29 décembre 2024

Bye Bye Jimmy

 Je soupçonne qu’il l’a fait exprès de mourir aujourd’hui pour ne pas voir Donald Trump revenir à la Maison Blanche. 

Jimmy Carter est le seul Président des USA que j’ai fréquenté… avec plaisir et avant qu’il soit élu, bien sûr. En janvier et février 1976, La Presse m’avait envoyé couvrir la primaire du New Hampshire, toujours un des prologues incontournables de la «vraie» campagne présidentielle.

Même si le favori Démocrate initial contre le Président en titre Gerald Ford était un bizarrement progressiste Mormon  de l’Utah, Morris Udall, j’étais fasciné par un «outsider» atypique, le Gouverneur de Géorgie, producteur d’arachides et chrétien évangélique qu’était Carter. C’est ce qui m’a amené à fréquenter deux membres de son entourage, son directeur des communications Hamilton Jordan et son sondeur Richard Ham (fanatique des échecs par ordinateur et grand copain d’un des gourous du jeu que je connaissais, Monty Newborn de l’Université McGill). Je les intriguais sans doute, étant un  des rarissimes journalistes «étrangers» à m’intéresser à sa candidature. 

C’est comme ça que je me suis retrouvé à boire et souper avec eux trois un soir d’hiver à Manchester, NH. À mon  accent, ils ont compris que j’étais francophone et m’ont proposé une sorte d’échange difficile à refuser: je leur servais d’interprète informel auprès des électeurs franco-américains de l’État (nombreux, influents et tous d’origine québécoise), et ils me fournissaient quelques infos confidentielles sur la pré-campagne démocrate. 

Ce qui a fait que dans les semaines suivantes nous nous sommes revus à quelques occasions, parfois à discuter en tête-à-tête devant une Bud dans les bars des petites villes de la région… avec une improbable franchise! Je lui ai même affirmé, dans ma naïveté de l’époque qui était au moins comparable à la sienne, que je ne pensais pas qu’il ferait un bon Président, étant beaucoup trop moral et pas assez retors pour prendre la succession de Richard Nixon – ce avec quoi, à ma surprise, il s’est dit d’accord. 

Le plus drôle, c’est que nous avions raison: il aura été un infiniment meilleur ex-Président pendant plus de 40 ans que Président pour un seul terme.

Requiescat in pace!

24 décembre 2024

Joyeux Noël... quand même?

Dans l'esprit du plus traditionnel des voeux de saison, ceci est ma carte de Noël à tous, sincère mais atypique. À la fin d'une année troublée et à la veille d'une autre qui ne s'annonce guère meilleure, j'ai voulu essayer de résumer dans une seule page la vision du monde que m'ont inspirée mes cinq-sixièmes de siècle de vie, dont près des deux-tiers comme journaliste passionné par le sort de l'humanité, dans une variété de domaines. Voici ce que ça donne:

1. Notre monde est confronté à trois problèmes de fond que le système politique dominant n’arrive clairement pas à résoudre.

  • La crise écologique et ses effets économiques et sociaux, qui exigent des correctifs mettant en cause certains des principes “libéraux” hérités du Siècle des Lumières: primauté de l’individu sur le collectif, sacralisation de la propriété privée et croissance économique illimitée.
  • Le tsunami technologique de la robotique, de l'informatisation, de l'intelligence artificielle et leurs effets perturbateurs sur l’emploi et sur la distribution de la richesse commune par les voies habituelles du salariat généralisé et de la retraite universelle garantie.
  • La mondialisation financière et ses effets économiques et sociaux, surtout la chaotique migration des populations pauvres et menacées vers les pays riches et les conflits socio-culturels qui en résultent.

2. Le mécanisme représentatif accorde le monopole du pouvoir législatif et exécutif à une oligarchie de fait, très majoritairement issue d’une classe bourgeoise instruite et partageant les caractéristiques suivantes:

  • Elle se renouvelle essentiellement par cooptation grâce au filtrage des candidatures et au contrôle des appareils de partis.
  • Ses membres, peu importe leur orientation idéologique, ont tous ou presque des intérêts communs ou similaires.
  • Elle n’a donc aucune envie de réaliser des réformes même cruciales et urgentes dans une structure socio-politique qui la favorise outrageusement.
  • Elle trouve son profit à s’associer aux élites financières et médiatiques, leur attribuant par le fait même une légitimité «démocratique» trompeuse.
  • Elle favorise la passivité de la masse populaire en lui faisant croire que les solutions à ses problèmes ne peuvent venir que de «sauveurs» élus.
  • «Le pouvoir corrompt», disait Machiavel. Le concentrer dans une caste politique restreinte ne peut que concentrer aussi la corruption, peu importe la moralité initiale des individus impliqués.

3. La dynamique politique dans un contexte démocratique ne peut dépendre du centre, qui n’a pas de principes d’action qui lui sont propres. Elle ne peut venir que de la tension et du dialogue entre deux pôles incontournables, légitimes mais opposés.

  • une gauche qui défend l’égalité de tous, le partage de la richesse entre tous au nom du bien commun et le désir de changement;
  • une droite qui prône le respect des hiérarchies, la primauté des droits et appétits individuels et la stabilité dans la sécurité. 

4. Une vraie laïcité de l’État, sans concessions à aucun groupe, n’est pas une question de justice ou de moralité, mais une exigence de survie dans des sociétés fortement hétérogènes – ce qui implique l’acceptation de cette règle par toute croyance qui prétend avoir le monopole de la vérité, notamment l’Islam. L'admettre n’est pas faire preuve de discrimination ou de racisme, mais de réalisme et d’équité envers l’ensemble des populations.

Face à ce quadruple constat, le modèle «représentatif» qui conditionne notre forme de démocratie doit absolument être remis en cause, afin de mieux respecter la volonté et les intérêts réels des peuples; il faut cependant préserver une structure de gouvernement efficace et transparente, indispensable à la prospérité et à la paix sociale dans des collectivités aux coutumes et aux intérêts divers, parfois opposés. Une telle rupture politique est un préalable incontournable à toute réforme majeure de la société et de l’économie, puisque les élites créées et maintenues par l'actuelle formule y posent un obstacle irréductible. La croyance que les problèmes sociétaux peuvent se résoudre en-dehors de l’arène politique par une modification volontaire des pratiques individuelles est une tentante mais dangereuse illusion. 

Comment une transition systémique inévitable peut être réalisée sans des bouleversements violents, probablement meurtriers, est la difficulté majeure qui se pose aux nations du monde dans l’avenir immédiat.


Joyeux Noël tout de même, et surtout paix sur la Terre aux personnes de bonne volonté!

18 décembre 2024

Déclin de l'Empire américain (remake)

 Je m’étais promis de ne plus parler ni même penser à la politique washingtonienne, mais je dois avouer que face à l’actuel cafouillis, c’est plus fort que moi. Ma seule excuse, c’est que contrairement à la quasi-totalité de ses critiques, je ne vois pas Trump comme une menace, mais comme un révélateur. Une sorte de «litmus test» non pas languette de papier rose et bleuâtre, mais toupet orange et argenté! 

C’est à la fois jouissif et douloureux de voir l’intelligentsia américaine écartelée entre sa rancoeur envers l’électorat et sa propre incapacité à en percevoir les réactions angoissées et passéistes. Nous, de l’extérieur –et moi en particulier, pour être franc– avions au moins l’excuse de ne pas être présents sur place pour en faire le constat. 

Comment Kamala et son Tim, et les gens qui les conseillaient, n’ont-ils pas vu que leur pire stratégie pour contrer le populisme revanchard du MAGA était de faire appel au ban et à l’arrière-ban des establishments sociaux et culturels qui sont précisément ceux contre lesquels la révolte «redneck», justifiée ou pas, est la plus aiguë? Leur bulle élitiste était certes plus étanche que je ne pouvais l’imaginer! 

Le peuple yankee dans son ensemble n’a ni souvenir d’un passé qu’il imagine tout en rose, ni vision d’un avenir qui, clairement, ne correspondra pas à ses désirs. Vivant uniquement dans l’immédiat le plus étroit, il refuse de voir aussi bien derrière, la feuille de route déplorable et instructive du «minable» qu’il vient d’élire que devant, les défis considérables auxquels il doit faire face pour réussir un «atterrissage en douceur» de son rôle dominateur vers celui, plus modeste mais vivable, de puissance respectable sur son déclin. 

La Rome impériale du 5e siècle, l’Espagne dorée du 16e, la France de Louis XVI, l’Autriche et l’Empire ottoman de 1914, l’Angleterre de 1945, la Russie de 1990 ont pourtant clairement démontré la tendance probablement irrésistible non seulement des dirigeants mais des peuples mêmes qui se trouvent dans cette situation à choisir de se cramponner à leur glorieux passé plutôt que d’agir pour se replier vers un avenir moins brillant. 

Il faut dire que, comme en France et presque partout d’ailleurs, la gauche dont le rôle principal devrait être de proposer une vision réaliste mais avantageuse pour tous de l’avenir, s’avère tragiquement inapte à un effort dont il faut dire qu’il est loin d’être évident ou facile. Non seulement elle  n’a aucune réponse claire au défi très réel d’une immigration massive face aux contraintes sociales et économiques imposées par la crise écologique et la rupture technologique, mais elle n’en cherche même pas, s’accrochant à un mirage du plein emploi bien rémunéré et à la défense des droits de minorités que la majorité voit comme des menaces. 

Dans ces conditions, le titre prémonitoire du film de Denys Arcand, «Le Déclin de l’Empire américain», perd toute sa connotation satirique pour en prendre une infiniment plus réaliste.

04 décembre 2024

Un Devoir de mémoire

En souvenir de l’amie de très longue date Sonia del Rio, née Boisvenu en Abitibi, justement célèbre en Espagne comme gran bailaora du flamenco et à Montréal comme patronne du charmant bar à musique et poésie La Chaconne dans le Quartier-Latin, qui est décédée volontairement au CHUM pour cause de grandes souffrances le 13 octobre 2023. 

Nous nous étions connus dans notre folle jeunesse au bar El Cortijo de Tex Lecor (rue Clarke), et nous sommes revus à diverses reprises avec toujours autant de plaisir au cours des décennies suivantes en Espagne, en France et au Québec. À la fin octobre 2022, octogénaire encore en grande forme, elle s’était jointe à moi avec son mari Claude Normand et mes neveux pour m’aider à fêter mon premier nostalgique anniversaire après le récent décès de ma chère Marie-José; nous avions assisté à la Place des Arts au spectacle de danse du brillant jeune gitan Farruquito… que Sonia et moi avions ensuite rencontré en coulisses, par faveur spéciale due à sa réputation et au fait qu’elle avait fait jadis partie avec son grand-père Farruco de la troupe de José Greco. Ils ont même esquissé ensemble des pas de flamenco!

Le 13 octobre dernier, Claude a tenu dans leur appartement sur les pentes du Mont-Royal un dîner-souvenir émouvant dont il m’a demandé de rappeler les détails… ce que jusqu’ici je n’avais pas eu l’énergie ni le temps de faire, coincé entre des problèmes personnels de santé et des trous de mémoire imprévus. J’essaie de me racheter, imparfaitement et tardivement.

Au menu, Claude avait lui-même concocté d’abord un beau gazpacho traditionnel froid avec ses garnitures hachées de poivron, oignon, tomates… suivi d’une classique paëlla valencienne abondante et goûteuse au poulet et fruits de mer, bien parfumée au safran et accompagnée de vins du rioja. Pure jouissance.

Nous n’étions que six – les proches de Sonia et nos amis Pomerleau ayant dû se décommander au dernier moment – avec le peintre Jacques Léveillé, sa pétillante Marylin et le couple Sylvie et Yvon Descormier; mais la qualité compensait le petit nombre, dans le décor chargé de souvenirs de Sonia et ouvert sur le panorama d’un bel après-midi d’automne sur le centre-ville. La conversation vagabondait agréablement entre les souvenirs que chacun  avait de la disparue, notre commune passion des voyages et des belles rencontres imprévues, nos découvertes en littérature et en musique, et des commentaires souvent ironiques sur l’actualité – notamment sur la fin de la campagne électorale américaine, où Léveillé a fait preuve d’un remarquable perspicacité. Le crépuscule commençait à pointer lorsque nous nous sommes quittés à regret.


29 novembre 2024

Générations, amitiés et «time travel»

Deux fois en à peine une semaine, je me suis retrouvé «décollé dans le temps». Un peu beaucoup comme le héros Billy Pilgrim du fabuleux roman «Slaughterhouse Five» d’une de mes idoles de jeunesse, Kurt Vonnegut: sa conscience sautait sans avertissement ni volonté expresse d’une époque de sa vie à une autre, du bombardement de Dresde par les Alliés pendant la 2e Guerre mondiale à une Amérique de 1968 sans aucun rapport sauf pour son enlisement dans une autre Guerre, celle du Viêtnam (si vous ne voyez pas la pertinence, lisez le bouquin, ça en vaut la peine!). Tout ça, c’est la faute d’un neveu heureusement revu et d’un vieux copain retrouvé.

Quand Vincent, fils de mon frère Antoine et comédien émérite, m’a appelé pour me proposer qu’on lunche ensemble ces jours-ci, je ne me suis pas méfié… J’aurais dû, mais rien à regretter! Il m’avait déjà procuré un remarquable voyage dans le temps il y a une dizaine d’années, lorsqu’il avait accédé à la gloire télégénique en incarnant le «méchant» Séraphin Poudrier des «Pays d’En-haut»… rôle légendaire jusque là monopolisé par le défunt Jean-Pierre Masson. Or Jean-Pierre avait été pour moi non seulement un ami et une sorte de mentor, mais mon Croquemitaine personnel, l’interprète du rôle-titre de la seule de mes pièces jamais jouées à la télé de Radio-Canada, un «Beau Dimanche» enchanté de juin 1961. Double coïncidence, quand c’est arrivé à Vincent, mes amis Sonia del Rio et son mari Claude Normand habitaient à Sainte-Adèle la maison du créateur de Séraphin, Claude-Henri Grignon – jadis patron de l’hebdo Le Petit Journal, qui me donna mon premier emploi à Montréal! Pas besoin de dire qu’en revivant dans les conversations aussi bien avec Vincent qu’avec Sonia mes souvenirs de cette époque, je flottais littéralement pendant des heures entre passé et présent, entre les espoirs naïfs et grandioses d’alors et les pièges imprévus de maintenant.

Et voilà qu’à peine assis à notre table du Molière sur Saint-Denis ce mardi, Vincent me précipite dans un nouveau saut spatio-temporel en cinq mots: «Parle-moi de Gérald Godin». Gérald, c’est pour moi une autre porte tournante vers un passé impossible à oublier. Nous nous sommes connus – et reconnus – peu après notre arrivée à Montréal, lui de Trois-Rivières et moi de Québec, comme journalistes néophytes du Nouveau Journal de Jean-Louis Gagnon. Tous les deux passionnés d’une Révolution tranquille à ses débuts, tous les deux avides d’écriture et de renouveau, tous les deux imbibés de chanson et partageant les mêmes amitiés (Denise Boucher, Gaston Miron, Gilles Vigneault, Claude Gauvreau, Langevin, Péloquin…), nous avons, presque en même temps, rencontré les femmes ex-Parisiennes de nos vies, Marie-José Azur dans mon cas, dans le sien Pauline Julien – avec laquelle j’avais depuis son retour de France un rapport méfiant et agressif, malgré notre commune amitié pour le génial ivrogne Lucien Gagnon (futur inventeur de la Francofête et précurseur des Franco-Folies) que nous hébergions tour-à-tour. Cela a donné quelques sorties pimentées à quatre Chez Clairette, au Press Club, au Théâtre-Club ou au Perchoir d’Haïti… Je n’ai qu’à fermer les yeux un instant pour me retrouver dans ces lieux sacrés d’une Révolution pas si tranquille!

Gérald, un peu à la façon de Sonia del Rio ou de Gilbert Langevin, était ce genre de vieux copain  qu’on aime mais qu’on ne revoit qu’épisodiquement et par hasard, à des années, parfois des décennies de distance. Après l’éphémère Nouveau Journal nous nous sommes croisés dans les couloirs de Radio-Canada et chez des amis chansonniers, dans les conférences de presse et rassemblements politiques, lui pour Parti-Pris et Québec-Presse, moi pour La Presse, ensuite sur le terrain quand j’ai couvert des campagnes électorales et qu’il était devenu politicien, un peu plus tard dans son bureau de Ministre de l’Immigration rue McGill (où il me convoquait pour un café ou une bière quand la paperasse administrative lui puait trop au nez), enfin dans ses dernières années grugées par le cancer, au hasard de déambulations sur Rachel ou au Carré Saint-Louis…

Nous avions bien des divergences, mais elles n’en rendaient les échanges que plus fructueux, pour tous les deux je suppose, puisqu’il en redemandait parfois. Sa passion politique était plus viscérale que la mienne, qui était endiguée par un effort d’objectivité teinté de neutralité que je croyais nécessaire à notre métier, mais un commun sens de l’humour critique et du ridicule nous mettait souvent d’accord; j’aimais le côté provocateur, parfois volontairement mal dégrossi de sa poésie alors qu’il se moquait gentiment du côté un peu savant et moins direct de la mienne; enfin nous étions quasiment jumeaux en partageant des confidences sur les éclats de nos femmes-tempêtes… 

Le vieux copain responsable de mon autre «time travel», c’est Irwin Block, vétéran journaliste de The Gazette avec qui je viens de renouer sur Internet puis en personne devant un verre et une assiette de frites au Café Cherrier (qui prenait dans ma tête, vous verrez pourquoi, des allures de parloir de la Prison Parthenais d’il y a 50 ans!). Il est un peu plus jeune que moi, mais après les trois-quarts de siècle, ça ne veut plus rien dire. Nous nous étions d’abord croisés à l’Expo-67, que nous couvrions pour nos journaux respectifs et qui nous a laissé de splendides souvenirs communs. Mais c’est la quasi-intimité partagée lors des audiences de la Commission Cliche de 1974 sur la pègre dans l’industrie de la construction qui constitue le solide fondement d’une amitié revigorée.

Avec Louis-Gilles Francoeur du Devoir, Irwin et moi avons probablement été les plus assidus à toutes les séances tenues dans les fins-fonds du Centre Parthenais, du début à la fin de l’évènement. Sans compter les coulisses captivantes que constituaient les lunchs-discussions à bâtons rompus avec certains des commissaires et des procureurs-enquêteurs, les soirées parfois bien arrosées et assez frivoles dans les suites réservées à la Commission à l’Hôtel Reine-Élizabeth, enfin l’incroyable fête finale offerte à tous les participants par le juge Robert Cliche dans une cabane à sucre de sa Beauce natale (où Irwin avait improvisé une session de jazz)! Il faut aussi rappeler qu’outre le personnage exceptionnel qu’était Cliche lui-même, le groupe comportait deux futurs premiers ministres du Canada et du Québec, Brian Mulroney et Lucien Bouchard, que nous fréquentions quasi quotidiennement et qui sont restés sinon des amis, du moins de chaleureuses connaissances au long des décennies suivantes! 

Le rappel de tout ça ne pouvait évidemment que me plonger dans un autre voyage temporel, d’autant plus qu’Irwin a réveillé en moi tout un lot de détails savoureux que j’avais oubliés.

05 novembre 2024

Surprises en vue

La campagne américaine n’est pas seulement atypique par les personnalités en présence. Elle se distingue aussi par des phénomènes inédits qui risquent fort de rendre tous les savants calculs et sondages sans pertinence… sinon carrément folkloriques. 

a) Il est vraisemblable que plus de la moitié des citoyens voulant voter l’auront fait avant la date prévue pour l’élection… donc avant même que le discours des candidats soit complété: plus de 79 millions de bulletins ont déjà été déposés, comparé à 74+81 millions (155 millions) tout compris en 2020, ce qui était déjà un  record. Ce qui veut dire qu’une majorité probable de votants s’étaient fait leur idée à une étape précédente d’une campagne chaotique qui a rebondi de gaffes absurdes en accidents violents et mensonges grossiers.

b) C’est la première fois dans l’histoire qu’un ex-Président défait se représente, et la première fois que sa rivale, vice-présidente en exercice, n’est entrée dans la course qu’à moins de quatre mois d’avis. L’un arrive clairement à bout de course épuisé et hagard, l’autre frénétique face au manque de temps.

c) C’est la première fois que les deux candidats ont aussi à défendre ce qu’ils ont réalisé (ou raté) dans une précédente présence à la Maison Blanche, au cours d’une pandémie hors-normes qui a grièvement affecté les deux mandats.

d) C’est la première fois, au moins depuis Nixon contre Kennedy en 1960, que l’essentiel de la campagne des deux côtés a porté non pas sur des programmes et des promesses, mais sur des thèmes complètement étrangers l’un à l’autre: préservation des libertés et des principes démocratiques d’un côté, culte de la personnalité et goût d’un retour au «bon vieux temps» de l’autre. Kamala a bien tenté de parler programme mais personne ne l’écoutait, alors que Trump refusait d’en parler malgré les efforts désespérés de son entourage.

e) Il existe une variété de clivages brutaux qui s’interpénètrent et se contredisent: masculin/féminin, blancs/minorités visibles, villes côtières/campagnes du centre, nord/sud, croyants/laïques, pro-Israël/pro-Palestine, etc. Bien fin qui peut deviner dans quel camp finiront par aboutir les millions de personnes qui se trouvent tiraillées entre plusieurs de ces appartenances…

À ces facteurs troublants s’ajoute le fait que la publication des résultats, à cause non seulement de la taille du pays mais de l’abstruse complexité du système électoral, s’étirera vraisemblablement sur plusieurs jours marqués d’une inquiète imprécision et de probables tentatives pour brouiller encore plus les cartes

30 octobre 2024

À courte vue…

Il reste moins d’une semaine jusqu’à une élection américaine qui risque d’avoir des effets nocifs sur l’ensemble de la planète. Clairement remise en cause est la validité d’une «démocratie» dont, à tort ou à raison, les États-Unis sont considérés un des trois pays fondateurs (avec la Grande-Bretagne de la Magna Carta et la France de la Prise de la Bastille), probablement son promoteur le plus important et le plus constant dans son parcours.

Si j’étais Américain, je n’aurais pas d’autre choix que de choisir le camp Démocrate, le plus respectueux des idéaux de ce système, le plus étranger aux pulsions dictatoriales qui motivent Donald Trump et le MAGA; pas d’autre choix que de taire des réserves que le contexte justifie pourtant. Mais en tant que voisin sans pouvoir d’intervention dans le scrutin (même celui, microscopique, d’un bulletin de vote), j’ai le luxe de pouvoir jeter sur ce qui se passe un regard plus critique, inspiré par des considérations à plus long terme. Un luxe qui me fait considérer comme un devoir, en tant que citoyen de la planète et bénéficiaire de près de quatre générations d’expérience, de faire part des profondes inquiétudes que la situation m’inspire.

En premier lieu, le seul fait que le résultat anticipé soit chaudement contesté et relativement incertain doit être perçu comme un signal d’alarme dans tous les autres États qui se prétendent démocratiques. Un signal qui s’ajoute à ceux déjà émis en moins d’une décennie par les deux autres «ancêtres» du régime: le Brexit britannique provoqué par l’hubris des dirigeants des grands partis, la faillite des «partis de gouvernement» et le chaos résultant en France. Ce sont les trois piliers historiques de la formule dominante du «pouvoir du peuple» exercé par des élites élues qui s’avèrent d’une navrante fragilité. Je trouve plus que risqué, irresponsable, de considérer comme une simple coïncidence que dans les trois cas, le principe même d’une alternance pacifique entre camps rivaux ne soit plus une certitude.

De plus, comme dans plusieurs autres pays «avancés», deux tendances opposées (populistes d’extrême-droite, contestataires et manifestants de gauche) se rejoignent sur un seul point: leur méfiance, pour ne pas dire leur rejet, de la capacité et de la volonté des élites dirigeantes de prendre leurs décisions en faveur du bien commun. C’est le «contrat social» de Jean-Jacques Rousseau, ce fondement du système démocratique dominant, qui est remis en cause.

Une des causes de cette convergence des extrêmes est mon troisième motif d’inquiétude: le manque évident de vision des castes dirigeantes élues face aux défis nouveaux que présente le 21e siècle. Ce sont en premier lieu la crise de l’environnement de plus en plus évidente et urgente (catastrophes naturelles imprévues, dépérissement lent mais continu des ressources vitales…), les ruptures sociales et économiques causées par la croissance explosive des nouvelles technologies (intelligence artificielle, entorses à la vie privée, capitalisme «virtuel», impact sur l’emploi…) et les effets explosifs d’une mondialisation purement préoccupée de résultats commerciaux (conflits internes sanglants, inégalités croissantes, migrations désordonnées et perturbantes des persécutés et des démunis…).

Il faut évidemment espérer que le danger réel d’une seconde présence de Donald Trump à la Maison  Blanche sera écarté la semaine prochaine… mais l’avènement du tandem Kamala Harris-Tim Walz ne fera pas disparaître ces problèmes: le programme Démocrate y offre peu de solutions à moyen et à long terme.

03 octobre 2024

Le Paradoxe du papier-cul

Dans une campagne présidentielle USA qui ne manque pourtant ni de piquant ni d’imprévu, un dernier sursaut est vraiment hors-norme: appelons ça le paradoxe du papier-cul. Terrifiées par le souvenir des pénuries dues à une Covid-19 mal maîtrisée et par le spectre d’étagères de supermarché dégarnies par une grève inopinée des débardeurs, les ménagères américaines se précipitent dans les centres d’achat pour créer une pénurie totalement artificielle – celle du papier de toilette, qui ne vient certainement pas au pays par bateau et n’a qu’un lien bien ténu avec la santé publique.

Pourtant, cet incident ubuesque est extraordinairement significatif, car il est symptomatique de presque tout ce qui cloche dans le fonctionnement social et les mentalités: la mondialisation, l’emploi et l’automatisation, la consommation, la vision politique. Si le papier-cul américain était récolté par des immigrants latinos ou haïtiens dans les champs du Midwest, le tableau serait complet.

D’abord, la grève sur les ports de l’Atlantique n’a pratiquement rien à voir, pour une fois, avec le manque à gagner et tout avec l’évolution globale du marché de la main d’oeuvre. Les débardeurs sont motivés bien moins par le besoin d’augmentations que par un maintien de leur emploi… qui est hélas aussi justifié que celui des cochers de fiacre et maréchaux-ferrants l’était à l’arrivée de l’automobile. Non seulement les grands ports d’Asie et d’Europe, mais ceux de la Côte Pacifique américaine démontrent abondamment les avantages du traitement automatisé et robotisé des cargaisons: efficacité, économie, rapidité, absence presque totale de vol et de contrebande de marchandises. Les armateurs, les consommateurs et la société dans son ensemble y gagnent. Les seuls perdants sont les travailleurs (syndiqués) peu instruits que la technologie met au chômage. Et la solution est non pas de leur préserver des emplois devenus inutiles, mais de leur permettre de survivre autrement… vraisemblablement dans bien des cas sans boulot rémunéré. Vous me direz que ceci a peu à voir avec le papier-cul, et vous auriez bien raison, n’était de la suite.

Le deuxième ingrédient de ce chaudron des sorcières est l’erreur (compréhensible) des consommatrices, qui ne peuvent imaginer qu’une pénurie quelle qu’elle soit n’est pas causée par la malice de fournisseurs mondialisés à l’autre bout du monde; en réalité, le produit en manque est essentiellement de fabrication locale, au pis originaire des forêts canadiennes voisines et transporté par camions. La courte vue des médias ne peut qu’encourager ce malentendu: ils sont si braqués sur l’au-jour-le-jour et la passion de compter les points de sondage dans une campagne présidentielle aux règles absurdes et désuètes qu’ils sont incapables de distinguer ce qui est un vrai problème de société… et donc ne font qu’exacerber la recherche par Mme Tout-le-monde de stocks inépuisables de papier-cul. Et cela est aussi vrai de CNN et MSNBC à gauche que de FOX à droite, et presque autant du discret réseau public PBS.

Troisièmement, comment un système politique à l’ancienne, rigoureusement bipartite et où un camp défend les patrons et l’autre les travailleurs, peut-il arbitrer un conflit où ni l’un ni l’autre n’a raison (ou les deux à la fois?). Kamala-Walz vont donc prendre le parti d’un syndicat qui résiste à une évolution à la fois utile et irréversible, alors que Trump-JD vont férocement défendre le droit des employeurs de créer des chômeurs, que seule la récupération de boulots sans intérêt jadis transférés vers les pays plus pauvres permettrait de réintégrer dans la main d’oeuvre active. 

Sauf que les rapports annuels d’IBM (qu’on peut difficilement taxer de marxiste) montrent que les deux pays du monde les plus affamés d’automation et d’informatisation sont… la Chine et l’Inde, comme par hasard les deux plus grands réservoirs mondiaux de main d’oeuvre à bas prix. Tous deux voient donc sans doute le siphonnage des emplois manuels de l’Occident comme une mesure de transition temporaire — et on peut supposer qu’ils seront bien contents de les renvoyer à terme, notamment aux USA, en échange d’un clair gain de productivité et des parts de marché qu'il leur procurera. Y’a quelque chose qui cloche sérieusement dans tout notre raisonnement, non? 

S’cusez, mais tout ça me donne furieusement envie d’aller à la toilette!

15 septembre 2024

De la paëlla qui joue les madeleines

La mémoire est vraiment un machin bizarre. Je suis assis en maillot de bain de vieux célibataire, torse nu sur mon balcon montréalais du 9e, par un dimanche de septembre quasi caniculaire. Après avoir expédié avec plaisir mais sans surprise une fort bonne tortilla à la mode catalane, j’enfourne une première bouchée de l’excellente paëlla que j’ai fait venir de chez Ibericos, avec une lampée de pinot grigio. Et pouf! je me retrouve instantanément transporté à l’autre bout de la rue Sherbrooke, dans la pénombre interlope de la Vieille Casa d’une nuit de novembre 1964, face à mon copain Henri Bernard, dit «Enrique», et à une superbe créole dont je ne connais pas encore le nom jusqu’à ce que le patron Papa Pedro me la présente. C’est, bien évidemment, Azur qui sera ma femme pendant les 58 années suivantes… 

Qu’est-ce qui vient de se produire au juste? En me triturant les méninges, j’en arrive à la conclusion que le riz aux fruits de mer parfumé de safran a dû se prendre pour une madeleine de Marcel Proust. Vous savez, celles-là même dont la texture, le goût et l’odeur replongeaient le narrateur du «Temps perdu» dans son passé le plus profond.

Les ficelles de l’intrigue menant à ce résultat ne sont pas évidentes à démêler. Allons-y quand même. En premier lieu, c’était mardi dernier le 2e anniversaire de la mort de ma compagne… et en même temps son 94e anniversaire. Deuxio, je viens de lire un remarquable bouquin (A Brief History of Intelligence, de Max Bennett) sur la façon dont l’étrange organe qu’est notre cerveau s’est développé par sauts et par bonds depuis les premières amibes il y a 600 millions d’années jusqu’à Einstein, Elon Musk et ChatGTP. Et tertio et plus tordu encore, il se trouve qu’Enrique — grâce à qui j’ai rencontré Azur — était non seulement un remarquable chef et professeur de cuisine, mais aussi un précurseur génial de l’étude scientifique des effets de la cuisson sur les aliments, ouvrant sans le savoir la voie à la gastronomie moléculaire des Adria et autres Berasategui… chez qui justement le chef vénézuélien du resto de la rue Saint-Denis Souki Tamayo avait fait ses classes avant de venir chez nous se reconvertir aux recettes ibériques plus traditionnelles. Tu parles d’un détour!

Décidément, mes neurones vieillissants ont fait du temps supplémentaire sans m’en aviser.

12 septembre 2024

Ça se gâte aux USA

 Il fallait sans doute s’y attendre. Au lendemain d’un débat télévisé catastrophique pour Donald Trump, mais de la subséquente publication de sondages montrant que cela n’avait pratiquement aucun  effet sur l’opinion publique, les deux camps se lancent à des degrés divers dans des barrages d’insultes et d’affirmations mensongères. Ceci rend encore plus toxique un  climat politique américain déjà malsain, malgré les efforts personnels louables (qu’il faut reconnaître même s’ils ont une dimension opportuniste) de Kamala Harris, Tim Walz et Joe Biden pour rendre l’atmosphère plus joyeuse et plus optimiste.

D’une part, les partisans de Trump, notamment par la voix de ses copains de FOX News, en particulier Sean Hannity et Jesse Watters, accusent, en grande partie à tort, la vice-présidente de «mensonges» sur les positions de l’ex-Président et de volte-faces opportunistes sur certains dossiers économiques. D’autre part, les Démocrates et leurs amis de MSNBC et (moins flagrants) de CNN, se lancent dans une campagne de «guilt by association» en répertoriant les personnages douteux qui gravitent dans l’entourage de Trump et en assimilant son programme au désolant et réactionnaire «Project 2025».

Dans un cas comme dans l’autre, il y a un grain  de vérité dans ces attaques. D’une part, même si Trump fait l’impossible pour se distancer des positions du Project 2025 et d’affirmations racistes et sexistes anciennes ou récentes de son colistier JD Vance, il fait peu de doute que ses proches ont effectivement contribué activement, avec son accord au moins implicite, aux travaux du manifeste d’extrême-droite. Il devait aussi connaître les opinions de Vance avant de le choisir comme partenaire – ou alors il a fait preuve d’une ignorance coupable. Quant à son  entourage, «the  Donald» a toujours été attiré par les théories conspirationnistes et leurs promoteurs… mais il  ne s’est pas gêné pour les répudier dès qu’il voyait que cela ne servait pas ses intérêts. Ce qu’il fera sans doute encore cette fois-ci.

De son côté, Harris a effectivement affiché par le passé des opinions nettement à gauche de la majorité de son parti, mais d’une part ses actions comme procureure ont toujours été dans la droite ligne du «law and order» à l’Américaine, à tel point que l’aile gauche démocrate gardait ses distances avec elle. Par ailleurs, à partir du moment où elle a été choisie comme vice-présidente par Joe Biden, elle a dû faire la part des choses entre ses positions de principe et un nécessaire réalisme social et électoral. Les Trumpistes sont d’ailleurs mal placés pour lui reprocher des changements d’avis compréhensibles et généralement raisonnables, alors que leur propre candidat en a fait de plus nombreux et souvent de plus douteux – au premier chef celui de se transformer de Démocrate en Républicain par pur opportunisme.

Cela dit, il est intéressant de rappeler que la «campagne raccourcie» pour la Maison Blanche est le double ou le triple de la longueur des démarches comparables dans la grande majorité des autres États «démocratiques»… ce qui s’explique en partie par la taille du pays, bien sûr, mais encore plus par le très bizarre régime électoral figé dans le béton d’une Constitution dont les principes sont sans doute admirables, mais dont les mécanismes sont à la fois désuets et d’une complexité byzantine.

22 août 2024

Chronique de la hanche (et non du genou, Foglia!)

Visite à la clinique Duval (Boul. des Laurentides à Vimont lundi: deux fois 40 min. d’autoroute en taxi sous la pluie, aller-retour!). Inscription pour prothèse à la hanche droite, examens et tâtons (chirurgien, infirmier, généraliste, physiothérapeute), et conclusion: sans doute opérable, mais pas avant une batterie d’autres tests et exercices à la maison et dans la piscine, donc vers le début octobre… et trois mois de rééduc et convalescence à Montréal après. Ce qui fait que les projets de voyages Martinique et France, visite à Saint-Roch des Aulnaies, croisière en Asie etc. sont repoussés à février 2025 et plus. J’aurai sans doute besoin d’un peu de soutien moral et accompagnement d’ici là. Et la facture: plus cher pour une seule hanche que jadis pour les deux genoux, mais faut c’qu’y faut! Pour me consoler, détour vers Chez Alexandre rue Peel, ce charmant réac d’Alain Creton n’y était pas, mais Daniel et mon serveur préféré le remplaçaient. Excellente crème de champignons, plutôt bon cassoulet mais pas assez mijoté; Marie et Jean doivent se rappeler celui absolument divin que j’avais dégusté dans un relais routier anonyme près de Revel (Roussillon) il y a 15 ans – il avait été mis à mijoter sur feu de bois la veille au soir, sous la garde du gamin ado de la patronne; il y avait passé la nuit blanche, et ça paraissait!

Encore merci à Gen et à François pour la belle balade samedi dans le West Island, un fondant saumon fumé à l’érable et une onctueuse fondue sous la houlette de mémère Suzanne, faut qu’on remette ça! Et que je récupère l’iPad que j’ai oublié dans la bagnole de Vincent, utilisée pour l’occasion. Après-demain, expédition avec Claude Normand (mari de la feue Sonia del Rio) chez les copains Pomerleau à Saint-Jean de Matha, ça va me changer de la — pourtant fascinante — Convention Démocrate de Chicago sur CNN et FOXnews. Je prends aussi des pauses dessin-peinture en journée: crayons de couleur, aquarelles et acryliques, sujets les poissons rouges de la fontaine et les voiles des yôles de la Martinique.

Si qqun connaît qqun qui connaît le fonctionnement des mini-drones (ceux qui filment les rapides favoris de Mathieu au Québec, pas ceux qui bombardent Gaza et l’Ukraine), j’aurais besoin d’un coup de main pour m’y retrouver – la traduction du manuel de l’usager HolyStone du Taiwanais au Québécois en passant par le Yankee (sans doute via une antique version de Google) laisse beaucoup à désirer.

12 août 2024

Réflexion constitutionnelle

Les récentes secousses politiques dans divers pays, notamment en France et aux États-Unis, m’ont incité à réfléchir sur le rôle joué dans nos régimes par les Constitutions, et en particulier par leurs processus d’amendement. D’où ce qui suit.

Les Constitutions nationales varient énormément par la structure, la forme et le contenu, mais leur rôle est toujours le même: fixer les règles qui définissent les relations entre un État et ses citoyens. À cet effet, elles comprennent normalement quatre composantes, parfois distinctes, plus souvent regroupées et amalgamées de façons assez confuses:

  1. Principes fondamentaux. Par exemple: séparation des pouvoirs législatif, exécutif, juridique et informationnel, laïcité des institutions ou religion d’État, «la vie, la liberté et la poursuite du bonheur» aux États-Unis, «liberté, égalité, fraternité» en France…
  2. Structure et organes de l’État. Gouvernement unitaire ou fédération (incluant le partage des pouvoirs entre les niveaux), statut et pouvoirs du chef d’État, régime parlementaire, définition, pouvoirs et obligations des principaux ministères, de la sécurité intérieure et extérieure, des agences gouvernementales, etc.
  3. Droits et devoirs des citoyens: Charte des droits, droit et obligation de vote, service civique ou militaire, sécurité sociale et santé, éducation publique, respect du bien commun et solidarité, organes de la société civile, etc.
  4. Adaptation à des circonstances particulières et à l’évolution des mentalités: orientations sociales, économiques et morales, statut et traitement des non-citoyens, des aînés, droit du travail, droits de reproduction, port d’armes, vie privée et transparence, symboles religieux, etc. 

Le premier élément devrait avoir un caractère permanent; des amendements n’y sont justifiés que dans un contexte d’extrême nécessité et avec l’accord quasi unanime des citoyens.

Le second et le troisième doivent aussi avoir un caractère durable, mais prévoir un mécanisme formel de modification et de perfectionnement en cas de besoin réel, exigeant un fort consensus des institutions et des citoyens.

Le quatrième doit non seulement être modifiable, mais devrait être sujet à des mises à jour périodiques et obligatoires (une fois par décennie, par génération…), selon un processus transparent et démocratique. 

Le «principe» universellement respecté, selon lequel toute modification constitutionnelle doit être soumise aux mêmes règles d’amendement, est clairement nuisible: il n’offre en pratique qu’une alternative entre immobilisme quasi total et changement cataclysmique. On en voit clairement l’effet pervers, entre autres dans les trois Constitutions pourtant très différentes que j’ai personnellement étudiées: celles du Canada, de la France et des États-Unis.

08 août 2024

MYODB contre MAGA, coup gagnant?

Le choix apparemment risqué par Kamala Harris d’un colistier peu connu, gouverneur d’un État déjà acquis à son camp, pourrait s’avérer un vrai coup de génie. Il ne confirme pas seulement le ton joyeux et confiant en l’avenir de la campagne Démocrate («When We Fight, We Win», «We Are not Going Back») pour faire contraste avec l’aigreur agressive et la peur du changement qui dominent le discours adverse; il y ajoute une touche «monde ordinaire» propre à Tim Walz, facilement résumée en deux expressions: (a) «weird»: leurs rivaux sont non pas méchants ou dangereux, ils sont simplement «bizarres», un label ironique (suggérant l’insignifiance) contre lequel Trump et JD Vance n’ont pas de réponse et qui les touche bien plus efficacement que les sombres accusations de l’ère Biden; (b) «Mind Your Own Damn Business!» (MYODB): le slogan apparemment spontané et intuitif, «Mêlez-vous de vos maudites affaires», qui attaque directement la prétention des Républicains et de MAGA d’être les défenseurs des libertés individuelles contre les interventions d’État, alos qu’ils prônent l’interdiction de l’avortement, les restrictions au droit de vote, la censure des lectures dans les écoles... 

Jusqu’ici, les commentateurs ont considéré la remontée dans l’opinion publique du duo Harris-Walz comme une «lune de miel» éphémère. Il faut peut-être commencer à la voir plutôt comme le début d’un tournant décisif dans la course non seulement à la Présidence, mais au contrôle du Congrès, comparable à ce qui s’était passé dans la campagne victorieuse de Barack Obama («Yes We Can!») en 2008. Elle me semble traduire moins l’intérêt envers de nouveaux candidats qu’un changement plus fondamental d’attitude dans l’électorat qui a le potentiel de s’étendre au-delà des seuls partisans Démocrates. Et un tel retournement des mentalités peut rendre moins pertinents les thèmes négatifs majeurs sur lesquels compte le camp Trump: immigration, inflation, insécurité…

24 juillet 2024

Une élection pas comme les autres

Avec un peu de retard causé par l'agréable distraction d'un détour par la Martinique, une réflexion en deux temps sur la dernière péripétie électorale hexagonale, inspirée par une intéressante analyse d’expert qui m’avait été transmise par mon ami Yves Loiseau:

Après le 1er tour

  1. Ce ne sont pas les campagnes électorales (même écourtées) qui déçoivent, c’est tout un système construit sur une base élitiste qui ne donne aucune chance au peuple de vraiment s’exprimer.
  2. Le genre de coalition de dernière minute que représente le «front républicain» CONTRE qqn et non POUR un projet n’est qu’un pis-aller condamné à échouer… ou à éclater en pièces même s’il semble réussir. C’est la raison pour laquelle dès le départ je suggérais une approche de reconstruction de la gauche à moyen terme avec comme objectif plus réaliste le double scrutin de 2027.
  3. Le macronisme était déjà mort avant ce scrutin, c’était un cadavre ambulant digne des meilleurs films d’horreur, depuis le désastre de la «réforme des retraites». Ceci ne fait que de graver les détails sur la pierre tombale. Quant au «bloc central» dont on fait si grand cas, ce n’est toujours qu’une sorte de parking temporaire pour ceux qui ne savent plus où aller: par définition, il ne peut avoir ni véritable direction, ni programme cohérent, donc: dynamisme = 0. Droite ou Gauche finiront toujours par lui passer sur le corps en route vers soit un passé nostalgique, soit un avenir prometteur!
  4. Il est vrai que les dissolutions, comme toutes les situations troubles, sont plus ouvertes au changement que les scrutins «normaux». Mais cela implique qu’il existe au moins une force efficace et cohérente capable d’en profiter… et hélas, la seule chose qui ressemble à ça dans les circonstances, c’est le duo Le Pen-Bardella! 
  5. L’idée d’une assemblée constituante avancée par certains penseurs est séduisante… mais encore fallait-il qu’elle se voie proposer un projet de véritable reconstruction démocratique, non pas de simples rafistolages! Quant aux Gilets jaunes, mon constat après coup est qu’ils adressaient autant leurs reproches - bien justifiés - à la Gauche qu’à la Droite, mais que les progressistes n’ont pas voulu ou osé le comprendre.
  6. La probabilité d’une révolte populaire advenant une domination du RN au 2e tour est réelle, mais le système ne prévoit aucune façon d’y répondre utilement ou même pacifiquement - surtout après la tragi-comédie du cri d’alarme citoyen que constituait le référendum sur l’UE de 2005, dédaigneusement jeté à la poubelle par les élus, toutes idéologies confondues! Comme le note l’auteur de l'analyse, l’histoire n’a comme réponse que des images de barricades et de bains de sang…

Après le 2e tour

• La scission du Parlement français en trois blocs virtuellement égaux est un résultat prometteur mais dangereux. Il montre que le «plafond de verre» contre l’extrême-droite existe toujours, mais fragilisé. Il pousse aussi la gauche, en légère avance sur le centre et la droite, vers la tentation presque irrésistible de vouloir gouverner avant d’y être prête et donc de nuire à ses chances pour 2027.

• C’est aussi la démonstration des dommages probablement irréparables au système gaullien de la 5e République, dramatiquement aggravés par Macron mais existants déjà depuis Sarkozy et le passage mal réalisé du septennat au quinquennat. Il est clair qu’il n’y a aucune possibilité de coalition majoritaire  qui ne soit suicidaire pour chacun de ses membres… et que sans une telle alliance contre nature, et sans un Président dont l’autorité est jugée légitime par la classe politique et par les électeurs, est le pays est pratiquement ingouvernable.

• Enfin, le résultat indique fortement que les simples citoyens ne se sentent plus tributaires des «partis de gouvernement» et de leurs consignes – de toute façon sans pertinence depuis 2017 – et donc qu’ils sont (probablement sans en être vraiment conscients) prêts à assumer directement une partie ou la totalité du pouvoir décisionnel, ce dont doit tenir compte tout projet de «6e République», d’où qu’il vienne.

23 juin 2024

Ma Semaine des quat’jeudis

Jeudi, j’ai joué au couche-tard, transformant un court épisode de divertissement sportif en une longue et fatigante expédition style «quat’jeudis dans une seule journée», peu indiquée pour un jeune homme de mon âge.

J’ai quitté mon douillet mais solitaire appartement du LUX Gouverneur vers 14h30 pour me rendre à une «taverna» (style grec ou ibérique) dans un sous-sol de la rue St-Denis avec l’unique intention (1er jeudi) de regarder le match de football Italie-Espagne sur grand écran dans l’atmosphère plus chaude et conviviale d’un groupe d’aficionados… mais une fois arrivé, j’ai appris que la cuisine d’Ibericos demeurait ouverte toute la journée pour l’occasion et me suis laissé tenter (2e jeudi) par de délicieuses tapas: croquettes de jamon serrano, pan amb tomate, oeufs brouillés à la diable avec papas bravas, truffes noires, chorizo, etc. et deux ou trois chopes de bière Estrella – un vrai lunch espagnol à l’heure espagnole!

La partie de foot s’est avérée plutôt décevante (1-0 Espagne) mais j’ai découvert que j’avais comme voisins de table deux amateurs de beaux-arts dont un ancien copain d’Armand Vaillancourt et Serge Lemoyne, qui m’ont entraîné ensuite (3e jeudi) au Centre culturel du Plateau sur Mont-Royal pour une expo de tableaux «XL». Les oeuvres y font souvent preuve d’une grande virtuosité technique, mais sans profondeur perceptible (pour moi, du moins) de contenu; au fond pas vraiment mon genre, mais le public jeune et d’âge moyen était nombreux et critique, donc ce n’était quand même pas sans intérêt. 

En cherchant un taxi vers 1930h pour rentrer sagement chez moi, je me suis égaré dans le tout proche Quai des Brumes (bière  blanche incluse, et 4e jeudi) où un quatuor de  musiciens trentenaires et sympas, encadrés d’une escouade de jolies femmes, préparait un concert de jazz swingant qui m’a incité à rester jusqu’à la fin des deux sessions. Retour au LUX loin passé minuit plutôt qu’avant 18h comme prévu, et maux de tête  garantis le lendemain…


29 avril 2024

D’un scandale à l’autre

 Le 23 mai 1974, Azur et moi sommes en vacances (bien méritées) au Castel Mata, près de Barcelone, où elle est venue me rejoindre après l’élection du Président français Giscard d’Estaing, que j’avais suivie pour La Presse depuis Dijon. Un chasseur de l’hôtel arrive à la course: «Señor Léclerque, vous avez un appel du Sr Salurco du Canada!» Je ne connais pas de Salurco, mais bon! il y a peut-être urgence. Je prends l’appel à la réception: «Yves, c’est Saint-Laurent Claude («Salurco» étant l’interprétation phonétique de son nom à la catalane). Il faut que tu sois à Washington lundi sans faute, c’est le début de l’enquête sur le Watergate.» – «Oui, mais…» – «Pas question, c’est l’affaire du siècle, tu peux pas manquer ça!» Le directeur-adjoint de la rédaction et futur patron de RDI n’est pas renommé pour faire dans la dentelle (la rumeur veut qu’il soit aussi proprio d’un cabaret de danseuses à gogo!), mais cette fois il a raison. 

L’affectation spectaculaire et plutôt flatteuse est le résultat d’un pari de taverne fait un an et demi plus tôt avec Jean Sisto, notre éditeur-chef. Lui prétendait que l’alors récent scandale visant Richard Nixon allait tourner en eau de boudin, moi qu’il aurait des répercussions de niveau mondial. «Leclerc, je suis sûr que tu es plein de M… Si tu gagnes, tu iras couvrir ça en direct sur place; sinon, tu vas traduire des dépêches de l’AP pendant six mois.  OK?» À moins de perdre la face devant les collègues attablés à notre cantine du Terrapin, je n’avais pas le choix de refuser le défi – et c’est moi qui ai eu raison en fin de compte!

Il nous faut subir un interminable bus de nuit Barcelone-Paris (pas de place sur les avions et les trains exigent trois changements et plus de 24 heures), je dépose ma compagne samedi matin du côté de Belleville pour finir ses vacances chez sa grande copine Maryse, je rentre à Montréal par Air France refaire ma valise et débarque dans un Holiday Inn près du Capitole tard dimanche soir. Lundi le 27 mai, encore étourdi de voyage et de décalage horaire, je réserve un bureau – voisin de mon copain Lucien Millette de Radio-Canada – au Centre de presse international et fais la tournée des demandes d’accréditation comme correspondant itinérant: Capitole, Cour suprême et District Court de D.C., Maison Blanche, Services de presse… Partout, on me dit: «Bon, mais faut qu’on fasse une vérification, ça va prendre 3-4 semaines!» Aoutche!

Jeudi matin le 30, le téléphone de ma chambre sonne à 9 heures à peine: « Mr. Lecleurk this is the Secret Service, we have your Press Pass for Congress, the one for the White House will be ready tomorrow. Call the others to get their date, probably next monday…» Le miracle, quoi. Qui me sera expliqué en catimini par un agent de service le lendemain quand je passerai à l’Executive Office prendre mes laissez-passer: en faisant enquête sur moi à Ottawa et Québec, ils sont tombés sur une lettre que j’aurais adressée à Trudeau et Bourassa pendant les Évènements d’Octobre 70 pour appuyer l’action des Gouvernements contre les méchants terroristes du FLQ! La démonstration irréfutable que j’étais «un bon gars», quoi. Moi? Je me retiens tout juste de dire «Jamais de la vie!» et ne réponds que par un sourire hébété – j’apprendrai plus tard par un des fils du ministre Robert Lapalme que la fameuse preuve était une grossière imitation de mon écriture, bourrée d’anglicismes, visiblement un faux fabriqué par un quelconque fédéraliste, mais suffisant pour rassurer les Yankees. Décidément, le Président des USA est bien protégé contre les attentats…

Pendant un mois, je cours à gauche et à droite pour tenter de suivre les multiples péripéties de l’enquête, adaptant mon anglais un peu rouillé au «drawl» typique du Sud américain et me faisant quelques contacts, notamment des collègues compatissants du NY Times et du Boston Globe et un des complices mineurs (et repentis) de Nixon dans l’affaire, qui loge à mon étage du Holiday Inn et qui me fournit de temps à autre des détails inédits. Comme je suis un des premiers reporters étrangers (et francophones) venus exprès pour le Watergate et que tout dans la capitale est nouveau pour moi, mes articles ont une réception plutôt flatteuse, même en-dehors de Montréal: des journaux régionaux français et un quotidien belge les reprennent à l’occasion! Dans mes temps libres, je fréquente le Press Club et, par pure chance, un bar de la 18e rue qui est le repaire des membres juniors de la représentation diplomatique européenne. Je m’y lie d’amitié avec un attaché espagnol très peu franquiste (mais qui le cache évidemment), ce qui s’avérera un coup de chance inouï un an plus tard: c’est lui qui me relancera à Montréal pour me convaincre d’aller en reportage à Madrid au moment même de la crise cardiaque éventuellement fatale du Caudillo. Mais ceci, comme dit Kipling, est une autre histoire.

Toujours est-il qu’une série d’appels d’Azur, revenue tout esseulée de Paris, m’incite à profiter du congé du Fourth of July pour rentrer à Montréal… d’où je repartirai le dimanche suivant avec non seulement ma compagne, mais nos deux chats noirs Angkor et Croque-mort, pour lesquels Marie-José avait déjà obtenu du vétérinaire les permis de voyage exigés aux USA. Nous nous installons avec eux dans une confortable suite du Fairfax Hotel, angle Mass Avenue et Dupont Circle, où nous vivrons jusqu’à la fin novembre. Le temps que nos minous futés trouvent le tour d’éventrer discrètement mais férocement à coups de griffes le dessous du matelas de notre lit, sans que le personnel de l’hôtel (qui les avait pris en amitié) les dénonce! Azur, pour sa part, parviendra à passer près de cinq mois à Washington sans apprendre un mot d’anglais, se faisant comme par magie des amis bilingues et polyglottes, notamment un consul portugais, un ex-ambassadeur américain au Congo et surtout un charmant général de l’aviation Noir et francophile qui nous amènera visiter de fond en comble le Pentagone! Par contre, notre statut de couple «multiracial» nous causera des problèmes des deux côtés de la barrière, dans ce qui demeure à bien des égards une ville du Sud profond.

Au troisième matin de notre séjour, j’ai un autre coup de chance: dégustant seul mes oeufs Benedict au (très bon) resto Sea Witch du rez-de-chaussée de l’hôtel, je remarque à la table voisine un élégant monsieur grisonnant qui consulte avec une passion visible les manchettes du Post et du Times sur le Watergate. «Tiens, moi aussi ça me passionne», dis-je pour ouvrir la conversation.  – «Ah oui? À quel titre?» – Je suis journaliste de Montréal, et je suis ici spécialement pour ça.» – »Hé bien moi aussi je suis là pour ça. Je m’appelle James St. Clair et je suis depuis peu le procureur de la défense du Président…» J’essaie de lui tirer un peu les vers du nez, bien sûr, mais il éclate de rire: «Mon garçon, je suis un vieux renard et vous savez bien que je ne puis rien révéler de confidentiel. Mais comme nous sommes voisins d’hôtel, j’ai une petite idée qui pourrait nous être utile à tous deux. Vous, vous avez l’oreille de vos confrères surtout étrangers et vous pouvez savoir ce qu’ils pensent vraiment de la façon dont les choses se déroulent. Et ça, ça m’intéresse... Moi, je sais mieux que personne ce qui va se passer quand et où dans les multiples investigations et comparutions qui ont lieu, en politique et dans les tribunaux. Je vous propose que nous échangions une fois ou deux par semaine sur ces deux thèmes… par exemple ici au breakfast?» À la suite de quoi, j’ai plusieurs fois pendant les six semaines suivantes l’occasion de me pointer parfois seul, le plus souvent avant mes confrères à des endroits imprévus mais prometteurs et à dénicher des entrevues avec des personnages clés!

Le matin du 9 août 1974, Azur me dit: «Tiens, aujourd’hui je vais aller faire un tour à la Maison Blanche, ça fait un bout de temps que j’en ai envie.» – «Pourquoi aujourd’hui?» – «Il y a une visite avec un guide bilingue… mais surtout je veux aider Nixon à faire ses valises!» – «Ben voyons! Y’a de la brume dans ta boule de cristal.» Depuis une semaine au moins, il est de plus en plus clair que le Président assiégé va devoir partir de son propre gré pour éviter qu’on le destitue, et pourtant personne ne croit que c’est imminent. Mais l’intuition féminine… ou martiniquaise? Toujours est-il qu’elle va effectivement parcourir la résidence présidentielle en fin de matinée – sans cependant voir ni son occupant ni ses bagages autrement que de loin –, et qu’à la surprise universelle, le soir même celui-ci annonce à la télévision qu’il démissionne «pour le bien du pays»!

Nous passerons encore trois mois au Fairfax Hotel, pour suivre au jour le jour les diverses tentatives pour faire comparaître et pénaliser le chef d’État déchu réfugié en Californie, la transition relativement rapidement et la prise de pouvoir par son vice-président le pas très brillant Gerald Ford, qui va finir par le gracier pour lui éviter la honte d’une condamnation formelle… Et c’est La Presse qui devra payer les dommages causés par nos deux chats bien griffus à l’ameublement de l’hôtel! 

29 mars 2024

Pensée du Vendredi Saint

 Une des conséquences inéluctables de la «démocratie représentative» vient de me frapper en pleine face deux jours avant Pâques, comme un entartrage à la Noël Godin des années 1950-60: toute notre attention (et forcément celle des médias) est focalisée sur des Gens Riches et Célèbres, alors que les véritables problèmes qu’il faut résoudre sont ceux de millions, sinon de milliards d’anonymes dont on ne voit jamais la binette sauf s’ils sont victimes DEVANT LA CAMÉRA d’une quelconque catastrophe qu’on ne nous montre que quelques secondes (sur les ruines de Gaza, d’Agadir ou de l’Ukraine), le temps de tourner l’objectif vers leurs sauveteurs vedettes.

Non, l’humanité ce n’est ni Evan Gerschowitz du WSJ en taule à Moscou, ni Julian Assange réfugié au Royaume-Uni, ni la Kate Middleton cancéreuse du Palais de Buckingham, ni le Donald Trump roublard ex-Maison Blanche, ni le Joe Biden sénile (même adresse), ni les Bill Clinton ou Barack Obama, adorateurs plus ou moins involontaires du Veau d’Or de l’élection USA, ni le super-juge super-vénal Clarence Thomas, ni Emmanuel Macron et sa vieille bonne femme, ni Beyoncé et son nouvel album «génial», ni même Volodymyr Zelinsky, le dernier récipiendaire du Prix Nobel de la Paix ou Jésus-Christ crucifié sur le Calvaire pour expier les péchés du monde. Ce sont les 8 milliards d’anonymes qui peuplent cette planète et la font fonctionner et survivre tant bien que mal. S’ils n’avaient pas été malades, Sister Theresa n’aurait pas existé, s’ils n’avaient pas été victimes de racisme Nelson Mandela ou Martin Luther King ou Jean Moulin, s’ils n’avaient pas été en haillons et pieds-nus François d’Assise. Etc.

Par exemple, Trump n’est ni un monstre ni un danger en soi pour les USA et la Démocratie, mais un simple symptôme. Le vrai problème, c’est la confluence d’un parti de privilégiés couards et myopes accrochés à leurs privilèges au point de le prendre pour un Abraham Lincoln ou même un Ronald Reagan, avec un mécanisme électoral vétuste qui leur permet de s’incruster grâce à une des clientèles  minoritaires les plus ignorantes et obtuses de la planète. Pareil pour Netanyahou en Israël.

Non, le Soleil ne tourne pas autour de la Terre, pas plus que la Démocratie autour des Élus ou des Messies. Il est temps de nous prendre pour Copernic et de replacer la Citoyenne, le Citoyen au centre de notre système planétaire et de les valoriser et de les informer comme il se doit. Risqué, sans doute. Mais avons-nous vraiment le choix?

27 mars 2024

Montagnes russes… à l’Italienne

Pour me consoler que ma hanche droite fasse des siennes et m’empêche de voyager du moins à court terme, j’ai puisé dans mes souvenirs de nos époques de vache maigre, pour reproduire un des repas de «comfort food» inventés par mon irremplaçable Azur: un gros bouillon parfumé d’un quart d’oignon, de persil, de romarin, de cuillerées de pesto et de chili sec, qu’on écume pour y plonger aussitôt une bonne poignée de spaghettis pendant sept minutes, tandis qu’on râpe une demi-livre de cheddar vieux. Vider la marmite, y jeter un quart de tasse d’huile d’olive et deux gousses d’ail écrasées, et y reverser les pâtes al dente en mélangeant à feu élevé pendant deux minutes. Servir dans des assiettes creuses en couvrant de bonnes pincées de fromage odorant et déguster jusqu’à ce que les plats soient pratiquement nets – vous ne pourrez pas vous en empêcher –, avec un verre de sangiovese. Ça, c’est quand on était fauchés; comme je ne le suis plus, j’ai coiffé le tout sans le moindre remords d’un double espresso Lavazza de luxe, «corrigé» d’un ballon de grappa Poli Cleopatra. Dur, la vie.

24 mars 2024

Un dimanche comme les autres?

Un dimanche bien ordinaire, où Montréal continue sa valse-hésitation entre l’hiver et le printemps. Le menu de la salle à dîner du LUX est sans intérêt (comme trop souvent), idem celui de la télé. Grand Prix vroum-vroum en Australie, embrouilles financières de Trump sur CNN, 3e manche d’un tournoi de tennis so-so à Miami. Mais pendant que je regarde le Torontois Shapovalov se battre lui-même face à ché-pus-qui, on annonce la venue d’un de mes vieux favoris, l’Écossais Andy Murray contre un jeune tchèque en pleine ascension, Tomas Machac. Mieux que rien. Un regard dans l’armoire aux provisions s’accroche sur un paquet de lasagnes vertes qui doivent traîner là depuis des années. Mieux que rien, bis. Avec une sauce alfredo en bocal, quelques tranches de mozzarella, un rien de jambon et d’ail et une couche de parmesan râpé pour gratiner, pourquoi pas?

Pendant que la lasagne niaise dans le four (200°C, 25 minutes), je sirote un deuxième gin-tonic, un oeil blasé sur Miami qui transpire sous un ciel grisonnant. Et tout-à-coup, ça devient palpitant. Murray et le tchèque s’échangent des coups fumants avec un acharnement superbe – et presque pas d’erreurs, ce qui est rare de nos jours. Le temps que ça sente drôlement bon dans la cuisine, ils ont chacun gagné une manche serrée (7-5). Ce qui aurait dû être rivalité de routine se transforme en un superbe pas-de-deux d’une étrange harmonie qui me rappelle la grande époque des McEnroe, Navratilova, Federer et cie. 

Je profite de l’entre-acte pour sortir le plat du four et le transférer dans une assiette déposée sur un plateau de bambou avec un verre de rouge… Retour au match, où le Tchèque, astucieux et plus énergique, mène 5-2 contre un Andy quasi quadragénaire qui serre les dents dans une grimace opiniâtre: la fin est proche. Mais oups et double oups! La première fourchettée de lasagne qui a bien oublié sa date de péremption est un pur délice fondant d’une douceur toute florentine, tandis que le tennisman écossais «vintage» se découvre une seconde jeunesse et multiplie les coups d’éclat – imité par son jeune rival un moment décontenancé. Le temps de déguster religieusement mon chef-d’oeuvre culinaire improvisé, ils en sont à 6-6 au bris d’égalité du 3e set d’un des meilleurs affrontements que j’ai vus depuis le mémorable Wimbledon  de 2009. Murray perd à la fin… mais c’est inévitable pour un chant du cygne, non?

Un dimanche comme les autres? Pantoute!

07 mars 2024

Une campagne américaine peu ragoûtante

Je ne puis m’empêcher de suivre de près les bizarres vire-voltes de la politique chez nos voisins du sud… même si elles ont souvent le don de me frustrer. C’est le cas des primaires du «Super Tuesday» de cette semaine et de leurs diverses retombées. 

On savait que le Démocrate Joe Biden, sans rivaux directs dans son parti puisque Président sortant, allait vivre un quasi-couronnement. On pouvait prévoir la même chose pour son pendant Républicain Donald Trump, malgré le baroud d’honneur de la pauvre Nikki Haley. Loin de contredire ces pronostics, la soirée de mardi n’a fait que les amplifier, mettant en évidence bien plus de négatif que de positif. Essayons de faire la part des choses et d’imaginer les suites vraisemblables.

En premier lieu, le «Super Tuesday» est un affrontement concocté sur des lignes partisanes  et promotionnelles bien plus proches de la joute sportive teintée de commercialisme que de l’exercice démocratique. La multitude des scrutins simultanés fait que les médias, à leur corps défendant, ne peuvent faire autrement que de sautiller de l’un à l’autre en cherchant le spectaculaire ou le scandaleux, sans la moindre mesure de perspective ni profondeur d’analyse. Ils ne peuvent nous offrir, du moins dans l’immédiat, qu’une mosaïque fortement influencée par le «spin» des deux partis, incapables qu’ils sont d’endiguer le flot de données disparates pour un moment de réflexion sur la signification et les conséquences des résultats partiels dont ils nous inondent. Sans oublier l’obligation d’interrompre aux pires moments la diffusion des nouvelles pour insérer, dans un flot déjà indigeste, des messages publicitaires vitaux pour leur propre survie. La chose m’était d’autant plus évidente que je sautillais moi-même entre trois réseaux câblés concurrents (MSNBC à gauche, CNN plus au centre et FOX News loin à droite) et deux ou trois chaînes généralistes (PBS, CBS, ABC).


Deuxièmement, la formule même des primaires expose les pires lacunes du modèle démocratique représentatif, de trois façons:

A) Elle met l’accent non sur le pouvoir et la responsabilité des citoyens mais sur un concours de popularité dont la focalisation purement élitiste se concentre sur des candidats-vedettes – sans restrictions ni préoccupations pour leur compétence et leur aptitude à exercer la charge qu’ils convoitent. Il n’y a aucun rapport entre les succès sportifs d’un Steve Garvey et l’expérience au Congrès d’un Adam Schiff… et pourtant c’est sur cette base que se déroulait leur affrontement en Californie – qui a donné une quasi-égalité.

B) Elle balaie sous le tapis les questions mêmes que l’exercice démocratique se doit de résoudre, chaque candidat étant forcé de défendre non pas ses convictions sur ces questions, mais les idées dont il croit qu’elles peuvent influencer en sa faveur des votants souvent tenus dans l’ignorance des véritables enjeux. Le sain affrontement des opinions informées est transformé en guerre de slogans vides de sens, parfois même pernicieux.

C) Elle accorde sur le choix des candidats ultimes à l’élection un pouvoir disproportionné à une minorité de partisans fanatiques, souvent agressifs et manipulés par des meneurs d’opinion qui se fichent totalement du bien commun ou n’en ont qu’une vision déformée (à gauche comme à droite, hélas). Lire à cet effet la critique incisive de ce genre d’exercice dans le mal titré mais fort éclairant «Pour en finir avec la démocratie participative» (Textuel, France, 2024).


Troisièmement, le cumul prématuré de multiples scrutins partiels crée une échéance artificielle nuisible à ce qui serait un des rares avantages de la formule des primaires à l’Américaine: l’évolution graduelle de l’opinion publique, grâce à un chapelet d’évènements répartis sur plusieurs mois et dans diverses régions du pays, vers une meilleure compréhension de l’actualité, des enjeux et des particularités locales qui influencent le cours du processus politique.


Passons à l’effet du «Super Tuesday» sur les candidats majeurs. La résultante principale est  la certitude d’un match-retour entre deux vieux (dans tous les sens du terme) adversaires qui se détestent… et dont on peut arguer qu’ils sont les plus déplorables têtes de file possibles pour leurs partis respectifs –pour des raisons similaires et contradictoires.  Et Trump et Biden sont carrément trop vieux pour reprendre ou conserver le gouvernail d’un État hyper-puissant qui, malgré une certaine lassitude et désaffection, continue d'exercer une influence parfois inquiétante sur le sort de la planète entière. 

A) Trop vieux par l’âge – je puis en témoigner sans être accusé de calomnie ou de préjugé, étant leur ainé à tous deux. Biden est visiblement en manque d’énergie et de mobilité, Trump agité par une sorte de frénésie nerveuse qu’il tente de faire passer pour une seconde jeunesse. Le premier a d’évidentes lacunes de mémoire et de concentration, le second des failles de logique et de perception de la réalité qui sont incompatibles avec la direction d’un pays surtout de grande taille. Au mieux, chacun pourrait jouer le rôle d’un conseiller expérimenté auprès d’un leader plus jeune, plus dynamique et plus cohérent.

B) Trop vieux par la santé. Rien ne dit qu’aucun des deux sera à même de terminer un épuisant mandat de quatre ans, soit pour cause de décès, soit simplement par incapacité physique d’assumer la charge jusqu’à la fin. Le moins âgé, Trump, est de loin le meilleur candidat pour un infarctus ou une crise cardiaque fatale. L’idée même d’élire un Président en sachant qu'il devra tôt ou tard céder la place à un(e) vice-président(e) non élu(e) est sérieusement anti-démocratique.

C) Trop vieux par l’expérience et par la vision. Tous deux ont passé le plus clair de leur vie active dans un siècle différent politiquement, socialement et techniquement. L’expérience pourtant réelle dont ils peuvent se targuer ne serait pertinente au gouvernement que passée au filtre critique d’un esprit plus jeune et plus conscient des réalités du 21e siècle. Ici encore, je puis en témoigner personnellement: ma vision des choses n’est valide qu’une fois confrontée à celle de trois neveux qui ont entre 30 et 40 ans de moins que moi… et j’en suis parfaitement conscient, comme ils le sont sans doute.


(la suite à venir)