Je me réveille juste avant le lever du soleil, au moment où Gérard contourne la pointe nord-ouest de Trinidad pour pénétrer dans le Golfe de Paria, qui sépare Trinidad du Vénézuéla et de l'Amérique du Sud. Un léger brouillard couvre la mer calmée et donne l'impression que les îles encore sombres qui peuplent le détroit flottent au-dessus des eaux, créant une atmosphère presque magique. À mesure que le jour se lève, cette impression se dissipe en même temps que la brume et nous suivons une véritable procession de cargos et de bateaux de pêche qui se dirigent vers le port très achalandé de Chaguaramas.
Celui-ci, niché dans une baie très bien abritée, est énorme et accueille aussi bien les navires commerciaux de toutes tailles que les plaisanciers, à qui un mouillage est réservé vers le fond près des marinas. Celles-ci, à la manière américaine, sont morcelées et gérées chacune à sa façon par des intérêts privés. Celle près de laquelle nous jetons l'ancre appartient à un hôtel et ne compte que quatre ou cinq quais fixes, plutôt que les pontons auxquels nous sommes habitués. Elle est mal équipée pour recevoir les catamarans, et nous décidons de demeurer au mouillage; de toute manière, le Bum sera hissé en cale sèche dans deux jours.
Peu après avoir mouillé, nous voyons un gigantesque remorqueur amener et mettre en place une plate-forme pétrolière de bonne taille juste à l'entrée du port, là où nous sommes passés il y a une demi-heure. Curieux spectacle.
Le port est visiblement très bien outillé pour les travaux navals, tout y est bilingue (anglais-espagnol) et une galerie de restos et boutiques assure l'essentiel des besoins des arrivants: accastillage, provisions, vêtements, souvenirs, alcools locaux, location de voitures, etc. Nous passons à la douane, efficace et expéditive, puis à l'immigration, qui est tout le contraire: tatillonne, lente et assez peu sympathique. La préposée exige même que tous les occupants du bateau se présentent en personne devant elle, alors que partout ailleurs il suffisait d'apporter les passeports. Il faut donc qu'un de nous reparte chercher Azur avec l'annexe, tandis que l'autre garde sa place dans la file d'attente. Un bon café servi par de charmantes Trinidadiennes le long du quai nous console du contretemps.
Nous louons une voiture pour les trois prochains jours, autant pour nous balader que pour permettre à Gérard d'aller acheter les produits dont il aura besoin pour le nettoyage et l'anti-fouling du bateau. Heureusement, la demoiselle qui s'occupe des locations est rapide et sympa, et la petite Nissan qu'elle nous procure est propre et confortable. Le restaurant voisin est spacieux et assez joliment décoré, offrant une splendide vue sur le port, mais la cuisine n'est pas au même niveau -- c'est souvent le cas des cafés de marinas. Azur et Gérard subissent des poissons sans saveur qu'ils noient sous une sauce ultra-épicée, tandis que j'ingurgite sans plaisir un énorme hamburger à l'américaine (ben oui, pourquoi pas?). La corpulente et chaleureuse serveuse, Anna-Marie, fait très ouvertement les yeux doux à Gérard, qui ne sait pas trop comment le prendre!
Comme nous avions réservé par Internet notre hôtel et nos billets d'avion pour le retour au Québec, nous sentons le besoin d'aller confirmer sur place nos réservations. Ne connaissant pas bien la géographie locale, nous faisons l'erreur de commencer par traverser la ville. Après avoir tournicoté pendant une bonne demi-heure pour trouver le Kapok Hotel, moderne et très américain, mais confortable et bien situé, nous nous trouvons coincés dans un embouteillage monstre sur Charlotte Street, la principale rue du marché de Port-of-Spain. En compensation, il faut admettre que le spectacle en vaut la peine: sur une dizaine de coins de rue, les boutiques de toutes sortes débordent en étalages sur les trottoirs, où elles affrontent la concurrence de dizaines de camionnettes et de camions de vendeurs ambulants, entre lesquels circulent des milliers de piétons (surtout de piétonnes), des vélos, des motos et quelques malheureuses voitures comme la nôtre. Tout cela dans un concert de musique disparate, de klaxons, de cris de camelots, de disputes avec
des clients, de gesticulations échevelées et d'un fabuleux bouquet de senteurs de fruits, de légumes et d'épices de toutes sortes. Sans compter les innombrables marchands de coco qui pour quatre sous (presque littéralement) vous débitent en dix secondes un grand verre d'eau fraîche...
Cela nous prend une grande demi-heure pour nous en sortir en direction de l'aéroport. Il faut nous taper encore une bonne heure de route dans une circulation très dense... pour apprendre que nous sommes venus pour rien: les bureaux d'Air Canada sont fermés l'après-midi; ils n'ouvrent que le matin et en soirée, et sont situés dans un complexe commercial voisin. Retour à Chaguaramas à la nuit tombante, cette fois par une autoroute qui contourne le pire de la ville. Ouf.
Mardi matin, Gérard et moi nous rendons avec l'annexe chez Peake Yacht Services, l'entreprise qui va s'occuper de sortir le cata de l'eau et de seconder Gérard dans les travaux d'entretien. Tout se règle assez facilement, à un prix qui nous paraît fort raisonnable mais dont nous découvrirons par la suite qu'il dissimule quelques attrapes et frais cachés. Nous nous en doutons cependant, depuis le temps que nous faisons affaire avec ce genre de services dans les ports de divers pays. Un second lunch au resto de la marina n'est pas meilleur que celui de la veille, mais nous n'avons pas le temps de chercher mieux. Il faut en effet ramasser tous nos petits et non seulement préparer nos bagages pour le retour à Montréal, mais encore faire place nette à bord à l'intention des gens qui ont loué le bateau pour la période de Noël et du Nouvel An. Après avoir vécu sur le Bum chromé pendant près de deux mois, nous nous rendons compte que tout ranger sans rien oublier n'est pas une sinécure.
En fin d'après-midi, Gérard nous amène au Kapok Hotel, où nous nous installons dans une fort jolie chambre, calme et fonctionnelle, avec vue imprenable sur le Queen's Savannah Park, le grand espace vert au centre de Port-of-Spain. Je profite de la confortable baignoire pour prendre mon premier vrai bain depuis le départ de Montréal, et m'offre une demi-heure de piscine -- fraîche -- par surcroît. Le lendemain midi, nous déjeunons au restaurant du dernier étage de l'hôtel, dont le menu, combinant cuisine locale, asiatique et polynésienne, nous surprend agréablement. En guise de promenade digestive, un taxi nous emmène faire le t
our de la ville, pas très monumentale mais vivante et en pleine explosion (grâce à l'argent nouveau du pétrole). Sans doute le principal point d'intérêt est les "Seven Sisters", sept résidences palatiales, construites au tournant du 19e siècle dans des styles allant du moyenâgeux florentin au victorien biscornu, qui font face au parc, non loin de notre hôtel. Plusieurs sont dans un état de délabrement avancé, mais l'État et quelques groupes privés se sont lancés dans un effort plus ou moins harmonieux pour les retaper.
Le même chauffeur vient nous prendre jeudi matin pour nous entraîner dans une virée le long de la côte nord de l'île, où se trouvent les principales plages. Le bord de mer est abrupt, la route s'accrochant au flanc de falaises souvent spectaculaires, pour plonger de temps à autre vers une anse qui abrite une magnifique demi-lune de sable blanc, au-dessus de laquelle un village de pêcheurs fait graduellement place à des installations touristiques. Le coup d'oeil en vaut la peine, mais après une heure de caps et de grèves, nous décidons que nous avons assez vu la mer depuis sept semaines, et qu'un périple dans l'intérieur offrira plus d'intérêt.
Notre chauffeur est un peu désorienté par cette décision: il ne connaît pas les routes intérieures de la région et nous sentons qu'il hésite un peu à y risquer sa belle berline neuve. Nous comprenons vite pourquoi: la voie que nous suivons du village de Blanchisseuse vers la vallée d'Arima (beaucoup de noms français et espagnols par ici) alterne sans avertissement entre une route goudronnée assez moderne et des bouts de chemin de terre à peine passables, toujours en lacets étroits et vertigineux surplombés de mornes verts à pic et surplombant des ravins profonds. La végétation variée, semée de superbes bouquets de bambous géants et enguirlandée de lianes suspendues entre des arbres immenses, fait penser à celle de la Trace en Martinique, en plus grandiose encore.
Vers midi, nous arrivons au Asa Wright Nature Centre and Lodge, un hôtel niché au coeur d'un centre d'observations des oiseaux. Nous y prenons un plutôt sympathique repas communautaire à plat unique (un ragoût de porc savoureux et surtout bourratif) au milieu d'un groupe de photographes et d'observateurs fanatiques.
Nous prenons ensuite le café (et le thé pour Azur) sur la véranda derrière, au milieu d'un papillonnement de petits oiseaux tropicaux de toutes formes et toutes couleurs, en particulier de spectaculaires oiseaux-mouches qui viennent becqueter aux bassins et aux mangeoires que le personnel approvisionne sans arrêt. Un moment enchanteur, qui valait le voyage à lui seul. Seul inconvénient, notre brave chauffeur, qui s'est littéralement empiffré au lunch comme s'il n'avait pas mangé depuis trois jours, ne cesse de roter et de péter pendant tout le trajet de retour, au grand inconfort d'Azur.
Vendredi et samedi nous nous reposons paresseusement, ne sortant que pour aller manger une fois au Veni Manje, un joli et bon restaurant de cuisine locale dont une des patronnes parle français et créole, et le lendemain à La Bastille, la seule vraie table française de Trinidad, qui fait heureusement honneur à sa réputation.
Dimanche matin, je décide que j'en ai assez de cette inactivité et pars seul, appareil-photo en bandoulière, pour me promener en ville. Les rues sont presque désertes, seulement clairsemées de petits groupes endimanchés qui vont à l'église ou en reviennent. Les Trinidadiens sont très pratiquants, dans une étonnante variété de religions: je vois des temples chinois, hindous, bouddhistes et une mosquée, en plus d'églises catholiques, presbytériennes, anglicanes, adventistes et baptistes. En passant devant un temple protestant, j'entends une magnifique chorale qui chante des hymnes de Bach et passe la tête dans la porte, le temps d'une photo.
La préposée à l'entrée me fait un beau sourire et m'invite d'un geste à venir m'asseoir dans la congrégation. La musique est belle et il commence à faire sérieusement chaud dehors, l'invitation est donc bienvenue.
Un peu plus loin, je suis attiré par un bourdonnement d'activité autour d'une maisonnette décorée de panneaux publicitaires aux couleurs vives: c'est le quartier-général d'un Mas, ou club de participants (un peu l'équivalent des "écoles de samba" de Rio) au célèbre Carnaval local, le plus fameux de toutes les Antilles. Voyant mon intérêt, un des membres du groupe m'invite à entrer voir... à la condition de ne pas prendre de photos. Je comprends vite pourquoi: l'équipe composée d'une dizaine de personnes est occupée à concevoir et dessiner les costumes pour le Carnaval 2008, une opération qui doit se dérouler dans le plus grand secret, car elle débouche sur une compétition où la lutte entre groupes est féroce pour s'emparer non seulement des prix en argent mais surtout d'une gloire qui irradiera toute l'année qui suit.
Je passe un charmant quart d'heure avec les carnavaliers, qui ont interrompu leurs travaux pour m'expliquer en long et en large les arcanes de l'événement.
Deux ou trois rues plus tard, un autre attroupement, autrement considérable, me barre le chemin. Des dizaines de gens font la queue devant un comptoir d'apparence minable, où on leur distribue des espèces de bouchées enveloppées dans du papier brun. Qu'est-ce que c'est que ça? "Ah monsieur! Le meilleur petit déjeuner trinidadien, ça s'appelle des "doubles" et vous ne pouvez pas dire que vous connaissez notre île si vous n'y avez pas goûté." - "Mais je viens de prendre un gros déjeuner à l'hôtel!" - "Qu'à cela ne tienne, je vous en offre deux gratuitement, au moins pour vous donner l'envie d'y revenir." Et le patron me tend deux petites crêpes fourrées de fèves cuites, l'une avec une sauce épicée, l'autre assaisonnée au fromage, ainsi qu'une boîte d'eau de coco. Impossible de refuser, même si je ne suis pas spécialement amateur de coco. Mais les "doubles" sont effectivement excellents.
Gérard, qui vient nous rejoindre à l'hôtel ce dimanche midi pour notre repas d'adieu, m'avouera d'ailleurs que les "doubles" sont devenus son mets de prédilection chaque matin sur le chantier naval. Nous en profitons par ailleurs pour faire le point sur les travaux -- et les entourloupes qui les accompagnent: Peake nous oblige à acheter chez eux, au prix qu'ils fixent sans discussion possible, tous les produits dont nous avons besoin, et à n'embaucher comme aide que leur propre personnel. Ce qui fait grimper sérieusement la facture, mais bon. Pas le choix. Pour le reste, ça va. Le skipper prévoit avoir terminé au milieu de la semaine et rentrer à la Martinique au plus tard dimanche (il a un cours à prendre à Trinité à partir de lundi le 10). Et tout sera prêt pour nos clients de charter, quand ils arriveront le 22 ou 23 décembre. Nous nous embrassons avec un peu d'émotion, car nous savons que nous ne nous reverrons pas avant plusieurs mois...
Le lendemain soir lundi, en effet, nous prenons l'avion d'Air Canada qui doit nous ramener à Montréal. Comme le voyage coïncide avec la première tempête de neige de la saison au Canada, notre vol est parti de Toronto très en retard, et notre départ s'en trouve reporté de près de deux heures, que nous passons à nous tourner les pouces dans un hall d'aérogare pratiquement désert (il est minuit ou presque). Heureusement, l'avion est assez confortable et le personnel de bord, quoique fatigué et nerveux, fait assaut de gentillesse pour nous amadouer. L'arrivée à l'aéroport Pearson se fait dans une quasi-tourmente, et comme bon nombre de vols sont annulés par la tempête, il est difficile de nous recaser sur une navette pour Montréal. C'est donc seulement vers midi que nous arrivons enfin à franchir l'énorme banc de neige qui bloque presque l'entrée de la maison de la rue Wilderton, complètement vannés et bien résolus à consacrer le reste de la semaine à un cocooning réparateur.
02 janvier 2008
4 décembre 2007
01 décembre 2007
25 novembre 2007
Bequia aura été la porte d'entrée de ce qui restera dans nos souvenirs comme un vrai paradis terrestre pour navigateurs du dimanche, pratiquement au niveau des Seychelles. Pendant une semaine, nous circulons de petite île en petite île, toutes différentes malgré une ressemblance de surface (cocotiers, sables blancs, mer turquoise), et chacune nous paraissant tour à tour plus charmante que la précédente.
D'autant plus que la météo s'est soudain mise de la partie, nous offrant cinq jours consécutifs de beau fixe, avec tout juste ce qu'il fallait de vent pour rendre la navigation aussi facile qu'intéressante. Chaque matin, des boat-boys s'amenaient sur leurs canots ou leurs planches de surf pour nous proposer pain frais (à des prix faramineux, par exemple 3 euros ou 4 dollars US pour une baguette médiocre), fruits juteux ou souvenirs parfois amusants. Un petit déjeuner relax pris dans la pénombre du cockpit arrière (nous avions tendu un rideau de nylon blanc du côté sud-est) précédait un parcours à peine houleux d'une à deux heures jusqu'au délice suivant.
De Bequia même, dont nous avons parcouru un bout à pied en faisant des courses, il y a peu à dire. Sauf un
e curiosité assez étonnante, les "maisons troglodytes" qui, pour une fois, n'ont rien d'ancien ni de primitif. Elles résultent de la curieuse lubie d'un publicitaire américain, Tom Johnston, qui en démarra la construction dans les années 1960 (photo). Avant de partir, nous avons acheté d'un boat-boy sept ou huit langoustes de bonne taille, que nous mangerons peu à peu au cours de la semaine. Pour les garder vivantes, nous les traînons derrière le bateau, enfermées dans un sac de jute, ce qui fonctionne parfaitement: au bout de cinq jours, les dernières survivantes gigotent encore vigoureusement.
Située à une douzaine de milles de Bequia, Mustique, dont la réputation de repaire de VIP (c'était entre autres le "camp de vacances" de la princesse Margaret dans les années 1970) nous faisait craindre le pire, se montre aussi simple que sympathique. Pendant que Gérard complète quelques courses, nous nous attablons à la terrasse du "célèbre" bar et restaurant Basil's, dont nous sommes à cette heure de la matinée les seuls clients, pour un délicieux punch aux fruits frais.
À notre surprise ravie, ce haut-lieu mythique des virées de milliardaires est en fait une plate-forme de bois brut jetée un peu n'importe comment au bord de la baie, couverte de pignons de tôle et en partie ceinturée de bambous fendus aux couleurs passées (photo)!
À l'intérieur, jouxtant un bar bien garni, une estrade sans prétention est prête à accueillir un orchestre local pour animer la piste de danse voisine. Tout autour, des tables de bois souvent bancales, entourées de chaises pliantes de teck... semblables à celles que mon frère Antoine avait rapportées de Madagascar pour meubler sa dînette montréalaise! De fait, la seule chose qui révèle le statut super-star de Basil's est le montant de l'addition, qu'on peut d'ailleurs régler avec Diner's Club ou American Express, deux instruments financiers rarement acceptés dans les bouis-bouis insulaires, lesquels préfèrent largement les billets de banque, américains de préférence.
Sur la recommandation de Gérard, nous faisons l'impasse sur l'île suivante, Canouan, pour nous ancrer après une demi-journée de voile idyllique dans l'anse de carte postale de Mayreau. C'est la plage caraïbe dans toute sa splendeur, eaux calmes vertes et turquoises peuplées de poissons brillants, sable presque rose à force d'être blanc, juste ce qu'il faut de cocotiers et de bouquets de raisins de mer pour couper le vent du large et masquer le bar rustique mais bien équipé de l'hôtel voisin. Ajoutez à cela une bonne population de voiliers au mouillage et de naïades bronzées en bikini.
Au lever du soleil le lendemain (photo), je pique une tête dans l'eau limpide pour aller voir de près ce que manigancent deux ou trois pélicans qui m'ont tout l'air de plonger à tour de rôle dans les bouquets de raisiniers derrière la plage. Une fois que j'ai pris pied sur cette dernière, je me rends compte qu'elle a une double face: l'anse paisible où nous avons dormi n'est en fait séparée de la houle atlantique que par une mince langue de sable. Si bien qu'une seconde plage, presque identique, se trouve de l'autre côté, masquée par la végétation et seulement différente par le fait qu'elle est battue de modestes vagues, dans lesquelles les pélicans s'en donnent à coeur joie.
De Mayreau, il faut à peine une demi-heure de moteur (le vent étant, pour une fois, contre nous) pour aller jeter l'ancre au coeur des Tobago Keys, une grappe de cinq îles minuscules et inhabitées, jetées au milieu d'une barrière de corail en forme de fer à cheval. Le gouvernement de Saint-Vincent a eu l'intelligence de les protéger comme réserve de vie sauvage, tout en permettant aux plaisanciers de venir y mouiller.
Le résultat est un véritable jardin d'Eden en miniature (photo), où l'on peut se baigner au milieu des oiseaux de mer en se laissant frôler par les tortues et les poissons tropicaux dont les nageoires en forme d'ailes d'ange viennent vous chatouiller les mollets, pour ensuite se laisser sécher sur le sable blanc en compagnie de paresseux iguanes. Nous y passons une journée enchantée, suivie d'une nuit bercée d'un léger ressac sous un ciel semé d'une multitude d'étoiles.
Union, où nous faisons escale quelques heures le lendemain, est une autre histoire: jadis trépidante et prospère en tant que noyau de la location de plaisance dans le sud de la Caraïbe, elle est aujourd'hui un recoin somnolent et presque oublié, depuis que les grandes sociétés de charter de bateaux ont déménagé leurs bases d'opération ailleurs, notamment en Martinique.
L'aéroport jadis bourdonnant ne s'éveille plus que par sursauts occasionnels, lors du passage d'un des petits avions-navettes qui font le saut de puce d'île en île. D'importantes structures de marché et d'entretien de bateau se dressent, inutiles et désertées, donnant à l'ensemble des airs de village fantôme. Pourtant, le petit village a un charme fou avec ses bicoques de toutes les couleurs abritant de petits bars chaleureux et quelques boutiques de qualité qui ont survécu à la décrépitude générale. Il y a en particulier un trésor qui mérite presque à lui seul un arrêt ici: le Captain Gourmet, un petit magasin d'alimentation tenu par un couple de Français, dont les étagères rustiques regorgent de produits d'un niveau qui ne déparerait pas une enseigne de luxe des environs de la Madeleine ou de l'avenue Georges V.
Après y avoir effectué les formalités de douane et d'émigration (on change
de pays), nous piquons de nouveau vers le sud où, pour la première fois de ce voyage, le poisson se met à mordre: en l'espace d'une demi-heure, Gérard sort de l'eau deux thons petits, mais bien suffisants pour nous assurer un délicieux repas de poisson grillé (photo). Nous arrivons rapidement à Carriacou, la première des Grenadines qui appartiennent non à Saint-Vincent, mais au pays voisin de Grenada. C'est une île de bonne taille, près du double de Bequia, dont le dynamisme surprend après le calme d'Union; une curiosité à noter, un bar construit sur une île au beau milieu du port (photo). Nous mouillons à Tyrrel Bay, une anse bien mieux protégée que celle de la capitale Hillsborough, et repartons dès le matin pour Grenada.
Tel que prédit par Gérard, nous bénéficions d'une bonne brise même le long de la côte sous-le-vent, dû au fait que l'orientation de l'île est plutôt nord-est à sud-ouest que nord-sud comme ses voisines. Nous nous installons sur un ponton près de la capitale, St. George, d'où nous pouvons contempler un immense paquebot de croisière, amarré à un quai juste de l'autre côté de la baie (photo). Une fois les formalités d'arrivée accomplies (douane et immigration sont dans les locaux mêmes de la marina), nous partons en balade.
Après un tour rapide de la ville, où le marché du samedi met grande animation -- et bloque à peu près totalement la circulation --, nous prenons la route du nord vers le village pêcheur de Gouyave. L'endroit est fort sympathique, nous y faisons quelques emplettes avant de prendre le chemin de l'intérieur vers la plantation Douglaston Spice Estate.
Nous nous attendions à une sorte de musée touristique, nous tombons sur une vraie ferme, un peu décrépite mais absolument authentique; une dame âgée, fort sympathique au demeurant, nous y donne un cours bien documenté (non sans humour) sur la culture et la préparation des diverses épices qui font la renommée de l'île, depuis le cacao jusqu'à la muscade, en passant par le café, la cannelle et le turméric.
Le tout sous les regards amusés de sa famille et de son petit-fils qui se lie d'amitié avec Azur (évidemment!). Nous sortons de là chargés de sachets odorants et continuons à grimper à l'intérieur des terres pour traverser l'île au complet, jusqu'à la côte Atlantique.
La prochaine destination est Grenville, la deuxième ville de l'île et sans doute la plus charmante. Ici aussi c'est le marché, mais en bien plus folklorique et plus chaleureux qu'à St. George. Après y avoir erré un bout de temps, notre chauffeur nous entraîne dans une ruelle sans âge où, jure-t-il, nous allons manger le meilleur lambi du pays.
Azur regimbe bien un peu, surtout qu'il faut se farcir un escalier en tuiles raide et d'aspect peu ragoûtant. Mais dès cet obstacle franchi, nous sommes bien récompensés: l'intérieur, qui n'a sans doute pas changé depuis 50 ans, a un charme fou (photo), avec vue d'en haut sur le marché aux poissons et le port, et la cuisine tient toutes ses promesses. Ne me demandez pas le nom de cet antre des délices, il n'en a pas. Gérard se lie d'amitié avec la serveuse-barmaid, qui l'aide à composer un apéritif improvisé à base de rhum local, de jus frais et d'épices -- j'espère qu'il se souviendra de la recette, c'était simplement délicieux.
Retour à la marina en suivant la route de la côte est, qui nous gratifie de virages en épingle à cheveux découvrant des paysages maritimes superbes. Puis sieste bien méritée, avant d'échanger notre ponton pour le mouillage de Prickly Bay, plus au sud, d'où nous devons appareiller demain soir dimanche pour Trinidad.
La navigation de nuit est à peu près incontournable: sauf vent exceptionnel, la traversée de près de cent milles devrait nous prendre une bonne quinzaine d'heures, et il est préférable d'arriver de jour dans le port commercial très achalandé de Chaguaramas, où le Bum doit entrer en cale sèche. Nous passons donc la soirée sur le skybridge avec Gérard, qui exulte car nous bénéficions d'une brise presque franc est de 18 à 22 noeuds, qui va raccourcir considérablement le trajet.
Mais lorsque nous descendons dormir vers les 23 heures, nous découvrons l'envers de la médaille: la route que nous suivons au près dans une houle forte et courte secoue la cabine comme un vieux panier, et nous avons beaucoup de difficulté à trouver le sommeil. Mais la fatigue aidant...
22 novembre 2007
18 novembre 2007
Les grandes vacances, c'est ça! Et si vous pensiez que nous étions déjà en vacances depuis des années (opinion fermement soutenue par mon frère Antoine), hé bien vous n'aviez rien vu!
Pourtant, ça n'avait pas si bien commencé. Lundi, la cage thoracique toujours de travers et plutôt douloureuse, je me suis résigné à aller au bourg du Marin voir le médecin (qui, grâce à l'intercession du copain Raymond Marie, m'a pris presque tout de suite), puis la clinique radio qui a rapidement diagnostiqué une fracture simple d'une côte du côté gauche (j'ai failli dire "babord") et une fêlure d'une autre à tribord (oups!). Donc, retour chez le Dr Salomon, qui me renvoie à la pharmacie voisine pour des mètres d'élastoplast, des kilomètres de sparadrap et divers onguents aussi odorants qu'efficaces -- enfin, espérons.
La bonne nouvelle, c'est que ce petit défaut d'infrastructure ne va pas m'empêcher de naviguer, à condition de me bander consciencieusement le torse et de ne pas trop souquer sur les manoeuvres. Donc, mardi, re-tournée d'adieux aux parents et amis, en passant par Fort-de-France pour les dernières emplettes.
C'est finalement mercredi matin que nous nous mettons en route, par un très beau temps à peine traversé par quelques grains grisâtres. Le moteur babord, son câble d'allumage remis à neuf, tourne de son mieux, les gros yachts à moteur ont fui sous d'autres cieux, désencombrant la marina. Après l'habituelle faufilade à travers les voiliers au mouillage, le Bum chromé ronronne vers Sainte-Lucie, ses
voiles rapidement gonflées par une brise d'est quasi idéale, et la coque bercée d'une houle confortable. Escale dans le creux de Rodney Bay pour une longue trempette et un déjeuner sur le pouce, et descente pépère au moteur le long de la côte jusqu'à un des plus jolis mouillages que nous ayons vus jusqu'ici, Marigot Bay.
Imaginez une anse assez profonde entre deux collines, aux eaux bien protégées du roulis. Et juste au moment où vous vous dites: "Parfait!", vous vous rendez compte de votre erreur: vous apercevez au fond un goulot laissé libre par une barre de sable habitée d'une cabane turquoise et de quelques cocotie
rs, derrière lesquels se niche une sorte de petit lac bien rond, totalement à l'abri du vent, entouré d'hôtels rustiques et de bars ouverts sur la verdure environnante. Un vrai paradis du plaisancier.
Dans la quasi-obscurité, nous trouvons un bon coin pour jeter l'ancre, Gérard part à terre rencontrer des copains (y'a pas un coin de la Caraïbe où il n'en a pas une pelletée), tandis que du haut du skybridge, nous écoutons la fort bonne musique de jazz qui émane du bar J.J.'s voisin, le temps de prendre sommeil. Quelle mise en train pour cette descente sur les Grenadines!
Jeudi, la côte sainte-lucienne masquant le vent, nous pout-poutons en suivant le littoral jusqu'à la seconde ville de l'île, Soufrière qui, il faut le dire, a bien plus de charme que la capitale Castries.
Le mouillage choisi par le skipper est au sud du port, engoncé entre les deux "pitons" qui sont la marque de commerce nationale. Il s'agit de deux montagnes de 8 à 900 mètres, dont l'altitude modeste est compensée par le fait qu'elles plongent directement dans la mer, ce qui leur donne un aspect spectaculairement vertigineux, comparable seulement (du moins dans notre expérience) aux caps du Saguenay et à certains fjords de Norvège.
Gérard s'est entendu à l'avance avec son copain Johnson, un "boat-boy" qui nous aide à nous amarrer à une bouée, nous trouve un taxi fiable et une liste de bonnes adresses pour demain. Cependant, à cause de l'orientation du vent, le mouillage est loin d'être calme: la brise s'engouffre entre les deux Pitons et descend sur nous comme d'une soufflerie, atteignant des pointes de 20 noeuds. Heureusement que nous sommes sur un cata, les monocoques voisins ont l'air de rouler inconfortablement.
Après un peu de vagabondage dans les rues de ce qui n'est en réalité qu'un gros bourg sympa mais plutôt endormi, Redmond le taxi nous emmène vers "le seul volcan en activité qu'on peut visiter en voiture", un slogan publicitaire qui, pour une fois, correspond à l'exacte vérité. Une brèche dans le cône de la Soufrière (la montagne a le même nom que la ville et qu'une bonne demi-douzaine d'autres volcans de la région, et ses derniers sursauts remontent seulement à 1979) permet à la route de pénétrer jusqu'à un belvédère construit presque au centre du cratère, d'où s'échappent des fumées sulfureuses à la caractéristique odeur d'oeuf pourri. Sur la gauche, un escalier de pierre descend vers un bassin d'eau grise très chaude e
t chargée de soufre dans laquelle, après une courte hésitation, nous nous plongeons avec un plaisir imprévu mais bien réel.
Sortant du volcan par l'autre côté du cratère, nous nous retrouvons dans une passe en forme de selle de cheval où niche une élégante auberge, le Ladera, dont le restaurant, Dasheene, nous a été fortement recommandé. Avec raison. Non seulement les aliments (et les coquetels, notamment une surprenante concoction de rhum, curaçao, ananas et fruit de la passion sur un fond de thé à la citronnelle) sont excellents, mais le panorama est rien moins que magnifique: bar et salle à dîner construits de pierre et de bois verni sous un toit de paillote sont suspendus à peu près à mi-hauteur entre les sommets des deux Pitons, offrant une vue plongeante à couper le souffle sur la jolie baie entourée de verdure et bordée de sable blanc où est mouillé notre bateau.
La plupart des clients sont malheureusement de jeunes Américains coincés, qui ont visiblement peur de se risquer dans la cuisine locale (tout à fait respectable) et se conten
tent de steaks, poulets grillés ou même hamburgers. Pouah. Heureusement, il y a là un couple un peu plus âgé et plus déluré -- la jeune femme est photographe professionnelle--, avec qui nous avons un échange sympathique.
Malgré le roulis au mouillage, la nuit se passerait très bien si, pour une raison mystérieuse, ma côte cassée qui se faisait presque oublier depuis trois jours ne s'était remise à me causer des douleurs lancinantes, qui m'ont empêché de dormir jusqu'à trois heures du matin. Je me lève, lis un peu et retourne me coucher... et soudain, comme par enchantement, la douleur disparaît et je dors d'un trait jusque vers huit heures, réveillé seulement par les préparatifs de départ.
Nous profitons d'un bon vent de travers qui nous amène à près de huit noeuds à la pointe nord de Saint-Vincent. Escale à l'abri d'un cap boisé, le long d'une plage de sable gris bordée d'une rangée de cocotiers espacés avec une précision géométrique. Un bon bain dans une eau juste assez fraîche est suivi d'un lunch de côtelettes grillées à bord et d'une courte sieste.
Nous repartons au milieu de l'après-midi pour accoster au coucher de soleil dans la baie de Blue Lagoon, au sud de la capitale vincentoise, Kingstown. C'est une petite marina assez sympa qui ne compte que trois modestes pontons, dont la plupart des places sont occupées par des bateaux de location de Moorings, Sunsail et FootLoose, face à un petit complexe comportant hôtel, bar-restaurant et quelques boutiques. Mais la baie est mal protégée du vent, si bien que les pontons oscillent sans arrêt en frottant contre leurs pylones; curieusement, une fois descendus dans notre cabine, nous n'entendons rien de ce vacarme et dormons parfaitement bien.
Samedi matin, nous profitons du voisinage immédiat du resto pour nous offrir un gros déjeûner à l'américaine, avec oeufs, saucisses, toasts et confitures. Puis nous prenons un taxi qui dépose Gérard à l'aéroport (seul endroit où remplir les formalités de douane) avant de nous amener au centre-ville, qui semble n'être qu'une énorme, animé et bruyant marché à l'ancienne. Nous y circulons un bout de temps, dénichant ici du "bay rum" (remède souverain des Antillais contre tous les maux, de l'arthrite aux piqûres de moustiques), là de beaux gros avocats traditionnels, verts et dodus, bien éloignés de ces petits machins noirs et ridés qu'on nous vend sous ce nom à Montréal et à Montpellier.
Une soudaine et vigoureuse averse nous oblige à nous abriter à l'entrée d'un minuscule bistrot rempli d'amateurs de rhum Sunset et de bière Hairoun. Pas de place pour s'asseoir? Qu'à cela ne tienne: avec un large sourire, le gigantesque patron sort d'un fourre-tout voisin une table pliante, une banquette de bois brut et une chaise de plastique, et presto! nous voilà installés à une terrasse improvisée où, d'un geste plein de courtoisie, il dépose une bière et une bouteille d'eau minérale. Avec des verres ce serait mieux... mais faut pas trop demander, tout de même!
Vidal, un chauffeur de taxi disert et chaleureux qui nous avait abordés plus tôt, nous rattrape et nous propose de visiter les principaux lieux d'intérêt de Kingstown. Sa voiture est propre et confortable, il a du bagout et semble savoir de quoi il parle. Allons-y.
Nous escaladons d'abord une invraisemblable route en lacets encombrée de chèvres, de poules, de chiens et d'enfants qui s'écartent de justesse devant le pare-choc. Au sommet, à quelque 200 mètres d'altitude, nous pénétrons dans une forteresse fin 18e qui me fait fortement penser à la Citadelle de Québec, en plus petit. Cela n'a rien d'étonnant, toutes deux ont presque exactement la même histoire. Ce sont les Français qui ont commencé à les construire vers les 1750-60, et les Anglais qui les ont terminées au tournant des années 1800. Dans l'une
comme dans l'autre, deux rangées de canons, une tournée vers la mer, l'autre vers la terre, et pour les mêmes raisons: défendre le port d'un côté, de l'autre prévenir une attaque d'une population locale hostile (Caraïbes et Noirs marrons ici, Amérindiens et Canadiens français là). L'intérieur, comprenant une prison et des logis militaires, a été transformé en musée dont l'élément le plus intéressant est une collection de tableaux historiques d'un style coloré, vif et original, peints par un ancien officier britannique. La vue sur la ville et le port est remarquable et, de l'ancienne guérite transformée en phare, l'on perçoit au loin les premières îles des Grenadines, notre prochaine destination.
Après la visite des deux églises qui se font face, la protestante et la catholique (celle-ci plus petite et plus hétéroclite, mais nettement plus charmante, avec ses décorations baroques, ses steel-drums remplaçant l'orgue et son joli jardin aux nénuphars) et un rapide tour de ville -- dont beaucoup de rues sont bordées d'arcades abritant des étals rudimentaires de vendeurs de tout et
rien --, retour à la marina.
Le restaurant de l'hôtel n'a rien de gastronomique, mais il nous réserve quand même une agréable surprise: les meilleures frites que nous ayons mangées depuis la Belgique, surtout lorsqu'on les trempe dans un goûteux ketchup maison. J'en profite pour faire un peu d'Internet (courrier, et surtout comptes à payer) avant de rentrer à bord pour une seconde nuit ici, encore plus agitée que la première.
Dimanche matin, calme plat. Non seulement le vent s'est calmé, mais tous les commerces sont fermés et pratiquement personne ne bouge sur la rive. Normal, les îles ex-anglaises demeurent beaucoup plus "croyantes" que les françaises, avec leurs fortes communautés adventistes très pratiquantes qui s'ajoutent aux anglicans, aux méthodistes et à des minorités catholiques probablement d'origine française et espagnole. Dimanche, ici, demeure vraiment "le jour du Seigneur".
Après une petite demi-heure de galère pour dégager l'ancre coincée dans un corps-mort par dix mètres de fond, nous mettons la voile vers le sud. Par bonheur, sitôt sortis sous la pointe de Saint-Vincent, le vent reprend, orienté franc est et d'une belle constance, entre 15 et 18 noeuds. Nous filons donc vers Bequia (bizarrement prononcé "Beckoué") à plus de huit noeuds de moyenne, portés de plus par une longue houle dans la même direction.
Il nous faut à peine deux heures pour jeter l'ancre dans la baie de la première des Grenadines. Pendant que Gérard descend au village remplir les formalités de douane, Azur entreprend la préparation d'un plat de ses fameuses pâtes à l'ail, qu'elle avait eu l'imprudence de nous promettre il y a deux jours. Sitôt le skipper revenu, nous lâchons le tablier pour le maillot de bain. La plage voisine est superbe, l'eau d'un bleu-vert invitant. Pendant que nous y pataugeons avec délice, une bande de fous de bassan tropicaux (cousins des nôtres par la taille et la forme, mais assez différents par la couleur, grise et bleuâtre plutôt que blanche et noire) arrivent en tournoyant au-dessus de nos têtes puis se mettent à pêcher entre les baigneurs comme si ceux-ci n'existaient pas, les frôlant presque au passage. Le spectacle est d'abord un peu inquiétant: en plongeant presque à la verticale, ils prennent le profil et la vitesse de petites torpilles, précédées d'un bec luisant et bien pointu. Puis nous nous y habituons et suivons leur manège avec une fascination croissante, applaudissant comme des enfants lorsqu'ils émergent avec dans le bec un petit poisson argenté.
La baignade nous a certainement ouvert l'appétit, nous faisons un sort à la montagne de pâtes "al dente" qu'a fait cuire Azur, puis à la plus grande part d'un énorme et juteux ananas légèrement arrosé de rhum vieux. Au coucher de soleil, les sons d'un concert de gospel et de calypso qui se tient au village voisin nous tirent doucement de la sieste, pour une fin de journée tout en douceur. Dur, dur, les vacances aux Antilles...
14 novembre 2007
11 novembre 2007
La dernière semaine aura été celle des visites. D'abord, avec les vacances de la Toussaint et la fin prochaine de la saison des tempêtes tropicales, la Marina reprend vie. En fin de semaine, les pontons voisins qui hébergeaient les catas de location étaient pratiquement vides, les bateaux partis en mer emmenant en croisière des familles ou des groupes d'étudiants.
Évelyne, la "jeune" soeur d'Azur, est débarquée de la navette de Guadeloupe pour passer deux jours avec nous. Par une sorte de miracle, elle a convaincu son fils Bruno de venir garder sa demi-douzaine de chiens pour lui permettre sa première visite en Martinique depuis la mort de son papa, il y a quinze ans. Elle était en meilleure forme que lorsque nous l'avions vue en janvier.
Elle nous a entraînés dans un pèlerinage sentimental sur les lieux de sa jeunesse: maisons des parents et des grands-parents, la résidence d'une vieille tante qu'à notre étonnement ravi nous avons découverte encore verte à 90 ans et plus, en train de cultiver son jardin!
Et pour finir, les cimetières de Sainte-Anne et du Marin, où sont enterrés son père et sa mère.
Avec le cousin Daniel, nous l'avons emmenée manger chez Brédas à Saint-Joseph, qui a fait pleinement honneur à sa réputation tout en nous accueillant comme de vieux amis retrouvés. Pour compléter la journée, nous avons fait une tournée du nord de l'île, avec des arrêts au port de pêche de Marigot et au Robert.
Le lendemain midi, merci aux embouteillages sur la route entre le Lamentin et Dillon, elle a raté le bateau qui devait la ramener dans son île, et a dû se rabattre sur l'avion. Bof. Mais elle était radieuse, et Azur et elle ont eu de longues conversations chuchotées, entrecoupées d'éclats de rire, qui leur ont clairement fait du bien à toutes deux.
À peine était-elle partie que sont arrivés les Belaye père et fils. Même si Anthony (le fils) a le mal de mer, il n'a eu aucun problème pour habiter le Bum chromé à quai. Eux non plus n'étaient pas venus en Martinique depuis un bout de temps, nous sommes donc allés faire le tour des nouveautés, avec une étape gourmande à l'Habitation Dillon, près de Fort-de-France, un de nos favoris.
Robert, qui était en piteux état autant moralement que physiquement il y a un an, a bien repris du poil de la bête, et échafaude de grands projets: avec son fils et un neveu, il envisage d'ouvrir une affaire sur la route de Gosier, dans une propriété qui a jadis appartenu à son père. À vue de nez, le concept est raisonnable, et on lui souhaite fort que ça marche, il en a besoin.
Au lendemain de leur départ, nous avons commencé à planifier notre propre embarquement: en principe, nous partons lundi pour voguer par petites étapes vers Trinidad, où se feront le nettoyage annuel de la coque et l'antifouling.
Comme une espèce de test de l'état du bateau, nous avons décidé d'aller faire un tour en mer et une baignade à Sainte-Anne. Bien nous en a pris: le moteur babord, qui marchait à peu près correctement il y a deux semaines refusait carrément de démarrer. Une fois au large de Sainte-Anne, Gérard a plongé pour voir ce qui se passait là-dessous; rien du tout. Quand nous avons ouvert la trappe du moteur, nous avons découvert que la panne était due à un détail idiot: un des fils de l'allumage était rompu.
Et pendant que nous faisions la réparation (Gérard plongé sous la trappe et moi en haut aux manettes pour tester le résultat), j'ai trouvé le tour de glisser sur un outil et de me péter la cage thoracique sur la rampe de l'escalier du skybridge. Je ne sais pas encore quelle est l'étendue des dégâts, mais si la douleur persiste à ce niveau, je suis bon pour une visite au docteur et au radiologiste lundi, ce qui risque de retarder le départ de deux ou trois jours.
Cela ne nous empêche pas de nous livrer aux dernières emplettes et de faire le circuit des visites d'adieux à la famille, aux copains et aux relations de travail (capitainerie, conseiller fiscal, etc.). Aussi rencontré un couple de Lyonnais fort sympathiques qui se cherchent un bateau de grande croisière et examinent avec intérêt notre voisin l'Escampette. Nous les mettons en contact avec les proprios au Damant, on verra ce que ça donne.
Dans l'intervalle, la Baie du Marin est envahie d'une véritable flotte de motor-yachts géants. C'est un énorme transporteur de bateaux, tout gris et orange, qui les a amenés. Il s'est arrêté juste en face de la marina, directement devant la pointe du Club Med, et s'est tout doucement enfoncé dans la mer. Nous avons compris qu'il vidait l'air des ballasts situés au fond de sa coque pour laisser l'eau pénétrer et permettre aux yachts formant sa cargaison de se mettre à flot et de sortir par leurs propres moyens. Assez fascinant comme spectacle.
Il semble que ce soit un rite annuel: les millionnaires font transporter leurs bateaux (entre 30 et 50 mètres de long!) de la Méditerranée vers la Mer des Antilles à l'automne, et les récupèrent du côté de Majorque ou d'Ibiza quand revient le printemps. En attendant, ils sont sept ou huit super-yachts rutilants, hauts de trois ou quatre étages, qui occupent les bouts des pontons de la marina, peuplés d'équipages en uniformes impeccables et attendant de se réapprovisionner et/ou que leurs propriétaires arrivent à bord pour repartir vers Saint-Martin, Saint-Barth, Mustique ou autres repaires des gens de cette espèce.
Bof. Comme Lucky Luke, nous allons partir d'ici en chantant, dans le soleil couchant!
02 novembre 2007
Un village nomade et la Toussaint
Je dis village? Plus nous partageons la vie de la marina, plus elle nous fait penser en effet à un petit village, mais d'une espèce bien particulière.
D'abord, la population est très fluctuante: tous les jours ou presque, des voisins s'en vont et d'autres viennent prendre leur place, que ce soit sur notre rue (ponton), soit dans le proche voisinage. Parfois, cela se fait au compte-gouttes, parfois par de véritables migrations, comme c'est le cas ces jours-ci.
De plus, dans un village traditionnel, lorsqu'une famille s'en va, du moins sa maison reste là. Dans une marina, chaque famille disparaît (ou arrive) avec sa "maison", qui peut être bien différente de celle qui la suit ou la précède. Et il arrive fréquemment que l'espace ainsi libéré n'est pas rempli immédiatement, mais demeure vacant plusieurs jours, voire des semaines.
Enfin, presque tout ce qui se passe chez quelqu'un a lieu au vu et au su de tous les voisins, depuis la douche matinale jusqu'à la lessive et aux petits travaux (devoirs des enfants, lavage de vaisselle, réparations...). Comme la surface habitable des bateaux est généralement exiguë, beaucoup d'activités qui, dans une maison, auraient lieu à l'intérieur déménagent sur le pont ou même sur le ponton voisin.Tout cela crée un climat bien particulier d'intimité forcée, où la tolérance et l'esprit d'entr'aide doivent compenser pour l'espace restreint, souvent aléatoire, qui reste à la vie privée. À la fin du compte, on s'y fait assez bien... après quelques ajustements pas toujours évidents.
Finalement, au lendemain de notre retour de Trinité, le technicien de CanalSat est venu réaligner notre antenne télé sur le satellite, et nous pouvons de nouveau jouir d'une image stable... et d'un tas de chaînes dont nous ne regardons en fait que quelques-unes. Au moins, il y a les nouvelles internationales (LCI, EuroNews, TV5) qui nous manquaient.
Un peu plus tard, les anciens voisins de l'Escampette sont venus faire un tour, pour faire visiter leur bateau (à vendre) à des acheteurs potentiels. À notre grand plaisir, ils ont amené les enfants, à qui nous avons donné les cadeaux rapportés pour eux de la croisière dans la Baltique: une "matriochka", collection de poupes emboîtées, pour Lila, et "Magnus le Viking" pour Nino, un livre d'images norvégien fort bien fait racontant l'amitié entre le premier petit Viking installé à Terre-Neuve et un enfant autochtone. Tous deux sont venus passer une bonne heure à bord, à regarder la télé (il n'y en a pas chez eux au Diamant) et à jouer des jeux d'ordinateur.
Le lendemain matin, est arrivé un émissaire d'une Française de Guadeloupe qui veut louer le Bum pour la période de Noël. Il a examiné le cata sous toutes ses coutures. Son rapport a dû être favorable, car dès le lendemain sa patronne (elle dirige les activités d'une grosse société pharmaceutique dans la zone Caraïbes) nous a appelés pour confirmer la réservation, d'abord de vive voix, ensuite par écrit. Un peu plus tard s'est pointé un couple qui a commencé par parler de location, puis a fini par demander à Marie-José si nous leur vendrions le bateau. Pas question, du moins pour l'avenir prévisible.
En fin de semaine, Gérard est disparu pour quatre ou cinq jours, il devait aller à Saint-Vincent régler des affaires personnelles. Bien entendu, dès le lendemain de son départ, de petits problèmes techniques ont commencé à surgir. Il y a eu d'abord la drisse de grand-voile qui s'est mise à battre le tambour sur le grand-mat, faisant à l'intérieur du carré un bruit infernal. En souquant ici et larguant par là sur les diverses manoeuvres, j'ai réussi à la tendre pour qu'elle se calme. Moins évidente est la solution à une pompe automatique de cale qui a commencé à faire du vacarme juste sous notre cabine, difficulté que nous avons d'abord résolue en la soulevant hors de l'eau. Mais deux jours plus tard, comme l'eau montait dans le fond de la coque suite à des pluies diluviennes, nous l'avons replongée dans la flotte... où elle a résolument refusé de pomper. Un autre achat probable à ajouter à la lampe de mat qui nous est tombée sur la tête la semaine dernière.
Mardi, nous sommes allés passer la journée à Fort-de-France-en-ville, où nous avions à peine mis les pieds depuis plusieurs années, malgré plusieurs séjours en Martinique. Nous avons flâné autour du marché central, fait du lèche-vitrine dans les bazars des traditionnels marchands syriens et chinois du quartier, acheté des noix et des bonbons aux vendeuses sur le trottoir de la rue Antoine-Siger, pris un jus au Bar de l'Impératrice face à la Place de la Savane (en grands travaux, suite notamment aux ravages perpétrés par l'Ouragan Dean) et mangé dans un repaire de
marins bretons le long de la Jetée, en face de la gare des taxis-pays. La ville a beaucoup évolué, sous l'impusion du nouveau maire Serge Letchimy, urbaniste et successeur d'Aimé Césaire. Mais par-ci, par-là, au détour d'une rue, nous découvrons tout-à-coup un paysage urbain typique du vieux Fort-de-France que nous avions connu dans les années 1960, avec ses petites bicoques en bois de couleurs vives et ses magasins étroits mais chaleureux (photo).La journée a cependant été assombrie quand nous avons appris, à la Pharmacie de l'Impératrice, le décès l'an dernier de notre ancien copain (et joyeux compagnon de virées) Berly Glaudon. Nous avions pourtant eu de bonnes nouvelles de lui en janvier 2006, et nous nous étions alors promis d'aller lui rendre visite aux Trois-Îlets à notre prochain passage. Hé bien, c'est raté pour de bon.
Pour ne pas changer de sujet, aujour
d'hui, jour de la Toussaint, est la "fête des morts" pour les Martiniquais, qui font alors la tournée des cimetières pour saluer leurs disparus et couvrir leurs tombes, des croix les plus modestes piquées sur un tas de sable (photo) jusqu'aux caveaux tuilés les plus grandiloquents, de fleurs et de lampions. Comme c'est la première fois depuis nombre d'années qu'Azur est ici à cette date, elle a décidé de sacrifier à la tradition.Nous sommes donc partis ce matin avec Gérard (revenu hier soir) pour passer d'abord à Sainte-Anne, où nous avons retrouvé sans trop de difficulté le tombeau du papa de Marie-José, René Manuel.
Le cimetière était assez achalandé, mais plutôt calme. Même chose une heure plus tard au Diamant, devant le caveau (fermé et cadenassé) de la grand-mère.C'est finalement à Rivière-Pilote, où est enterrée la belle-mère Yaya Lagrandcourt, que j'ai compris le sens réel de l'expression "Fête des Morts". De chaque côté de l'entrée du cimetière s'étalaient, dans une atmosphère de kermesse villageoise, une demi-douzaine de boutiques vendant qui des fleurs naturelles ou artificielles, qui des lampions, qui même des eaux gazeuses, des noix ou des bonbons.
À l'intérieur, on avait dressé une sorte de pavillon ouvert où une équipe en T-shirts aux armes de la commune accueillait et dirigeait les visiteurs. Malgré une série d'averses diluviennes, ceux-ci circulaient entre les tombeaux
(souvent de grande taille et abondamment décorés) en causant à haute voix et échangeant des salutations et des souvenirs -- qui donnaient parfois lieu à de bruyants éclats de rire -- avec des parents ou des connaissances croisés au hasard des allées. Le tout se terminant, aussi souvent qu'autrement, au bistrot en face qui faisait clairement des affaires d'or. Les morts, en Martinique, ne risquent vraiment pas de s'ennuyer!