de Buci et les quais. Le toujours remarquable caneton de Challans "en deux façons" (magret pour la poitrine, confit pour la cuisse), que Manuel Martinez a amené avec lui de sa précédente cuisine à la Tour d'Argent, était cependant éclipsé par une quasi-miraculeuse pâtisserie de lièvre en entrée.
Et comme l'homme ne vit pas que de gibier — même frais chassé — , je me suis payé un second cadeau de fête: une longue exploration éblouie du Musée Guimet d'art oriental, Place d'Iéna. Il y avait bien sûr l'exposition thématique sur la découverte et la reconstitution des temples d'Angkor, que nous tenions à voir comme prélude à la visite que nous ferons du site lui-même dans quelques mois.
Mais j'ai été encore plus fasciné par les salles d'expo permanente sur la Chine ancienne (bronzes, poteries, bijoux, calligraphies), sur la Corée — masques et sculptures de bois peint, une vraie découverte pour moi — et sur l'Asie centrale, notamment l'Afghanistan. Je me promets d'y retourner.
Enfin, et même si Azur clame haut et fort qu'"à Paris je ne suis pas touriste", comment résister aux séductions d'un atypique, ensoleillé et doux après-midi de fin d'octobre qui nous a poussés au bas des escaliers usés du Pont-Neuf vers une délicieuse balade... (oserai-je même le dire?) sur la Seine en bateau-mouche!
Outre Fuyet et les Euvrard (Michel ne pouvait sortir avec nous, fortement contusionné d'une collision avec une bicyclette) nous n'avons vu aucun des autres copains parisiens — sauf, trop brièvement, Gisèle Maïa à qui je tenais à remettre un petit tableau du Port du Somail au crépuscule, que j'avais peint à son intention au lendemain de notre semaine de péniche sur le Canal du Midi.
Quelques heures plus tard, nous débarquions en Martinique après un vol confortable et sans histoire sur Air Caraïbes. Le Bum chromé nous attendait, toujours amarré au bout du ponton #6 de la Marina du Marin. Nous avons retrouvé avec plaisir les voisins helvético-montpelliérains Michel et Florence, la copine Lucille du Marin-Mouillage et surtout l'inébranlable Raymond Marie, qui continue à veiller férocement sur le bateau. Manque à l'appel Frédo, la "dame à la pipe", rentrée dans sa Bretagne natale après le décès de son conjoint.
Ça faisait presque deux ans que nous n'avions pas mis le pied à bord, et le cata a été loué à deux ou trois reprises dans l'intervalle, si bien qu'il a fallu un moment et quelques efforts pour retrouver nos repères, nos habitudes et certains de nos effets. Rien qui ne pouvait se corriger par quelques coups de téléphone et un ti'punch... ou deux: aprés tout, on dit bien ici qu'"on ne part pas sur un seul pied"!
08 octobre 2013
Nice... sans salade!
Escapade en solitaire sur un coup de tête. Azur voulait faire du cocooning, j'en avais assez de traîner à la maison. Donc brosse à dents, désodorisant et un caleçon de rechange, puis direction la gare. Ma première idée, c'était Bruxelles, mais le seul train direct depuis Montpellier était plein. Il y en avait un autre, un quart d'heure plus tard, vers Marseille, Toulon, Cannes et Nice.
11 septembre 2013
Grève du cassoulet
27 août 2013
Petit train du retour
En quittant l'Alegria vendredi, nous avons laissé sur le Livre d'or le mot suivant:
"Charlotte Amandine, c'est un délicieux dessert de gentillesse et de charme, les deux fées qui d'un jour à l'autre ont embelli chaque aspect de notre séjour à bord. Olivier indestructible comme l'arbre du même nom, toujours souriant et solide à la barre. Et les deux génies épisodiques, le triton du canal Mikaël, surgissant mince et barbu sur sa moto bleue chaque fois qu'on en a besoin au détour d'un accostage ou aux portes d'une écluse, Aurore la joviale Muse du terroir qui nous balade d'une surprise à l'autre sur les routes sinueuses de sa belle région qu'elle aime et connaît à fond. Tous ensemble, vous nous avez fait passer une semaine magique qui donne envie d'y revenir... Un grand merci."
Olivier nous a déposés vers 11h à la gare de Béziers — étonnamment encombrée, pour un matin de semaine, d'une foule de voyageurs chargés de bagages. Gisèle est immédiatement partie en chasse du journal du weekend qui publie ses chers mots croisés. Il n'a pas été facile de nous caser avec toutes nos possessions dans un wagon du TER Perpignan-Avignon plein comme un oeuf. Heureusement que nous n'avions que trois-quarts d'heure de route.
Nous avons déposé notre Parisienne à son hôtel (le Marriott sur le parvis de la Mairie, à trois pas de chez nous) et sommes rentrés à la maison en poussant un grand ouf! de soulagement. Petite déception, la fidèle Ingrid nous a fait défaut, elle n'avait pas fait les courses comme prévu et n'était pas là pour nous accueillir. Une heure plus tard, nous ressortions pour luncher à la BDHV (Brasserie de l'Hôtel-de-Ville) voisine, où les prestations de nos copains ont impressionné notre gourmande amie.
En début de soirée, nous avons entraîné Gisèle dans le tram bleu pour une visite en coup de vent de Montpellier, jusqu'au stade de la Mosson. Au retour, étape obligée à la Place de la Comédie, ou nous avons flâné dans les allées des Estivales (une mini-foire sympathique qui remplit l'Allée du Corum de boutiques et étals divers chaque vendredi soir de l'été). Je n'ai pu résister à une fort bonne barquette de saucisse des Cévennes à l'aligot.
Samedi, cap sur Palavas-les-Flots, que notre invitée avait très envie de voir. Très bon repas de fruits de mer et de sardines grillées au Galion face à la plage — relativement dépeuplée, vu le vent et le temps gris, puis flânerie le long des quais. Retour à la maison (où nous avons croisé l'ami et voisin André Chantefort) pour un digestif. Après avoir appelé sa famille pour leur confirmer qu'elle était sortie indemne des terribles périls du Canal du Midi et du Languedoc, Gisèle nous a quittés tôt, car elle voulait terminer ses bagages pour prendre son TGV vers Paris presque au lever du jour.
24 août 2013
Chasse-mouches
Dès dimanche matin, la semaine a pris une saveur quasi guerrière. Quelques mouches se sont invitées au petit-déjeûner, au grand dam de mes deux compagnes, qui se sont découvert une commune phobie pour tout ce qui est bestiole ailée (sauf papillons et coccinelles? À vérifier...). En cinq minutes, le conflit était engagé, qui a pris une acuité accrue lorsque deux guêpes effrontées se sont jointes aux agapes, à la grande inquiétude de Gisèle.
Et ça devait se poursuivre presque jusqu'au départ, avec une panoplie d'armes variées: chapeaux de paille, serviettes de table (Azur les manie avec une adresse assassine), bombes anti-moustiques, tortillon de fumée et même une raquette électrocutrice dénichée par le capitaine. Les victoires ont été plus nombreuses du côté humain, mais l'autre camp avait la force du nombre. Quant à l'opiniâtreté, je dirais: "Décision partagée".
Une fois le premier engagement terminé (match nul), la charmante Aurore est venue nous prendre pour une virée à Carcassonne. Azur et moi avions déjà visité (avec ma soeur Marie il y a cinq ans), mais le ravissement de la découverte par Gisèle a ravivé notre plaisir, surtout que l'enthousiasme de notre guide était communicatif.
Nous avons pacouru les petites rues montantes et inégalement pavées jusqu'au portail du palais comtal puis sommes redescendus vers la curieuse cathédrale mi-romane, mi-gothique dont le soleil matinal faisait exploser de couleurs les immenses vitraux du choeur.
Revenus au pont-levis, nous avons grimpé dans une calèche tirée par deux énormes percherons bais curieusement coiffés de bonnets blancs à oreillettes, qui nous ont emmenés dans une tournée des lices, cette large et cahoteuse allée nichée entre les murailles extérieures et intérieures et faisant presque le tour complet de la vieille ville. Le cocher nous déclamait d'une voix de stentor, avec un bel accent du pays, toutes les particularités architecturales et les péripéties historiques des diverses fortifications — que je vous épargnerai ici.
Après un détour vers le beau village de Lagrasse et son marché des potiers — non, nous n'avons rien acheté mais ce n'est pas l'envie qui manquait, retour à bord vers 13h30. Pour le lunch, Amandine nous avait ménagé une agréable inversion dans l'ordre des plats: entrée de foie de veau de lait aux câpres, suivie d'un plat de grandes crevettes au riz noir. Pendant que nous mangions sur la terrasse extérieure, Mikaël est arrivé sur sa moto pétaradante, et la péniche libérée de ses amarres s'est mise à descendre tout doucement au fil du courant, croisant occasionnellement des pénichettes et des bateaux-maison et s'arrêtant brièvement pour attendre son tour à la tête des multiples écluses.
Lundi, rien de spécial à signaler: deux courtes navigations, avant et après midi, et le farniente à bord. J'en ai profité pour faire l'essai de la mini-piscine. C'était juste assez grand pour que je me laisse flotter de temps à autre en battant des jambes, avant de me rasseoir sur une banquette le long du bord. L'eau presque fraîche (23-24 degrés) me soulageait agréablement du soleil caniculaire, surtout un verre de jus glacé à la main. Mes compagnes, qui avaient négligé d'apporter des maillots, lançaient des remarques pernicieuses dictées par l'envie.
Je m'étais promis de sortir mon chevalet de peintre, et lundi aurait été la journée idéale pour le faire, mais chaleur et paresse m'en ont dissuadé. À la fin du compte, je me contenterai de prendre des photos et quelques croquis annotés dont je m'inspirerai une fois revenu à mon atelier habituel — la terrasse de l'appartement de Montpellier.
C'était une bonne idée de ménager nos énergies, car en soirée, pour varier le menu, Olivier nous a emmenés souper à la belle auberge de La Selette, à Bize. Accueil chaleureux, apéritif maison exceptionnel (une variante du bellini vénitien à base de pêches fraîches et de blanquette de limoux), cuisine savoureuse — avec un seul petit regret: nous nous attendions à une carte plus typiquement régionale comprenant par exemple des cochonnailles, un cassoulet, du canard confit, du lièvre plutôt qu'un gaspacho, un fish & chips et des côtelettes d'agneau… Tant pis.
Tôt mardi matin, Aurore (la bien-nommée, a commenté cette lève-tard de Marie-José) est venue nous prendre pour aller voir le superbe village médiéval de La Minerve, jadis refuge des Cathares et capitale de la région viticole réputée du Minervois.
Vue spectaculaire des gorges, grottes et tunnels que les eaux des deux rivières voisines ont creusées autour du promontoire coiffé des ruines d'un château. Nous devions aller parcourir le village à pied, mais la pente raide et le soleil déjà lourd nous en ont découragés.
Nous sommes plutôt redescendus vers l'actuel centre économique de la région, le gros bourg d'Olonzac, où c'était jour de marché. Nous avons pris un verre dans un beau vieux café, puis flâné sur la place principale et dans les rues fort animées, achetant ici et là quelques babioles et grignotant des spécialités locales.
Puis nous avons fait un détour (fascinant) jusqu'à une coopérative de production d'huile d'olive, l'Oulivo, avant de rentrer sagement à bord pour une savoureuse bourride de lotte. Re-piscine dans l'après-midi et chasse-mouches endiablé au crépuscule. Clair avantage à Azur, qui a aligné sur le pont six cadavres de guêpes.
L'escale du soir est au coeur d'un des plus beaux ports fluviaux du Canal, le village du Somail, dont les rives peuplées de vieilles maisons souvent transformées en auberges et de guinguettes pimpantes sont prises d'assaut par des dizaines de bateaux en quête d'amarrage. Il y a même une pittoresque "péniche-épicerie" verte et jaune à l'entrée de laquelle pendent bouquets de plantes aromatiques et pots de fleurs multicolores.
Mercredi avant-midi, départ pour Narbonne, où nous incitons notre amie Aurore à faire dévier la tournée prévue vers la maison natale de Charles Trenet, que nous n'avions pas vue lors de précédents passages.
Donnant sur un mini-jardin où trône une photogénique statue du Fou chantant, c'est en pleine ville une résidence bourgeoise haute et étroite, qui me rappelle beaucoup celle d'une vieille cousine, rue Sainte-Ursule à Québec.
Vestibule, salon cossu et cuisine en longueur au rez-de-chaussée, accès au premier par un escalier raide et tournant à balustrade en fer forgé. En haut, une succession de petites pièces plutôt sombres tapissées de motifs à fleurs et meublées dans un esprit très victorien. Je me sentais comme replongé dans mon enfance...
Un bref tour de ville nous a menés à la cathédrale (superbe petit cloître au sommet d'un escalier impossible!) puis, le long du canal joliment réaménagé, à l'élégant restaurant L'Estagnol ("petit étang" en occitan) dont la prestation plus qu'honorable a été en partie déraillée par les tonitruants essais acoustiques de la scène extérieure où devait se produire en soirée Charles Aznavour, tête d'affiche d'un Festival marquant le centenaire de la naissance de Trenet...
Au retour à bord, la navigation prend un tour différent des autres jours. Le Canal du Midi se fait tout plat, sans la moindre écluse, mais il zigzague sans arrêt pour éviter le moindre accident de terrain. Il y a même des sections où d'importants remblais le situent une bonne dizaine de mètres au-dessus des villages qu'il rencontre... et dont nous surplombons les toits de tuile rougeâtre percés de lucarnes et de cheminées de pierre grise.
Nous franchissons même quelques "ponts-canal" sous lesquels passent des cours d'eau où s'ébattent des familles insouciantes. Les branches dénudées d'une bonne partie des platanes qui bordent les deux rives contribuent à l'impression d'étrangeté que cela nous inspire.
L'équipage nous explique ces incongruïtés. D'une part, l'impossibilité d'approvisionner en eau le cours du Canal sur une cinquantaine de kilomètres a obligé ses constructeurs à des prodiges d'ingéniosité pour en maintenir le cours le plus horizontal possible (les écluses, naturellement, consomment une quantité d'eau importante pour leur fonctionnement). D'autre part, une grave maladie végétale, apparemment venue d'Amérique du Nord et propagée par les embarcations touristiques, est un train de tuer des milliers des arbres aux écorces claires tachetées et aux abondantes feuilles dentelées qui donnent le meilleur de sa saveur au paysage environnant.
Le long du chemin, nous voyons une multitude de troncs marqués pour la coupe, qui a déjà commencé dans certaines sections. "Vous avez bien fait de venir maintenant, nous précise un interlocuteur de rencontre, car d'ici deux ans, le Canal du Midi va se retrouver déplumé... et il faudra sans doute deux ou trois générations pour qu'il retrouve son charme ombragé actuel!" Mikaël a quand même déniché une section agréablement fournie de feuillage pour notre amarrage de nuit, dans un secteur quasi désert un peu en aval de La Croisade.
Jeudi matin, la navigation se poursuit dans le même décor, jusqu'à ce que nous nous atteignions notre destination finale, le village de Poilhes, port d'attache principal de l'Alegria.

Pour le dernier repas important à bord, Amandine s'est surpassée, avec un foie gras absolument fondant et goûteux accompagné d'une confiture maison de fraises sauvages et framboises, suivi d'un très délicat magret de canard au sang, servi avec des pâtes fraîches auxquelles nous sommes invités à mélanger les lardons grillés du même volatile. Un vrai péché, qu'aggravent encore un banyuls rouge capiteux, doux comme un écho de la confiture aux petits fruits, puis un coteaux-du-languedoc sec mais velouté.
À peine avons-nous le temps d'un thé vert ou d'un café qu'Aurore vient nous prendre pour la visite de sa ville natale de Béziers, que nous connaissions déjà (elle est à moins d'une heure de route de Montpellier).
Le seul épisode digne de mention est l'arrêt à l'"escalier d'eau" de Fonséranes, dont les neuf écluses (sept sont fonctionnelles) s'enchaînent pour faire franchir aux barges et péniches une dénivellation de 25 mètres sur une distance d'à peine 315 mètres en un peu plus de vingt minutes à la descente, une demi-heure à la montée.
Retour au bercail pour un souper "léger"… qui consiste en une crémeuse vichyssoise semée de ciboulette et bordée de fines tranches de saucisson sec, suivie d'un pied-de-porc en gelée nappé d'une délicieuse sauce à la moutarde. Honnêtement, aucun de nous trois n'a faim, mais gourmandise et politesse (pas question de faire de peine à la cuisinière en rejetant son ultime et méritoire effort) aidant, nous nous faisons une douce violence.
Un dernier digestif siroté sur le pont éclairé d'une spectaculaire pleine lune, puis il faut à contre-coeur descendre faire les bagages pour le dur retour à la réalité du vendredi matin, qui nous ramènera à Montpellier à bord d'un inconfortable train régional bondé d'autres vacanciers.
23 août 2013
Alegria
Charlotte Amandine, ça pourrait (devrait?) être le nom d'un dessert à se damner. En réalité, ce sont les prénoms des deux jolies fées qui font notre bonheur sur le Canal du Midi depuis bientôt une semaine. Charlotte de Manchester, avec son français intermittent et son joli accent, veille à tous les aspects matériels de notre confort, fait les cabines le matin, sert les déjeûners (et les autres repas), concocte les apéros, tourne les draps pour la nuit, les serviettes pour la baignade, etc. Amandine, cuisinière inspirée d'un village perdu de l'Aude, imagine d'incroyables gazpachos et de surprenantes et savoureuses variantes sur les recettes locales du Languedoc.
À l'équipage quasi-permanent s'ajoutent une joviale guide, Aurore, qui vient pratiquement tous les jours de Narbonne nous entraîner dans des excursions bien documentées aux alentours de nos diverses escales, et le matelot mince et barbu Mikaël qui surgit en moto de sa campagne voisine pour veiller aux accostages, démarrages et surtout au passage délicat et fréquent des écluses.
20 juillet 2013
Dure(s) semaines(s)
«Enfin samedi!», aurions-nous envie de dire. Les derniers 15 jours, et surtout la dernière semaine, n'ont pas été faciles. Nous nous y attendions bien un peu, mais ça n'a pas rendu les choses moins pénibles.
30 juin 2013
Crédo
Il faut bien voir qu'il s'agit ici non pas d'une démarche logique et raisonnée, mais de son exact contraire: la réduction à leur essentiel des actes de foi pure qui guident, souvent inconsciemment sans doute, ma pensée et le gros de mon existence.
Voici donc que je me jette à l'eau en vous livrant ce qui constitue en quelque sorte mon «credo», ramené à sa plus simple expression.
Amen.